CHAPITRE III
Tapisseries des Gobelins envoyées de Paris. Leservice de Sèvres. — Les ouvriers
d'albâtre. — Le musée de Volterre. — Le style empire dans l'arl décoratif. — Ébé-
nisterie florentine. — Commandes au graveur Raphaël Morghen. - Les Lasinio.
- Musique el musiciens. — Paganini. — Peintres français el italiens à Florence.
— Pierre Benvenuti, peintre d'histoire el portraitiste. — Sou célèbre tableau représentant la Grande-Duchesse au milieu de sa cour. — Autres portraits il I lisa Napoléon et du prince Félix. — Subterfuge employé à propos d'une toile de Regnaul t.
— Le peintre Xavier Fabre. — Médailles rappelant l'ère française enToscane.
Comme on s'occupait alors do préparer à Rome, deuxième bonne ville de l'Empire, un palais pour Napoléon qui méditai! de s'y rendre, ilès que les événements le lui auraient permis (1), Elisa s'enlremil
l « Il y aura à Rome un prince du sang ou un grand dignitaire de 1 Empire qui lien. lia la Cour de l'Empereur. Après avoir été couronnés dans l'église Notre-Dame de Paris, les Empe reurs seront couronnés dan- l'église Saint^Pierre de Rome, avant la dixième année de leur règne. » Extrait du Sénalus Consulte organique du l"i février 1810. — Réunion de Rome à /n France.— Le château dont il est question ici esl celui de Montecavallo ou du Quirinal, meublé et décoré somptueusement sous le premier Empire, s. m mobilier, estimé 3 à i millions, lui en 1814, d é par Louis XVIII au Pape. Dans la pensée '\u roi de France, c'était un dédommage ni pour les objets il .ni que, par suite des circonstances de la guerre, le Pape avai
rlé foiré de réder. Ilen-ei^ni'iiienl lire d'une brochure rare el estimable, intitulée : Esqu
historique sur Us Cent-Jours, parue en I819,che2 Bauduin, Paris, p. 87. - Ttaorvalsen, alors à
li -, j exécuta -tu la commande de l'Empereur une grande frise en forme de bas-reliel
qui passa pour son chef-d'œuvre. Elle a pour sujet : l'Entrée d'Alexandre à Babylone. Celte frise a éié gravée au trait avec les statues et bas-reliefs du célèbre sculpteur, par F. Mori,
auprès de son frère dans co but et lui envoya, en 1811, à Paris, le célèbre architecte romain Sterni, qui voulait lui présenter les plans d'un palais à Monte-Çavallo (1). Grâce à sa haute recommandation, Sterni qui s'étail fait présenter à elle l'année précédente, lorsqu'il fut délégué auprès de Canova, à Florence, put avoir accès auprès de l'Empereur qui se trouvait en villégiature à Trianon. Sterni était professeur d'architecture à l'Académie des Beaux-Arts de Saint-Luc. A l'œuvre de restauration et d'arrangement du Quirinal travaillèrent alors les architectes Charles Finelli et Joseph Valadier. Ce dernier venait, avec son collègue Çamporesi, de dégager le Forum et le Colysée.
La Grande-Duchesse se montrait très difficile dans les choix d'objets d'art pour ses palais. Et, de l'ait, les meubles lui ayant appartenu personnellement, qui sont restés de son époque à Florence, disséminés à Pitli, aux Offices et dans les villas, ceux amenés par elle à Bologne en 1815, et qui sont passés dans le commerce en ces dernières années, attestent qu'elle s'y entendait. En tout cas, une somme de 107.01)0 francs fut dépensée, en 1811, par la Maison de l'Empereur pour meubler les appartements de Leurs Majestés au
dans un ouvrage in-folio publié à Rome on ISl I. Rappelons encore qu'à Rome, en 1812, Ingres avail peint, pour ce même palais, un plafond dans l'appartemenl de l'Empereur. Le sujel choisi était : le Songe cTOssian. Cette toile fut malheureusement retirée de sa place primitive en 1826 et abîmée. Ingres n'eut pas le temps de la restaurer, ainsi • 1 1 1 il le voulait. D'autres artistes de talent reçurent des commandes pour ce palais de Rome. Je citerai le Belge Pselinck, peintre d'histoire, qui ébaucha toul au moins s'il ne le termina, un grand tableau représentant les Embellissements de Rmtte par Auguste . Odevaere, son compatriote, eut l'ordre do peindre en 1811 deux fresques, ayant pour sujets : Romulus remportant tes dépouilles opimes et les Grecs et les Troyensse disputant le corps de Patrocle. Tout cola (Mail d'une conception bien sérieuse, mais appropriée aux goûts du grand César français.
Miollis, qui tenait la cour de l'Empereur à Rome, et qui recevait à sa table un jour, aussi bien soixante-dix moines comme le vil le général Dedem en tsus que l'aristocratie romaine. donnait souvent aussi des fêtes de bal. Miollis avail acheté pour s'y loger le palais du prince Aldobrandini, le plus beau de Rome après ceux du Quirinal et du Vatican. Détail consigné dan- unc> lettre de Rossi chargé d'une mission par l'Empereur à Rome, en 1*1 i. — Communication E. Charavay. — Voyez aussi pour plusde détails : Pièce justif. n° XII.
1 Beausset. Mémoires sur l'intérieur du palais impérial, t. IV. p. 226. — Sterni continua à être employé par le souverain après la chute du colosse. De ISIj à 1820, il eut le titre n il architecte du palais apostolique ». Il mourut en 1821
palais l'ilti et pour le supplément «lu mobilier manquant aux autres palais (1 ).
Élisa était difficile dans ses goûts, avons-nous dit plus haut; la correspondance suivante qu'elle eut en janvier ISII, avec Duroc — à laquelle fut mêlé l'intendant général comte Daru — à propos d'un envoi de tapisseries provenant de l'ancien fonds de la Couronne, en témoigne. Et, sur ce chapitre, on comprendra ses exigences. N'avaitelle pas sous les yeux, soit dans le musée, soit même dans son garde-meuble, les somptueuses tentures des Médicis ?
Florence, 30 janvier I8U.
