CHAPITRE II
Canova à Florence. - Canova el Napoléon; ce qu'il obtienl de L'Empereur pour Flo- " rence. Le professeur Desmarais. - Projets de monuments à la gloire d'Élise. — Monuments à la gloire de Napoléon le Grand. - Le sculpteur Comolli. - Son séjour à Carrare; son voyage à Milan avec le professeur Bargigli. - \ h- .lu directeur Sonole) sur le rôle que Carrare esl appelé à jouer pour les commandes de l'empire - Jugement d'ensemble sur la sculpture de l'ère napoléonienne. - Restauration .lu théâtre de Lucques. - Intérieur de la Grande-Duchesse au palais Pitli - La galerie de Florence el 1rs Français. - Manufacture de mosaïque ri cours de gravure en pierres fines. - Santarelli. - La section des Beaux-Arts à l'Académie Florentine. -Embellissements de Florence. -Autres palais du souve
rain en Toscane.
Canova s'arrêta quoique temps a Florence en ISO!), pour surveiller l'érection d'une de ses œuvres, le tombeau d'Alfieri à Santa-Croee. dû à la munificence delà comtesse d'Albany (1), et l'occasion «le rencontrer publiquement la Princesse Élisa — sans parler des séances privées qu'elle lui accorda un peu plus lard — s'offrit pour lui 1,- 3 octobre. Ce jour la Élise présidait à l'académie des Peaux- Arts, avec le prince Félix et la petite princesse Napoléon, la distribution des récompenses aux jeunes peintres, sculpteurs, architectes, dessinateurs et graveurs qui avaient pris pari au concours triennal.
(1) Voici l'inscription do ce mausolée : Victorio Alfiero Astensi, Aloïsia eprmcipibus Stolbergis Albanise comilissa. An MDCCCX.
f,8 LES ARTS EN TOSCANE
Son Altesse Impériale et Royale, en traversant l'école de peinture, s'arrêta d'abord devant le tableau de Collignon (I) représentant la Mort de Gétu, sujet tragique que l'artiste avait babilement interprété, et elle se plut à louer ses qualités.
Puis la Princesse prit séance et écouta l'hymne du sieur Anguillesi, qui servait d'ouverture à cette solennité. Le chant était à peine terminé quand la Princesse apprend que l'illustre Canova se trouve dans la salle et qu'il cherchait, par modestie, à se dissimuler (2). « Platon pouvait-il rester caché aux yeux des Grecs au milieu des Jeux Olympiques ? •> écrivait avec justesse trois jours plus tard le rédacteur de la Gazette universelle, chargé du compte rendu. S. A. I. descend alors les gradins de son trône, au milieu de l'étonnement général, et, guidée par l'indiscret qui lui avait signalé la présence du prince de la sculpture, elle se dirige vers lui et, l'interpellant, exige qu'il prenne place à ses côtés. Toute la salle se lève alors d'enthousiasme et éclate en applaudissements.
On appela ensuite les lauréats, dont plusieurs reçurent leurs prix des mains de la jeune princesse Napoléon. La Grande-Duchesse, pour accroître encore plus l'émulation, fait donner à chacun d'eux des médailles d'honneur.
La distribution terminée, S. A. I.. entourée de sa suite, voulut examiner les œuvres primées, se fit présenter les lauréats, entre autres le sculpteur carrarais Ferdinand Fontana, auteur du bas-relief Achille et Patrocle, loué par Canova (3) : elle le commanda en marbre.
(1) Peintre français résidant à Florence cité par Fantozzi Nouveau guide de Florence, p. 612) et par Dussieux Les artistes français à l'étranger, p. 127 .
2 ( innova revint l'année suivante à Florence déc. 1810 el descendit chez son ami d'Alessandri, membre du Corps législatif et président île l'Académie îles Beaux-Arts Gazselta Universale 102 1810. — I.n Gaz'.Ue Universelle était l'un îles quatre journaux de Florence sous l'Empire.
(3) Il était frère de Pierre Fontana, lauréat de 1804 à Milan et l'auteur de la statue de Marie-Béatrice duchesse de Mass.-, érigée, depuis la Restauration, sur la place de Carrare. — La distinction que Ferdinand obtenait ici lui donnait droil à la pension à Rome; il l'obtenait
Elle s'entretint ensuite avec les artistes 1,-s plus distingués, et avec le célèbre chevalier Landi. (1) Puis passant par l'école de dessin, elle se porta à l'atelier de Benvenuti, qui exécutait alors son portrait. Enfin, pour mettre un terme à cette belle l'été, la Princesse lit inviter Canova, le président et le directeur et les jeunes lauréats à un superbe dîner au palais impérial (Pitti) qui l'ut servi dans le salon peint par Giovanni di San Giovanni (2).
Il n'y avait là qu'un juste hommage à Canova.
