‹ Les arts en Toscane sous NapoléonChapitre 1 sur 54 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Bien que la Toscane ne forme dans le grand empire de Napoléon que trois départements (1) sur cent trente en 1811, elle en est tout de même a/ie partie importante au point de vue artistique par les souvenirs de son passe toujours brillant de ce calé, et par la présence à sa tête d'une délégation du César français lui-même, en la personne de sa sœur E Usa. Elle comprend aussi, enclavée dans son territoire, la petite principauté de Lacques, où règne cette Princesse dès 1805.

On a toujours prêté à la sœur aînée i/p Napoléon — celle que cet honnête homme de Pons (2) qualifie si justement « de seconde en génie de la famille impériale » — le goût et la protection des Arts. Et le public peu ilif/ïcile, accoutumé à lire celte appréciation, l'avait d'instinct acceptée sans pouvoir la contrôler puis, pie les auteurs

(i) A savoir : l'Arno, chef-lieu Florence; la Méditerranée, chef-lieu Livourne; l'Ombrone, chef-lieu Sienne.

(2) Pons {de l'Hérault) délégué de la Société populaire de Celle, sa ville natal,' à la Ce tion, puis capitaine de frégate et commandant de la marine à Gènes vers 1800; administrateur des mines de Rio à l'île d Elbe de 1811 à 1815, pour le compte de la Légion d'Honneur, préfet de Ltj-m peu tant les Cent-Juurs, exilé par la Restauration, auteur de mémoires remarquablt S.

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d'essais biographiques succincts ou hâtifs qui l'omettaient — les seules biographies d'ailleurs existant sur Elisa ! — ne citaient presque aucun fait ù l'appui et encore moins leurs sources. On avait donc avancé un jugement en oubliant de l'asseoir sur des preuves. Ce sont ces preuves, la plupart inédites et combien nombreuses! malgré le petit nombre d'années de la durée du règne des ISapolèonides en Italie, que nous mettons aujourd'hui en lumière. Le renom d'une femme d'élite g gagnera, la France aussi, c'est le but de nos efforts : faire aimer toujours plus la patrie en révélant les titres de ceux qui, après l'avoir agrandie et enrichie des dépouilles de F étranger, l'ont représentée avec dignité et aussi avec faste, au delà de ses frontières naturelles.

Leur chef les perdit pou après par les suites de sa folle expédition de Russie, et il laissa la France, en 1814 et 1815, épuisée, obligée de souscrire à des traités qui l'amoindrirent singulièrement, sans que de ce côté elle ne s'en soit depuis jamais relevée. Voila la part des fautes; j'ai d'autant moins à les celer que j'écris ici une page glorieuse pour le règne de Napoléon, une page qui se rapporte à sa manière de comprendre et de protéger les Arts dans une partie de son empire. Je dis une partie de son empire et je fais bien, car dans cet Etat français de 1810 composé de la moitié de l'Europe et où régnent cinq de ses frères ou alliés très proches, l'histoire de l'Art n'aura plus de secrets que lorsque l'on détachera pour la Hollande, la Wes/phalie, l'Espagne,

I Italie du Nord et je dirais aussi toutes les autres monarchies feudatuires, le rôle complet en ces matières joué par les divers souverains.

II faudra, pour atteindre ce but, montrer les actes de Jérôme, de Louis, de Joachim, de Joseph et d'Eugène vis-à-vis des artistes, sans

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compter celui des grands-ducs de Bade et de Wurtzbourg, du Prince Primat, de Bemadotte, de Talleyrand, du prince de Neuchàtel, des rois de Bavière et de Wurtemberg et tutti quanti.

A ne s'en tenir '///aux seuls Napoléonides , la tache sera très vaste et ardue a traiter, si j"1 en juge par les difficultés que m'a coûtées le présent travail, comme par la rencontre de documents suggestifs encore inédits en grand nombre qu'il m' a été du/tue de voir sur les rois frères. La tâche même sera si vaste et si inattendue de lu plupart, elle demandera tant île temps, que ce seront peut-être nos neveux seuls qui pourront bien connaître du us h, us ses détails l'Art de PEmpire. En tout cas, il sera permis à l'un des ouvriers du monument que je souhaite, à l'historien d'Elisa, d'avancer que la famille de Napoléon a. beaucoup plus qu'on ne croit, favorisé' 1rs Arts. Elle ses/ révélée a /liste même dans l'exil, car un écrivain du début de ce siècle, qui approcha alors plusieurs de ses membres, avait pu déjà écrire : « Tous les Bonapartes sont artistes; c'est peut-être fa se/de famille couronnée qui ait le goût instinctif et vrai des beaux-arts; il est vrai qu'elle n'est pas née sur le trône » (1). Et pourtant, relui qui signait ces lignes il y a plus d'un demi-siècle, n'avait pas tous les moyens d'information que la science a aujourd'hui à sa portée. Il ne savait pas, comme nous l'a appris le Bulletin des lois et décrets du royaume d'Espagne, que par son décret du 1er août 1810 daté du palais de Madrid, Joseph-Napoléon avait renouvelé la défense d'exporter les tableaux et peintures de son pays, cl que par un autre décret du 22 août 1810, ce souverain installai/ le musée de peinture dans le palais de Buena-

(1) Mèry, Scènes de la vie italienne, ch. III. /'Von/,

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vista ; que le même Joseph avait nommé Goya son premier peintre, qu'il se fit représenter par lui; que Naples doit à Caroline et à Murât, déjà connus à Paris, comme leurs autres frères et beau frères, pour la richesse de leurs intérieurs remplis d'objets d'arts, un musée d'antiquités, un théâtre magnifique, des promenades où éclate le sentiment artistique ; que Jérôme entretenait à sa cour, des peintres, des miniaturistes et toute sorte d'artistes, à profusion; que Louis acheta en Italie, comme Fesch, des galeries entières, etc., etc.

En ce qui concerne É/isa, j'ai approfondi le sujet, évitant toute intrusion dans le domaine politique qui m'est et doit me l'ester étranger. Je me 'suis efforcé d'être impartial, comme de respecter en matière d'inventaire tous les actes honorables pour le nom français accomplis dans l'Italie centrale par nos pères.

La méthode historique scientifique, qu'omettent seuls aujourd'hui les auteurs pressés de produire et ne cherchant que le succès facile, a été ma règle dans i élaboration de ce livre. Il représente dix ans de recherches et est, croyons-nous, pour le fonds et l'état des connaissances, aussi complet que possible. Le lecteur y trouvera, d'autre part, l'iconographie des princes Baciocchi.

Si enfin, à la suite des développements que fai dû donner au sujet, mes conclusions aboutissent à corriger, dans plus d'un esprit prévenu jusqu'ici, certaines erreurs ou « idées reçues », ce sera tout profit pour la vérité. L'abondance des preuves est telle que je n'ai pas dû m' arrêter aux idées reçues, qui demeurent toujours sujettes à

rectification tant que le champ d'exploration des documents iïest pas

épuisé.

ciiumiïœ imu:mii:k

Rôle d'Élisa vis-à-vis des artistes : l'architecte Bienaimé. — Restaurât i i ameuble-

menl des palais. — Dégagement du palais de Lucques. — Ses objets d'art, bibliothèque el la galerie privée. — Maison de plaisance de Marlia. — Le nouveau parc— Tra\ aux ;'i Piombino '-I à Massa. — Carrare au ivni" siècle el sous la Révolution. Carrare sous les Napoléonides. — L'académie Eugenùmn - Élisa rétabli) l'école el fonde un musée de sculpture. — Élan donné à l'extraction des lili>r~ de marbre. — La banque Élisicnne. Ses droits mit 1rs marbres. — Inflexibilité d'Hector Sonolcl son administrateur. — Barlolini nommé directeur de l'école. — Sa technique. — Bustes d'Élisa par Chinard, Bartolini el Canova. — Jeunesse de Chinard. — Chinard à Carrare. — Rauch, Tieck el Thorvaldsen a Carrai-'' en 1812l8i3.

Élisa voua aux Arts une passion non moindre qu'aux Lettres I . A son arrivée à Lucques en juillet 1805, un de ses premiers soins, de concert avec le gouvernement qui s'y était obligé — de par le statut de Bologne passé entre Napoléon cl lui le 2\ juin précédent — l'ut de l'aire réparer, agrandir et meubler le palais. A ici effet, en 1806, elle manda de Paris son architecte ordinaire,

l Nous aurons l'occasion d'édifier un jour les curieux d'histoire sur ce poinl spécial.

Th. Bienaimé (1), homme de talent qui le disputa un instant à Per cier, dans les concours, mais dont la réputation n'est guère parvenue jusqu'à nous malgré ses œuvres connues, encore ou naguère subsistantes, telles que le théâtre Favart, le château de Saint-James avec ses dépendances à Neuilly-sur-Seine, et celui de Jouy (2). Bienaimé était élève de Durand (3) et de Thibaut (4).

Rien d'étonnant à ce qu'Elisa s'adresse d'abord à un architecte français pour introduire le goût nouveau dans sa principauté. En temps ordinaire, avant l'empire, Paris est déjà le centre par excellence où s'élaborent les styles ; sous les Napoléonides, aussi bien du fait de son prestige acquis que par droit de conquête, Paris fournit des architectes à l'Europe. Elisa fait donc appel dès ses débuts à Lucques à Bienaimé, comme quelques années plus lard Jérôme s'attachera Grandjcan^ Louis, Thibaut; Murât, Lecomte, et Alexandre Pr de Russie, Thomas de Thomon et Montferrand. Sans compter qu'Alexandre se fera rendre compte, en outre, des travaux de Paris, sous Napoléon, par Fontaine, l'architecte de la Couronne. C'est l'honneur de l'art français d'alors, d'avoir ainsi imposé des lois à l'Europe dans le domaine de l'esthétique et des constructions.

! Par l'entremise de son ambassadeur, Belluomini fils. — Bienaimé ;'i la Princesse (lettre sans date qui passa dos conventions avec lui. — Arch. Lucq., Lelterepriuate, vol. 203. J'ai retrouvé des Bienaimé à Carrare en isus. sculpteurs de père en tils. Leur origine esl française comme en témoigne un busie anonyme d'ancêtre placé chez eux et l'incription italienne suivante, provenant de l'ancien cimetière de Carrare. « A Francesco Bienaimé, caro a niolti, a niuno inviso, padre amorosissimo, nain a Rance nelle Fiandre l'ottavo di olto del 1749, tolto alla vita il giorno sesto di giugno 1824, dolentissimi i flgli Pielro e Luigi a perenne testimonio di riverenza di amore questa lïcordanza I'. P. •■. Nous pensons que ce Bienaimé-là était un frère de l'architecte que Campori fait naître à Amiens. — Ku tout cas, un des Mis de François, Louis Bienaimé, pensionnaire à Rome vers la fin de l'Empire et élève de Thorwaldsen, obtint en isn un prix à Carrare, et on voit encore de ses œuvr§s à l'académie de celle ville, y compris sun buste.

2 Les dépendances du château de Saint-James ont été détruites en ces dernières années Le château lui-mô îxiste encore et a beaucoup de style ; celui de Jouy également.

:: J.-N.-L. Durand 1760-1830), l'auteur du grand recueil des parallèles de Lous les édifices anciens el modernes les plus remarquables.

i i J.-B. Thibaut 1757-1826), premier grand prix d'architecture de Rome, architecte des palais de Ncuilly, de Malmaison, de l'Elysée, de la Haye et d'Amsterdam sous le premier Empire.

— Bienaimé se rend donc ù Lucques ; une maison sise place Saint- Martin et appartenant autrefois à l'œuvre pie de ce nom, aujourd'hui à l'Etat, lui est allouée avec mobilier payé par le Trésor: il a rang à la cour et porte l'épée comme le veut l'étiquette I .

Sous la dictée d'Elisa, il écrivit la série des travaux donl il eûl à s'occuper: rétablir la maison de campagne de Marlia, édifier un nouveau théâtre, ouvrir une place à Lucques, transformer en palais le couvent de San-Giovannetto, etc., tous projets pour lesquels des dessins lui étaient demandés à brève échéance. En outre, au courant de la facilité qu'avait Bienaimé pour s'assimiler les sujets scientifiques et pratiques, Élisa lui commanda de parcourir sa principauté et de l'aire un rapport raisonné sur les localité- susceptibles d'être remarquées pour une cause quelconque.

Accompagné de plusieurs grands personnages de la cour, Bienaimé visita les Bains de Lucques, les marais au delà de Pise, dont il conçut de faciliter le dessèchement par un système donl il était l'inventeur, découvrit une mine d'alun el une source d'eau sulfureuse; il revinl par Carrare qu'il examina avec soin et sur le rôle de laquelle il donna se- vues à la Princesse. Depuis, il se rendil souvent dans ce centre si artistique, ou communiqua avec Sonolet, le premier directeur de la banque Elisiana (dont nous parlerons bientôt), soit pour donner les modèle- de cheminées donl avail besoin le palais, soit pour dessiner des tombeaux. Le i novembre 1808, par exemple, la Princesse faisait écrire à son propos à Sonolet : « J'ai l'honneur de vous prévenir que M. Bienaimé aine part demain pour se rendre à Carrare, qu'il y restera jeudi cl vendredi et qu'il reviendra samedi à Lucques. Pendant ce lemps-Ià

I Arch. Lucq., Corresp. du Cabinet, registres 194 el I9j, n°s 1012 cl iTÎ, Froussard, lairc de I.I.. AA. à M. de Lucchesini, 19 janvier 1809. Froussard au même, 22 ('.'■ \ ricr 1811.1 elle

maison élail si commode que, jusqu'à celte date, .:i partir du 13 février 1809, époq ï

Bienaimé qui Un Lucques, elle lui affectée par le gouvernemcnl au grand-maître de la coui le marquis Jérôme I .ucchesini.

veuillez bien lui faire faire les dessins au trait des tombeaux. M. Bienaimé est très lent et très difficile pour les travaux; que cela vous serve de règle pour le presser (1). »

Les laits ne démentirent pas ce jugement. A la fin de décembre, Bienaimé, sous prétexte de faire voir ses dessins de cheminée à Son Altesse Impériale, ne livrait ni ceux-ci, ni même d'autres qu'il avait repris à Carrare, aux mains de Sonolet et pour lesquels ce dernier avait fait commencer des travaux et acheté des marbres. Force avait été pour ces motifs de renvoyer des ouvriers dans le temps où les commandes leur étaient le plus nécessaires et d'acheter d'autres marbres pour entreprendre d'autres sujets. Bienaimé traînait en longueur et ne s'expliquait pas. Il y avait là une intrigue dont Sonolet découvrit le fil et fit part à la Princesse (2). Bienaimé tomba peu à peu en disgrâce et Elisa ne le retint guère au delà de son départ pour Florence, lorsqu'elle fut nommée Grande-Duchesse. En tout cas, pressentant peut-être cette séparation, son tact lui ménagea une marque de faveur honorifique, dont il est certain qu'elle inspira l'idée au corps académique de Carrare. Celui-ci, en effet, contrairement aux règles et par privilège sanctionné par le Prince, admit d'acclamation Bienaimé, le 4 décembre 1808, parmi ses membres actifs, c'est-à-dire avec droit de vote, comme elle l'avait décidé un an plus tôt pour Chinard de Lyon. Un décret de nomination signé du Prince et inséré au Bulletin des lois et décrets de la Principauté de Lucques (3), sanctionna cet acte « malgré que son bénéficiaire ne fût pas domicilié à Carrare ».

Bienaimé fut pourtant employé environ trois années par les

i Froussard, à Hector Sonolet, i octobre 1808. Arrli. Lucq., registre-copie, n° 194.

2 Sonolel ;i Froussard, Carrare ■!'.'< décembre 1808.

:: Voyez -nu tome VII, p. 'J:is. Excellent recu«il introuvable en librairie ri déjà rarissime dans I.-- bibliothèques d'Italie. 11 fait beaucoup d'honneur, par le grand nombre de décrets qu'il contient sur toutes les matières, au travail personnel du prince Félix. Ne pas le confondre avec le Bollellino délie Ler/i/i del Principato di Piombino du même temps, qui forme deux volumes in-s. introuvables également.

LA PRINCESSE ELTSA 5

Baciocchi, et, de retour à Lucques, de son premier voyage d'études à travers le territoire lucquois, la Princesse applaudit à toutes les conclusions de son rapport. Elle décida notamment de fonder un pelil bourg auprès de la mine d'alun avec un bâtimenl pour le futur gouverneur qui sera chargé de l'exploitation (1). Elle examina les dessins de Bienaimé et en adopta à peu de chose près l'exécution.

Cependant, le palais de Lucques, ravalé de neuf el réparé, se transforme. Sa longue façade, fraîchement rechampie, avec vingtdeux grandes fenêtres d'affilée, ses deux étages, son toit plat, toute la noblesse de ses belles proportions, ses croisées à la française avec persiennes, lui donnent un excellent air. Il perd la tournure archaïque pour se moderniser et même se franciser, si je puis dire; il devient blanc de noir qu'il était, les armoiries du nouvel Etal s'élèvent au-dessus de sa porte principale, auprès de laquelle veille un suisse de haute taille flanqué d'un poste de grenadiers du bataillon Félix : Les allées et venues des chambellans el des gens de service, tous chamarrés d'or et de broderies, achèvent de lui rendre la vie el une tournure.

Mais ce palais est obstrué par de- constructions environnantes, et Elisa, comme son frère Napoléon, aime les grands espaces ; elle professe qu'en matière de monuments, rien n'est beau pour un attique, si simple soit-il, comme la perspective. Principe immuablemenl vrai, mais trop violé de nos jours, du moins à Paris, où, sous le couvert de la cherté du terrain, on ne songe plus à isoler les monuments qu'on élève! A Lucques, le pouvoir personnel des princes n'a rien à craindre el tranche sur l'heure.

1 Détails empruntés à la notice de Miraul sur Bienaimé. Annales <le lu Société libre des Veaux-Arts, tome III. année 183 I.

j L'article 1"' 'lu décret de formation de ce bataillon — en date des Bains de Lucques,

1" septembre 1803 — disait : Il sera levé dans notre ville il'- Pi bino un bataillon de

quatre compagnies. Luc cl.- celles-ci sera c posée de carabi rs el l'-- ii"i- autres, de

chasseurs.

6 LES AlîTS EX TOSCANE

Il y avait à l'endroit do la place, où s'assemble aujourd'hui la population aux jours de l'êtes, pas moins de cinq à six bâtiments encombrants : le magasin des sels, la maison des marchands de drap, la vieille tour qui servait de prison, une église Saint-Pierre- Majeur, etc. Élisa fait tout raser et, en 1806, Bienaimé et son aide lucquois Lazzarini, attaché à la cour, établissent autour de la façade du palais un vaste dégagement dont le centre, entouré de platanes rangés en quinconces, fut bientôt occupé par un monument à Napoléon, commandé à un sculpteur renommé.

L'intérieur de l'édifice, nu ou mal compris, réclame une décoration digne des nouvelles destinées de l'Etat. Sous la direction de l'habile architecte en chef, puis, un peu plus tard, de Bargigli et d'Hector Sonolet, professeurs à Carrare (après que la Princesse en avait elle-même approuvé les dessins), des cheminées en marbre d'un modèle peu banal (1), — l'une d'elles en porphyre, enrichie de bronzes dorés, une autre ornée de bas-reliefs dus à un jeune sculpteur contemporain, devenu célèbre depuis, à Thorwaldsen, — des parquets à mosaïques de différentes nuances, des lambris de stuc a la grecque, ou encore en réminiscences Louis XVI, des portes en acajou massif moucheté de Saint-Domingue garnies de bronzes dorés et ciselés à Paris ou à Milan, comme on savait le faire sous Napoléon, des tentures en taffetas dit « quinze-seize » sur les murailles, les unes en soie bleue avec des reliefs dessinés en velours, les autres en soie verte à ramages blancs ou en soie cerise, des meubles de Jacob, des pendules de Leroy, de Ledure et de Galle, avec mouvements de Manière, à Paris, des objets d'orfèvrerie de Biennais (2), — c'est tout dire, —

1 Voyez par exemple Sonolet à Son Altesse Impériale, Carrare, Il octobre 1807, archives de Massa, liasse • Banca Elisiana », et Sonolet à S. Exe. Froussard, secrétaire du Cabinet de Son Altesse Sérénissime, lettre de Carrare, 23 décembre 1808 même fonds .