Monsieur le Duc, lorsque je vous ai demandé quelques tapisseries des Gobelins
pour décorer les appartements de l'Empereur au palais Pitti, j'ai cru qu'on ne
les ferait pas payer sur le budget de la Toscane, el que sans être du premier choix, elles pourraienl au moins remplir l'objel de leur destination. Ces tapisseries viennent d'arriver et je vous avoue que j'ai été surprise en 1rs voyant, qu'on n'ail pas jugé à Paris qu'elles ne valaicnl pas les l'i-.-i î — de transporl à une dislance si éloignée. Je ne puis décemmenl ordonner qu'on en tasse usage pour les appartements de Sa Majesté; elles sont au-dessous de ce que nous avons de plus commun dans le garde-meuble; el je ne vois pas d'autre moyen pour éviter à l'administration de la Cour le en Toscane une dépense, qu'elle esl hors d'étal de supporter, que de les faire tenir à votre disposition. Peut-être en trouverez vous l'emploi pour Rome. Les 10.000 francs que coûtenl ces tentures pourronl être employés, avec un peu plus d'avantage, en achat d'étoflbs de soie. Le service de porcelaine est forl beau, mais il esl incomplel 2). J'ai chargé l'intendanl Petiel de demander ce qui manque. Je sens très bien qu'il faul payer ce qu'on prend dans les manufactures impériales, mais ce qu'elles fournissent esl trop cher pour la Toscane. Vous savez que notre budgel esl très borné el que nous avons besoin de la plus grande économie pour suffire à nos dépenses; je vous prie de faire
1 ('. Le d'Hérisson. — Papiers de M ier. 1 vol. in-16. OHendorff, 1891, p. U2.
i Le rapport de Duroc, du 30 mars 1809, à l'Empereur sur les dépenses de l'install il
de la Grande-Duchesse prévoyait el proposait 160.000 fr. pour une vaisselle bien complète el 60 couverts, el 50.000 IV. pour porcelaines, laiences el verreries. Extrait de ce document Bib. Nal Français 6582 XXIV. Une partie toul au moins de ces porcelaines précieuses, venues de IL esl conservée encore aujourd'hui au trésor du Palais Pitti.
valoir cette considération auprès île Sa Majesté cl de recommander à sa générosité ses palais de Toscane.
Je suis, Monsieur le duc, votre affectionnée,
Éli^a.
1 Monsieur le dur de Frioul, Grand Maréchal du Palais, à Paris (1). Daru, consulté par le Grand Maréchal, formulait ainsi son avis :
Paris, le 12 février 1SU.
Monsieur le duc,
J'ai l'honneur de renvoyer à Votre Excellence la lettre de Son Altesse Impériale la Grande-Duchesse de Toscane, qu'elle a bien voulu me communiquer relativement aux tapisseries des Gobelins et au service de porcelaine de Sèvres, envoyés par ordre de Sa Majesté à Florence pour le palais Pitti.
J'ai l'honneur de faire observer à V. Exe. et la prie de représenter à S. A. I. que le payement de ces objets n'a pas été pris sur les fonds du budget de Toscane, mais sur le crédit particulier de 28.000 francs que Sa Majesté a bien voulu accorder pour cet effet, par sa décision du 3 octobre dernier. Seulement le prix des objets et les dépenses d'expédition et de transport doivent être compris par l'ordre dans les dépenses des palais impériaux en Toscane.
Quant aux mérites des vingt pièces de tentures envoyées, je prie V. Exe. d'avoir la bonté de rappeler à S. A. I. que, par la demande qu'elle en avait faite et qui m'a été renvoyée par ordre de Sa Majesté, ces tapisseries doivent être prises parmi les anciennes tentures du fonds du Garde-Meuble de la Couronne. J'ai chargé, en conséquence, M. l'Administrateur du mobilier de faire choix des plus belles pièces. M. Desmazis a pris les plus fraîches et celles qu'il a cru le mieux convenir pour celte destination. J'aurais bien désiré qu'il eût été possible de mieux l'aire, mais il n'en existe point de plus belles, ni au Garde-Meuble, ni dans les magasins de la manufacture des Gobelins, si ce n'est quelques pièces neuves récemment exécutées, que Sa Majesté a ordonné de réserver pour son service et dont une seule aurait coûté presque le double des vingt pièces expédiées par le Garde-Meuble.
Ces tapisseries, de même que le service des porcelaines, sont ordonnancées
1 Liili. N. l'i. Manuscrits n° 0oS2, \>. 42.
depuis longtemps el le montant en a été versé au Trésor. Celte opération se
trouvant entièrement consommée et portée dans les comptes qui onl été nus sous
[es veux de Sa Majesté, Voire Excellence jugera sans doute comme moi qu'il
n'est plus possible d'y rien changer, sauf ce que Sa Majesté jugerai! à propos
d'ordonner sur la demande que fait S. .V. 1. de les faire servir ailleurs el d'en
employer le montanten achat d'étoffes de soie, d'après les propositions que Votre
Excellence croira devoir en l'aire à Sa Majesté, à ce sujet.
Je prie Votre Excellence, d'agréer l'assurance de la haute considération avec
laquelle j'ai l'honneur de la saluer.
Signé : Daku.
Au surplus, Son Excellence sait que les tapisseries des Gobelins coûtenl
1.000 el jusqu'à •>/, rancs le mètre carré; elle concevra facilemenl que
,„„„. „,,„„, francs on ne peul pas avoir vingl pièces de tapisserie belles. Comme nous allons avoir le palais de Rome à meubler, les tapisseries envoyées à Florence pourront y trouver une destination, s, leur emploi dans le palais de Florence n'esl pas jugé convenable.
(Ce post-scriptiim est écrit tout entier de la main de Dam.)
Ces observations ne manquèrent pas de produire l'effel désiré. Rassurée sur la question de dépense, qui au premier abord lui avait donné de l'humeur, la Grande-Duchesse s'empressait de répondre
à Duroc dans un lout autre sens.
Florence, le 21 février 1811
Mon cher .lue, je vous remercie .le l'explication que vous ave/ bien voulu me
donner sur les tapisseries et le service de porcelaine envoyés pour les palais de
Toscane. Toute objection cesse du momenl que elle dépense ne porte pas sur
noire budget. Je veillerai à ce qu'on lire le meilleur parti possible des lap.sseries
cl ferai mettre à profil vos justes observations.
Je suis, mon cher duc, votre affectionnée,
Élisa.
Monsieur le duc de Frioul, Grand Maréchal du Palais, à Paris i
I r.lhl. nat., Manuscr. IV. n° 6582, p. 15.
La protection qu'Elise accordait aux arts embrassait tous les genres et non pas seulement la sculpture. L'arrivée à Florence de porcelaines peintes sortant des manufactures parisiennes, notamment le grand service et les vases de Sèvres, ou les cadeaux qu'elle recevait de l'Empereur (1), éveillèrent l'émulation des fabricants indigènes. Ce même Napoléon Consul n'avait-il pas déjà comblé de ce côté les souverains d'Etrurie, qui avaient gouverné la Toscane de 1801 à 1807? Et ces belles pièces de porcelaine venues de France, portant un style et une richesse tout nouveaux, avaient été excessivement remarquées par les spécialistes florentins (2). Ils voulaient sortir des sentiers battus et signer des pièces de goût à la mode du jour. Leur choix se renouvela donc et l'ancienne maison des Ginori (3) en composa alors un grand nombre, remarquables par la pureté du camaïeu et des ors. On peut les placer, par ordre de mérite, immédiatement après les originales créations parisiennes des Dilh, des Dagoty et des Nasl, quand elles ne rappellent pas celles de Saxe.