Son monument d'Alfieri, par exemple, qui date de ces années-là, est d'une simplicité noble autant que symbolique: il dit beaucoup de choses en peu de phrases, et quel style sublime! Tout son intérêt repose sur une figure élégiaque, pleine d'émotion; la jeune femme, en effet, qui pleure près des restes mortels du poète, convient au double sentiment que l'illustre maître voulait traduire : elle est aussi bien l'organe du deuil public que de la douleur privée, et, de ce chef, personnifie aussi exactement l'Italie que l'Albany.
L'influence que « le bon, le digne et l'admirable artiste ■>, comme le nomme Percier 3), acquit sur l'Empereur fut cause d'une décision salutaire pour les monuments et l'académie <le Florence. En décembre 1810, Canova, venu à Paris, lit le buste de Marie-Louise en présence de Napoléon (4). Interrogé par ce dernier sur les besoins artistiques de l'Italie, il parla entre autres choses des réparations
sur onzo concurrents parmi lesquels deux futures réputations : Raggi el Pierre Ténérani. Campori opus citât.).
1, Landi le chevalier Gaspard 1756 1830, né à Plaisance, élève de P. Battoni et de Cervi, directeur de l'académie de Saint-Luc, etc.. Siret. ,
2 Jean Manozzi, dil Jean de Sainl Jean, L590 1636, célèbre peintre de fresques qui travailla
pour Cosme II.
:; Dans une lettre inédite du ' mars 1809 en notre possession qu il adressail à son conrrère française Rome, l'architecte Vchille Leclerc.
I il fit aussi d'elle une statue assise, commandée à ta même époque par l'Empereur.
Cette statue, restée dans son atelier de R après les événements de 1815, fui payée par
Marie-Louise duchesse de Parme ei transportée en 1819 de Rome à Parme, où elle esl
encore.
qu'exigeait la basilique de Florence. Napoléon promit d'y penser. En effet, le 7 novembre suivant il ordonnait, outre d'autres clauses relatives à la ville de Rome (1) et à son académie de Saint-Luc, qu'une somme de 300.000 francs lût attribuée à l'académie de Florence, savoir : 200.000 francs pour les fouilles d'objets d'antiquité et 100.000 francs pour encouragements aux artistes; il ordonnait encore qu'un état de réparations urgentes fût dressé et que les réparations s'exécutassent dans le plus bref délai (2).
Au reste, voici le très curieux entretien qu'eut le célèbre sculpteur avec Napoléon à ce sujet; il est raconté par lui-même «... Une autre fois nous parlâmes des Florentins, et ce fut à l'occasion de la demande qu'il me fit où j'avais placé le monument d'Alfieri. — Dans l'église Santa-Croce, répondis-je, où sont aussi ceux de Michel-Ange et de Machiavel. — Oui l'a payé? — La comtesse d'Albany. — Oui paya le monument de Machiavel? — Une société, à ce que je crois. — Et celui de Galilée? — Ses parents, si je ne me trompe. Cette église de Santa- Croce, continuai-je, est dans un très mauvais état; l'eau y pénètre par le toit et il faut pourtant des réparations. Il est de la gloire de Votre Majesté de conserver ces beaux monuments; si le gouvernement prend les rentes, il est bien juste qu'il laisse les fonds de dotation pour l'entretien des fabriques. Il en est de même de la cathédrale de Florence; elle commence a se détériorer par le manque de fonds destinés à son entretien. Et même à propos des églises, remplies d'objets très intéressants, je suis chargé d'une supplique tendant à demander a Votre Majesté qu'elle ne permette pas que les monuments de l'Art
1 L'annuario del dipartimento di Roma pour 1S11 dil que Canova, comme chef de l'académie de Saint-Luc, avait la surveillance d'un subside annuel .le 100.000 francs, demi 75.000 pour les fouilles des monuments antiques et 25.000 pour les professeurs. C'est dans ces années-là qu'on dégagea le Forum tel qu'on le voit aujourd'hui et qu'on exhuma el répara 1'- temple de Jupiter Tonnant. — Voyez aussi pour complément d'instruction sur ce chapitre : Pièce justificative, n° XII : « Les Beaux-Arts à Rome sous l'Empire ».
j Bégin. Histoire de Napoléon, V, 64. — Ces réparations eurent lieu surtout effectivement en 1813, sous la direction de plusieurs professeurs de l'Académie des Beaux-Arts Gargiolli), II, 1.