(•2) Peut-être aussi les étoffes et lapis de chez Cartier, 89, rue Richelieu. Les archives de Lucques renferment doux lettres de ce négociant. — En ce qui concerne le venu, -il et l'argenterie dc-s Princes, voyez pour leur importance : Pièces justificatives, nos I. A et B.

furent mis en place. Une magnifique salle du trône pour les audiences solennelles, une salle pour le conseil des ministres, des pièces de réception furent aménagées dans le meilleur style du temps. Le seul défaut qu'on puisse reprocher à leur décoration confiée à des artistes du cru, fut que leur composition, peut-être pas assez mûrie, se ressent de la hâte fébrile avec laquelle elle fut poussée.

Et pourtant, il est des parties de ce palais véritablement imposantes. Un escalier de marbre d'une noble simplicité fut construit à neuf, et toutes ses murailles, ainsi que celles des vastes couloirs donnant accès aux grands appartements, furent couvertes de figurines à ronde bosse en stuc et de bas-reliefs allégoriques pour la plupart à la Gloire et à la Victoire I .

Six cent mille francs furent dépensés de ce chef 2 . d'autres disent 493.462 lires; encore ne faut-il pas comprendre dans ces chiffres le mobilier particulier de la Princesse venu de Paris.

L'escalier principal donnait accès à une va-le galerie intérieure voûtée en marbre blanc et stuc blanc, galerie de pur dégagement mu centre de laquelle se trouvait (et se trouve encore, car le palais n'a |ia> été détruit) une élégante coupole revêtue de rosaces, de frises, consoles, modillons à la grecque, simple el du meilleur goût, en stuc, tandis que ses parties dômées <>nl pour ornements des nymphes, Renommées d'assez grande taille, en stuc toujours, dans diverses altitudes gracieuses (3). Les parois de celte galerie relevées par une corniche d'architrave circulaire en marbre blanc (de même les chambranles des portes), sont coupées, de distance en distance, par des demi-colonnes à pilastres ioniques surmontés régulièrement de sphinx accouplés, puis enrichies, dans son parcours, des chefs-

I Les meubles onl été enlevés au cours d< siècle, maison pcul encore voir des portes,

de belles chen ses, les grisailles >-\ les stucs; malheureusement les stucs onl été peints el

empâtés depuis, ce <\\\\ enlève à leur finesse. Consultez aussi P justifn ative n° II.

i D'après l'inventaire conserveauxArch.de Lucques,lcs principaux paiements, visés tous par le Grand-Juge, eurent lieu dès 1805, mais surtout en 1806.

3 Voyez Pièces justificatives, n° II B., III et IV.

d'oeuvre de la sculpture moderne, notamment de plusieurs originaux ou copies de Canova grandeur naturelle, produit de l'école de Carrare, telles YHébé, la Vénus, etc. (ï). Par une heureuse disposition, les deux extrémités de ce vestibule aux proportions remarquables laissaient voir, se détachant sur le vide des cintres vitrés, au-dessus des colonnes d'appui, d'autres groupes sculptés en ronde bosse et du plus grand caractère, par exemple Hercule et Omphale, cette dernière sous les traits exquis et non dénués de sentiment d'une jolie femme grecque, allusion en somme à Elise et à Napoléon, puis Hercule transformé en dieu par Hébé qui lui verse le nectar (sujet traité dès 1802 par un artiste français consommé dont nous allons bientôt exhumer l'existence à Carrare, par Chinard), puis sur les quatre façades principales dudit vestibule d'autres scènes fabuleuses traduites en bas-reliefs, telles : Hercule portant à Euryslhée le sanglier d'Eri/manthe et Hercule délivrant Alceste des enfers. Les esprits étaient alors tournés vers la mythologie et le Dictionnaire de la Fable, de Noël, qui venait de paraître, était classique. La mode s'en mêla, les grands seigneurs et les princes choisirent des sujets dans ce domaine presque inépuisable. Au-dessous apparaissaient, également sculptées, les armes de Lucques et de Piombino se détachant sur l'écu impérial de France (2). L'ensemble produit beaucoup d'effet.

Le sculpteur sicilien Salvator Bongiovanni, qui travailla au palais Pitti et à la chapelle de Pogijio Impériale près de Florence, est, d'après Baroni (M), l'auteur des bas-reliefs, des Benommées et du Pallas

I Le grand ouvrage in-folio cl en trois volumes d'Arnault cl de Madou, paru en 1 s > j à Paris, tout rempli de lithographies relatives à l'épopée impériale — portant pour titre : Vie politique de Napoléon, contient nue planche d'après Grenier et Courlin, reproduisant cette belle galerie du palais de Lucques sous la dénomination fausse de Réception des savants dans le palais de Piombino.

■i Ces armoiries onl été transformées depuis par l'Infante Marie-Louise de Bourbon, reine d'Etrurie, devenue duchesse de Lucques en 1817, en d'autres à fleurs de lys. Celte modification fui étend lans le palais el partout ailleurs aux souvenirs français.

:; Guide de Lucques, paru en 1820 par Baroni, ouvrage conçu tout en faveur de la duchesse Marie-Louise de Bourbon, alors souveraine de Lucques, el où semble effacé de chaque page, comme par ordre, le souvenir d'Élisa.

debout tenant le portrait d'Élisa (changé en celui de Marie-Louise de Bourbon à la Restauration) et le présentant aux Arts comme celui de la promotrice de leur avancement. La Renommée couronne le médaillon de lauriers et Mercure conduit le Génie de l'abondance auprès de Gérés, déesse de l'agriculture.

Le palais était divisé en deux parties ; le côté des grands appartements de réception tenait toute la moitié de la façade et toute l'aile sud-est; le reste était occupé par les appartements des Princes et du service et quelques bureaux. Un long bâtiment donnant sur la cour d'honneur servait de logement aux familles des principaux employés.

On voyait dans la partie du grand appartement une salle degardes, une pour les huissiers, un salon pour les chambellans ou d'introduction, celui-ci tout peint à fresque par Ademollo, avec des corniches et des intervalles remplis de trophées en grisaille. Les fresques d'Ademollo qui recouvrent les hautes murailles représentent Trajan do us une fête et le Triomphe de Jules Ci-sur. Il y avait encore, outre un salon dit des dames, une grande salle de festin, un petil théâtre (1) et — sans parler de la collection des portraits en pied de- Bonaparte qu'on installa à Marlia (2) — une galerie de tableaux remarquable, composée de maîtres italiens surtout et flamands qu'Élisa se plut à réunir soit par voie d'achat, -"il par suite d'emprunts aux richesses contisquéo des anciens couvents (3). Plusieurs de ces tableaux — ce ne sont pas les moins beaux, tel le Frà liarto-

l Ce serait aujourd'hui la salle où siège l'assemblée provinciale.

i In inventaire du temps, rédigé par Montalvo ù Florence, signale <\ aul re pai i dans celle

ville au Casino Félix, avant 1813 : Un portrail en pied de ièri Bonaparte, i"i de Wesl

plialie par Gérard, un autre du même par Gérard également, mais en biisle; un de Catherine île Wurtemberg, femme de Jérôme, en buste, par Gérard; un autre de Jérôme, en buste, signé : Weisgundt pinxit, Breslau, 1807; enfin un portrait ■ ! Achille Napoléon, premier fils de Mm, m sans nom d'auteur.

3 Sur la demande de la l°abriq le l'église d'Ajaccio, la Princesse lit cadeau d'un maître

autel venant d'un de ces monastères. Le conseiller >l t tal lucquois Guinigi, administrateur général du Domaine, fut chargé de le délivrera M. Ghérardi, ù Ajaccio. \ivl>. Lucq. Registre l'J.j. Le chef de cabinet Froussard ù M. Ghérardi. Florence, -1 septembre 1811, lettre n si::.

lommeo — sont conservés encore aujourd'hui dans ce palais. Enfin tous les plafonds lurent confiés à des peintres habiles (I) qui, sous la direction d'Etienne Tofanelli, les décorèrent de scènes antiques, telles que la Révolte des démons; Junon introduite dans T Olympe par Jupiter; le Génie de la Législation guidé par la Vigilance; le Départ d'Icare; les Noces de Jupiter et de Latone et d'attributs significatifs. Les frises d'encadrement offrent un mélange de belles variations de tons, mais manquent de profondeur, les bas-reliefs ou les médaillons genre camées, peints d'après les mêmes oppositions, sont parfois à double ton rose par exemple; l'or règne, dans d'autres salles, sur les corniches. De vastes tapis de la Savonnerie et de Tournai d'un seul tenant complétèrent l'ameublement. On commanda à Florence, chez Socchi, des meubles et chez, Ginori des porcelaines, sans compter ceux qui furent fabriqués en plus grand nombre encore à Lucques, chez Youf.

11 va être question un peu plus loin de ces divers artistes. L'inventaire des frais alors versés par le Trésor pour meubler celte résidence se monte à un total de 129.361 livres lucquoises, soit 97.000 francs. Presque tous les fournisseurs étaient du pays (2).

En vertu de l'article IV du statut constitutionnel promulgué à Bologne le 5 messidor an XIII (24 juin 1805), la Liste civile de la principauté de Lucques se composait d'une rente annuelle de 300.000 francs payable par le Trésor en monnaie du pays, mensuellement, d'un palais à la ville, d'une villa à la campagne avec terres annexées produisant 100.000 francs de revenu. Tel était le chiffre officiel strict, mais en fait les revenus de la souveraine montaient

(1) Signalons parmi eux les noms d'un certain François Salvetti, de I is Ademolli, et

aussi relui île Louis Catani, florentin, el ceux de Bargioni, Nocchi, Fedi, Joseph Collignon, etc.

- Àrchivio di Lucca. Cassa per lavori ni palazzo del Principe e inventarii del palazzo îsn:;- 1801 , registre u" :n cl inventaire de Bongi II, \>. il. n° 27. Le palais de Lucques qui a perdu son ancienne destination avec les événements politiques du milieu de ee siècle, esl aujourd'hui occupé par !<• musée, le tribunal el la préfecture. Le public n'en voit qu'une partie, mais nous avons été admis à le parcourir entièrement. Consultez encore la Pièce justificative II, A cl C.

plus haut. Napoléon servait à sa sœur, sur sa cassette, un traitement de 240.000 francs par an, qu'elle continua de toucher jusqu'au I" janvier 1810 (1). Enfin, à ces sommes s'ajoutait une partie du produit des douanes des deux principautés (2) qu'elle préleva jusqu'en janvier 1809, époque où les douanes furent supprimées. Il est vrai que leur rendement fut remplacé alors par l'inscription d'une rente de près d'un demi-million payée par la France. Nous y reviendrons.

On peut donc d'ores et déjà évaluer à environ 800.000 francs la somme représentative de la Liste civile de la Princesse de Lucques, ce qui ne l'empêchait pas de savoir défendre sa bourse contre les dépenses hors de proportion avec ses moyens ou peu justifiées, tenanl en cela, de sa mère Madame, une qualité que celle-ci poussai! parfois même, dit-on, jusqu'à l'avarice. A l'appui du premier cas, Elise, comme on l'a vu en 1809, se montra inquiète d'avoir à payer des sommes pour l'aménagement des palais, cl elle ne s'apaisa que lorsqu'elle apprit que la Liste civile impériale les prenait toutes à sa charge. Dans le second, elle écrii île Lucques au Cardinal en tsiiT, qu'elle est dans l'impossibilité de payer le traitement de l'évêque de Vannes, comme son premier aumônier en France, vu que depuis qu'elle a été nommée princesse de Lucques, elle a dans sa nouvelle résidence des aumôniers particuliers. « Je ne conçois pas comment il peut croire qu'il a droit à un traitement : nies frères ont des millions de Liste civile et peuvent bien donner de- pensions, mais ce n'est pas avec 300.000 francs, que je puis subvenir à ces charges inutiles (3) ».

Les chiffres ici portés expliquent les ressources dont Ëlisa pouvait disposer en faveur des Arts sur son budget particulier, sans préjudice de l'élan qu'elle savait encore leur imprimer par son influence prépondérante dans les conseils de l'Etat.

I P.ilil. Nat., I';nis. Fr. 6582, XX. Note de Napoléon au Grand Maréchal, I" avril 1809 ■2 Lucques ci Piombino.

:: I ; # ■ I c ■ \ .'• Eug < iharavaj .

Non contente de restaurer et de meubler richement son palais de Lucques, Elisa fit rebâtir par Bienaimé et surtout par Lazzarini (car Bienaimé rentra à Paris en 1809) il) la maison de plaisance de Marlia sa résidence d'été, qui se composait précédemment d'un castel rococo d'assez piètre apparence entouré d'un petit parc classique, orné d'ifs taillés et de statues du goût le plus alambiqué. Elisa éleva une villa simple à terrasses, à l'italienne et parfaitement comprise à l'intérieur, pour un prince. Elle enclava dans le nouveau parc, le petit jardin français avec ses fioritures, ses bosquets d'orangers, sa grotte, son amphithéâtre et ses jets d'eau, dont elle augmenta môme le débit en y introduisant les eaux vives d'un torrent détourné exprès, celui de la Fraga (2); puis elle tripla l'étendue du parc en y ajoutant de vastes terres environnantes. C'est ainsi par exemple que le 23 octobre 1800, la Princesse rendait un décret agrandissant le domaine de Marlia d'un casin et d'une autre terre contiguë au pays voisin de Saint-Pancrace, achetés à Chiara Prosperi Ghivizzani pour 23.705 francs (3).

Quand toutes les additions furent achevées, le parc de Marlia, entouré de murs, présenta une circonférence de cinq milles (4). Sa surface considérable forme un plan doucement incliné et sa partie basse offre de belles perspectives sur les montagnes de la Garfagnana. Au temps d'Elisa, cette partie, composée de prairies et bien plantée, renfermait, outre le troupeau de mérinos, quelques animaux sauvages mis là pour le plaisir des yeux : quelques biches notamment, et de graciles gazelles.

Des statues de marbre (5), des vases médicis, furent répandus

! Bienaimé à la Princesse, Pari-, 25 août 1S09. Arch. Lucques, carton 203. 2 Ce torrent poursuit son cours jusqu'à Lucques : une route partant du bout du parc et construite par Élise le côtoie jusqu'au faubourg.

(3) Bongi. Inventaire des archives de Lucques III, page 66. ; Le mille toscan vaut 82S toises.

(5) Une note du 30 janvier 1808, de Sonolet, parle aussi de la livraison de quatre statues de jardin pour Carrare (arch. Massa, dossier banca Elisiana .

à travers les allées et les carrefours, une grille à lances pleines el dorées avec tourne-bride fut établie à l'entrée principale, et sur la porte d'accès furent peintes les armes des Princes. Ces armes, pareilles à toutes celles qui furent placées au-dessus des portes du palais de ville et des ministères, étaient composées d'un sceau à deux compartiments : à droite, la panthère rampante, antique emblème de la cité de Lucques; à gauche, l'écu des Bonaparte d'origine, à savoir : de gueules, aux deux cotices en barre d'or, avec, en chef et en pointe, deux étoiles d'or à six rayons. Enveloppant le tout, le grand manteau du sacre surmonté d'une couronne de prince; enfin, entourant le double écu, les deux cordons, l'un, celui des grands aigles de la Légion d'honneur, l'autre, celui de la Toison d'or, et, au milieu du sceau principal, un petil caisson avec l'aigle impériale de France. Pour Piombino, les armes n'avaient pour toute variante qu'un oiseau sortant de la couronne. On n'avait pas jugé à propos, dans l'embarras du choix, de rappeler par quelque signe le blason des Baciocchi d'origine.

Dès que le gros œuvre des bâtiments fui terminé, une légion de stucateurs, de peintres sous la direction de Lazzarini el de Tofanelli, décora les salons, la galerie et le théâtre à l'intérieur I . Cette galerie, située au premier étage, servait pour les dîners et les bals.

Vers 1810, elle contenait les portraits en pied el en buste démembres de la famille impériale. Celui de S. A. I. la princesse Borghèse, en pied, fut, par exemple, expédié de Paris en janvier 1809 (2), via Marseille, par Bolier, intendant de Madame Mère, chargé des

(1) Leurs noms sonl conservés avec les comptes aux Arch.de Lucques. Voyez aussi Pièce justificative n° II. Il y avait <lru\ Tofanelli peintres, les deux frères Auguste el Etienne Ce dernier esl le plus connu.

i l roussard à M. Lucchesini, grand maître de la cour. 2'< janvier 1809. A. Lucq. Registre

il LES ARTS EN TOSCANE

affaires de la princesse Élisa dans cette capitale, de concert avec Mn,e de Laplace, femme du président du Sénat. Celui de la grandeduchesse de Berg, peint par Gérard, exprès pour Elisa, étail terminé en septembre 1807, et Madame la princesse Mère se faisait peindre à cette même époque, exprès pour sa fille aînée, par Kinson (1). Je parle plus loin des portraits de Lucien et de Jérôme, dus au pinceau de Fabre, de Franque, etc., exécutés dans ces mêmes années, et je consacre de longs développements aux bustes de famille.

Quant au jardin anglais de Marlia, Élise en demanda les premiers dessins à Mord, le Le Nôtre de l'Empire, Fauteur des parcs de Malmaison, de la Jonchère, de Ris et de plusieurs autres châteaux historiques des environs de Paris.

L'ingénieur Butori les compléta en 1812 (2). On y distingue encore un lac et une petite île, où allait souvent jouer la jeune princesse héritière. Les allées et les pelouses en style anglais furent plantées d'arbres à essence rare. Des cygnes blancs et noirs et d'autres volatiles animaient les entours de la pièce d'eau. Neuf caisses de végétaux, destinés aux plantes de vases et tirés des parcs du roi de Xaples. furent envoyées à Élisa en 1808 (3). Dans ces jardins, où le camélia pousse en pleine terre et où il existe par centaines des orangers en caisse, des mimosas et des palmiers, les parfums embaument l'air qui n'est jamais trop vif, grâce aux montagnes voisines de l'Apennin, auxquelles la villa est, en quelque sorte, adossée et qui les protègent de l'aquilon. Enfin, on flanqua la villa de communs importants dont elle manquait, d'ailleurs nécessaires au

1 Lettres d' M '■ i lace à Élisa-Napoléon, 1 vol. Paris, Charles, 1897, pages GS cl G9.

J Arch. Lucq. fonds Tntendenza délia H<in civile, il, 3.

: Cette belle propriété 'le Marlia, aujourd'hui habitée par un neveu de l'ex-roi de Naples, lil- .lu prince de Capoue, lui vendue !<■ 29aoûl 1866, au prix minime de 221.500 francs, > compris six poderi environnants, à une société de quatre particuliers qui la revendit avec bénéfice plus tard.

grand train des nouveaux hôtes I . Il y a même, parmi les fabriques, un large corridor souterrain conduisant du palais à diverses dépendances ou logements réservés aux personnes de la cour che

conduce eziando ai diversi quartieri addelti aile persone ili Corle. »

Au l»as du parc du côté du village fut établi un corps de garde au départ de la route particulière encore tracée par Élisa, qui relie Marlia à Lucques ou plutôt à Borgonuovo. De isnti à 1815, on dépensa en embellissements, à Marlia. 100.000 éais lucçuois, soit plus d'un demi-million de francs, chiffre officiellement constaté. Le is septembre 1800, les dépenses faites aux divers palais montaient déjà à 400.619 francs.