La Princesse se fournissait aussi à Paris, chez Darthe frères (4). Dans son voyage de Paris, en IN lu, qu'elle lit pour assister au
I Le 31 décembre 1 S 1 0. la Grande Duchesse recevait en cadeau de Sèvre= une tasse forme jasmin, fond verl de chrome — portrail * 1 * ■ Madone — culée sur les registres de la manufacture 350 francs. Le lor janvier 1814. l'Empereur donna à sa sœur un déjeuner de S pièces en Sèvres, décoré de peintures par Swébach aîné, représentant les types de la garde impériale. Napoléon le paya 3.385 francs. Voyez B. N. Liste des Cadeaux 6.58a, Beaux-Arts, manuscrits, f 1- français folio 123. Pour plus de détails sur ces cadeaux et autres, voyez Pièce justif.
Il" XVII A.)
(2 Extrait des arch. des affaires étrangères. Carton, Comptabilité de 1795 à 1815. « 17 pluviôse an X. — Par l'intermédiaire du ministre des aflaires étrangères, le gouvernement fait présenl au roi d'Etrurie d'un magnifique lot de porcelaines de Sèvres s'élevanl au prix de 66.157 francs. Nous y remarquons deux vases en bleu, a\ ec fleurs, en biscuit : i.800 francs.—
Un grand vase blanc, avec bas-reliefs en biscuit, monté en bronze par Tl lire : 50.000 francs.
I n service de vingt-quatre couverts, fond jonquille et guirlandes de raisins sur toutes les pièces : L280 liane-. — Lue table avec bas-reliefs, cotée 3.000 francs, sans comprendre le pied livré par le citoj en Lignereux. Maze Sencier : Les Fournisseurs de Napoléon i " . p. 1 19. Voj ez puni' complément . p. l':î I .
:; Voyez Pièce justif. n» XVIIb. — Le principal centre de production des Ginori était Doccia près Florence. Leur manufacture avait été fondée en 1741.
i An Palais Royal. — Froussardà Rolier, -'-> septembre 1808. à propos d'un grand service de porcelaine <[u'ils doivent livrer. Arch. Lucq., régi 194.
mariage de son frère, la Princesse visita plusieurs de ces fabricants
renommés.
Au reste, c'était l'époque où le style nouveau dit Empire, singulièrement protégé par les fastueuses commandes et les cadeaux de l'Empereur et des Rois frères, enfantait de véritables merveilles en mobilier et surtout en bronzes et objets d'orfèvrerie. Tous les hommes cultivés étaient frappés, à cet égard, de la métamorphose qui s'opérait dans chacune des industries de luxe. Les Tuileries formaient un modèle hors ligne, mis sous les yeux des souverains d'Europe qui, avec les grands personnages de diverse nationalité qui s'y succédaient pour défiler devant le trône impérial, demeuraient éblouis de la splendeur des ameublements et des entours, et y puisaient l'amour d'un renouveau sérieux, plein d'unité, grandiose et essentiellement décoratif. Peu d'entre eux quittèrent Paris sans laisser des ordres aux fabricants de mérite, dont les noms sont aujourd'hui encore
célèbres (1).
Les ouvriers d'albâtre de la Toscane ne restèrent pas en arrière du progrès. Leurs délicates figurines, leurs ornements de piédestaux, marqués au coin du goût, aussi bien sous le rapport du choix des modèles, s'il s'agissait de copies, que sous celui de l'élégante invention dans les formes, honoraient les expositions qu'on organisait périodiquement. L'influence maîtresse de Canova, relevant à la fois de la pureté antique quant aux lignes impeccables, et de la grâce raphaélesque ou corrégienne pour l'expression, dominait sans partage décorateurs et sculpteurs. Du moins, les objets qui sortaient de leurs mains habiles s'en ressentaient visiblement. A Livourne, la fabrique des frères Pisani, dans ce genre, tenait le premier rang. Par malheur, leurs matières, d'essence trop fragile pour supporter, sans grands risques, un transport lointain ou une longue durée, — exposées aux
I n suffll de citer les Jacob, les Thomire, Biennais, Ravrio, Ledure, Auguste, Odiot, etc.
hasards des changements — n'ont pu se conserver jusqu'à nous, en autant d'exemplaires que leur mérite l'eût fait désirer, et l'étranger a pu rarement admirer chez lui, dans ce siècle, les objets d'art sortis alors de Volterre.
Quoi qu'il en soit, dès qu'ils apparaissaient sur le marché à l'époque, les habitants et les étrangers s'en disputaient les produits à des prix élevés.
Volterre devait la centralisation de cette industrie tout artistique à sa proximité des carrières de marbres qui l'entourent, réputées les plus belles de l'Europe. La Grande-Duchesse ne manqua pas de parcourir quelques ateliers. Son premier soin, en arrivant dans cette ville en 1809, dont presque tous les habitants sont sculpteurs, fut de se faire conduire au musée. Cet établissement, fondé en 1731, est, après celui de Naplcs, — que les Français alors précisément enrichissaient beaucoup en développant les fouilles de Pompéi — le plus intéressant de l'Italie pour l'étude de l'antiquité étrusque. Il était déjà rempli, à l'époque, de monuments funéraires, d'urnes, de statuettes, d'amphores de toute espèce, recueillis dans le sol des alentours.
D'habiles dessinateurs, voire même des architectes, s'empressaient de continuer, sous l'Empire, l'exemple déjà donné dans le dernier quart du xvnic siècle par les artistes précurseurs. Des hommes de haute valeur comme Denon, David, Canova, Percier, Fontaine, C. Normand, Fragonard fils, Brongniart, Grandjean de Montigny, Famin, Krafft, Montferrand, Prudhon, Lafitte, Appiani et le lin ciseleur milanais Manfredini, etc., favorisés par l'unité de sceptre, sous lequel l'Europe était pour ainsi dire placée, et surtout obéissant au mot d'ordre de Napoléon — qui ne restait pas étranger à ces questions plus qu'au reste — cherchaient alors à développer un style nouveau, en empruntant la charpente générale aux lignes classiques de la Grèce et en y mêlant, pour les agrémenter et leur imprimer de
LA PRINCESSE ÉLISA i«
l'originalité, les motifs ornementaux tirés de leur cru, c'est-à-dire du
monde ambiant.
