‹ Les arts en Toscane sous NapoléonChapitre 24 sur 54 · L ACADÉMIE DE CARRARE ET LE PRIVILEGE DE CHAUDET · texte numérisé non relu

L ACADÉMIE DE CARRARE ET LE PRIVILEGE DE CHAUDET

Massa, le 15 novembre 1807.

Note d'Hector Sonolet pour la Princesse.

Depuis qu'il existe «les rois el des sculpteurs, il n'y a point d'exemple d'un privilège exclusif pour l'auteur : le Grand-Homme l'a accordé, poinl de doute

qu'il n'ait eu de 1 nés raisons, mais elles seront longtemps au delà <le la portée

du vulgaire. Néanmoins, si celle mode prend, comme il n'y a pas de doute, adieu loutc spéculation, car tous les artistes de quelque mérite obtiendront le même avantage, el comme la réputation de l'artiste l'ait autant pour mettre un ouvrage à la mode que le mérite des ouvrages lui-même, sa prévention et sa malice feront traiter de rococo les travestissements que nous ferons à Carrare.

Je vois d'ici tous les bustes de la famille impériale, sauf relui de noire souveraine, dans le même cas; car Chinard, auteur de la majeure partie, ne manquera pas de solliciter el d'obtenir le privilège, el nul doute qu'il n'ail contribué à ce qui nous arrive.

Cela esl d'autant plus fâcheux qu'ayant le buste de Chaudel deux mois avanl celui de Canova, j'ai beaucoup plus de ceux-là que des derniers. Comme il> sont moins difficiles que ceux de Canova et moins gros, on s'est essayé sur eux avanl d'entreprendre l'autre.

J'ai expédié hier soir à Carrare pour arrêter el compter tous les bustes achevsé ou au point ; dans quelques heures j'aurai réponse.

J'ai écrit à Chinard et à Lazzarini de se rendre ici pour aviser au moyen de faire un changement au buste; en appelant Chinard, mon intention est de pénétrer son opinion en même temps que d'avoir son avis.

Le changement au buste me semble difficile pour les bustes faits ; une couronne rapportée ne mettra pas l'ouvrage hors de prohibition, et comme il ne faut pas douter que tous les artistes français ne soient contre nous dans celle circonstance, je n'excepte pas même M. Denon, ils trouveront un moyen, étant seuls juges des réclamations de l'auteur, de prouver que l'on fraude les droits à la faveur d'un léger changement. Tout cela est très délicat; il en est des ouvrages de sculpture comme de toutes les productions du Génie; on reconnaît l'auteur au fondu, au sentiment de l'ouvrage que l'on ne peut travestir sans le gâter; les accessoires peuvent le défigurer ou l'embellir, mais ils ne peuvent le faire méconnaître. Aussi est-il bien plus difficile de frauder, si j'ose le dire, le privilège d'une production du Génie que celui d'une production mécanique. Sur ce pied je hasarderai une proposition. Chaudel, à moins qu'il ne commande à Carrare, ce qu'il pourrait faire par le moyen de Chinard, ne peut en France tirer un grand parti de son privilège.

iu Parce qu'il paiera le marbre compris le droit et les frais de transport, à raison de /(5 à 5o francs le palme cube, (1) tandis qu'il ne nous coûte que six paolo. Il en faut, en supposant qu'il rencontre des blocs de forme adaptée, ce qui est très (liflicile ailleurs qu'à Carrare, 80 palmes; or la différence du prix du marbre est de lui à nous de 4.000 francs à 3ao francs, cl en payant 4.000 francs un bloc, il est probable que sur dix, six au moins se trouveront tachés et à rebuter; nous savons quels sont ces statuaires qui vont en France.

20 Sans déterminer ici le prix de main-d'œuvre de copie que j'ai déjà l'ail connaître, la copie exécutée en France doit coûter au moins le triple de ce qu'elle coûterait à Carrare, et ne sera pas toujours aussi belle. Il n'y a qu'à Carrare et à (illisible) où l'on puisse trouver du beau el du bon statuaire.

Une slalue d'après Chaudel coûtera donc à l'auteur, s'il l'exécute en France, de 9 à 10.000 francs, le buste environ 65o francs.

S'il exécute à Carrare l'un el l'autre, nous pourrons par notre droit sur nus terres percevoir une taxe sur les statues de 5o louis au moins; chacun doit profiter de ses avantages et augmenter la taxe sur les bustes du sieur Chaudel en raison proportionnée des avantages de son privilège exclusif.

Il sérail aussi nécessaire de prohiber la sortie de ces mêmes ouvrages ébauchés, pour deux raisons : la première parce qu'en cet étal ils paieraient moins que lemar-

1) Le palme se divise aujourd'hui en palme superficiel el cubique. Le palme vaut 0m,249; le mètre carré contient environ 16 palmes superficiels et le mètre cube 64 palmes cubes.

brebrut :1a seconde parce qu'il n'est pas douteux que siChandet est bien dirigé dansa spéculation, on lui proposera de faire porter ses ouvrages ébauchés à ( ièncs ou à Marseille et d'j appeler des Carrarais pour les \ achever ; de cette manière Chaudel gagnerait jusqu'au droit d'entrée des marbres li\ rés en France ei Son Altesse Impériale et Royale perdrait son droit sur ses marbres bruis el ses meilleurs ouvriers.