Les palais de Piombino (2) et de Massa reçurent aussi des aménagements nouveaux et du mobilier. Parmi le-- pièces curieuses, figurant dans le premier, il faut citer une pendule de Leroy, cadran doré avec date du moi'- et jours de la semaine, socle en porphyre rouge, orné des deux côtés de- armes de Lucques et de Piombino, surmontée du buste en bronze noir de S. A. I. M'" la grandeduchesse Élisa, par Dumont, 1810 :i . Signalons aussi un liL de campagne en cuivre doré avec dôme et rideaux brodés, à l'usage d'Elisa, deux objets historiques curieux qu'on retrouvait, il y a quelques années encore, au musée île San-Martino, à l'île d'Elbe, formé par le prince A. Demidoff i .

A Massa, Llisa, frappée des belle- proportions de l'ancienne

1 Bongi signale l'existence de huit tableaux, probablemcnl des gouaches, œuvres Transes 'lu temps des Baciocchi, représenlanl le palais et !<■ parc de Marlia. .!<■ n'ai pas pu les

voir, malgré toutes m.'- démarches, la villa étanl rigoureusement fermée par suite de la maladie de l'usufruitier.

2 Celui ci étail moins un palais qu'une maison bourgeoise assez ordinaire.

; i e renseignement esl le seul connu se rapportant au buste '1'- lu Princesse i lelé par

cet artiste. Par sa date « 1810 » il concorde bien avec le séjour que fil Élisa à Paris, cette

année-là. Il s'agil évide icnl ni du sculpteur Jacques Edmc I lont, auteur de bien

d'autres œuvres que celles indiquées par les livrets des Salons, auxquels il exposa. Son

historien, M. G. Vattier, :ite pas ce buste d'Élisa, signalant surtout ses productions des

Salons, Auvray Dictionnaire des artistes français de mi Iiniiu.nl lii aussi le sapem de

l'arc de triomphe du < larrousel.

Catalogue du musée San-Martino, in-8, i el 263. Imprimé à Florence.

demeure des d'Esté et de sa position privilégiée, — car de ses fenêtres on aperçoit à l'horizon la mer Méditerranée — la délivre de l'armée d'employés qui l'occupent et y vivent en parasites (1). Désireuse d'y séjourner durant l'hiver, à cause de la douceur du climat, elle en affecte la partie la plus noble à son logement particulier, la fait meubler par son ami et sujet Sonolet, de Carrare, et, trouvant avec raison qu'une église Saint-Pierre, sans valeur artistique, masque le tiers de ce palais ci-devant ducal, la fait démolir, et assure ainsi aux habitants une place ample et bien carrée qui, complétant l'ensemble de la décoration de l'édifice, le met en valeur comme il convient. Celte mesure enlève tous les suffrages des artistes, mais lui aliène pour longtemps l'opinion à Massa, qui regretta la disparition de ladite église. Quant à ce palais, comme à celui de Carrare, Sonolet, chargé de leur réfection extérieure, traita de ce travail avec les démolisseurs de l'église, par voie d'adjudication ± .

Ayant fait venir des modèles et des ouvriers de Paris, Elisa forma des ébénistes, et un peu plus tard à Florence, des bronziers qui fabriquèrent des meubles de style. Nous en parlons plus loin.

Mais là où elle déploya surtout de l'initiative et le désir de créer une institution à son image, ce fut dans ce Carrare, qu'un décret impérial du 30 mars 18UG — après bien des convoitises du royaume d'Italie et même par l'entourage de Napoléon, de la métropole, — réunissait à la principauté de Lucques.

Cadeau d'un prix presque inestimable pour une princesse que Napoléon voulait à dessein et pour sa manière savante de gouverner — récompenser! Cadeau d'ailleurs lait merveilleusement pour ses

1 Ce palais avail aussi servi '!<■ caserne dnranl les récentes guerres d'Italie. i Arch. Massa, fonds : banca Elisiana, note-rapporl >lu 9 juillet 1807. A Massa, en 1807, cndue chez le maire, où on conservait encore il y ;i quelques années la chambre 1res i itronnier cl à étoiles bleu ciel, qui lui la sienne.

goûts! — La ville de Carrare n'était pas par elle-même importante, puisque même sous l'empire, sa population, toute composée de sculpteurs, ne dépassa guère 3.500 âmes. Un autre point de vue doit être envisagé. Carrare était eL devait devenir surtout sous les Napoléonides, le siège d'institutions artistiques et un véritable séjour de prédilection pour les praticiens célèbres. D'où venait ce privilège? — De ses richesses naturelles.

Le sol des montagnes de Carrare renfermait les marbres statuaires blancs notamment et le bleu turquin (tel le Bardiglio), qui n'ont d'équivalents nulle part el qui sont prisés depuis l'antiquité.

Les Romains, qui possédaient tout le pays et avaient un établissement à Porto-Venere dans le golfe de la Spezzia, comme l'attestent l'arc qui s'y voit encore el des restes de bains à Massaciuccoli près de Viareggio, y puisèrent les marbres du Panthéon et ces blocs immaculés dignes de Paros desquels ils ont tiré leurs statues (I). Sous la Renaissance, les Papes el les Médicis avaient non moins mis Carrare à contribution, ou tout au moins les marchands des villes voisines taisant commerce de ses produits. Louis XIV enfin, par l'intermédiaire du directeur de l'académie de France à Rome, avait acquis demarbres en Italie et y avait beaucoup dépensé. Et pourtant jusqu'à la fin du xvni0 siècle, soit à cause de la trop grande division de la propriété du sol, soit par absence d'un port pour embarquer les marbres, soit en un mot ignorance , froideur , manque d'entrain pour creuser des caves, Carrare languissait. 11 fallut la conquête française pour qu'on commençât à s'éclairer sur les motifs d'un tel état de stagnation et pour rechercher et arrêter les moyens d'en sortir.

I Les Romains avaienl même bàli ville à quatre milles de la Spezzia, à égale distance

aussi de Carrare : Luni. Ils j exploitaient en grand des marbres blancs el rouges; d'où l'ap pellation marmor lunense par laquelle ils étaienl plus généralemenl distingués. Les ruines de cette ville émergent encore du >-nl el de Luni esl venu le nom de Lunigiana pour désigner la contrée qui, ;'i partir du pelil torrenl de la Magra aux confins de la Ligurie, s'étend jusqu à l 'mit iv m ni i vers Parme et dans l'Apennin presque jusqu'à Lucques, en passanl par Serravezza el Fivizzano où s'extraient encore des marbres comme sur la plaine du Littoral de Sarzanc à Pielrasanta.

Les gouvernements précédents avaient bien, il est vrai, tenté quelque chose. François III, duc de Modène, par exemple, avait voulu réaliser ce projet de port, mais il y avait dépensé un million en pure perte parce qu'il s'y était mal pris. En 1 700, Marie-Thérèse Cybo conçut bien le plan d'une académie et lui donna pour locaux le palais des marquis Malaspina; elle nomma un directeur, six maîtres de sculpture, quatre d'architecture, un de géométrie, un autre d'anatomie et ordonna la distribution de six médailles chaque trois ans aux élèves sortis vainqueurs des concours. Mais on avait oublié une condition essentielle pour rendre parfait cet établissement (dit un fonctionnaire delà République italienne, en 1802, chargé d'enquêter sur Carrare), c'était un professeur d'histoire, d'antiquité, des mœurs, non discuté, tel qu'était dans le genre Charles Lebrun en 1648. Marie- Thérèse (lj pour des raisons diverses, laissa péricliter sa création et ne fit notamment pas les sacrifices nécessaires. Du reste, elle mourut en 1790, à Reggio (Emilie); puis quelques années après, les guerres de la Révolution portèrent indirectement le dernier coup à l'institution. Jacques Ortalli, l'auteur du mémoire auquel nous empruntons ces détails (2), assurait que depuis celte époque — il écrit en 1802 — 2.000 citoyens de Carrare avaient émigré dans diverses capitales par manque d'ouvrage, outre 300 sculpteurs de divers genres. Et encore il ne compte pas dans ce nombre tous ceux des communes limitrophes; le même motif les a fait se répandre en Toscane et dans les Romagnes.

Carrare était donc sans vie en 1802, parce que l'art y manquait d'encouragements et l'établissement d'un d'appui. Et cependant les richesses naturelles y abondaient. Ortalli appelle l'attention de son

] Voir de cette princesse un très beau buste en marbre placé aujourd'hui dans la salle du Conseil provincial, à Massa.

- .1. Ortalli, c missaire des Alpes-Apuanes. Vanlaggi e nécessita di stabilire un' acca-

demia di scultura et architetlura in Cari-ara, Opuscule rare imprimé à Milan en 1802, donl nous devons la communication ainsi que celles des archives de l'Etat à Massa, si riches sur l'ère française, à notre savant ami le chevalier Sforza.

gouvernement dont Carrare dépend (puisqu'elle est comprise dans le département des Alpes-Apuanes) sur les raisons majeures qui doivent faire de Carrare un lieu vraiment unique pour y établir la jeunesse italienne pratiquant la sculpture. Il préconise la nécessité de rétablir l'académie et le creusement d'un port pour lequel on changerait le plan de François III en s'adressant à des gens capables et du pays, sans trop grever le Trésor public. Comme moyen pour parvenir à ce but il indique le produit de la vente des biens nationaux qui dans le seul district de Carrare donnerait un revenu annuel de oO.OOO francs. Il propose aussi l'ex-palais ducal comme siège de la future académie.

Ce mémoire très intéressant produisit son effet à Milan et fut en partie cause, dès qu'il y fut connu, sous le gouvernement des républiques cisalpine puis italienne, de quelques mesures protectrices ou tout au moins conservatoires, enfin de la fondation d'une académie qui, par décret du vice-roi du I 5 août 1805, prit le nom d'accademia Eufjenmna. Les plus grands artistes s'y affilièrent. L'académie rouvrit donc sous la République italienne présidée par Bonaparte.

On vivait alors sur les dépouilles de la conquête; des traités passés avec les ci-devant gouvernements avaient assuré à la France des blocs de marbre déposés à la plage voisine d'Avenza. La France y extrayait donc à bon compte les bardiglio dont elle avait besoin pour ses monuments. Cette ressource n'était pas inépuisable.

Dès octobre 1796 par exemple, le général en chef de l'armée d'Italie, Bonaparte, avait par l'entremise des commissaires Saliceti et Garrau, aidés des agents français Suchet et Permon, imposé le pays de Massa-Carrare de 180.000 livres tournois, avec menace d'exécution militaire faute d'y obtempérer. Le pays ne pouvant verser en argent qu'une somme de 20.000 livres réunies avec beaucoup de peine et dont la vente des objets d'argent des églises fournit la plus grande part, le gouvernement français accepta d'être indemnisé des 160.000 livres manquantes par la fourniture, pour pareille somme, de blocs de

marbre mis à sa disposition. Les commissaires des sciences et arts en Italie Moitte et Chovin(l) se rendirent à Carrare le 21 brumaire an V, signèrent un contrat avec la municipalité réglant les diverses mesures des marbres ainsi à livrer (2).

L'académie prit de l'essor en 1805, et dès le début de 180G, avec Eugène, qui pourtant ne put s'en occuper beaucoup par suite de l'état incertain où on était que le pays demeurerait au nouveau royaume d'Italie.

Elle avait alors pour directeur un sieur Paul Bargigli, fonctionnaire instruit et ne manquant pas de vues. En 1805, le concours des élèves fut brillant. Le préfet des AIpes-Apuanes présida la distribution des prix le 10 novembre 1806 et devant les productions réunies des meilleurs artistes et des professeurs, l'architecte Fantoni, secrétaire général, prononça un éloquent discours. On y remarquait Honneur ri Pairie, bas-relief du professeur Cbinard, membre de l'Académie de Lyon; V Amour endormi, de P. Triscornia; une Bacchante du professeur Bartbolomé Franzoni, etc., etc. La liste des jeunes lauréats comprenait entre autres noms ceux des sculpteurs Pierre Bienaimé, Emmanuel Franzoni (3), de Carrare, et dans la classe d'ornement ceux de Baggi (4), B. Casoni et F. Baratta.

Quand, après mars 1806, le pays passa à la princesse Elisa, il restait encore beaucoup à décider pour l'avenir de l'industrie des marbres. Elisa y appliqua de suite sa sollicitude et étudia plusieurs projets. Le 10 janvier 1808, lors de son premier voyage dans cette ville, voyage en tous points triomphal, elle réinstalla par décret l'académie au palais ducal, où elle est encore. Des ateliers y furent aménagés, ainsi qu'un musée de modèles et de moulages d'après les plus beaux spéci-

1 Moitte le sculpteur et probablement Chauvin le paysagiste qui passa toute sa vie en Italie.

/;. Archivio di Stato in Mtissn. Scritlure del 1806, n° 84.

3 Né en cette ville le 15 juillet L788.

I Raggi encore lauréal en 1810 pour le concours dil de Hume, habita Marseille et Paris où il fùl élève de Bosio.

mens de l'art. C'était compléter les règlements protecteurs aux ouvriers des carrières et l'organisation en leur faveur d'un crédit permanent par la Banque Élisienne (1) récemment constituée.

C'est ici qu'il convient de dire en quoi celle-ci consistait. Son idée fondamentale était de percevoir sur les marbres au profit de l'Etat une taxe proportionnelle à leur valeur. Par contre, l'État en appliquait le produit aux diverses écoles établies à Carrare, il payait avec elle les frais de l'académie, les pensions des élèves que le gouvernement voulait entretenir à Rome et à Paris, la restauration des établissements publics et des chemins que dégradaient sans cesse les attelages de bœufs tirant les lourdes charges des blocs allant des excavations a la cité et de la cité rayonnant vers la mer, vers Gênes et vers l'intérieur. Mais il fallait, pour rendre productive la taxe, une exploitation active et soigneuse des carrières, puis avancer aux propriétaires des caves -ceux-ci n'employaient pas moins ,1- 1.051 cavateurs, d'après un état imprimé qui m'est passé sous les veux, daté du S juillel 1808 -enfin faciliter les débouchés. Le commerce seul pouvait, bien m.eux encore que l'État, réaliser ces ressources. Aussi le plan ainsi cornu de la banque fut-il. dès le début, proposé aux négociants locaux qui, soit timidité, soit insouciance, soit manque de fonds, n'y pnrenl pas part Le gouvernement pourvut alors à la premier, mise de fonds, mais le 1" octobre 1809, une soumission du fermier général des tabacs dans la principauté de Lucques, le sieur Gabriel Eynard, modifiée et précisée un peu plus tard par un décret de Félix I", signé aux Bains de Lucques le 6 août 1810, céda à ce Français, qui s associa pour l'exécution de cette entreprise avec MM. Louis Dupouy, de Livourne, Cachard, Kleiber et Fournier, négociant, français, es privilèges accordés à la Banque et lui imposa les conditions qu elle avait a remplir. La Société ti. gérer ses intérêts par deux maisons

(1) Décret du 2 mai 1807 inséré au Bulletin, piété par les règiements du K juillet.

Voyez pièce justificative n" VI.

dont une établie à Carrare et l'autre à Paris. Le directeur de l'académie conserva le contrôle sévère des opérations sur les lieux.

Elise trouva à son arrivée, comme présidant l'académie Eugeniana l'ancien secrétaire général J. Fantoni, homme lettré, habile à tourner un discours, mais qui n'était plus très jeune; la Princesse le confirma dans ce poste en lui décernant l'honorariat. Né en 1755, Fantoni avait donc en 1807 plus de cinquante ans. Elle donna sa chaire d'architecture à Bargigli en juillet 1807 et nomma professeur de dessin, de figure et de peinture le sieur Desmarais dont nous parlons plus loin.

Carrare ne manquait déjà pas de chantiers en activité, car dans un rapport daté du 20 août 1807, Flisa signale à l'Empereur « qu'un monument pour la ville de Marseille a été terminé, que plusieurs autres ont été envoyés en Amérique ». Elisa formule le vœu de voir son frère ordonner que les élèves entretenus par son gouvernement soient obligés de venir exécuter un ouvrage à Carrare, où ils resteraient pendant le temps de leur travail.

Après la promulgation du décret instituant la Banque, Elisa s'occupa du personnel. Un Français dont j'ignore les antécédents, au demeurant très honnête homme, mais très défiant, très formaliste et susceptible, surtout très dévoué à la Princesse, M. Hector Sonolet, fut son premier directeur jusqu'en 181 1 , époque où la banque ayant été supprimée, il fut remplacé par un simple administrateur (1). L'État géra alors directement.

Une des grandes obligations de Sonolet, celle au moins qu'il prit le plus à cœur durant sa direction, était de tenir la main au droit de

(1) Le décret daté des Bains le ii août 1810, dont nous avons parlé, annonçait que le gouvernement lucquois reprenait pour son compte el pour vingl années, le recouvrement de la taxe à partir du ("janvier 1812. Les entrepreneurs concessionnaires résilièrenl parce que le* produits de la taxe ne suffisaient pas à leur faire recouvrer une avance de plusieurs centaines de mille francs par eux versée. Le quitus réciproque échangé entre les souverains et Eynard pour toutes opérations et paiements est du 23 juin 1811.

sortie établi sur les marbres, droit qui était la principale ressource

de la Banque Elisiana.

Les comptes des rentrées de l'impôt sur les marbres étaient fort bien tenus. Il en existe des tableaux très clairs à Varckivio de Massa. D'un état de 1810 je tire les renseignements suivants qui suffiront pour expliquer son fonctionnement et son importance. Son personnel se composait de 380 individus, à savoir : 4 employés d'administration, 2 pour les études, 5 pour la taxe, 2 inspecteurs des travaux,

31 sculpteurs, 14 ornementisles, 56 dégrossisseurs, 20 scieurs de long, 6 emballeurs, 9 charretiers, 1 modeleur, 5 aides, 20 polisseurs,

32 chefs d'ateliers, outre 39 sculpteurs, 16 ornemanistes d'architecture auprès des propriétaires des carrières, puis 32 tailleurs deblocs, 82 extracteurs de blocs, 9 charretiers. Je cite enfin à l'académie 5 professeurs d'école, 29 élèves pour le dessin, 33 sculpteurs apprentis, 34 architectes dito et quelques titulaires de menus emplois.