Certains écrivains, plus superficiels qu'érudits, ont pu avancer, à notre époque, que ce style n'était qu'une servile copie. Cette opinion absolue veut être rectifiée. Sans doute, les modèles des pièces rares trouvées à Thèbes, à Pompéi, à Rome, à Herculanum, à Volterre et ailleurs (1) étaient reproduits par la gravure depuis le règne de Louis XVI et communiqués aux académies, mais d'éminents archéologues, doublés de fins dessinateurs, s'en emparaient dans une mesure déterminée pour composer leurs recueils de meubles et de décorations
intérieures.
En tout cas, Zanoni, antiquaire attaché au cabinel de la Princesse, publiait, par exemple, en 1812, à Florence, un ouvrage in intitulé : . Illustrazioni di due urne etrusche », et l'année suivante i 1813 le fortuné chevalier Millin, l'éminenl archéologue, continuant par Florence le voyage d'étude qu'il venait d'accomplir à Naples et à Rome, où la reine Caroline Mural et le gouverneur Miollis l'avaient parfaitement accueilli, visitait Sienne. Pise et Volterre el faisail relever, quand il ne les dessinait pas lui-même, nombre de monuments peu connus. F. de Clarac, attaché à la maison du roi Joachim,
, Le 30 aoûtl807, Sonolel réclamail à Élisâ les G P » etc., édi-
„„„ rare d Naples el a,- Florence. La Pri, ssc - les faisail envoyer un peu après par son
. . . o Joseph. ( Micali publiail à Florence en 1812, un in folioavec - planches «Ululé . AntiguiZnurneLiperservire Iw opéra
En 1809, un autre auteur publiail à l lorence une étude «l.lulée I ou.lles •'"'-;-•■ „,, ,,,. , iesoie ,., Les frères P.ranesi, 1- arch, ectes I eyre,
.: ,. ,, F aine, etc., urenl an,-, éditer à Paris a, grands albu«s qui sont co c*
Uonnés auTôurd'hui parles artistes el : leurs. Celui .1, Ponce, paru en 1803 el dédié à
M Fourc™ rente me la suite des tableaux e, arabesques trouvés , Rome dans les n
Ses Thermes ,1, Titus. - F. ,1 V. Piranesi éditaient, en 1806, les Mon, ni hgn i Musée
adressai! à Élisa, en 1808, son ouvrage relatif au temple de Minerve a Assise. Elisa
„„, , , Ce professeur; qu'elle s'esl rappelée avec plaisir a ccll as.on que vous
uf avezfait ^ hommage "l y a quelque temps d'un bel exe laire du Paru» n parte et m
hargéde vou transmet! n son nom la «édail i-jointe, qu'ell is.re que s gardiez
comme un souvenir de sa part ». - Froussard à Anlolini, 11 oct. 1808. Arch. Lucq., reg. 194.
publiait également, à Naples, en 1813, le résultat de ses observations dans les fouilles de Pompéï, avec les dessins à l'appui (1).
Presque chaque année était marquée pour Millin par la production d'un volume, et l'an précédent (1812) il venait de faire paraître chez Didot le second tome de son bel in-folio avec gravures consacrées aux vases étrusques, ouvrage scientifique considérable, dédié à l'impératrice-reine.
Les beaux modèles de peinture décorative et d'architecture du xvie siècle n'étaient pas non plus négligés, et c'est de l'Empire que date l'étude approfondie qu'en poursuivirent en Toscane deux élèves de Percier, MM. Grandjean de Montigny et A. Famin (2). Comme Percier l'avait fait pour Home, ils dessinèrent avec talent et mesurèrent avec précision à Florence et dans toute l'Etrurie, les palais, les portiques, les tours, les escaliers de style, et sous ce titre : Architecture toscane, ou palais, maisons et autres édifices de la Toscane, ils lancèrent en 1806, à Paris, une première édition d'un in-folio rempli de gravures au trait sur les édifices, agrémenté de frontispices et d'attributs de leur composition.
Aidés du peintre français Desmarais, fixé alors à Florence, qui leur facilita plus d'une fois l'accès de palais où le public n'était pas admis, ils complétèrent ce très remarquable ouvrage pendant les années de la domination française, et en 1815, paraissait chez Didot, à Paris, la seconde édition, composée celte fois de cent neuf planches. Ce recueil, trop peu connu, mérite d'être mis à côté des très estimables travaux du même genre de Percier; on n'en peut faire un plus juste éloge. De tels documents concouraient tous au même but, au développement et à la consolidation d'un style qu'on tenait à
I Voyez Description des tombeaux découverts à Pompe'i en 1812, par Millin. Naples, in-S°, de l'imprimerie royale, 1813 (Ouvrage dédié ;'i S. M. la reine Caroline), et les articles de Clarac dans le Journal français de Naples, du i au "i avril 1S13.
(2) L'un fut architecte du roi de Westphalie, l'autre <\u château de Rambouillet. Voyez pour ce dernier : Lorin, Napoléon l°r à Rambouillet, I vol. in-8, 1897.
rendre élevé de conception, élégant, et surtout sobre et distingué. L'effort fut couronné de succès.
Une volonté unique donc et non disculée présidait au mouvement qui devint en peu d'années général, je dirais volontiers : européen, — tant j'en ai retrouvé de traces ou d'indices à travers l'Europe, — grâce au mot d'ordre venu du chef et à ses libéralités sans nombre; et ici Napoléon se mollirait surtout fils el héritier d'une Révolution qui n'avait rien épargné, dans ce domaine des arts, pour être avant tout elle-même.
Huant à l'exécution des carions décoratifs destinés à orner les intérieurs d'une société ainsi régénérée, d'habiles artisans s'étaient formés et travaillaient vite. Malheureusement, dans la pratique la Fiance et l'Italie, alors au premier rang du mouvement artistique, employèrent le stuc I ), matière légère et souple au l'eu qui, si elle se prête merveilleusement à rendre le modelé des reliefs el les délicatesses des contours, a cet inconvénient, tout comme l'albâtre, d'être une matière fragile, peu durable, ou pour mieux dire, peu susceptible d'être sauvée en cas de transformation ou de destruction des immeubles.