Après avoir exposé toutes les choses relatives à cette affaire, je reviens à la proposition que je veux hasarder.

Chaudel est un homme maladif et paresseux comme artiste, peu spéculateur, les avantages de son privilège peuvent être sentis par un Chinard ou tout autre, qui moyennant un arrangement quelconque fera son affaire d'en tirer parti.

Pour éviter tout embarras, tout risque pour l'avenir el pour les oui rages faits, pour profiler de la vogue que doit avoir un ouvrage de privilège, qui par celle raison acquerrera du prix, je serais d'avis que l'on traitât avec Chaudet, et que l'on fit un accommodement pour lui remettre tant par pièce que l'on passerait en France et même à l'étranger, si son privilège s'étend jusque-là. <>n peut d'après les bases que j'ai communiquées dans mon précédent rapport établir les propositions à faire, la marche des opérations, etc., etc.

On peut faire à Chaudet un pont d'or pour qu'il ne prenne aucune pierre, el j'ajoute que s'il -'■ montrait trop exigeant, le premier feu passé, ou pourrait en se procurant un autre ouvrage de mérite discréditer le sien, soil en haussant son prix, soil en donnant l'autre à meilleur compte.

Il faut avouei- aussi que le buste de Chaudel aura toujours comme buste plus de recherche que celui de Canova; il esl plus polirait, plus dans le goût général; l'autre est plus savant, c'est le génie du Grand-Homme, mais ce n'es) pas sa figure. J'ai déjà projeté un bon changement pour la statue, elle gagnera ; depuis que je l'ai sous les yeux, je n'ai pu m'accoutumer au bras droit, en changeant la position, l'ouvrage acquiert el n'est plus seulement le même; on peut aussi ôter la couronne, supprimer ce rabat de mauvais goût, le laurier el le baudrier qui ne valent guère mieux et enfin faire de lionne- corrections au pied, à la pose des jambes qui n'a rien de merveilleux, car. disons-le franchement, il y a des choses très faibles dans ce! ouvrage, nous pouvons donc le changer même en bien, mais la mode, le préjugé, etc., etc., seront toujours contre nous.

Si on ne peut s'arranger avec < lhaudet, si on trouve des dangers ou des inconvénient- dans les changements, je ne verrai qu'un moyen, ce serait de faire composer un buste et une statue par Chinard, émule de Chaudet, el de prendre avec lui des arrangements, soit pour acheter la propriété de son modèle, soil pour lui abandonner tant par copie placée. Ceci sont des idées jelées dont on tirera le parti le plus convenable.

M. Lazzarini (1) arrive; je vais me consulter avec lui sur le buste.

! Architecte de Lucques, attaché aux palais de la Princesse.

Pour l'avenir, point do difficulté; le buste sera changé, ou bien on donnera un autre mouvement à la tête, on changera les cheveux, on ajoutera une couronne de laurier, et au lieu de le faire en terme on le fera comme l'antique avec un pelil bout de draperie sur la poitrine et sur une épaule, ce ne sera plus le bnsle de Chaudel que par la marque; lotit ira bien, pourvu je le répète, que l'opinion ne l'emporte pas sur la réalité.

Je viens de parlera Chinard : il n'est pas très partisan des changements parce que, dit-il, on aura toujours l'air de vouloir frustrer un auteur de sa propriété ri c'est s'exposer à des inconvénients nombreux et désagréables. 11 n'a point écrit à Chaudét. Sans le questionner sur ce point directement, j'ai eu lieu de m'en convaincre dans notre conversation.

Chinard, voulant donner à S. A. I et R. une preuve de son dévouement et du vif désir où il est de mériter sa bienveillance, s'offre de faire un modèle de buste et de statue de S. M. l'Empereur et Roi que l'on pourra exécuter à Carrare. Il ne paraît pas douteux que son ouvrage présenté au Salon, à Paris, n'y obtienne le suffrage des connaisseurs; enfin il ne veut dans cette circonstance travailler que pour sa gloire et mériter l'honneur d'être distingué de S A. I et. R.

Lorsque je lui ai parlé d'un arrangement d'intérêts possible dans le cas où je serais autorisé à le sommer de la parole d'honneur qu'il me donnait, il m'a répondu qu'aucune vue d'intérêt ne le dirigeait, qu'un témoignage quelconque de la satisfaction de S. A. I. et R. lui serait plus précieux que tout ce qu'on pourrait lui offrir.

Voici ce que me dit Chinard. De tout temps la propriété des modèles a appartenu aux auteurs vivants. Il n'était môme pas besoin d'un décret impérial pour donner à Chaudct ce droit de poursuivre ceux qui feraient des copies de son ouvrage, sans acquérir de lui le plâtre, et ceux qui l'ayant acquis le mouleraient pour en faire des copies.

Ce droit que les artistes ont soutenu de tout temps, a pris [dus de force, suivant eux, depuis les décrets sur la propriété des productions littéraires auxquelles ils ont assimilé les leurs.