En juillet 1807, Sonolet, s'inspirant des corrections faites à ses premières idées par Élisa, avait pris une très grande part à l'élaboration des règlements de ladite banque, à la fixation des tarifs et aux statuts renouvelés de l'académie carraraise. Il présida a ses débuts, et tout en se couvrant invariablement de la Princesse— qui ne laissait pas à un autre qu'elle le soin de diriger les affaires de Carrare — c'est lui qui forma aussi les règlements intérieurs pour l'académie, les lit appliquer et mit en mains dans les ateliers ouverts le 1er mai 1808, la statue de l'empereur et roi d'après Chaudel et le buste du souverain d'après Canova, dès que le modèle fut arrivé. Comme Eynard l'avait fait par ses représentants sur place et comme l'acheteur du gouvernement impérial que nous allons bientôt faire connaître, s'en acquittera, Sonolet signait des contrats avec les différents propriétaires des carrières pour extraire les marbres. 11 s'en mêlait personnellement, surtout quand il s'agissait de morceaux d'importance. 11 eut par exemple beaucoup de peine à trouver ce qu'il

voulait pour la statue de l'empereur en juin 1808. « Et puis c'est le diable pour avoir du marbre pour cette statue de l'empereur », mande-t-il, de Carrare, le 1 \ août. « Depuis six semaines j'ai fait vingt lieues dans les caves inutilement. Enfin j'ai traité pour en faire excaver (1). »

Sonolet reçut dans le même temps des lettres de créance pour les directeurs du musée de Paris et de l'académie de Rome, et des grands artistes de Paris. C'est même de ces derniers qu'il sollicita les nouveaux dessins qu'il fournit (pour les employer d'une manière profitable) aux ouvriers et artistes en architecture, mis plus spécialement sous sa surveillance. Enfin il avait dans ses attributions la tenue de la comptabilité et la disposition des fonds et il plaça les premiers ouvrages sortis des nouveaux ateliers dans les cours de la Confédération du Rhin. II correspondait à chaque instant avec la Princesse et n'agissait jamais de son chef, sauf qu'il avait le droit dont il ne se privait guère d'ailleurs, d'émettre des propositions. La Princesse eut en lui un collaborateur actif, compétent, et souvent ingénieux, ainsi qu'en témoignent ses lettres et notes (2). R en sera plusieurs fois question par la suite.

Elle lui accordait toute confiance, le consultait sur tous les objets, ce qui n'est pas pour diminuer l'estime que mérite sa mémoire. Elle lui donna des attributions très étendues non seulement sur la banque et l'académie, mais fit de lui une sorte d'inspecteur du pays, le nommant en outre sous-gouverneur du palais de Massa restauré, ce qui lui donnait droit à un uniforme spécial et à l'habit de chasse des officiers de la Maison. Son Altesse Impériale admit aussi sa fille à l'Institut qui porte son nom à Lucques (3), faveur marquée dont bénéficient seuls les dignitaires bien en cour ou les hommes ayant rendu des services à l'État.

(1) Arch. Massa : dossier banca Elisiana. II. Sonolet an général*" probablemenl Mariotti - 2) Tous ces développements d'après les pièces reposant aux archives île Massa. 3 Arch. Massa. Sonolet à Froussard, Carrare 17 février 1S0S.

Malgré son succès, à Carrare, tant dans le domaine artistique qu'administratif, les difficultés ne manquèrent pas à Sonolet : son zèle en fut parfois cause. Il se montra par exemple si sévère sur l'exigence des droits de sortie des marbres qu'il s'aliéna bientôt les artistes et le gouvernement français. Nous relatons plus loin le différend qu'il eut avec Chinard et dont l'écho alla jusqu'à Paris. Nous ne cèlerons pas non plus ses démêlés avec l'agent Henraux, chargé par le ministre de l'Intérieur de France des achats de blocs pour le dépôt des marbres récemment créé à Paris par l'Empereur. Ce dernier, mécontent, finit par demander la fermeture de la banque. Désolé, Sonolet prit du service dans l'armée, reçut probablement les galons d'officier; il fit la campagne de Russie, y fut blessé, se guérit cl resta ensuite à Paris, les événements de 181 i ayant ruiné son espoir tic revoir l'Italie française (1). En tout cas. les mesures prises par Elisa dès INH7, assurèrent à l'industrie earraraise tout ensemble l'indépendance, la furtune et une personnalité.

Auparavant, en effet, les marchands et industriels de Gênes accaparaient les marbres, et à peine nommaient-ils les lieux d'où ils sortaient. Il n'y avait pas d'artistes résidant à Carrare, parce que leur position y était trop incertaine. Cènes les attirait tons. A Carrare, ils manquaient de commandes. Le commerce était sous la dépendance de quelques mercantis. El c'est si vrai, que lorsque Colberl avait besoin de marbres en 1666, il traitait avec un sieur Bœuf, marchand à Toulon, qui lui-même les faisait venir de Gênes et de Carrare, par intermédiaires (2). Les Français, conquérants de l'Italie, firent de Carrare un centre d'art.

« Il periodo c/ie allora si svolse fu sicwamenle <lc/f<t piu splendida elà per l'Eugeniana Accademia, dit un historien de Carrare, en parlant du

1 Détails puisés dans ses lettres à Carlo Passani, à » iarrare, datées de Paris, 26 septembre el 17 novembre 1814, communiquées par le Chevalier Sforza, de Monlignoso.

2 (;. ( lampori. Memorie biografiche degli scullori, etc., nalivi ili Carrara Modène, in-8°, 1873 .

début du xix" siècle Da queslo momenlo la città nostra fu conversa in un vasto e laèorioso opifirio mondiale E pef vero se avvantag-

giata di tanlo si era durante il régime delC italico fier/no, ail' ombra dello scettro di Elisa raggiunse skuramente ilpiù alto splendore » (1).

Dès ce moment furent établies des relations directes de nos artistes, dit encore Lazzoni, avec l'extérieur, une appréciation exacte de la matière avec laquelle les commandes s'exécutaient, la connaissance par les étrangers du vrai pays de production de tous ces marbres divers, leur divulgation réelle, en un mot leur renommée.

« Malgré les guerres de l'Empire, Carrare se maintint, à cause des institutions qu'on dut aux Français, notamment la banque Elisienne. Avec les ressources de cette dernière, les jeunes gens reçurent une solide instruction, et il ne faut pas oublier en outre, que grâce à l'immunité dont jouissait Lucques au point de vue du service militaire, — immunité d'exception insigne et unique dans tout l'empire — , Carrare, qui appartenait à la Principauté, eut le même privilège, eL partant les études de ses jeunes artistes ne furent en aucune façon dérangées. — C'est à partir du temps des Napoléonides que l'institution, en recevant des encouragements vraiment princiers en nature et en argent, passa de municipale et domestique qu'elle était au caractère national.

a Institution favorite des Napoléons, elle doubla d'importance en peu d'années. »

Élisa décidait entre autres travaux à la même époque, l'érection d'un arc de triomphe à l'entrée de la voie Friedland, artère directe reliant Carrare à Massa, conçue par les Princes en 1807 et taillée à flanc de coteau les années suivantes à travers mille difficultés provenant des pentes rapides et du roc de la montagne. C'est un des plus

i Comte Emilio Lazzoni. Carrara e lasua accademia di belle arli, riassunto storico. Petil

m I.'. Pise 1869, p. ii. Cel excellenl essai nous a fourni plusieurs autres renseigne nls.

(i. Raggi, autre auteur d'un mémoire sur l'académie de Carrare, — paru en 1.S73, pour la faire connaître à l'exposition de Vienne, aboutit aux mêmes conclusions.

beaux ouvrages laissés dans ce pays par les Baciocchi. L'ingénieur français Sambucy, résidant à Lucques, y a attaché son nom. Bargigli avail été choisi comme président de la commission extraordinaire dite « de la route », ce dont Sonolel se plaignait, car il trouvait que Bargigli n'était pas assez assidu à ses fonctions de professeur, étant en outre membre de la commission des hospices de Massa, occupations « qui le retiennent chez lui ou l'appellent hors de Carrare » (1). Les Princes se rendirent populaires à Carrare par la formation de la banque qui fut un bienfait pour tout le pays et par la mise en chantier de la voie Friedland, dont ils payèrenl la moitié du déboursé sur leur Trésor particulier. Cette roule et tant d'autres qu'ils ordonnèrent n'était pas un objet de luxe, lorsqu'on sait combien la contrée était mal desservie, avant la domination française, cl combien les chemins qui y existaient manquaient d'entretien. Autour de Carrare spécialement, les routes n'abondaient pas el contaient beaucoup d'argent, défoncées qu'elles étaient souvent et qu'elles sont encore aujourd'hui par les transports de marbres sur chariots, lesquels sont parfois traînés par six el huit couples de bœuf-.

A partir de 1807 on confectionna en grand dans les ateliers d'architecture fondés par la banque Elisienne, pour être expédiés en France et jusqu'en Amérique, des tombeaux, des cheminées (2), des piédestaux de bustes, des vases, des colonnes milliaires el des pendules. On fit par exemple, du 1er mai au 15 août 1808, et M. llenraux — acheteur attitré du gouvernement français sur place (3)

(1) Nul es .le Sonolel pour le Cabinet, 'les 9 juillet ci 9 septembre 1807. arch. Massa.

(2) Une des plus belles qui sortirent de Carrare lui destinée au palais de Rambouillet ri a été enlevée, il y ;i quelques .■mures, lorsque le château lut loué à M... qui la remplaça par une autre d'un style différent. Mise dans le commerce, clic crue aujourd'hui le cabinel ■ ! un amateur parisien.

(3) Voyez Pièce juslif. n» XXII.

qui, au dire de Belluomini fils, ambassadeur de Lucques à Paris, n'était à l'origine qu'un petit marchand quincaillier de la rue Saint-Denis, avant son choix par Denon « d'acheteur délégué » — on fit, dis-je, et M. Henraux expédia à Paris, le 1er septembre. 40 bustes de Sa .Majesté l'Empereur, sur des bâtiments spécialement venus pour les prendre à Avenza jusqu'à Marseille, huit cheminées de Bardîglio à colonnes de diverses grandeurs, cinq idem à pilastres, onze idem de blanc veiné à colonnes, dix idem à pilastres, deux idem à jambages, trois piédestaux pour bustes, trente-trois grands vases, dix-huit moyens, vingt-sept petits et une table, dite « du ministre», tout ce convoi empaqueté dans 230 caisses (I). Maint modèle de ces pièces été conservé.

Un bel album in-folio, paru vers 181 1 , à Paris vraisemblablement, sans titre, mais portant à chacune de ses vingt-deux pages, des encadrements gravés par Pauquel, d'après les dessins de Lecointe, (2), l'architecte décorateur, renferme une partie de ces modèles au trait. Je dis une partie, car j'en ai rencontré d'autres en nature dans le commerce appartenant à l'époque cl qui provenaient certainement de Carrare.

D'autres, enfin avaient été envoyés de Paris, et l'on voit en 1808 Regnaud de Saint-Jean-d'Angély recommander, au directeur du musée de. Carrare, une personne habile à sculpter les cheminées et tous ouvrages en marbre (3). Dès la fin de 1807, Sonolcl proposait à Son Altesse de faire calquer et jeter en plâtre des modèles de

(I) Arch. Massa, Carton Banca Elisiann [1807-1811). Note do Sonolet à la Princesse, datée de Carrare, 26 aoùl lsns. puis extrait d'un des tableaux signé* do Sonolet. Celui-ci est daté du i septembre 1808. Ces tableaux comprenaient en mainte colonne toutes les indications en chiffres : prix de revient, i»ï\; de transport, changes, prix à l'arrivée à Tari-, bénéfices de la banque, etc. Je ne parle pas des baignoires pour le- palais.

' Pauquet père, graveur, rue Neuve-Saint-Ëtienne, Paris. On doit à cet excellent artiste la tine gravure à l'eau-forle, d'après Carie Vernet, frontispice de la Relation de lu bataille de Slarengo, par Alex. Berthicr. Lecointe Jean-François-.losepli . ns:î-l!S.';8. élève de Bollanger.

:• Arch. Lucques, registre du Cabinet. n° 101. Froussard au comte Regnault, G septembre 1S0S.

pendules et candélabres. Un calque en terre servait tout d'abord de type (1). L'Amour et Psyché de Chaudet, par exemple, y fut exécuté en grandes dimensions et en pendules dans le plus pur statuaire. « Je n'ai pas pris les pendules, écrit de Carrare, le S juillet 1809, Sonolel à Kleiber, fondé de pouvoir d'Eynard, le prix ne me convenait pas; Ilenraux les convoitait mais il ne voulait en donner que trois sequins, je n'ai pas cru devoir en donner cinq comme on y a tenu » (2).

Chaque feuillet de ce recueil rare, dont nous connaissons un exemplaire aux armes impériales, est surmonté des armoiries des maisons Baciocchi et Bonaparte, encastrées dans celles de Toscane et de Lucques, dominées par l'écu de France, orné de l'aigle avec la couronne impériale. Tous ces écussons sont entourés du collier de la Toison d'or et du collier des grands aigles de la Légion.

Deux petits médaillons camées représentant Élise el Félix en regard l'un de l'autre, sont répétés également sur chaque feuillet. La légende est ainsi conçue : Marbres statuaires. Établissements de Carrare sous la protection tir S. A. I. Madame lu Grande-Duchesse de Tosrane. On lit encore des deux côtés du soubassement à frises : Académie fondée à Carrare, par S. A. I. Madame lu Grande-Duchesse de Tosrane. Ecoles de peinture, sculpture, architecture, histoire, etc., fondées par son S. A. I.

A cette académie, pourvue d'un directeur et d'un conseil, où entraient des professeurs de Borne et de Florence, Elise adjoignit un musée de sculpture dont le conservateur fut, après Desmarais, Lazare Papi, célèbre historien lucquois (3). Comme l'école, jusque

l Lettre de Sonolet, directeur de la Banque Élisicnnc, Carrare, 9 septembre 1807. Arch. tli Slato ili Massa, liasse : Banca Elisiana.

i Vrch. d'État < I «- Massa, liasse : Banca Elisiana 1807-1810 . A cette époque, le sequin de

Lucques zecchino était très rare el n'avait plus cours. C'étail une m laie d'or de l'ancienne

république lucquoise, portant l'écusson de l'Étal traversé 'lu mol : liberlas. Elle valail en francs il IV. si exactement, suivant Bonneville.

:i Voyez Marcellin Pellet; Mélanges historiques i vol. in-18, Charpentier, isss . p«277. Si n buste de l'époque est conservé ;'i la bibliotheq le Lucques.

là (fin de 1807) possédait très peu de modèles (1), GO. 000 francs furent dépensés pour l'achat de plâtres remarquables.

Par l'entremise de Belluomini fils, ambassadeur de Lucques à Paris, Elise obtint du Muséum un premier envoi de plâtres qui arriva franco à Carrare, en mai 1808, dans vingt-deux énormes caisses (2); d'autres lui furent donnés gracieusement ou sur sollicitations par leurs auteurs ; tels ceux qu'offrit Canova et qu'on y voit encore : son Gladiateur, son Napoléon colossal, Madame Lélizia en matrone romaine, en Agrippine peut-être, chef-d'œuvre toujours, dont l'original, aujourd'hui à Compiègne, étaitarrivé à Paris en 1808, expédié avec le second convoi d'objets d'art, provenant de la villa Borghèse, achetés par l'Empereur (3). Le 23 mai 1813, Pierre Vacca, sénateur Iucquois, avait été nommé président du corps académique.

Une des ambitieuses visées de la Princesse était de rendre son école de sculpture la première de l'Europe et elle y parvint, puisque la plupart des prix des différentes académies d'Italie ont été remportés par des élèves de Carrare, de 1808 à 1830, même au delà. J'ajouterai que l'influence de la grande école de Carrare se fit sentir jusqu'au milieu de ce siècle, témoin la collection des prix de 1825 à 1845 conservés au musée, dont l'homogénéité de style, à bien peu de nuances près, obéissant à la même pensée, à une commune observance de certains principes immuables, frappe le visiteur.

Pour assurer ce résultat, Elise tint à mettre à la tête de l'école un artiste hors ligne. L'ancien grand-prix de Rome de 1799, L. Dupaty,

(1) Arch. d'État à Massa. Note de Sonolet, directeur général de la banque Elisienne, datée du JS mai 1S0S, et Pièce justificative, \. a.

2 Ibidem. Pièce justificative, X, B.

3 Cantù : Diplomatie! del Itegno d'Ilaliti, p. 301. — Ce ronvoi se composait de trente chariots, compris la forge. Il passa, comme le premier et le troisième semblables, par Forli, Bologne, Milan et Turin. Le troisième convoi partit au début de 1S10. — La Psyché de Milhomme portait le n° 24 dans le premier convoi. Notre compatriote séjournait alors à Rome, OÙ il fil le buste du général Minllis, exposé au Salon de 1S12.

rlève préféré de Lemot, achevait alors en Italie un séjour de plusieurs années, consacrées à l'élude des chefs-d'œuvre antiques. Par l'entremise de Lucien qui le connaissait — il avait fait son buste ainsi que celui de sa femme — Elisa offrit la place à Dupaty, mais ce praticien n'ayant pas voulu se fixera Carrare, Elise cessa ses instances auprès de lui. (1) Il était difficile de fixer à Carrare un artiste déjà arrivé et français, cette ville manquant alors de ressources et a fortioj'i de distractions.

Ce que voyant, elle fil demander conseil à Canova. Celui-ci lui écrivait bientùt :

Altesse Impéiuale,

Encouragea écrire à Votre Altesse Impériale par le célèbre sénateur, M. Tofanelli (2), au sujet du directeur de sculpture pour l'académie de Carrare, je dirai donc respectueusement : lorsqu'un directeur a une bonne facilité d'enseignement,

de bons principes, un bon style et une I ne exécution, encore qu'il ne soil un

premier homme de l'art, il pourra très bien (aire de bons élèves; si parmi ceux-ci ensuite il n'y en a pas qui aienl un grand talent cl un grand génie, la vue et l'élude des beaux génies antiques les feront se développer el il- tiendront à leurs grands artistes. C'est pourquoi je crois que, parmi les sculpteurs «le Hume pouvant s'établir à Carrare, M. Pierre Finelli, qui a étudié à Paris, remporté le prix .1 Rome, fait plusieurs statue- de marbre en grand, pourrait à l'occasion être adjoint à M. Bargigli, ainsi (pie je l'ai dit lorsqu'on me l'a demande au nom de Votre Altesse Impériale.

Voilà ce que je puis dire en obéissance à vos vénérés ordres.

En ce moment, on fait la forme de la statue du grand Napoléon cl lorsque le

1 Élisa ;'i Lucien, - > mai 1807. Après lui .noir donné des détails intimes -ni' sa famille el lui avoir demandé des renseignements sur les derniers événements de Rome, Élisa écril

ceci : « Le sculpteur Dupaty esl revenu de Carrare, où il n'a pas voulu se fixer malgré mes

instances. • — Lu 1806, Dupai) ml un atelier à Carrare Boucher 'I'- Perthes, Sous dix ruls, I, J.i . — C'est là, .-in dire de Sonolel dans nu rapport du -i mars 1808. Vrcb. 't.- Massa . qu'il

sculpta -nu Philoclète, après avoir obten bloc appartenant ù l'Empire, H qu'il en choisit,

sur quarante un moins, un cubant plus de 60 pal - de trop. < Il le Mi scier pour lui donner

l.i ion m- i .,■ 1,1, „■ était de i à 500. C'esl un.' perte de 10 à 50 louis environ à Carrare; ce sérail plus de uni l,nii~ à Paris. »

•2 Ti .r.iiu-ll i . peintre lucquois donl nous parlons plus loin en détail, avait été nommé sénateur de Lucques en 1805 à Bologne par Napoléon, dans la première promotion donl le fondateur de la Principauté s'était personnellement réservé le choix.

plâtre sera terminé, je prendrai la liberté d'en l'aire aviser Votre Altesse Impériale. En attendant je me dis avec le plus profond et sincère respect,

De Voire Altesse Impériale le très humble, dévoué et obéissant serviteur,

Antoine Canova.

(Au verso on lit ceci de l'écriture de la Princesse) :

Communiquer à M. Sonolet. Répondre à Canova que Son Altesse traitera toujours avec distinction les artistes qu'il aura distingués lui-même 1 .