Beaucoup de ces beaux intérieurs de style durent être, de ce chef, sacrifiés à la pioche, au cours de ce siècle, y compris leurs savantes arabesques picturales qui les rehaussaient parfois. Les spécialistes atteignaient, avec cette pâte de marbre pulvérisé et de chaux, des effets ravissants. Un des plus réussis spécimens d'une décoration entière de stuc toute composée de modèles exquis, portant bien la marque de leur temps, n'est autre, après l'escalier el la grande galerie du palais de Lucques, que la salle de bains établie au début de ce siècle à Pitti, dans le plus pur style Empire. Les ornements en pâte sont de Marinelli, les ligures de Pampaloni, les Néréides sont en
I Le stuc de couleur blanc nature sur rond également blanc ou bleu ciel — telles étaient lr^ teintes adoptées.
marbre. Cette salle l'ait à juste titre l'admiration de tous et spécialement des amateurs (1). En France, le sieur Beunat, à Strasbourg, se lit sous l'Empire une grande spécialité avec sa manufacture d'ornements d'architecture, qui lui survécut : il les appliquait sur bois et sur plâtre et ils se prêtaient à la peinture et à la dorure. En Italie, au début de ce siècle, les Génois s'en étaient fait un art à eux et l'on voit encore dans leur superbe métropole des intérieurs de palais revêtus de stucs de la plus irréprochable ordonnance.
Mais le stuc n'était pas la seule ressource des décorateurs d'art sous Napoléon. Le cours d'ornement de l'académie de Florence furmail précisément alors une légion de peintres en grisailles, qui se répandirent en Italie et même à l'étranger. Les traditions de ce cours furent maintenues encore de longues années après la domination française. Le style suivi se rattachait uniformément aux graciles évocations de la Renaissance, non seulement copiées, comme les ignorants l'affirmeraient peut-être encore (incapables qu'ils sont d'en détacher l'esprit souvent inventif , mais à forte dose amalgamées de motifs antiques et d'attributs modernes, y ajoutant cet air d'originalité indiscutable qui les distingue, le tout suivant la formule de Canova et de Percier. Même remarque pour les sujets à peinture polychrome, employés dans les palais ou les intérieurs riches.
Le mot d'ordre pour la Toscane se prenait à Paris, auprès de MM. Fontaine et Percier, et un jeune architecte toscan, fils d'un caveur carrarais, le sieur Marchetti (2) et oncle du sculpteur Pierre Tenerani dont nous avons parlé, entrait dans « l'institution » de ces deux illustres maîtres, à charge d'envoyer à Lucques des dessins et des modèles, pour y être exécutés. Fontaine écrivait à son sujet, au
il) On attribue la commande de cette pièce à la reine il Étrurie; en tous cas, cette salle de bains remarquable esl l i seconde du genre au palais Pitti. Il a déjà été question d'une autre plus haut.
■2 Pierre Marchetti, né dans la seconde partie du xvin< siècle, étudia à Carrare, puis à Rome, où i'n l"S2 il fut lauréat à l'académie de Saint-Luc, pour son groupe d'Enée et d'Anchise t lampoi i
maréchal du palais d'Élisa, de Paris, le 11 avril 1808 : << Mon
ami M. Percier el moi le seconderons de tous nos efforts et lui procurerons tous les moyens qui sont en nous pour qu'il devienne un homme habile (1). »
Le 28 septembre 1810, la Princesse mandail à Marchetti, « architecte à Paris », les trois projets d'aqueducs pour conduire Ie> eaux à Lucques, dus aux ingénieurs Duccini, Garella et à l'ingénieur en chef de la principauté, M. de Sambucy. Marchetti recevait l'ordre de soumettre ces projets à MM. Percier et Fontaine pour avoir leur opinion «sur celui qui leur paraîtrait préférable (2) ». Ce beau travail qu'Élisa conçut el élabora ne fut terminé que sous le gouvernement qui lui succéda après 181'i. Je cite ce fait pour montrer que le souci d'art hantait la Princesse, puisqu'elle voulait avoir l'avis des plus grands architectes pour arrêter l'aspect du monument.
En 181 1 , les envoi- de Marchetti, et en particulier les éludes qu'il avait faites sur l'antique, dirigées par ces deux illustres maîtres, avaient passé sous les yeux d'Elisa el des professeurs de Carrare, comme nous l'apprennent les documents 3 .
C'est une observation assez générale dans l'histoire des peuples, que les princes mis à leur tête oui élé, au cours des âges, les meilleurs et presque les exclusifs fondateurs îles mouvements d'art marquant leur degré de civilisation.
L'ère de Napoléon ne contribuera pas à affaiblir cette opinion : pour le peu de temps qu'elle a duré, elle a même produit des sommités dans presque tous les genres. La griffe du lion y a laissé sa
1 \icli. di Slalo 'li Massa. /■'■ aEli 1807-1811.
(2) Arch. Lucq. Registre 195. Correspondance du Cabinet. Froussard à Marchetti, lettre ii" 270.
3) Arch. Lucq. Corresp. du Cabinet, reg. 195, n 531. — Froussard à Cil administrateur
• l<- l,i Banque Élisienne.
trace. Napoléon trouva dans sa sœur aînée, en Toscane, un agent merveilleux pour développer les beaux-arts. Il est vrai qu'Elisa opérait sur une terre où l'atavisme étrusque avait jeté des germes. Tout le brillant siècle des Médicis ne démentait pas l'époque singulièrement brillante où les Étrusques s'étaient montrés si supérieurs aux Romains, qui avaient mis quatre cents ans pour les conquérir. La Révolution française n'en avait employé que trois. Avec les Français, les Toscans étaient en train de reprendre la suprématie dans les richesses et les beaux-arts. Sans doute il y eut des ombres au tableau, cl je n'aurai garde de les celer dans mes autres études sur l'administration civile. Gardons-nous d'intervertir les genres ; les arts ont assez à nous fournir ici de développements; la Princesse s'y employa de son mieux, même pour ceux dépendant, par un côté quelconque, de l'industrie.
S'agissait-il d'ébénisterie par exemple : elle tit venir des modèles de France, quand ce ne serait que son mobilier propre, et fonda à Lucques une manufacture ad hoc dont elle confia la direction à Youf, de Paris. L'établissement fut installé, d'après ses ordres, par l'architecte Lazzarini dans une partie rendue indépendante du monastère supprimé des Carmélites (1). En 1807, Youf se plaint à la Princesse de manquer d'ouvriers. « L'envie de faire des élèves me fait prendre la hardiesse de représenter à V. A. 1. que le travail dont elle se plaît de m'ordonner journellement, me met dans la nécessité de lui demander des ouvriers. Ceux-ci coûtent fort cher et sont très inconstants. Les hospices des orphelins et des enfants trouvés de cette ville, seraient dans le cas de me fournir des jeunes gens capables d'apprendre le métier dont je fais profession. » 11 attend qu'un ordre de la Princesse le mette à même de procéder à ce choix (2).