Jadis les sculpteurs liraient parti de ce droit en vendant eux-mêmes les plâtres. Lorsque Houdon fit les bustes de Voltaire et de Rousseau, il n'interdit pas aux artistes ses copies en marbre, mais il leur vendit chaque plâtre cent louis en leur interdisant de les mouler pour les multiplier.

Chaudet ne peut guère autrement jouir de la propriété ou de son privilège ; on peul donc traiter avec lui et sortir d'embarras pour le passé et l'avenir.

Je réfléchis que Canova, partant du même principe, pourrait bien faire linéiques réclamations; il ne serait pas prdent de ne pas aller trop de l'avant dans les copies de ses bustes.

Réponse sur ce point :

Voici notre situation à l'égard des bustes de Chaudet; quarante sont presque

achevés : à ceux-là il est impossible de l'aire des changements ; ils ne peuvent être opérés qu'en rapportanl une couronne de marbre et la supercherie serait trop manifeste pour échapper à l'œil le moins exercé.

J'ai donc jugé que dans toul étal de cause il fallait lâcher d'accommoder pour ces quarante, ei j'envoie la copie conforme d'une pétition que je viens de composer dont on usera si on le juge à propos.

Le plâtre de la statue n'ayanl pu se mouler, il a fallu faire l'aire une lionne copie en terre de celle statue; on la moule en ce moment, j'attendrai, pour y faire les changements et la remettre aux sculpteurs, de nouveaux ordres.

Hector Sonolet.

De la main d'Elisa :

Nota. — Je n'ai aucune mémoire de ce travail. En excuser son imperfection, c'est un premier jet.

Probablement de la main de. Desmarais :

Voici une noie de Sonolet fort importante : veuillez de suite y faire nos remarques.

Les quarante bustes d'après Chaudel étant presque achevés, j'écris qu'on les Unisse entièrement, car d'une manière ou d'autre on pouvait prendre quelque arrangement avec Chaudet; d'ailleurs, il paraît que son privilège ne peut avoir un droit rétroactif, la suplica de Carrara dont vous avez ci-joint la copie [égalisée par le préfet, pourrait faire obtenir l'autorisation de vendre les ouvrages déjà finis.

Si Chaudel consentait à vendre uniquement à la Banque son privilège, il me paraît qu'il conviendrait très fort de traiter avec lui; mais pour ne pas payer un bénéfice avant de connaître le résultat, il faudra convenir d'un taux par chaque buste que la Banque vendra ; Chaudel devrait s'engager à n'accordera personne d'autre le droit, de copier son ouvrage. Si vous approuvez celte idée, vous devez faire traiter de suite avec Chaudel, afin que l'on puisse continuer à travailler.

Les réflexions de Sonolet au sujet de Canova sont justes et nous pouvons craindre ses réclamations; néanmoins, comme il n'est pas Français, il est difficile qu'il réclame un privilège pour des bustes ou statues qui se vendraient hors de sa pairie; ces privilèges empêchent que le grand homme soit connu avec profu-

sion par la postérité; il me paraît que c'est un amour-propre digne de l'Empereur que d'encourager à faire beaucoup de copies de ses meilleures statues; il me semble que vous pourriez aisément empêcher que Canova obtînt un privilège si nuisible à tous les artistes de Carrara; comme il faut continuer à donner de l'onvrage, j'écris à Sonolet de continuer à faire faire des copies de Canova, mais à empêcher jusqu'à votre réponse, que le même artiste en commence plusieurs à la fois.

J'autorise Sonolet à faire de suite le changement qu'il indique au buste de Chaudet, la dépense étant peu de chose, nous serons prêts à travailler d'une manière ou d'autre, à votre réponse.

Je l'autorise également à accepter l'offre de Chinard pour un buste et une statue. Les modèles en terre sont faits promptement, et nous aurons au moins de quoi nous retourner si l'on ne peut prendre aucun arrangement avec Chaudet.

Je suis entièrement de l'opinion de Sonolet, que la réputation de l'ouvrage de Chaudet étant faite, on vendra beaucoup plus facilement la statue, qu'une autre

non connue quoique meilleure Il convient donc de s'arranger avec lui et alors

nous sommes les maîtres, pour ainsi dire, de fixer le prix que nous voudrons; nous aurons d'ailleurs l'avantage de ne plus craindre la concurrence que nous aurions toujours à Carrara, à moins d'en venir à la mesure de rigueur de prohiber entièrement la sortie des bustes de la famille impériale; il faudrait traiter avec Chaudet pour ses bustes de l'autre grandeur.

De la main d'Elisa :

Faites vos observations sur la note de Sonolet el renvoyez-la.

Il est bien important d'arranger promptement celle affaire, Chaudet m'ayanl vendu sa statue. Je deviens, par cela même, autorisée à la faire copier tant que je voudrai. Nous attendons votre réponse.

(Au dos :)

Je crains qu'il ne soit presque impossible de répondre avec tous les détails contenus dans le papier signé A.

i° La plupart des gros propriétaires ont leurs biens affermés.

Page 1