Sonolet déconseilla le choix d'un Carrarais même de lalent, par crainte des jalousies locales. Il préconisa pour donner tout le lustre convenable à l'École un nom plus fameux | 2) dans les arts que celui de Finelli. Comme on lui a vanté le lalent d'Egensviller (3 , élève de l'Académie française à Rome, depuis son obtention de 1" grand prix en 1802, Sonolet risque son nom et demande à la Princesse de s'informer. Aucun des deux candidats susnommés ne fut agréé par Klisa et ce fait a lieu d'étonner, surtout pour Finelli, vu l'immense crédit dont jouissait l'avis de Canova. Ce Finelli, mort en 1 SOo et dont le buste est exposé au musée de Carrare, était natif de cette ville, mais il habitait Rome. L'académie de Saint-Luc le comptait parmi ses agrégés. Il est l'auteur d'un groupe très gracieux conservé à Carrare, intitulé : Les trois Heures. La vue de ce travail confirme toute l'estime qu'on eût pu accorder à cet artiste. Il ne faut pas le confondre avec son frère, Charles, sculpteur carrarais égale-

1 \iili. Lucq., secrétarial d'Étal el de Cabinet. Lettre orig. de 1807, registre 201 Traduil de l'italien

J Arch. Massa. Fonds : banca Elisiana 1807-18U , rapporl du 9 juillet 1807.

3 Élève de Dejoux ■•! fixé à Paris sous l'empire, Egensviller prit pari aux Salons de 1804, 1 s 1 ; et iNii. il m le buste <l«' Kosciusko et une Uranie qui fut reproduite. Landon avait déjà Annales • 1 < ■ Musée, IV, planche 10 gravé son bas-relief, grand prix de l'an X. Mais il est d'une tournure classique i< l'excès.

ment, né le i avril 1782, lauréat du concours de 1810; Gampori lui consacre plusieurs pages, car il devint plus tard célèbre. 11 alla aussi à Rome, où on le considéra comme l'émule de Tenerani après la mort de Thorvaldsen.

Quoi qu'il en soit, plus que jamais embarrassée, ou craignant une responsabilité, Élise en référa à l'Empereur pour le choix d'un directeur. La décision ne se lit pas attendre, car le chef de la Famille avait personnellement à cœur l'éclat des Arts sons son règne.

Un sculpteur des plus distingués, Laurent Bartolini I . connu à Paris dès vendémiaire an XI par un deuxième prix à l'Institut, et au début de l'Empire par un buste colossal 1 de Napoléon qu'on plaça en août 180b sur le fronton de la porte d'entrée du Musée où il est encore (3), fut alors envoyé en 1808 (4) par l'Empereur et Roi à Carrare pour prendre la direction de l'Ecole.

C'était un jeune, plein .l'avenir, ayant le sentiment de sa valeur. Ses débuts avaient été pénibles. Fils d'un forgeron, il se sentit la vocation de l'art et entra, malgré son père, chez un marchand de figurines d'albâtre, à Vollerre, s'y exerça, vint en France par suite d'aventures singulières, entra chez David, sculpta la • bataille d'Austerlitz »» en bas-relief pour la colonne Vendôme et lut dès lors

m Bartolini I aurent, né à Prato Toscane), d'après G. Campori, en ITTI, morl » l lorem e en {ReVue -te Deux Mondes du LS septembre 1833 . sérail né à Savignano, près de I rai i 1

iM::^^ «*. .... —

Tu£^ToZ^nonS,Uy.L sée de Versaiiles en possède -s^n-m-

,,,,„,. lPès n0ble d'aspect. Napoléona le l'ronl ceinl de In ronne de fer au dessus de laquclh

est posée une couronne de lauriers. .-iiei», rirrarais déjà

, Suivant l'érudil modénais Campori, auteur d'une biographie des artistes cairara g ■ lanl „„,„„„, à professer la sculpture à Carrare est du 30 octobre 180 .

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à Paris les trois derniers mois .1.- l?07, pour achever .1- commandes, ri qui! namva 1,-s États de l . < Princesse qu'en janvier 1808.

classé. Pour l'aire son chemin la protection de l'Empereur, par l'entremise de la plus éclairée de ses sœurs, comblait ses vœux. Aussi lui sacrifia-t-il Paris, où ses goûts d'artiste avaient trouvé tant d'occasions de s'employer, et où même il laissait une liaison en la personne de la fille d'une aclrice de Feydeau, M"' Scio, son élève, qui promettait beaucoup pour le dessin. La monotonie du séjour nouveau de Carrare ne lui fit pas oublier son amour (1); mais par contre, les publications du sculpteur anglais Jean Flaxman (2), un novateur, membre des académies de Florence et de Carrare où il lit réduire en marbre son groupe & Hercule et cïHêbé, influencèrent en Bartolini la technique sérieuse. Il nourrit des projets. A peine arrivé à Carrare, il songe à composer un monument d'histoire. L'immortel Alfieri est plus que jamais à la mode. A l'occasion de l'anniversaire du jour de naissance du prince de Lucques, le 18 mai 1806, l'Académie Napoléon vient de couronner et de faire imprimer, à ses frais, la très importante dissertation de Jean Carmignani, professeur de droit à l'Université de Pise, sur les tragédies d'Alfieri. Bartolini en a pris connaissance, il brûle de consacrer un groupe « in onorc di questo immortal mio patriotta », écrit-il à Fabre, de Carrare « alla accademia Eugeniana », nom que porte encore au début de 1808 l'institution carraraise. Ne sait il pas comme tout le monde, que Fabre a peint le plus beau portrait en buste d'Alfieri (3)?

C'est dans ce foyer d'art qu'il composa ses plus belles œuvres, notamment une statue de Napoléon Ier en pied et en costume du sacre, le sceptre en main, sorte de réplique du marbre au grand portrait de Gérard gravé par Desnoyers. Sur la face du piédestal est profilée debout sur son char une Victoire, à qui visiblement l'au-

! Pièce justificatn e, n° \ l. v.

2 l laxman étail inscril dès 1796 parmi les professeurs honoraires à Carrare. Il lii don à l'académie d'un nu dont, au dire de Lazzoni, il reste seulement la Lête.

3 Lettre sans date, mais que nous plaçons ici sans liésiter — signalée dans l'anal) se qu a raile du fonds Fabre-Albany, de Montpellier, notre confrère, M. 1. Pélissier, peur le Centrall,i,u fur Bibliolekswesen (Leipzick, 1900).

teur a donné les traits d'Elisa. Cette œuvre, on la pureté des lignes le dispute à la simplicité du style, quoiqu'un tantinet lourdotte vue de près, mais bien à l'échelle, dès qu'elle paraît dégagée à l'air libre, devait orner sons la princesse Elisa une îles pinces de Livourne I . A peine achevée lors des événements de 1*1 i. le sculpteur faillit la perdre, sans l'intervention du hasard. Bartoiini était bien connu sous l'empire pour ses opinions bonapartistes. A la fin de 1813, lors des troubles qui éclatèrent à Massa Carrare, sous la double influence des revers de l'Empereur et des émissaires anglais prêchant la révolte, ces derniers encore favorisés par l'irruption en Toscane de l'armée napolitaine, alliée aux ennemis de la France, l'atelier de Bartoiini — alors encore à Carrare — avait été envahi par des émeutiers. Ils y avaient trouvé parmi les ouvrages un groupe représentant l'Empereur, l'Impératrice el le Roi de Home, puis le modèle en plâtre de la statue colossale de Napoléon, dont nous venons de parler. Les mettre en pièce n'avait été pour cette populace (pie l'affaire d'un instant, el Bartoiini, d'abord réfugié dans sa maison, n'avait dû son salut personnel qu'à la fuite. Par bonheur, le marbre de la statue destinée à Livourne, conforme au modèle en plâtre brisé, n'était pas à l'atelier. Faute de place, le sculpteur l'avait fait transporter dans l'église del Carminé (2). La statue avait pu être d'abord ainsi sauvée, [mis transportée à Florence où Bartoiini se fixa après ces événements, et là elle demeura longtemps, les revirements politiques aidant, sans trouver preneur.

En 1834, Méry, qui visite Bartoiini à Florence, déplore l'indifférence de sa patrie à l'égard de ce monument. « Il est une statue.

i A Élisa, grande duchesse de Toscane à Livourne, Paris, 30 mai Ma sœur,

j'accepte le monument que la ville de Livourne veut ériger, mais je désire qu'il ne >nit exécuté qu'à la paix el lorsque le commerce sera revenu el prospérera Napoléon, Correspond im e, XVIII, 1 1.977.

(2) Delaborde. nrlirlc cité.

écrit-il éloquemmcnt dans ses Scènes de la vie italienne, qui remplit l'atelier dans toute sa grandeur, de tout son majestueux éclat : c'est l'image qu'on trouve partout à Florence, et dans le monde, mais là elle est de la taille que Kléber, donnait au vainqueur d'Aboukir; c'est la statue de Napoléon. 11 a l'héroïque pose et le poétique vêtement de Trajan et d'Anlonin; les beaux-arts ne connaissent pas la redingote à Florence. Le marbre impérial a dix-huit pieds de hauteur; si tout autre nom était attaché à cette image, elle paraîtrait colossale; mais comme elle se nomme Napoléon, elle semble de

grandeur naturelle Il vaut mieux être obélisque de Luxor que

statue de Napoléon ; la gigantesque image languit dans l'atelier de

Bartolini et nul brick ne sort de Toulon pour la conquérir »

Pareil abandon dura encore près de vingt années, soit que le mérite de l'ouvrage demeurât inconnu du monde artiste ou que l'auteur ne cherchât pas à lui trouver un acheteur, soit difficulté de la transaction au point de vue du prix ou du transport. En 1853 — Bartolini était mort depuis trois ans (1) — elle fut enfin acquise par le gouvernement français et donnée à la ville de Bastia, qui en orna son cours Saint-Nicolas. De pair au moins avec celle colossale de Napoléon, que Canova envoya en 1811 à Paris (pour devenir plus tard la propriété de lord Wellington), cette statue est certainement la plus belle qui existe, au dire des connaisseurs. Elle dépasse même en valeur, à notre sens, celle en pied pourtant très remarquable de Chaudet, qui ornait sous l'Empire le palais du Corps législatif et que les Prussiens s'attribuèrent en guise de trophée en 1815 (2), et elle prime aussi celle en pied de Roland que conserve l'Institut de France. Ce sont là des marbres de génie, dont nous recommanderions le moulage pour le grand musée du Trocadéro. On y pourrait relever

(i) Il décéda à Florence le 20 janvier 1850; *<m superbe tombeau .le la princesse Zamoiska, à Santa Croce, est une des œuvres qui recommanderont toujours son nom.

i .le l'ai retrouvée, il j a treize ans, en belle exposition d'ailleurs, dans l'orangerie de Postdam !

par voie de comparaison, la technique de chacun de ces quatre sculpteurs de premier rang.

Un sort moins heureux — conséquence de cette fatale année 181 i, qui, en écourtant le règne impérial, l'empêcha de donner toute sa mesure vers le grand élan qu'il imprima partout — attendait un autre groupe de Bartolini, encore dans son atelier et à peine terminé; je veux parler de la statue magistrale bien qu'un peu massive d'Élisa, assise sur un trône, vêtue à l'antique, le sceptre en main. Elle relient près d'elle, à sa gauche, un adolescent, beau comme un jeune dieu, l'espoir de la Toscane. Aux pieds d'Élise un aigle devait se tenir accroupi. Tous les attributs du trône et de parure du buste de la Princesse sont empruntés aux modèles romains, niais la tète est d'une ressemblance certain»1.

Par quel hasard ce groupe, dans lequel l'aigle a été métamorphosé en hibou, image de la mort, et le sceptre coupé et terminé par un 1er de lance, est-il venu échouer au cimetière de Pologne (1)? Un vrai sanctuaire d'art sans doute que ce Campo-Santo, ouvert en IS112 par Bonaparte « l'Italique »> et rempli, pour toute la période d'années du début de ce siècle, de monuments parfaits, dont la nomenclature raisonnée et la reproduction en gravure ont pu constituer un livre bien instructif (2)! Temple riche en œuvres -à étudier si l'on veut connaître l'histoire de la sculpture à l'époque de Canova! Enfin, pour en revenir à elle, par quel coup soudain cette statue assise d'Elisa, comparable pour son ampleur a celle de la Marie-Louise de Canova. conservée à Parme aujourd'hui sous l'appellation de statue de la Concorde, par quel sortilège fatal, si j'ose dire, cette page mémorable dans l'œuvre de son auteur et à signification si déterminée au début, destinée même à la place

1 Dans la partie du cimetière dite Col bario .

2 Consultez : Collezione scella tlei monutneuti sepolcrali del comvne cimilero </■ Bologna 1 vol. illustré in-folio, 1825. Bologne, Salvardi.

publique d'une des cités vassales (1), comme pour rappeler l'époque brillante où une fille de France commandait à l'une des plus grandes provinces de l'Empire — s'cst-elle trouvée réduite a former désormais le couronnement du tombeau du marquis Maximilien Angelelli, ancien professeur de belles-lettres à l'Université de Bologne? — On peut aisément le deviner. L'année 1814 mit fin aux rêves d'avenir et de quasi-royauté de la sœur de Napoléon, et ce bloc de marbre, orgueilleux vestige, était comme marqué parmi ceux qui ne devaient pas survivre à la gloire de son nom (2). 11 avait coûté 10.000 écus romains, soit un peu plus de 50.000 francs (3).

Bartolini travailla beaucoup pour la Grande-Duchesse (4). En juin 1808, il veut donner tous ses soins lui-même à deux copies du groupe de la famille de Niobé, ouvrage de premier ordre que Napoléon, sans doute, ou un de ses frères demande à Carrare, par l'entremise de l'agent français Henraux. Il s'agit de ces seize statues antiques sorties des fouilles de Rome, représentant la mère avec ses quatorze enfants et le pédagogue. Le corps des professeurs est d'avis que la reproduction de ce groupe donnera une grande réputation à l'établissement qui, seul, peut entreprendre une réunion de quinze figures, comme celle-ci. Un tel ouvrage fera sensation à Paris (5).

En 1809, Bartolini fit le buste d'Élisa, outre celui de Félix et de la petite princesse âgée de trois ans. On les lui paya 30 sequins

(1) Probablement à Carrare, où elle aurait remplacé, sans désavantage, celle qu'on y voit aujourd'hui de Marie-Béatrice, duchesse de Massa, sculptée par Pierre Fontana, sinon sur la grande place «le Livourne, en face de l'effigie de Napoléon.

2 Une autre tradition prétend que le morceau avait été refusé par Élisa, a cause des veines formant tache que le ciseau du sculpteur trouva plus tard, en fouillant la pierre : nous croyons peu à cette version. V llluslrazione italiana, du 21 lévrier 1897, parlant de ce monument, dit qu'Ëlisa y est montrée dans l'attitude de Pallas, qu'il futlongtemps remisé dans les sous-sols du palais Baciocchi à Bologne, avant d'être acheté par le professeur Angelelli, en même temps que deux chevaux passés dans le marché.

3 L'écu romain de 1810 valait 5 fr. 27 cent.

i Voyez sa lettre à M. Henraux. Pise, 7 mars 1811.— Catal. E. C.haravay, mai 1890, n° 128. 5) Arch. Massa, doss. Banco. Elisîana. Note de Sonolet à la Princesse. Carrare. lcrjuin 1S08

STATUE D EL ISA SU! liE T It Ô N E DE LUCQUES

par Bartolini.

chacun (soit 354 francs, qui en représentent bien 500 d'aujourd'hui I et ils parurent à l'Exposition des Beaux-Arts de Lucques cette même année, où ils obtinrent une médaille. Il en fut composé sous l'Empire, environ vingt-cinq reproductions par des jeunes élèves sculpteurs de Carrare, choisis par Sonolet, mais douze seulement d'EIisa, grandeur nature, furent sculptés dans les ateliers de la Banque d'après l'original de Bartolini. sous la surveillance du maître 2 . Dix autres furent taillés également de demi-grandeur encore sous sa direction personnelle. Plusieurs, d'ailleurs, portent ceci dans leur socle: Bartolini dire. ni 3 . J'en ai vu également de Marie-Louise, impératrice et reine, d'après Bosio, avec la mention ci-dessus. Ces derniers, mesurant 70 centimètres de haut, furent sculptés en 181 I .

D'autres ne sonl pas signés et sonl pourtant des copie-, de Bartolini. Un instant, en ISON, celui-ci avait émis la prétention — comme se réclamanl du titre de sculpteur de Son Altesse — de signer certains bustes tout seul, au double détriment de la bourse de S. A., à qui il se serait adressé pour les faire payer lrè> cher, et des élèves que la Princesse entretenait à Carrare aux frais de la Banque, sons la direction de Sonolet. Sonolet, à l'affûl de toute fraude, en avertit ainsi Élisa :

Sole.

J'ai prévenu M. Eynard, il j a environ un mois, afin qu'il prévînt s'il le jugeait convenable, Son Altesse Impériale el Royale îles cadeaux que M . Bartolini prétend lui faire.

Cet artiste, malgré mes instantes prières, n'ayant pas encore achevé le buste de Son Altesse Impériale, m'a demandé ce malin im laissez-passer pour un buste de S. M. l'Empereur el son piédestal qu'il envoyé à Lucques.

1 Sonolet à Kleiber, Carrare, 8 juillet 1809, dossier Banca Elisiana. Vrch. Massa. — I <■ sequin de Lucques était une pièce de i maie valant 11 fr. 81 .

2 Froussarl à Sonolet, mai 1808! - Arch. Lucq . regist. 194, pièce n° 212.

3 L'un d'eux envoyé ;'i Talleyrand par Élisa passa en vente publique à Paris, salle Petit, en 1899 Vente de \ alcnçaj . el obtint le i>n\ de 8S0 francs, sans les frais

Je crois devoir prévenir de cet envoi, pour éviter toute surprise à Son Altesse Impériale et ajouter que ce buste, dont on dit hautement que l'on fera cadeau, si on ne le paye pas les trois mille francs qu'on l'estime, est celui que je voulais faire faire dans les ateliers de la Banque. J'avais invité M. Bartolini à en suivre l'exécution; au lieu de cela, il s'en est emparé et l'a fait pour son compte, afin de s'en faire un mérite, ou d'en tirer un grand prix, en abusant de la délicatesse et de la générosité de Son Altesse.

Si M. Bartolini remplissait ici ses obligations, je trouverais très à propos qu'il se fît encore d'autres titres à la bienveillance de Son Altesse, mais comme il ne m'est pas démontré qu'il fasse ce qu'il doit, je ne pense pas que Son Altesse soit tenue de le dispenser du principal mérite qu'il doit se faire près d'elle, en faveur d'une galanterie qu'il ne m'est pas non plus démontré que l'on puisse se permettre avec lui.

N'ayant fait que diriger les ouvriers qui ont travaillé à ce buste et à ses accessoires, n'ayant pas lui-même donné un coup de ciseau, il eût été aussi bien fait pour le compte de la Banque et n'eût pas coûté au delà de quinze à seize louis, mais M. Bartolini prétend qu'il est sculpteur de Son Altesse et non de la Banque. D'après les ordres que j'ai reçus, je le crois sculpteur payé par Son Altesse pour les établissements de Carrara. Et depuis qu'il est ici, je ne vois pas qu'il ait rien fait pour mériter le litre de sculpteur de Son Altesse Royale cl Impériale, et je ne sache pas qu'elle lui ail fait cet honneur.

Deux autres pareils bustes faits sous les yeux de cet artiste, dans son atelier, m'ont été cédés par lui pour trente-cinq sequins l'un, ce qui lait dix-sept louis. El s'ils eussent été faits à la Banque, ils m'eussent encore coûté moins.

Tout ce que dessus est pour a\ is.

Hector Sonolet.

Carrara, le 2 janvier 1809.

Le grain de marbre était toujours pour ces bustes de la première pureté en bardiglio ou en blanc statuaire.