! Lazzarini à la Princesse, 11 juin 1S07. Arch. Lucq. Lettere private, etc., Carton 201. > Ibidem. Youf à la Princesse, Il juin 1801. Arch. Lucq. Lettei-e prwale ai Principi, carton
Je ne sais si ce désir fut réalisé; c'est probable, car la Prince-^ était une femme d'action. En tous cas, Youf travailla beaucoup à Lucques sous les Baciocchi : tous les meubles du palais de Massa, notamment, sortirent de sa fabrique (1).
Je ne m'attacherai pas à d'autres parties de l'Italie que la Toscane, mais il est certain qu'à Milan, sous les Napoléonides, Manfredini et ses élèves composèrent et ciselèrent des bronzes avec un grand sentiment artistique, et qu'à Naples, sous Murât, le Parisien T. Block, établi dans cette capitale, signa des candélabres et des pendules pouvant rivaliser avec ceux de Paris.
Comme spécimen de bronze présumé de fabrication florentine, l'on montre à l'ancien garde-meuble de la Couronne à Taris une pendule très originale, dont il a été fait peu de reproductions. Cet objet d'art se compose d'un socle, dans lequel est le cadran, qui supporte le buste de la Princesse Élisa d'après Canova, le tout en bronze, à patine verte, relevé d'attributs dorés 3 .
On montre encore dans ce même lieu, d'une provenance plus authentique en tant que production florentine, un bureau mécanique en acajou, à moulures de cuivre, pieds à jarrets, et sabots en bronze doré; l'ensemble est d'une forme ovale légère. Ce meuble ingénieux. lorsqu'il est fermé, ressemble à une boîte régulière avec compartiments ; il s'ouvre et donne passage à une chaise couverte de maroquin rouge, qui se tire, à un pupitre à crémaillère et à un gradin a tiroir.
, vrch. Lucq. Corresp. du Cabinet de 1809 à 1811, registre n» 19"».— Lettre de Froussard à M. '!'■ Lucchesini .lu 15 septembre 1809, feuillel 1492.
■i Louis Manfredini avait étudié à Paris. A citer aussi pour Milan les spécialistes i cl Thomas, auteurs des bronzes de l'arc de triomphe du Simplon et de beaux morceaux conservés à la Bibliothèque Unbroisienne el au palais royal. Ils suivent de près leurs con frères parisiens Thomire, Ledure el Ravrio.
:: Un autre exemplaire de cel objet, monté sur un beau socle en marbre jaune de
Sienne, a été vu en 1893 .:i « l'Expositi étrospective de la République el de l'Empire ».
organiséeà Paris parla Société de la Charité maternelle. Les faces de côté sonl ornées des armes de Hollande.
Sa légèreté exceptionnelle en indique la destination : c'est un bureau de voyage que la Princesse offrit à Napoléon, comme fabriqué dans ses Etats. Il est en effet siimé : « Giovanni Socchi, à Florence ».
Ce Soccbi, déjà connu sous la reine d'Etrurie, reçut même la commande de plusieurs autres semblables, dont un en racine damboine, forme cylindre, que l'on conserve encore à Pitti. Socchi confectionna alors à Florence des meubles assurément beaucoup moins parfaits que ceux des fabriques parisiennes, des secrétaires notamment, à intérieurs curieux pour la structure et leur fermeture à crémaillère. Souvent ces meubles trouvèrent leur matière première dans le bois d'olivier dont abondait le pays.
Ajoutons enfin que plusieurs dessus de meubles en mosaïque de marbre furent aussi à l'époque exécutés à Florence, car les variétés des marbres précieux sont une des richesses de l'Italie. La Toscane ne produisait pas seulement la pierre blanche de Carrare, mais, pour n'en citer que quatre autres, le marbre bleu sérancolin, le jaune de Sienne, le portor et la belle pierre dite serpentine de Monteferrato, au nord-ouest de Prato, à quelques stades de Florence. Il y avait aussi du porphyre dans l'Apennin. On exploitait encore bien d'autres carrières là, dans les États romains et à Naples même. Un collectionneur de Paris conserve un superbe guéridon de l'Empire, monté en bronze vert céladon à appliques dorées, dont la plate-forme est composée de 110 sortes de marbres partant d'une rosace centrale en malachite. D'une mention retrouvée dans un ancien catalogue de vente faite sous Louis-Philippe, il ressort que cette pièce d'art provient de l'hôtel d'Elisa, rue de la Chaise.
Il y a également au musée de Chaumont (Haute-Marne) deux grandes consoles en acajou à dessus en mosaïque de divers marbres, qu'on peut attribuer à la fabrication florentine (1). Ces derniers meu-
(1) Elles onl été exposées à Paris en 1900. — Palais de la Centennalc.
blés proviennent du duc Dccrès. D'autres consoles du même genre et de premier ordre ornent le musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg. Quelques-unes faisaient partie d'un lot de mobilier acbeté à Augsbourg à la reine Ilortense par le tzar Alexandre 1", après 1815, et, par conséquent, de la Malmaison ou du palais de la reine à Paris.
Parmi les artistes incontestés qui honorèrenl la période impériale en Toscane, il faut citer le graveur Raphaël Morghen (II. Appelé à Florence par le grand-duc Ferdinand III, en 1794, il y demeura toute sa vie, retenu dans celte ville par Marie-Louise, régente d'Etrurie — en dépit des avances de Napoléon, qui dès 1806, voulait le décidera se fixer à Paris — puis par ses nombreux élèves. La considération dont il jouissait l'avait désigné au choix de ses concitoyens. Morghen était conseiller municipal. Le gouvernemenl fiançais se plut à l'encourager et plusieurs de -es plus belles estampes datenl de 1808 à 1815.
Dès mai 1801, année où les Français occupenl la Toscane pour la troisième fois depuis la Révolution el où l'armée dite d'observation du Midi a son quartier général à Florence, on voil Morghen graver pour le général en chef de celle armée, le valeureux Murât, beau-frère du Premier Consul, une vignette allusive pour les en-têtes de lettres de celui-ci. Retrouver aujourd'hui de ces missives avec la dite
1 Né à Portici, près de Naplcs, le 14 juin 1758, morl le 1 avril 1833, à l'âge de soixantequinze ;ins. ;'i Florence, Morghen était (Ils d'un graveur occupé à relever les antiquités d'IIerculanum. Envoyé à Rome en 1778, il étudia sous Joseph Volpato el devinl l'ami de Camuccini, puis fui mandé à Florence parle grand-duc Ferdinand III en 1794 el fui nommé pro fesseur à l'Académie des Beaux Vrts. C'était un I un mur doux, modeste el toul entier absorbé par l'art. Il se maria avec la fille de son maître, qui le préféra à Canova et eut une nombreuse famille. Son tombeau se trouve à Santa Croce, le Panthéon des illustres l lorentins. Il étail membre des académies Eugénienne Milan), Napoléon Lucques), Italienne Livournc el de Sienne.