soient vendus aux Juifs. — Comment, vendus! s'écria-t-il, tout ce qu'il y a de bon, nous le ferons transporter iei (à Paris). — De grâce, que Votre Majesté laisse à Florence tous ses monuments qui sont un accompagnement nécessaire des ouvrages à fresques, lesquels ne peuvent être ailleurs. 11 serait même convenable que le président de l'académie de Florence pût prendre librement les mesures nécessaires pour l'entretien des beaux ouvrages d'architecture et de fresques. — Je le veux bien, dit-il. — Ce sera glorieux pour Voire Majesté, d'autant plus que j'ai entendu dire (pie sa famille est d'origine florentine. » Alors j'ajoutai que le président de l'Académie de Florence, qui s'intéressait avec tant de zèle à la conservation des monuments, était le sénateur Alessandri, d'une des plus illustre- maisons de Florence, qui anciennement maria une de se> tilles à un ascendant de la famille Bonaparte. Par conséquent vous êtes Italien, Sire, et nous nous en glorifions. — .le le suis certainement, repartit-il. — C'est ainsi que je lui recommandai instamment l'académie de Florence (t). »
Canova était d'ailleurs représenté à Florence — au musée (2) — par sa célèbre Vénus sortant du bain, exécutée en 1805, que le gouvernement français avait mise là, quelques années après qu'il enl fait venir la Vénus de Médicis à Pari> (3). Ce chef-d'œuvre destiné à remplacer pour les Florentins la Vénus de Médicis et qui, au jugement de beaucoup, l'égalait, provenait encore de la munificence impériale : il avait été commandé spécialement pour la Galerie de Florence et
(1) Entreliens de Napoléon avec Canova,en 1810 paragraphe V . 1 ne brochure in-8, très rare, parue chez Boucher, imprimeur, nie des Bons Enfants, a" 31, en 1821. — En convenant qu'il était Italien, Napoléon voulait dire Italien par l'origine, ce qui est indiscutable. Il avait aussi les goùl< italiens e atière d'arts.
' Il lui aussi, probablement un peu plus tard, représenté dans le salon du Colosse, à l Vcadémie des Beaux-Arts, par son Gladiateur.
(3 Canova installa lui-môme son œuvre, en 1812, dans la Tribune de ta Galerie impériale, à l'endroit précis qu'occupait la Vénus de Médicis. Il tremblait pour elle d'avoir à affronter un tel rapprochement, car on avait encore laissé autour d'autres antiques connus. Le succès dépassa toute attente. Le concours de monde qui \inl la voir m- trouva rien de choquant dans cette substitution. (Voyez extrait 'I une lettre <h- Canova à Quatremère. Florence, 10 mai 1812. Canova .•/ ses ouvrages, opus cil.).
était un peu plus haut do taille : le prix en avait été fixé à 2.000 sequins d'or ou 24.000 francs. « Sa Majesté a ordonné que le paiement en serait imputé sur le fonds de H0. 000 francs, accordé parle budget de 1812, pour les dépenses extraordinaires du mobilier. Mais dans le rapport que Sa Majesté a daigné approuver, les 2.000 sequins, au lieu d'être évalués à 24.000 francs, prix ordinaire des statues de M. Canova, ne l'ont été qu'à 22.000 francs. 11 est juste de compléter le paiement de cette statue et c'est pourquoi l'on demande un supplément de 2.000 francs, qui sera pris sur les excédants qu'offriront les rentrées des domaines de la Couronne en Toscane pendant 1812 (1). » Cette œuvre de Canova était si appréciée que l'auteur en fit une réplique pour le sénateur Lucien ■ — qui passa en Angleterre avec lui lors de son exil — et, qu'à la demande de l'Institut, il dut en commander des moulages. En 1813 notamment, il envoyait à Quatremère de Quincy deux d'entre eux, l'un destiné à Talleyrand, l'autre à M. le comte de Sommariva (2). Il ne faut pas la confondre avec sa Vénus victorieuse, autre chef-d'œuvre datant aussi de 1805 et reproduisant les traits et la carnation de Pauline Iîorghèse, sœur de l'Empereur. Quant à Quatremère, son correspondant et futur historien, il n'eut pas à se plaindre de Canova, car en 181 ï il recevait encore de lui, gracieusement, son Paris, qu'il prisait au delà de tout (3).
(1) Papiers du secrétaire Mounier, publiés par le comte d'Hérisson. Paris, Ollendorff, 1894. 1 vol. in-16, page i ' .
.' [.élire ili' Canova à Quatremère, 13 aoùl 1813. Catal. F. Charavay, n° 2il, 7 septembre Kl. — Fixé en France depuis 1804, ce Milanais, qui lui membre du gouvernement provisoire en
l'an X et secrétaire général de la République italienne cl qui devint c le. avait amassé une
grande fortune, s'occupait beaucoup d'art cl habitait l'été Epinay-sur-Scine. Deux autres châteaux voisins, à la Briche, lui appartenaient encore; l'un était celui d'Ormesson; dans l'autre élail établie une filature de colon. Il avail encore palais a Paris, liés artistiquement meublé,
situé 1 levard des Italiens ou rue Basse-du-Rempart, ri villa princière au lac de Côme. Il
possédait des tableaux de Prudhon, de David, du Titien, de Raphaël, du Corrège, de Lordon, ei plusieurs originaux de Canova. Sa demeure élail ouverte aux artistes et à tous ceux qui désiraienl s'instruire. Sommariva est certainement, avec Fesch ri Lucien, la plus grande ligure de collectionneur 'lu premier Empire.
(3 Voyez dans Canova et ses ouvrages Paris, 1831 . le développement qu'il consacre à ce Paris, pages 1 si et 18-2.