Si l'on veut savoir maintenant comment Bartolini opéra pour modeler les bustes modèles de la famille régnante de Lucques, il suffira de dire qu'an début de iSll!), il lui l'ut accordé un congé de dix jours qu'il vint passer à Lucques. Il rapporta ces modèles à Carrare, et, quinze jours après, il revint passer quelques jours dans

LA PRINCESSE ELISA il

la capitale pour y l'aire un nouveau type du buste de S. A. 1. (1 i.

Vers 1813, et cette fois encore personnellement, Bartolini représenta Élisa en pied, dans un noble abandon, montrant à sa fille Napoléone, montée sur un tabouret, le médaillon de l'Empereur. L'auteur a saisi la Princesse, certainement dans l'attitude qui lui était habituelle et sur le vif, car les moments étaient fréquents" où elle entretenait sa fille de celui qu'elle proposait à son culte. Rien n'est donc plus exact que la conception du sujet, et l'idée qui l'a inspirée s'y allie merveilleusement au charme des grâces féminines. Mais si les visages sont fort à louer ici pour la délicatesse idéale des contours, nous trouvons moins beureusc — encore que la grandeur de l'époque autorise celte licence — la disposition adoptée par l'artiste, de draper ses personnages de tuniques ri de les montrer pieds et bras nus, en sacrifiant ainsi au goût antique les moindres vestiges de modernité.

C'est là un défaut qu'il convient de ne pas reprocher outre mesure à Bartolini, lorsqu'on sait le parti vraiment magistral, voire même jusque dans l'abus, que sa génération en tira ; tout en reconnaissant aussi que, dans ces matières, les Komains et les Grecs restent nos maîtres pour former les débutants et sont d'un effet utile lorsqu'ils n'absorbent pas ceux-ci, au point de tarir en eux toute originalité personnelle. Art officiel du temps, dirons-nous sans partialité, ayant à coup sûr son mérite, mais combien plus solennel et moins touchant pour nos sensations d'âmes, que le moindre buste rapproché de la nature, sans emphase, sans visée à l'allégorie, vrai, simple, élégant, ainsi qu'est celui de Chinard conservé à l'historique villa de Saltocchio près Marlia (2) !

Malheureusement, la Grande-Duchesse étail trop modelée sur son frère pour goûter celle simplicité, bille de la gloire par sa carrière,

(1) Arch. Lucq. Froussard à Sonolet, 24 janvier L809, registre 194 à sa date 2, Appartenant aujourd'hui à la comtesse Bernardini, chez qui nous l'avons vu m L89i.

sœur d'un héros renouvelant les merveilles du monde romain et les dépassant même, son esthétique avait peine à se plier au terre-à-terre de ce rpii se voit journellement, et elle exagérait de ce chef une théorie qui, restant dans de très sages limites, eût été la vraie pour une autre absolument abusive et prétentieuse du beau. Ses bustes par Bartolini, frappés dans ce moule, ne lui ressemblent qu'assez peu, et ne traduisent ni ses langueurs maladives dans ses moments de méditation, ni sa bonté, qui attirait autour d'elle tous ceux qui l'approchaient, ni son esprit reconnu unanimement supérieur. Dans cette donnée, Bartolini sculpte une Elisa virile, à la physionomie hautaine et dure; il sacrifie à l'un des côtés du caractère moral de celle Princesse — très réel, je le reconnais — la partie principale : la ressemblance physique de la femme. C'est un grand tort.

Le groupe en marbre d'Elisa et de sa fdle est conservé au musée national de Versailles (1).

II y a au même musée un buste d'Elisa, de Bartolini. Le masque énergique de la Princesse est très heureusement relevé par un bandeau, semé d'abeilles et d'étoiles, qui enserre sa belle chevelure enroulée à la grecque. Aussi vaut-il mieux pour ces raisons le regarder de profd que de face. Quant au buste de Félix, par le même, il est à peine ressemblant et peu flatté; il accentue l'câge et la froide gravité du faciès : rien n'est moins réussi.

Parmi les œuvres de Bartolini achevées en 1812, on cite aussi la statue en marbre, grandeur naturelle, de Mme Eynard, femme du riche banquier, qui rendit des services à la Grande-Duchesse, en devenant fermier général de Lucques (2). On doit encore, à cet arliste, le buste de la reine de Naples, exécuté pour sa sœur la princesse Elisa. Est-ce

I Calai, de Soulié, I. 183.

J < letle œvn re occupail encore jusqu'à ces dernières années une place d'honneur dons le principal salon de l'hôtel Eynard, à Genève ((enseignements sur les Beaux-Arts à Genève, par Rigaud, 1 vol. in-8. Genève, 18-18, p. S9 .

do ce modèle, dont il fut exécuté trois copies sans couronne, sur les ordres d'Élisa, travail confié par Sonolet à l'excellent élève Pierre Marchetti (1)?

Au privé, Barlolini — très musicien, au point de pouvoir conduire un orchestre au théâtre, comme il le prouva à Carrare, lors de la première représentation du Don Juan, de Mozart — était peu ordonné dans ses dépenses et assez souvent gêné 2 . Ses élèves l'estimaient pour son talent, mais le détestaient pour son inflexible sévérité. Desmarais et Sonolet entretenaient d'assez mauvais rapports avec lui. Pour Sonolet, cela n'a rien d'étonnant, car avec un caractère peu commode, il se montrait, comme nous l'avons déjà marqué, liés rigide sur les intérêts de la Banque, confiés à ses soins; il ne laissait

rien passer.

Barlolini n'avait pu s'empêcher de taire, durant l'année 1809, « des observations défavorables à la Banque ri au commerce de Carrare en écrivant en France ». La Princesse l'apprit, de là une colère qu'elle manifesta ainsi : « Vous devez Lien sentir combien cette manière d'agir est inconvenante et déplacée pour un professeur tel que vous, qui devez tout à la protection et aux hontes de Son Altesse. Je vous prie de cesser toutes observations semblables :: . Sonolel n'était pas étranger à l'envoi d'une telle mercuriale, lui qui, personnifiant pour ainsi dire la Banque, se faisait le dénonciateur de tout esprit d'opposition.

Henraux. par exemple, était sa hèle noire. Les marbres devaient lui être délivrés en franchise marqués aux letlivs E. F. (Empire français). Telle était, du moins, en ce qui concerne ces deux

(!) Note d'Hector Sonolet, Carrare, 6 avril 1809, adressée à M. Bazin, administrateur des finances, à Lucque*. d un.' autre du Jl aoùl 1808. - Arch. de Massa.

(2) Mtestat. .1.' Canipoi-icl de Soii-let. mh- par nous el Pièce juslif., n« XI. b.

(S) Arch.Lucq.Le/teredi Gabinetto 1809-18H , registre n» 19Ô. Froussard à Barlolini. Lucques

2 , avril 1809.

dernières clauses, la teneur d'un décret impérial du 12 septembre 1806 (1).

Mais encore, en 1807, ce décret ne satisfaisait pas l'intraitable directeur de la Banque. Henraux avait beau lui exhiber un passe-port du ministre des relations extérieures, portant qu'il venait à Carrare pour l'achat de blocs de marbre au nom du gouvernement, Sonolet, incrédule, le tracassait et le soupçonnait de vouloir faire passer sous le nom « d'Empire Français » beaucoup de marbres pour son propre compte. Et, pour le perdre, il allait jusqu'à incriminer les relations qu'Henraux entretenait avec les propriétaires de caves et jusqu'à étudier sa vie privée. Henraux avait, paraît-il, pour associé un sieur Rubold, outre un commis. Ils logeaient chez un sieur G..., qui était aussi leur agent pour de nombreux achats. La malignité accusait G... d'avoir une nièce mariée, jolie et galante, qui favorisait concurremment les trois Français. Je n'insiste pas sur tout ce qui se débitait encore. Un ancien amant jaloux faisait des placards contre les Français. Sonolet instruisait le Cabinet de tous ces racontars, sans en rien omettre. C'était pousser les choses à l'extrême. Quoi qu'il en soit, tout cela n'était pas de nature à rapporter à la Banque, et Sonolet tenait à faire marquer les blocs ainsi contestés des deux lettres B. E. (Banque Elisiana) dès qu'ils auront acquitté les droits. Comme Henraux ne prend pas le titre de « chargé de transport », je l'ai fait parler, écrit Sonolet (dans une note destinée à la Princesse), il m'a dit qu'il achetait pour le compte du gouvernement et non sur un marché passé avec le ministre, que la mission était de confiance.

1 M. Henraux conserva ses fonctions de commissaire pour l'acquisition et le transport des marbres sous Louis XVIII. — C'est lui qui envoya à Paris les lil<">- nécessaires pour les statues élevées à cette époque. — (A. de Montaiglon. La statue de Louis XIII. Charavay, 1896, p. 70.) Voir dans la crypte de l'église primatiale de Saint-Denis les belles statues de grandeur colossale, en blocs très grands de Carrare, destinées au monument commémoratif de la mort du duc de Berry, sur la olacc Louvois : la France, la Ville île Paris', etc. La révolution de 1830, qui survint, empêcha l'achèvement de ce grandiose monument.

« Il doit acheter 300 blocs, non pour le monument de la Magdeleine, mais pour faire un dépôt de marbres, ordonné par un décret de Sa Majesté très antérieur au décret du monument.

« Ce monsieur se désespère de ne pas trouver de marbres à Carrare, je lui ai dit que j'en avais l'ait inventorier 3.000 blocs à Avenza, mais il trouve mieux son compte à en faire tirer de nouveaux et cela ne fait pas le compte de nos négociants ni le vôtre (1). »

La lutte prit les proportions de celle du Lutrin. Elle dura des années et fut marquée par diverses dénonciations. Dans une note du 3 novembre 1808 à la Princesse, Sonolet dévoile d'après des « on dit » tout un plan de corruption s'étendant jusqu'aux employés supérieurs du ministre, toujours dans le but d'éluder la taxe et de spéculer sur les marbres. Il remarque que Henraux est caché et n'a pas le- apparences de la bonne foi. II ne tient même pas les promesses qu'il a l'aile^ à MM. Kleiber et Eynard à Piombino. Sonolet, en somme, est jaloux et voudrait qu'on enlevât à Henraux le transport des marbra d' Avenza à Paris; « le gouvernement serait servi à meilleur compte el la Banque, sans profiter autant que M. Henraux, ne perdrait rien à cette affaire ». S'il obtenait de remplacer Henraux, il respecterait les traités passés par lui avec divers cavateurs 1 .

Et en 1809 les démêlés entre le- deux fonctionnaires recommençaient ainsi de plus belle :

Monsieur Sonolet,

Mon bâtiment no pouvant tarder à arriver, j'ai l'honneur d,' vous prévenir que j'ai à charger divers blocs «le marbre statuaires qui appartiennent, non pas à des particuliers, niais an gouvernement français; je ne puis croire que 1rs droits mis à la sortie puissent être exigés pour ces marbres; je vous prie de donner à ce

I Arrli. Massa, ronds Banca Elisinna. Note .lu directeur général de la Banque. Carrare, 2 aoûl L807.

i Même ronds.

sujet votre décision pour ma gouverne. Lorsque vous le jugerez à propos, je vous ferai connaître que je suis ici en exécution des ordres de S. M. l'Empereur.

Henraux (i).

Sonolet, piqué au vif, répondait : « Ce n'est point à moi, Monsieur, à connaître des ordres supérieurs dont l'exécution vous est confiée; lorsque vous en aurez justifié à qui de droit, je me conformerai, sur la demande que vous me faites, aux ordres qui me seront donnés. »

Puis il lui envoyait l'arrêté du Prince consacrant les droits de sortie. Henraux répliquait à son tour :

Carrare, le il juin 1809.

Henraux, agent du gouvernement //■mirais pour l'acquisition des marbres en Italie, à M. Hector Sonolet, directeur général de la Banque Elisa.

Monsieur,

J'ai reçu la lettre dont vous m'avez honoré le i3 courant, en me remettant un exemplaire d'un décret de S. A. le prince Félix I"'.

Vous croyant fondé, en vertu de ce décret, à réclamer les droits de sortie pour les marbres que je fais exporter pour le compte du gouvernement français, vous m'invitez à me conformer aux dispositions de ce décret. Je ne puis croire, Monsieur, que le nouveau décret puisse concerner mon gouvernement, avec d'autant plus de raison que S. M. l'Empereur, l'auguste frère de votre souveraine, vient de favoriser les Etals de Lucques d'une manière bien spéciale, en assimilant leurs productions à celles françaises et vous dispensant des droits d'entrée en France, ce qui, seulement pour les marbres, vous fait jouir de i5 p. 100 et un dixième en sus. Je ne m'étendrai point sur ces considérations puisqu'il ne m'appartient pas de traiter d'une chose aussi délicate. Je me bornerai à vous observer que S. A. I. Mmc la princesse lîlisa m'ayant fait l'honneur de me dire qu'elle s'entendrait directement avec S. M. l'Empereur, pour l'objet de votre réclamation, je ne puis me permettre d'informer mon gouvernement de votre demande que vous ne me l'ayez faite appuyée d'une décision expresse de S. A. I. Mme la Grande- Duchesse.

J'ai l'honneur d'être, avec la plus haute considération, Monsieur, votre très

humble serviteur.

Henraux.

(1) D'après une copie île la lettre originale, arch. Massa : Banca Elisiana.

Sonolet adressait peu de temps après, le 29 juillet 1809, la note suivante à M. Kleiber, administrateur général des finances à Lucques, fondé de pouvoir d'Eynard :

« Une personne qui a été dès le principe de son séjour ici dans la confiance de M. Henraux assure qu'il est fournisseur et non agent du gouvernement français, qu'il est muni d'une commission iïagent pour lui donner plus de considération. C'est un entendu ne avec ses associés des bureaux.

« Cette assertion coïncide avec sa conduite; s'il était agent, il aurait référé de suite au Ministre, des réclamations de la Banque; comme fournisseur il ne le peut, el c'est son propre intérêt qu'il défend, en abusant d'un faux titre el en usant avec audace de touilles subtilités possibles, sans recourir au gouvernement dont il se dit

l'agent. »

Le 1er août 1809, autre démêlé du même genre. Froussard écril ce jour-là à Kleiber : « J'ai reçu les lettres que vous avez bien voulu m'écrire relativement à l'affaire de M. Henraux el à la réclamation de M. Pacetti, de Rome(l).

(< Il paraît que M. Henraux a complètement tort; au reste, personne ne peut faire sortir des marbres sans payer les droits. Il n'y a d'exception pour personne.

« Veuillez prendre les dispositions nécessaires pour que la Banque Élisienne rembourse à .M. Pacetti le montant de ses frais d'emballage pour les plâtres envoyés à l'Académie par M. le sénateur

Lucien (2). »

Pareille lutte n'aurait pas eu de raisons de cesser, si Elisa n'avait craint qu'il n'en fût référé à Paris. Pour calmer son susceptible directeur, elle se réserva d'en traiter directement avec l'Empereur;

I Pacetti Camille . natif de Rome; il professail la sculpture à I académie des Beaux Arts de Milan, où il se lii un nom.

j Arch. Lucq., secrétairerie de la Principauté, registre l9o — à sa date , lettre n1 1419.

et pour lui marquer sa confiance, tenant beaucoup d'ailleurs à ses zélés services, elle l'avait chargé dès l'automne de 1807, à une époque où déjà il commençait à défendre avec àprelé les droits de sortie de la Banque, de tous les travaux d'aménagement de son palais voisin de Massa.

Bienaimé eut aussi quelques démêlés avec Bartolini, comme on l'a vu plus haut. En ce qui concerne Desmarais, le fait est plus extraordinaire et témoigne peu en faveur de Bartolini, car Desmarais passait partout pour un brave homme.

La direction de Bartolini à Carrare — elle dura sept années — forma en outre une légion d'artistes résidents, très occupés par les commandes du règne; et le nombre de ces jeunes gens, qui s'éleva jusqu'à 200 environ en 1809, rien que dans les ateliers ouverts par la Banque, était encore accru par ceux de l'étranger qui se rendaient sans cesse à Carrare (1).

Parmi les Italiens qui étudièrent ou professèrent à Carrare, plusieurs acquirent ensuite une grande réputation; il suffit de citer les Fonlana — dont l'un, Pierre, envoyé à Rome pour y travailler à la suite du concours de Milan en 180i, mérita à plusieurs reprises la protection du peintre Le Thière, directeur de l'Académie de France dans cette ville. Son frère Ferdinand fut lauréat de l'Académie florentine (2). Il faut encore mentionner les Franzoni, qui eurent l'honneur plus lard de sculpter le tombeau des Baciocchi, Pellicia, auteur de beaux bas-reliefs pour la ville d'Odessa, Comolli, Bienaimé, dont il a déjà et sera encore amplement parlé, Bernard Tacca, Carusi, Triscornia, etc.

i La fourniture de marbres ] 'la rurquie, notamment la bâtisse d'une mosquée entière

pour Tunis, absorbail justement en 1809 sans relâche, une partie de ces ateliers officiels (Arcliivio ili Sialo di Massa, Filza : Banca Elisiana [1807-18H Note de Sonolet, Carrare, 3 mai 1809.

• Le Thière à la Princesse, lettres datées : Rome, 26 janvier et 1S juillet 1808. Archioio di Lucca, vol. -UJ.

LA PRINCESSE Kl. ISA Ui

On lit. dans le Moniteur sous la rubrique : Lucques, 11 mai 1810. « A Carrare, M. Dominique Banti, sculpteur de Vérone, vient d'exécuter une belle statue colossale de l'empereur Napoléon, destinée à orner l'une «les [.laces de Venise I . L'Académie des Beaux-Arts de Carrare a accordé à cet artiste le diplôme de membre honoraire. » Ce titre était alors très recherché. Voici quelques noms d'illustrations du dehors, tant graveurs, peintres el sculpteurs qui l'obtinrent : Canova, Morghen, Longhi, Louis David, Chinard, Sabatelli, Tofanelli, Camuccini, etc. Je ne tenterai pas de dresser une liste de Imites les statues en pied de Napoléon qui se confectionnèrent à Carrare; il faudrait dans ce but dépouiller les journaux du temps des diverses capitales de l'Italie, de Westphalie et d'autres États vassaux de l'empire. Je puis dire seulemenl que la statue de ce héros élevée à grands frais sur la place publique de l'Acqua Verde, à < 'eueouvrage d'un habile sculpteur génois el que le vandalisme politique de 1814 réduisit en poussière, sortail certainement de Carrare.

Quoi qu'il en soit, après son dépari de Carrare, Bartolini n'oublia jamais l'Empereur; il lui envoya à l'île d'Elbe, en 181 i, Bargigli, cidevant professeur d'architecture à Carrare, avec des sculpteurs qui exploitèrent les carrières de marbres de là-bas. 11 eût bien désiré y aller lui-même, niais il en fut empêché -

C'est de Carrare que Canova, « le Phidias moderne », comme l'appelaient se- contemporains, tirait ses marbres pour les nom-

1 Voyez Pièce justif., n° V, b. — L'Empereur j étail représenté nu. Il en existe une grai

aujourd'hui très rare du Milanais contemporain Félix Zuliani, dédiée au prince Eugène de

France. Le musée de Trieste en expose 'preuve. L'ItalU > anni de Comandini,

rascicule 9 Milan, Vallardi . la reproduit p. 503.