Consultez :« Opère d'intaglio del cav /;■■ aello Mo ghen ». — Florenci 1824, 3 édition, par Niccolo Palmerini.
vignette est chose rare. Il en est passé une pourtant en 1900 dans une vente publique d'autographes, à Paris (1).
La réputation de Morghen se faisait donc d'elle-même alors par la valeur de ces pièces gravées, déjà recherchées et vantées. Aussi, en 1803, parut-il très naturel que l'Institut de France le nommât un de ses membres associés. Il répondit à cette gracieuseté en 1 809, en gravant le célèbre tableau des Trois Ages de Gérard, paru au Salon de 1808, et dont Landon fil l'éloge (2), tableau aujourd'hui conservé au musée Condé de Chantilly.
Le 3 mars 1812, Raphaël Morghen était parti de Florence pour Paris, afin de remercier l'Empereur de lui avoir permis de lui dédier la Transfiguration et afin d'admirer les célèbres monuments réunis dans la capitale (3). Cette même année, cent dix mille francs lui avaient été alloués pour graver : « le Bonaparte franchissant les Alpes », et « le portrait de l'Impératrice » (i).
Voici sur ce célèbre graveur, un des premiers de l'époque pour la pureté et l'harmonie mais non pour la force, deux lettres qui se rapportent à ses commandes sous Napoléon. Avec lui on allait droit aux chefs-d'œuvre, c'est que Denori et //////' quanti le jugeaient capable de les traduire. Morghen était considéré en 1810, et doit l'être encore, malgré sa prime origine germanique, comme faisant partie de l'école française. N'est-ce pas sous le royaume d'Ftrurie, fondation de la France, et dans les années de l'Empire, qu'il a gravé ses plus belles pièces? N'est-ce pas Napoléon qui le protégea le plus parmi les souverains de son temps? N'avait-il pas en outre
(1) Vente faile par M. Noël Charavay, le 23 février 1900. — Pièce n» 93. — Depuis, dans
son fascicule n° 1)1, .innée 1900, le c. Carnet île la Sabretacl en a donné une 1res petite
reproduction.
(2) Annales du musée, II, vol. du Salon de 1S08. — On le trouve gravé au trait par Lingée dans ce précieux recueil.
(3) Journal de l'Arno, du 7 mars.
■i Renseignements pris dans les papiers de Mounier secrétaire de l'Empereur), publiés par M. d'Hérisson en 1894.
LA PRINCESSE ÉLISA i;;i
adopté la technique française, et pour les procédés et pour la conduite de son burin, et n'avait-il pas passé toute sa vie loin du sol natal, réchauffant son génie au double contact des (ils du Latiuin?
.Napoléon et sa sœur Taisaient trop de cas des intelligences dans toutes les branches, et de ceux qui pouvaient ajouter par l'art une parure an règne — soucieux qu'ils se montrèrent toujours de l'opinion des peuples et surtout de la postérité — pour se désintéresser de Morghen. Ils le recherchèrent et l'employèrent. Il exposait au Salon de Paris et y était distingué : il devint membre de la Légion d'honneur et obtint la croix de la Réunion en 1812. L'insigne de cette dernière se composait d'une étoile blanche à douze raies, qui, sur le médaillon central, présentait le trône impérial entouré des emblème.» du Piémont, des Villes Hanséatiques, des États Romains, de la l'oscane et des Provinces-Unies.
Florent •■ L7 01 Lobre 1811.
Monseigneur,
J'ai l'h sur d'informer Votre Excellence que je \ iens de lui adresser par te
courrier nue caisse contenanl six exemplaires avanl la lettre de la Tramfiyuration, gravée par Raphaël Morghen, de Florence (i). Sa Majesté avanl daigné accepter la dédicace de celle estampe, l'artiste a désiré lui l'aire hommage 'le- premières épreuves et S. A. I. M la Grande-Duchesse, m'a chargé de prier Votre Excellence de vouloir bien les présentera S. M. M. Morghen se propose de faire parvenir à Votre Excellence six autres exemplaires «le son ouvrage avec les armes et la dédicace, aussitôt qu'elles auront pu être gravées.
J'ai l'honneur d'être avec respect, Monseigneur, de Votre Excellence, le 1res humble et liés obéissant serviteur.
Le Secrétaire des Commandements, J. Lambert.
A. S. Exe. le duc de Frioul, Grand Maréchal du Palais, /'ans • .
i Morghen travailla plusieurs années à la gravure de In Transfiguration, t;. Poggiali, -nu premier biographe, nous apprend qu'elle ne lui terminée qu'en 1810. i B. X. l'r., n° 6.386, p. 184.
La remarquable gravure de Morghen fut faite d'après le dessin très achevé du Lucquois contemporain Tofanelli (I), car le tableau original n'était plus au Vatican, et depuis le traité de Tolentino, en 1797, il avait été compris, dès les premiers, parmi les chefs-d'œuvre désignés pour Paris par les commissaires délégués à cet effet.
La Transfiguration était au Louvre en 1811.
Celte page immortelle pouvait-elle être ailleurs, sous Napoléon? Ce n'est pas assez. On s'empresse d'en demander la traduction au burin le plus renommé de l'Italie. L'œuvre de Morghen fut terminée cette année-là et déposée le 6 décembre à la Bibliothèque impériale. Les armes de Napoléon figurent au centre de la marge du bas. Cette pièce est, avec le portrait en buste de l'Empereur, représenté la tête laurée, une des meilleures de l'artiste. Comme pour la Transfiguration, le dessin en avait été fourni par Etienne Tofanelli. Quant à l'original, il appartenait au ministre plénipotentiaire d'Italie à Naples, le chevalier J. C. Tassoni (2).
Les portraits de Napoléon le Grand, exécutés à Florence et dans la première année de l'occupation française, furent destinés à orner les éditions in-folio et in-i° du Code Napoléon paru chez Molini, en 1809. La collection de San-Donato, dispersée en 1880, contenait plusieurs exemplaires desdites, dont l'un renfermait quatre épreuves d'avancement graduel avec la lettre (3). Ce portrait gravé, page dont ne sont bannis ni le sentiment ni la finesse, nous semble un peu flatté (ressemblance s'entend). Dès que les premiers tirages par-
(1) Tofanelli, sénateur de Lucques sous Élisa (première promotion de juin 1803 signée à
Bologne par Napoléon!, avait le titre de •• premier peintre » de Son Altesse Impériale, qui lui
voulait du bien. Son frère Augustin Tofanelli, custode en 1807 de la galerie des statues au
musée du Capitole, à Rome, fut recommandé par la Princesse au général comte Miollis.
Froussard au général 16 mars 1807. Arch. Lucq., registre 194.