î Bartolini se fixa à Florence après l'empire ; il j n rul dans un âge avancé, en 1830 II

travailla encore beaucoup pour la Famille; il lil par exemple le tombeau de Charlotte Bonaparte, Pille de Joseph, à l église Sanla-Croce, une partie du l. mil. .mu des Bacciocchi dans l'église San Petronio à Bologne, etc. Son porlrail peinl par Ingres a figuré i I exposition centennale de l'Art français, de Paris, en 1900 n" 3S1 du catalogue .

breuses commandos qu'il recevait des souverains. 11 eut de ce chef plus d'un rapport avec la Grande-Duchesse et son gouvernement, (i. Campori \i) a publié une lettre du frère de l'illustre maitre en date de Rome, 4 novembre 1809, adressée au sénateur d'Alessandri, président de l'Académie des Beaux-Arts, à Florence. Dans cette lettre, accompagnée d'un mémoire destiné à rappeler les conventions passées entre Canova et Sonolet, directeur de la Banque Elisienne, Jean-Baptiste (le frère en question) se plaint de ce que Sonolet arrête sur le rivage d'Avenza — le port de Carrare — deux blocs de marbres ébauchés, destinés à Antoine. Ces blocs sont ceux du fameux groupe de Thésée vainqueur du Cen/aure, « œuvre commandée par la ville de Milan, qui veut la dédier à la gloire de votre auguste frère (2) ». (Ligne extraite du mémoire pour la Princesse.) Voilà quatre ans qu'il les attend pour exécuter le modèle. Jean-Baptiste prie d'Alessandri de faire remettre le mémoire par un ami dévoué à S. A. I. alors à Pise, et il excuse son frère de ne l'avoir pas rédigé lui-même, parce qu'il se rend en ce moment à Tusculum pour quelques jours, modeler le portrait de Madame Lucien (3).

Un arrangement intervint et franchise fut accordée au chevalier Canova, moyennant qu'il enverrait à l'Académie, à titre gracieux, les plâtres dont nous avons déjà parlé, (i). Ce passe-droit, obtenu également par Canova pour le bloc destiné à la statue de l'Empereur, représentait un don de 800 francs, si l'on calcule que le bras carré de marbre statuaire était coté par la Banque, à la sortie, 30 lires, sitôt que ce bloc dépassait dix palmes carrés.

(1) Mémorie biografiche degli scultori nalivi di Carmra, etc., ouvrage cité. ■: Ce beau groupe, disons mieux, ce chef-d'œuvre, autre trophée napoléonien pris par les Autrichiens et très apprécié par eux, orne aujourd'hui le parc du •< Burg », à Vienne, placé dans un temple que construisil pour l'abriter, l'empereur François. — Arch. de Massa, dossier Banca Elisiana.

3 Non plus Catherine Boyer décédée en 1800, mais la ci-devanl M"" Jouberthou de Vauberly, veuve d'un gentilhomme nantais, femme liés belle à Laquelle Lucien sacrifia soambition.

(4) Voyez Pièce justificative, n° V, c.

Chinard, de Lyon (1), un des sculpteurs de l'Empire qui, avec Clodion et Marin son élève, conserva malgré l'influence prépondérante du style académique de David, auquel il ne put se soustraire d'ailleurs, une personnabilité et la grâce du siècle précédent, Chinard, artiste des plus estimables el qu'on connaît le moins (car tous 1rs développements sur son second el assez long séjour en Italie, que nous allons rapporter ici, sont absolument inédits), était venu à Carrare dès ISOi et y possédait un atelier el des marbres. Un billet manuscrit de lui, que j'ai sous les yeux, adressé à son banquier local, le sieur Dominique Rossi, est daté de Carrare, 7 mai IHOi. Il lui donne l'ordre de payer 700 barbons (monnaie de Lucques) (2) pour compléter le paiement de marbres à des gens du pays qu'il désigne. L'acquit est du 12 mai suivant. Boucher de Perthes, de passage à Carrare en mars 1806, voit chez lui le buste de Napoléon el de presque tous les membres de la Famille, avec celui de Mmc Récamier (3)-

Son admiration de Bonaparte ne datait pas d'hier, puisque dès 1 793, après Toulon, alors que Bonaparte commence à peine à percer el après un siège ou pourtant un de ses amis intimes à lui, Chinard, de son nom Ratter (4), artiste aussi, avait été tué, Chinard s'adressant à Bonaparte lui demande en termes éloquents de reproduire ses traits.

L'année précédente (1792), Chinard s'esl l'ail remarquer avec son ami Ratter à Rome, en pleine cité pontificale, par ses sentiments civiques. Il a modelé une statue de la Liberté et de « la Raison terrassant le fanatisme » au grand scandale de la prélature romaine.

(1) Né en 1756. Alla à Rome vers 1784 el y retourna en 1800, d'après un de ses succincts biographes lyonnais, très sujets .;i caution.

■2 Chaque barbon, monnaie réelle d'argenl de Lucques, valait 12 sols, soil 22 centimes, valeur d'aujourd hui.

(3) Sous dix rois, I. 23 i.

(4) Le procès-verbal de carence, en ce qui concerne des détails biographiques sur ce Ratter, est si absolu que je me demande s'il ne ferail pas une même personne avec Réattu, pensionnaire à Hume ;'i cette époque.

Dos propos révolutionnaires, qu'on lui reproche et dont on l'accuse, achèvent de tourner contre lui l'autorité. Il est jeté en prison avec Ratter. Sur une intervention des autorités à Paris, ameutées par Mmc Chinard, la diplomatie est mise en mouvement et le Pape change l'incarcération en exil.

La Convention, sur la motion de David, fit des représentations an Pape par la voix du secrétaire Bassville, qui fut alors envoyé à Home. Des émeutiers romains le tuèrent. L'affaire s'aggrava, et en 1707, au règlement des indemnités réclamées au nom du Directoire par le ministre Charles Delacroix, en faveur de nos compatriotes lésés, Chinard reçut 1.000 livres du gouvernement pontifical (1).

Revenu à Lyon, Chinard, avec son imagination ardente de patriote, s'enthousiasma, comme tous ses contemporains, pour le vainqueur de l'Italie et des Ottomans. Une occasion nouvelle lui fut donnée bientôt de se manifester envers Bonaparte. Le 10 messidor an VIII (29 juin 1800), après Marengo, le général était attendu à Lyon, retour de sa seconde campagne d'Italie. Chinard, habitué depuis la Révolution à s'occuper des fêtes lyonnaises, disposa les ornements destinés à la préfecture où descendit Napoléon (2).

Un diplomate d'ancien régime, M. de Verninac, venait d'être nommé préfet de Lyon par le premier Consul. Ce fonctionnaire prit Chinard en affection, lui commanda le buste de sa femme, fdle de l'ex-Ministre des Relations Charles Delacroix. Mme de Verninac, renommée pour sa beauté et fille d'un ministre qui lui avait fait rendre justice, comme on l'a vu ci-dessus, inspira Chinard, qui la représenta sous les traits de Diane chasseresse. Le 24 messidor, sur la convocation du préfet, « le citoyen Chinard était appelé à

(1) Fr. Masson. Hugou île Bassville à Rome.

(2) Nous possédons un acquil de Chinard de 300 francs, daté du 11 thermidor an VIII (." aoùl 1800 sur ordonnancement du secrétaire général du Rhône.

concourir avec ses confrères à la formation d'une société réunissant les savants, les littérateurs et les artistes ». En langage de 1800 cela s'appelait « le Temple dos Muscs T ». Ou prête encore ;'i Chinard à cette époque l'idée de la médaille qui consacra la pose do la première pierre des façades de la place Bellecour alors place Bonaparte. et, plus tard, deux projets de bas-reliefs pour les frontons des dits palais, dont j'ai vu les dessins à Lyon chez un particulier et dont la chute de l'Empire en 1815, sinon la morl de l'artiste en 1813, empêcha l'exécution 2 . Le Consul l'avait distingué et Chinard venu à Paris fut très recherché par Joséphine et tous les siens.

Du reste, comment en eût-il été autrement, quand au déploiemenl d'imagination qu'il avait montré pour décorer sa ville natale, en l'an VIII en l'honneur de Bonaparte, il avait de magistrale façon récidivé en l'an X, exactement le 2'i nivôse 15 janvier 1802)? Ce jour-là les Lyonnais fêtaient le héros qui avait choisi leur ville pour réunir L'élite de l'Italie et lui donner une Constitution ei des lois. Chinard, inspiré comme toujours, avail élevé sur la place Bonaparte un édifice majestueux à trois portiques représentanl l'arc de triomphe de Constantin; quatre colonnes y étaient consacrées aux quatre Républiques alliées de la France : batave, cisalpine, helvétique el ligurienne, .le passe les trophées allégoriques pour souligner que l'arc était surmonté du char du dieu de la guerre, emporté par quatre coursiers dont un génie sage et prudent calmait l'ardeur 3 .

A ses déhuts, n'étant pas riche, Chinard entreprit des bustes ou médaillons en plâtre puis en terre cuite (4); il les réussissait très bien,

1 Le préfel du département, Lyon 23 messidor ;mi VIII 1'- juillet 1800) au citoyen Chinard lettre appartenanl à l'auteur).

2 Leurs sujets étaient ainsi décrits : /.. M. Plancus urbetn Lugdunum condidit; N. Bonapar te la relève de ses ruines. L'idée de leur exécution devrai! être reprise. A rapprocher de ce dernier sujet, voir. nu musée de Lyon, salle des gouaches, un magnifique dessina la mine de plomb du Lyonnais Révoil, qui traite la même donnée.

Journal des Débats, 1" pluviôse, correspondance de Lyon. i J'en ai même vu un très (in, daté de Rome, ITSS.

témoins ceux de ses amis Boilly et Jean-Baptiste Isabey, témoins ceux qu'on trouve parfois dans le commerce et dont le musée de sa ville natale conserve de trop rares spécimens. Ce fut surtout la famille du Consul qui l'employa, dès qu'il arriva à Paris, et il modela alors plusieurs têtes d'enfants Bonaparte.

On lui doit aussi, de cette époque, un Amour sur les /lots, exposé au Louvre en 1802, qui fut remarqué par Landon, le fameux critique d'art, et reproduit dans ses Anna/es du Blasée (I) par le graveur au trait, encore si méconnu de nos jours, Charles Normand.

Chinard connaissait personnellement les Baciocchi au moins depuis 1804, puisqu'à cette époque il avait pétri leurs d,eux bustes avec un naturel et une grâce qui n'ont pas été égalés. Ils sont signés et datés de l'an XIV. L'un d'eux, celui de la Princesse, fut exposé au Salon de 1808. Elise y est présentée par l'artiste en grande toilette du sacre. Tous les détails sont à relever. Sa ceinture porte des camées sur lesquels se détachent les lettres F. E. N. (Félix, Élisa, Napoléon). Cette dernière lettre placée sur celui du centre est accolée à une étoile. La figure est aussi jolie qu'expressive et rappelle, comme note générale, celle du buste de Mmc Bécamier, du même auteur. La coiffure enroulée par derrière le cou, à la manière grecque, est retenue par un peigne de grand style décoré d'un aigle aux ailes déployées. Le buste renferme justement ici, à propos de la coiffure, des détails charmants; les nattes de chaque côté de la raie et surtout les cheveux tombant sur le front en forme de petites lyres, tout est scrupuleusement copié sur nature. Le front est surmonté d'un diadème en

(i; Tome III, 1802. — En l'an X et en l'an XI, La Tynna (almanach du commerce de Paris) porte Chinard comme habitant 12, nie d'Orléans, quartier de la Halle au bled. En l'an IX et, l'an XII, plus de mention; toutefois, il résulte d'une bande de journal imprimée venue en notre possession, que Chinard recevait La clef du Cabinet dea Souverains, gazette quotidienne el littéraire, historique, économique, etc., rédigée par Garât, Fontanes et Gérard de Nerval, a l'adresse suivante : J. 1915 (numéro d'ordre) « Au citoyen Chinard, rue Basse du Rempart, liaison du citoyen Bécamier, à Paris •>. <)n sait que Mme Réeamier, née Bernard, était aussi de Lyon.

grosses perles hautes. De la poitrine, qui était fort belle, Chinard a tiré tout le parti désirable. — Quant à Félix, il a l'air placide, doux, et sa ligure un peu bonhomme, bien que de noble caractère, <•>! enchâssée dans le haut col de général de division. En somme, dans ses bustes comme dans ses divers morceaux de plus grande envergure, Chinard avait dépensé les caractéristiques de son génie, à -avoir, beaucoup de sentiment et de délicatesse. En général, il a plus de hardiesse dans l'exécution que dans les œuvres présentes, mais il offre rarement [dus de grâce.

Elu à l'Institut de France pour la classe des Beaux-Arts, depuis lévrier 1796, Chinard ne dédaigna en aucune façon le litre officiel « de sculpteur et membre de l'académie de Lucques » que lui lit décerner Élisa. Considérant comme « un devoir d'Offrir son tribut de réception à ce corps respectable qui désire posséder le buste du Prince et de la Princesse qui ont régénéré l'académie, il demande la permission de les lui adresser pour être placés dans le lieu de ses séances ».

Entre temps il recul d'autres commandes pour la famille impériale, notamment les bustes de la reine d'Espi gne el des Indes née Julie Clary, en terre cuite (1), el celui de l'impératrice Joséphine qu'il envoya à la Princesse en janvier 1807 (2). C'est à Carrare, où il se trouvait déjà dans les premières années du siècle, qu'il exposait en novembre 1805, dans la salle de l'académie, son bas-relief: Honneur el Pairie ■< : en I8i)8 qu'il sculpta, choisi parmi les plus connus de ses collègues

1 II ;i paru i'ii ces dernières .nuire- à l'exposition de la République <-i de l'Empire cl a été identifié par M. Frédéric Mn-*on.

2 Catal. E. Charavay, vente 'lu 8 novembre 1887. — Voyez autog. n° 77 el Arch. Lucq recueil n° 'in». - Lellere private ai principi », el Chinard à Élisa, Carrare I janvier 1807, Vu château d'Arenenberg Suisse on voit son buste, tout à fail exquis, de Joséphine. Ce buste esl presque inconnu de nos contemporains. Quanl à ceux îles Princes de Lucques, II- appartiennes aujourd'hui à la comtesse Bemardini.

:; Cité par Lazzoni Riassunlo slorico, pages 53-57 .■: qu'il réexposa plus tard au Salon de 1808, ainsi que l'annonce le livrel dudit. Landon, lui consacra un article et une excellente gravure au trait île eh. Normand, dans ses Annales du Musée. Ce bas-relief était destiné è un arc île triomphe île Bordeaux.

d'alors, un de ses chefs-d'œuvre : le Carabinier pour surmonter l'une des huit colonnes de l'arc-de- triomphe du Carrousel (1), statue qui, au dire de Bartolini, lui l'ut payée 18.000 francs, prix du marbre compris (2), puis le Va-se Napoléon commandé pour Malmaison (1812) (3).

Un décret du 15 novembre 1S07 i avait nommé cet habile artiste membre de l'académie de Carrare. C'était, outre Bienaimé, le seul étranger admis avec le droit de vote. Mais Chinard l'avait fréquentée déjà, comme nous l'avons marqué, du temps où elle dépendait du royaume d'Italie, car il lui avait dédié un buste du fds de Joséphine en costume de colonel général des chasseurs à cheval, avec l'aiguillette, le baudrier avec l'aigle, les abeilles et autres attributs. J'ai relevé en 1898, sur le plâtre original, conservé à l'académie, celte inscription placée de face dans le socle : « Chinard de Lyon h l'accademia Eugeniana <> [sic)

Un dissentiment qu'il eut en 18(17, à Carrare, avec Sonolet, lui avait attiré quelque inimitié de ce dernier et des rapports défavorables sur lui étaient parvenus à la Princesse (5). Sonolet l'accusait de produire en fraude de la Banque des ouvrages qui, dissimulés sous un seul d'entre eux avoué, ne payaient pas les droits. Il l'accusait encore, qu'un sieur « Binon (sic) son élève faisait faire pour le compte de son

I Arch. Lucq., vol 20-2. Denon à la princesse de Lucques. Paris, 26 septembre 1808.

J Arch. di Stato di Massa. Détail puisé dan- une note de Sonolet pour S.A. 1. en 1S0S. dossier : Banca Elisiana (1807-18.11). Principato lucchese. Sonolel ajoute que Chinard a reçu là-dessus « C.000 francs pour le marbre, qui ne lui coûte pas ici cent écus », et a touché moitié avant de partir de Franco, il y a dix-huit mois.

On cite encore de Chinard un buste de J.-B. Isabey en terre cuite et un groupe placé sous le second empire dans le parc de Compiègne, enfin un autre groupe représentant la comtesse Duhesme et -o> enfants, qui fut exposé .i la Galerie des Champs-Elysées, en 1898.

:; Musée île Chalon-sur-Saône salle Boichot . Il n'esl pas terminé, mais île forme Médicis élégant et curieux, les deux côtés étant ornés, en guise d'anses, de deux bustes, l'un de Napo |éon, l'autre de Joséphine, soutenus par de- ailles. Ce vase devait coin prendre un bas-relief avant pour sujet : le couronnement de l'Empereur. Sa hauteur est d'environ i mètre, sa largeur d'environ 65 centimètres. Voir aussi au musée de Clermont-Ferrand un joli buste d'enfant,

celui de M1Ie Fanny P..., tenant une couroi le Heurs, le tout en marbre de Carrare :

l'auteur lui a donné des ailes, el.au musée de Senlis Oise .un autre buste déniant coulé en bronze , la tète laurée, qui doit être celui d'un des enfants de la famille Bonaparte.

(4) Inséré dans la Gazzella di Lucca du 24 novembre 1807. , Yo\e/ Pièce justificative, n° VII, a.

LA PRINCESSE El. ISA 57

patron des copies de statues, des cheminées, des trépieds et autres objets », Chinard se servant du prétexte du Carabinier pour prolonger son séjour et celui de sa femme.

Mmc Chinard, très irascible, intervint : bref, le démêlé était à l'étal aigu en 1808 (1). Chinard dut en écrire le 19 janvier de celte année-là à la Princesse pour se défendre, Mmc Chinard aussi. Je ne sais à quelle vexation la Princesse s'arrêta sur les conseils de Sonolel, car la mesure prise contre Chinard n'apparatl pas bien clairemenl (huis les papiers. Il y en eut une à coup sûr, puisque l'admirable artiste écrivit ainsi à S. A., le II) février, de Carrare : « Je ne peux m'accuser d'être Fauteur, ni d'avoir provoqué en aucune manière le coup affreux qui m'écrase; je me garderai bien aussi d'en soupçonner voire cœur, dont la bonté est si généralement reconnue.

« Je ne peux donc en accuser que le sort, qui m'a placé malheureu sèment à Carrare dans la plus fâcheuse circonstance pour moi. J'entreprendrai vainement de dissiper l'orage qui gronde sur ma tête, je sens qu'il faut que j'obéisse à vos ordres sans murmurer et sans offrir à Votre Altesse impériale une justification qui, je suis sûr, obtiendrait votre clémence, mais qu'irriterait encore plus les hommes ombrageux que ma présence fatigue. Je l'ai déjà dit à Votre Altesse: si je voulais faire le délateur, quel est l'homme de qui je n'altérerais pas le crédit? Mais je me résigne sans murmurer, espérant que le temps qui découvre la vérité, écartera les orages cl laissera voir à vos yeux étonnés mon innocence tout entière et me permettra de jurer à vos pieds de mon respect, de mon dévouement et de ma soumission.

« L'état où m'a mis cet ordre imprévu ne peut se concevoir : une hémorragie de sang m'a pris si vivement que l'on a craint sur mes jours. Je suis encore dans un état de faiblesse inconcevable, mais je

U) Même Pièce, n° VII, b.

n'ai pas retardé plus longtemps de mettre à vos pieds el mon chagrin et mes espérances. Oui, j'ose espérer que Votre Altesse ne laissera pas subsister après mon départ un ordre qui, en déshonorant l'artiste le plus probe, ferait tort à la nation française dont Votre Altesse ainsi que notre auguste monarque a juré la protection... Pardonnez le désordre de cet écrit, il est digne de votre indulgence par l'état affreux où je suis. » Puis, après les salutations d'usage, il signe : « Chinard de Lyon, statuaire français. »

Sonolet, consulté sur la demande de rentrer en grâce faite par le ménage Chinard, émit l'avis « que les motifs 'n'étaient pas suffisamment fondés pour une grâce, et qu'il verrait plutôt dans l'oubli de S. A. un nouvel acte d'indulgence et de bonté (1) ».

Ce ne fut pas tout encore : Chinard n'avait pas terminé avec les tribulations. Les exigences de la Banque reprirent en 1808, à propos du Carabinier. Paris s'en mêla, cela devenait grave pour la Princesse si le conflit parvenait aux oreilles de l'Empereur. Son administration, en tout cas, réclamait sans se lasser les droits de sortie. Denon en écrivit à S. A. I. le 29 avril 1808. Une transaction fut mise en avant, mais la Princesse faisait ainsi sentir au directeur général des musées de quelle indulgence elle usait : « C'est par une disposition de faveur et par considération personnelle pour vous, mandait sous sa dictée Froussard à Denon, le 6 octobre 1808, que S. A. a autorisé son ministre (2) de réduire à 300 francs le droit de sortie sur le marbre à peine ébauché et qui doit être employé pour une statue de carabinier.

« 11 est impossible d'intervertir le marbre de l'administration pour l'acquit des droits qui ne se perçoivent «pie sur les lieux mêmes, mais il vous sera aussi facile de rembourser le propriétaire du marbre que

I Sun., Ici à Froussard, Carrare, 7 avril 1808. Arch. Massa, f ls Danca Elisiatw.

(2) Bclluomini fils, son minisire résidant à Paris « Chargé d'affaires » de la Principauté de Lucques.

de payer une traite d'un percepteur; cola ne peut en aucune façon empêcher l'exécution des mesures que vous avez ordonnées.

« Son Altesse me charge expressément de vous dire combien elle regrette que les règles générales s'opposent à une disposition qui paraissait vous être personnellement agréable (1 ) ».

En résistant le plus possible aux privilèges à accorder sur celle épineuse question des droits pour les marbres, Élisa était dans son rôle; elle avait à soutenir les intérêts de son Trésor et les règles établies. On ne peut pas lui en tenir rigueur lorsqu'on trouve dans les archives des lignes comme celles-ci, rédigées par le directeur de la Banque : « Pendant cette année 1808) il n'est sorti et descendu des montagnes que des marbres pour la France: ils n'uni rien payé, et la Banque a depuis versé environ 15 à 1 .Sun livre- pour l'entretien et la réparation des routes, que les gros blocs gâtent considérablement. » Et lorsqu'on consulte les états du produit de la taxe des marbres depuis l'établissemenl delà Banque Élisiana jusqu'au 31 janvier 1809, états dressés par Sonolet, en détail, on constate à l'appui de ce qui vient d'être avancé ceci : pour les trois expéditions de marbres qui ont été laites, à savoir, l'une en décembre 1807, l'autre en mai 1808, la troisième en novembre de la même année, à l'empire français, la remise complète des droits dont il bénéficie se chiffre par 167.560 fr. <»:!. Cette somme considérable est à déduire de l'état des recette- ± . Élisa avait dû agir ainsi par crainte des représailles de Napoléon.

« En droit et en principe, mandait Élisa à l'Empereur, dans son rapport de Lucques d'octobre I8ii7, chaque gouvernement est maître de son administration et de son régime de douanes. » Élise venait d'être prévenue par son ministre à Paris, Belluomini fils, des bruits qui représentaient l'Empereur comme ayant des velléités de reprendre Carrare, dont Champagny avait préparé la réunion l'année précédente

(1) Arch. Lucq., registre 194.

i \ivh. Massa. Etal daté du 6 février is"'' Tonds Banca Elisiana).

à la Principauté de Lucques. Belluomini va s'en entretenir avec Cretet. Elise, qui sentait combien ces droits de douane lui étaient indispensables, — et ceux des marbres n'étaient pas pour elle les moins à dédaigner, — se détendit assez bien. Carrare lui resta, mais il interviendra, le 26 janvier 1809, une convention signée à Paris entre l'Empire et la Principauté de Lucques, supprimant les droits de douanes entre les deux Etats, signée par les ministres Marescalcbi et Ghampagny. « Les deux pays, dit l'article 2 de ce document, furent compris dans la ligne des douanes françaises et soumis sous ce rapport à la législation et aux droits établis en France. » Lucques toucha annuellement pour cette suppression 554.724 francs. Un autre article rachetait les droits du sel et du tabac au gouvernement lucquois, moyennant une rente de 408. 89G francs.

Cependant Chinard quitta Carrare à la suite des difficultés le concernant, que nous avons narrées. Il alla d'abord à Lyon, où il ne fit que passer, puis il se rendit à Paris, pour revenir ensuite à Lyon, où il se fixa désormais. Heureuse la ville qui pouvait inscrire sur les tables de ses écoles un pareil nom! Plus heureuse encore, si elle eût pu conserver Chinard un plus grand nombre d'années, guidant de son génie toute une génération de jeunes gens ! Quoi qu'il en soit, Chinard était déjà à Lyon en août 1808, car le 3 de ce mois, il date de sa ville natale une lettre de voiture. Il envoie par l'entremise d'Allard et Cic, commissionnaires chargeurs, quai Saint-Clair, n° 132, dont la maison fait l'entreprise de roulage entre Turin et Lyon, et le service de la diligence de Lyon à Genève, il envoie à M. L a va llete (sic) (1), secrétaire du Muséum Napoléon à Paris, sept caisses contenant des statues en marbre pesant poids de marc, deux mille quatre cent quatre livres.

I Son vrai nom est Lavallée (Louis-Antoine), secrétaire général ■ In musée Napoléon (Louvre de 1804 à 1816, le second do Dcnon. Le portrait de Lavallée peint par Prudlmn appartient au musée d'Orléans. Il est daté de 1809.

C'est, à n'en pas douter, une partie de son œuvre arrivée récemment d'Italie qu'il expédie ainsi.

Puis, à la fin de l'année 1808, Chinard, pour rejoindre ses œuvres, fait un voyage et un séjour à Paris. 11 descend hôtel Rivoly, rue de la Convention, comme en témoigne une pièce notariée venue avec les précédentes, sur lesquelles tout ceci repose, en notre possession. Un peu plus tard, cette rue toute nouvelle, qu'on a appelée ainsi parce qu'elle est tracée en partie sur remplacement qu'occupait la célèbre Assemblée, prend le nom de Rivoli, et en 1809, l'adresse de Chinard à Paris est portée dans l'annuaire parisien de la Tynna, comme suit : « rue et Hôtel de Rivoli ».

A celte époque, son banquier de Carrare, Dominique M. Rossi, lui doit encore des sommes, pour le recouvrement desquelles il donne procuration.

Il n'est pas douteux, car l'artiste seul pouvait finir une de ses œuvres, qu'à Paris Chinard termina son Carabinier qui, commencé à Carrare au début de isus. sortît île Carrare seulement ébauché. Sonolet, pour cette raison, classa cette pièce, qui donna lieu, comme on sait, à un conflit, parmi celles qui devaient payer comme marbres bruts, (i sauf la réduction de 20 p. Ion, ce qui portera le droit de sortie fixé au plus bas à [.850 francs au moins, somme qu'il avait réclamée il) ». On a vu comment l'affaire s'arrangea pour seulement 300 francs. Si le Carabinier avait été achevé, Chinard l'eût mis ;'i l'exposition des artistes vivants, qui s'ouvrit au imitée Napoléon le 1 i octobre 1808. Chinard est certainement alors à Paris à cette dale, et il installe ses douze ouvrages arrivés tout récemment. Avec trois autres sujets à la section d'architecture, c'est quinze numéros qui portent son nom, dans ce Salon mémorable. On retrouve dans la nomenclature de ses productions, celles qu'a signalées déjà Sonolet.

1 Note pour le Cabinet, datée du i~ juillet 1808.

Il y a deux trépieds en marbre avec ornements, un piédestal en bleu turquin dédié à Vénus, deux colonnes tronquées avec bases et chapiteaux. Enfin, clans tout ce déballage d'Italie apparaissent de véritables joyaux, si je puis ainsi m'exprimer : le général Lcclerc en pied, un buste, exquis comme le modèle, de la princesse Auguste, vice-reine d'Italie, celui très ressemblant et très profondément senti, quoique non flatté, de la reine Julie, qui n'était point belle, le médaillon de ses deux tilles, les Infantes d'Espagne, etc. Tout cela vient de Carrare en ligne droite et fait honneur à son auteur comme au pays où il a réalisé son rêve. Il n'est pas douteux non plus que dans ce second ou troisième séjour à Paris, Chinard sculpta des bustes. 11 avait de belles relations, mais, trop modeste, il ne cherchait pas à se mettre en avant, et il sera à jamais regrettable qu'il n'ait pas conservé et laissé des papiers permettant de fixer ses rapports avec la famille impériale à Paris.

Après 1808, l'existence de Chinard n'a plus rien de commun avec la Toscane. Il réside à Paris, puis surtout à Lyon, où il professe à l'école de dessin établie dès 1805. Un décret impérial daté de Varsovie, 25 janvier 1807, dit-on. l'a appelé à ce poste, sur la proposition de ses concitoyens. C'est du moins ce qu'a imprimé un de ses insuffisants biographes, et je ne m'incris pas contre, carie livret du Salon de 1808 le porte comme ayant le titre de professeur à Lyon. Ce même décret de Varsovie confère la même qualité à son compatriote, le peintre de talent Révoil. Chinard aime Lyon et il s'en prévaut. Presque jamais il n'a séparé de son nom, dans les signatures ou les pièces manuscrites que j'ai vues de lui, le nom de sa ville natale.

Une fois pourtant, et ce n'est pas coutume, Chinard signa, sans ajouter le nom de Lyon. Ce fut l'année de son séjour à Paris. Il y exécuta un médaillon de terre cuite, presque à ronde bosse, présenté de trois quarts de Mmo Récamier, que j'ai vu et étudié et qu'il signa ainsi : « Chinard, de l'Institut, à Paris. »

En septembre 181 I, Chinard, déjà très contrarié par sa mauvaise santé, ne pouvait ni se livrer à ses travaux favoris ni recevoir des étrangers. Millin, le plus grand comme le plus érudit voyageur de l'époque, de passage à Lyon, consigne le fait (I). Le plaire de sa statue en pied du général Cervoni, le représente pourtant au Salon de 1812, ety fut remarqué, puisque Normand le grava dans les Annales du Musée de Landon : cette statue devait être exécutée en marbre et avait été commandée par le gouvernement pour orner un des piliers du pont de la Concorde. Chinard ne put remplir celle commande. Sa brève existence ne le lui permit pas.

Miné par une maladie de cœur, sinon de poitrine, comme son émule Chaudet, qui est loin de le valoir, Chinard mourut en juin 1813. Leur fin prématurée fut une grande perte pour l'Art français (-2

Rauch et Tieck (.'!), deux des plus illustres statuaires de l'Allemagne, poursuivaient à leur tour, à Carrare, un assez long stage en 1812. L'académie conserve du premier le buste de la séduisante reine Louise de Prusse, enlevée à la fleur de l'âge en 1810. La doctrine enseignée à Carrare épura le génie de Rauch, car il a revêtu ce buste, sorti d'un tel foyer d'art et beau comme nature, d'une grâce chaste vraiment admirable.

Quant à Tieck, c'était déjà, dès 1800, un des premiers de son art,

(1) Lettre à. M. ..par A. Millin, contenanl quelques additions à son voyage de Paris à Lyon. — i ipuscule rare de 13 pages, paru à Paris en 18H, chez Sajou, in-s, p. 32.

(2) Le journal l'Artiste a publié, en 1838, une lithographie d'après A. de Lemud, représentanl nu portrait buste assez ressemblanl de Chinard, d'après le sculpteur Arthur Guillot. Ce buste appartient au musée de Lyon. Il est intéressant, mais d'un caractère peu accentué. Celte lithographie esl rare el esl conservée au Cabinel des estampes de Paris. Rubrique : Collection desportrails, vol, n° -'. Lettres : Chimerhacus-Choin . — Chinard eut, au cours de sa carrière,

i on deux c mandes i 'la ville de Marseille : un Aigle en marbre blanc, qui surn ail

bélisque sur la place de la Paille; un Janus colossal pour la place de la Doui puis une

slalue de La Paia . entourée d'attributs. - A Lyon, son atelier était situé dans l'ancien couvenl des Pénitents de Lorette, qu'il avail acquis. — Il laissa, en mourant, plus de cenl travaux inachevés, donl les restes demeurèrenl longtemps à sa maison de campagne, près de Lyon.

3 Rauch [Christian 177" I8S1 élabora à Carrare cette année-là son chef-d'œuvre indis cuté, le monumenl de la reine Louise de Prusse, qui est à Charloltenbourg, près de Berlin. Tiechou Tieck C. F.), 1776-1831.

puisqu'en l'an VIII il obtenait un second prix au Salon de Paris avec son bas-relief Priam aux pieds d'Achille, et qu'on ne décerna pas de premier prix. C'est une œuvre sévère et forte que Landon grava et qui se ressent des principes de David, dont Tieck fut l'élève. La suprématie du grand maître français s'étendait non seulement en France, mais sur les étrangers.

Le Danois Thorvaldsen, l'Anglais Flaxman (1755-1826), le Belge Godecharle (1750-1835) I ), avaient passé également par Carrare.

Déjà dans la fleur de son talent — il était né en 1770 — Thorvaldsen, qui habitait l'Italie et plus spécialement Rome, où Canova admirait son Adonis (1808) et ses autres œuvres, travailla aussi pour le palais du Quirinal ou Palais impérial. L'auteur du Mars colossal et de Y Amour ranimant Psyché évanouie et d'autres groupes, tous appartenant aux années 1810 et 1811, acheva sa magistrale frise du Triomphe d'Alexandre en 1812, pour Napoléon. Celui-ci, satisfait, lui donna alors une commande de 320.000 francs pour un marbre destiné au Temple de la Gloire. En 1813, Thorvaldsen étant venu aux Bainsde-Lucques, pour s'y reposer, la Grande-Duchesse Elisa, au courant de sa réputation, lui réserva un excellent accueil, dans un séjour qu'elle lit à Lucques cette année-là. Elle le manda ensuite à Florence dans l'intention de lui confier des travaux considérables (2).

Ces grands artistes, contemporains du César français, dignes de participer à sa gloire civile, devinrent aussi donateurs de certains plâtres originaux à l'académie carraraise.

(1) Godecharle (G.-L.) avait été nommé professeur honoraire à l'académie ducale de Carrare, ville nu il exécuta vers 1774, dit Marchai l.a sculpture belge, 1895, 1 <•"/. in-A . plusieurs excellents ouvrages. Non moins dignes de mention sont ceux on marbre qu'il produisit sous Napoléon : le buste de Bonaparte consul, les médaillons de l'Empereur et de Marie-Louise pour la porte Bonaparte à Bruxelles 1808 . la statue il'' la Victoire pour le palais impérial de l aeken commandée par le souverain . plusieurs statues et bustes pour te pa\ illon 'le Haarlem sur l'ordre du mi Louis son possesseur; son Apollon daté de 1809 vestibule du musée Plantin à Anvers . bustes de Icmmes; près de 60 bustes el statues pour le parc 'le Wespelaer près de Louvain, appartenant au maire Plasschaert, le- statues du jardin Coloma à Malines, une statue île Mercure pour Rotterdam, etc., etc.

i Thorvaldsen, sa vie ri son œuvre, par Eug. Pion, I vol. in-ï, 1 s<;~ . p, 19 et 50.

Comment s'étonner d'un tel pèlerinage au Paros moderne fait par les artistes de vocation, désireux de ne rien ignorer de leur métier? — La cassure du Carrare, grenue et brillante, son grain lin qui se prête aisément aux travaux du sculpteur, avaient mis ce marbre très à la mode. Napoléon avai! fait placer dans les salles du Sénat la Psyché de Delaistre et la Galatée de Julien, charmantes productions taillées dans le plus beau spécimen du genre, sans compter aux Tuileries et au Luxembourg mainte autre statue décorative. Le prix moyen du marbre blanc de Carrare était, en IsuT, de 72 livres le pied cube I .

Canova, 1res inspiré par Elise, non seulement a modelé d'elle d'après nature à Florence, en 181:2, un buste officiel ressemblant, où son caractère entier est comme translucide à travers la flamme du regard — el l'on .-ail combien celle-ci esl difficile à faire jaillir de la pierre — , mais il emprunta son profil puni' une de ses Muses, devenues si rapidemenl populaires dans toute l'Europe, au point qu'on en tira beaucoup de reproductions pour les vestibules ou même pour l'extérieur des bâtiment-.

Il s'agit de sa statue assise de Polymnie qu'il acheva en 1812, année où il approcha le plus Élisa. Cette œuvre d'art, encore inachevée lors de la Restauration, partit pour Vienne après 1815 et orna le cabinet de l'impératrice. Le maître avait, à la vérité, modifié un peu la figure en lui donnant des traits conventionnels. Lorsque les événements de 181 5 survinrent, la tète de Polymnie était plutôt ébauchée qu'achevée. Canova, craignant des ressentiments politiques, dut agir ainsi. Et pourtant, au début de 1813, c'était chez lui projet bien arrêté et même exécuté, puisqu'il écrivait ceci à son ami Quatremère de Quincy, de Rome, le 21 février :

« Ilo eseguito il modello al vero délia Gran-Duchessa sedente,

I D'après Brard, p. 130, Traité des pierres précieuses, ouvrage classique sur la matière, paru à Paris en 1808.

in modo per lulto diverso di Madama Lctizia, e che dai conoscitori viene generalmente assai compatito. Gli clogi che ne ricevo, mi lusingano infinitamente. (1) » — Canova n'a pas oublié la couronne de fleurs qui est un des emblèmes de cette Muse ; il n'en a pas ceint son Iront comme l'eût voulu la tradition mythologique, mais il l'a suspendue, comme accessoire, à l'un des bras de son trône. Canova fixa donc ainsi les traits de la Grande-Duchesse. Il agit de même à l'égard de Pauline Borghèse, sa Vénus. L'allusion flatteuse, trouvée si heureusement pour Elisa dans Polymnie, se rapporte à l'idée que cette déesse fut la protectrice des philosophes, des législateurs, «les littérateurs et des artistes.

11 n'y a pas là banal et courtisanesquc hommage, Canova était aussi modeste que peu mondain et peu flatteur. Il alliait, comme on sait, dans son culte de l'idéal, la sévérité grecque à la grâce et à la mignardise non forcée d'un Corrège. La beauté des marbres antiques, si nombreux à Rome, était l'objet de ses constantes méditations. Les Grecs n'avaient rien de plus élevé dans leur histoire que ce qu'offrent les annales françaises à l'époque où il vivait ; il ne trouva donc pas à ce point un sujet allégorique (qui était d'ailleurs indiqué), mais il fut à sa hauteur, et ce n'est pas peu dire.

Elisa lui parut un modèle rare. Son ciseau, mû par le génie, a laissé d'elle une image aux lignes pures comme celle d'un antique et surtout impressionnante par l'unité donnée dans cette œuvre à l'être moral. Son buste obtint tous les suffrages. Elisa l'envoya à l'Empereur et, en 1811, elle en lit l'aire une reproduction pour son amie, M"" de Genlis (2). Canova sculpta aussi l'effigie de Félix.

I innova et ses ouvrages par Quatremère, 386.

i Catal. Charavay. (Vente du 1- novembre L881 .p. S7.

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