-» Sur Tassoni, consultez : Bonaparte et li République de Lucques, p. 111. J'ajouterai que par décret impérial 'lu 21 mars 1813, le baron Tas>,,ni fui nommé chargé d'affaires du i -n\ .'Muni' il 1 1 . 1 1 1 < ■ pré- la l'.imféiiér.'iiion suisse.
(3 v- 6.382, 6.333, 6.384 du catalogue.— Le texte desdits Codes avait été revisé par le D' Rosini.
vinrent à Paris, l'Empereur fit écrire à l'artiste par le ministre de l'Intérieur :
Monsieur, j'ai mis hier sous les yeux de Sa Majesté les deux exemplaires de son portrail que vous m'avez adressés. Elle a daigné témoigner qu'elle agréait volontiers cel hommage. Elle a donné des éloges à votre talent el j'ai lieu de croire que vous recevrez de 1 Empereur quelque marque particulière de sa satisfaction (1).
Ces épreuves sont devenues assez rares. Celles qu'il fit du portrait d'Antoine Canova d'après la toile de Pierre Benvenuti, et d'Alexandre Volta d'après deux autres artistes florentins (le peintre Sabatelli et le dessinateur Ermini), — précisément à celte même époque, — sonl également peu communes.
Morghen commença aussi en 1810 la publication d'un recueil des fresques si émouvantes du Campo-Santo de Pise, qui représentent avec un réalisme souvent brutal les scènes de l'Ancien el du Nouveau Testament.
Le document suivant (2) nous signale une autre commande faite à Morghen, par l'entremise d'Élisa :
Paris, le 22 août L815.
M. le comte, le sieur Morghen, graveur à Florence, avait été chargé sous la précédente administration de la gravure du tableau de David représentant Bonaparte au passage du mont Sainl-Bernard, et il avait reçu à titre d'acompte sur ce travail une somme de£o.ooo francs.
Ce tableau a été acheté depuis par lord Wellington.
Au commencement de elle année le ministre de la Maison du Roy prescrivit au sieur Mariolli, consul de Sa Majesté à Livourne, d'engager le si, mu- Morghen à discontinuer son travail, pour lequel on lui abandonnait les 40.000 francs déjà
1 s"'"v de (,. Poggiali, sur Morghen, imprimée en 1810, dans les Atti de Va, Uahana, 2» partie, 1 vol. in t. Livourne, p. 318 dudil recueil noie
2 Nous l'avons publié une première fois en 1890. Voyez . Nouvelles archives de Cari français, VI, 23 I,
payés, et de retirer la planche de ses mains. Elle fut en effet remise à M. Mariotti, i|iii demande aujourd'hui qu'on lui indique les moyens de la faire parvenir sûrement à Paris. La disposition qui a pour objet l'abandon au sieur Morghen de la somme avancée ne me paraît, M. le comte, susceptible d'aucune difficulté, elle doit être maintenue. .Mais j'ai peine à concevoir qu'on ail exigé de lui la remise <le la planche, et j'estime qu'elle doit lui être rendue et laissée entièrement à sa disposition.
Telle est la seule réponse qui me paraisse convenable de faire à la demande de M. Mariotti (1).
Agréez, M. le comte, etc., etc.
Le prince de Talleyrand.
A M. le comte de Pradel, chargé du Ministère de la Maison du Roy.
Le principal dépôt des estampes de Morghen était à Florence, chez les libraires Molini, Landi et C'e, une des maisons du genre les plus importantes de l'Empire, de laquelle sortaient des livres presque rivaux, pour leur netteté typographique, de l'imprimerie royale de Bodoni, à Parme. La Grande-Duchesse en faisait cas. Le 8 février 1813, elle y alla de sa personne et se plut [à visiter l'établissement, qu'elle loua pour ses caractères et ses gravures, particulièrement l'édition des classiques italiens, puis celle de « la Galerie impériale de Pitli ». Elle admira aussi, parmi ces beaux ouvrages récemment publiés, les livraisons avec planches de l'antique Campo-Santo de Pise, dues au professeur Charles de Lasinio (2). Ce Lasinio, sous l'ex-reine, très protégé et très courtisan, a gravé un charmant portrait en buste de Marie-Louise de Parme.
(1) Nous ne savons si la planche lui l'ut rendue; en tout cas les épreuves de la gravure ne sonl pas faciles à rencontrer.
J Lasinio était conservateur du Campo-Santo. Il faisait suivre son nom sur ses belles estampes du qualificatif : « membre de la nouvelle académie de Pise ». En 1814, 13 livraisons de ce superbe album in-folio reproduisant les fresques de Masaccio, Lippi, Ghirlandaio, Giotto, etc., au nombre de trente, étaient analysées à Taris. Voyez l'article que leur a consacré le Journal de l'Empire, du (i mais 1814.
Élise se livra en outre ce jour-là à de nombreux achats. Le Journal tlo l'Arim, du 15 février, qui rend compte de sa présence chez Molini, oublie de rappeler que cel éditeur lançait alors dans le public, sous divers formais, les Codes français. La grande édition in-folio au millésime de 1809, avec dédicace à Élise, esl un spécimen remarquable devenu très-rare.
Je signalerai encore en sa maison la jolie plaquette, sur papier de Hollande, sortie des [tresses de la Société littéraire de Pise, intitulée : Cbrona poetica a Napoleone il Grande, Canzoni di Gio. Antonio Stay, recueil dédié à Élisa (in-folio, 1808). Les vers de Stay avaienl été- couronnés à Lucques, le 3 janvier 1808, par l'Académie Napoléon. Citons enfin, comme autre artistique édition typographique in-1" d<la Société littéraire de Pise, le Del Bello de Cicognara, dont nous avons parlé, les Lettres pittoresques sur le Campo-Santo de cette ville texte italien) adressées au chevalier Jean de Rossi, à Rome, par le critique d'artJean Rosini et parues en 1810 I .
Par une décision de haute culture archéologique el artistique, le chevalier Denon, un des hommes 1rs plus considérables de l'Empire pour la direction du mouvement d'art, ajouta à la renommée du Campo-Santo de Pise, en imaginant de réunir sou^ ses voûtes les sarcophages de toutes les dynasties religieuses qui se sont succédé sur la terre. « Ça commence, dit un écrivain voyageur du temps, par les tombeaux de l'antique Étrurie; (mis viennent ceux des Romains, les gothiques et les contemporains de Michel-Ange (2). » Denon était venu en Toscane en 1811, et bien qu'il ait assisté à un cercle de la
I Le Dr Jean Rosini en question ne dédaignai! pas les petits poèmes : il en dédia un en L803, à l.i reine régente d'Êtrurie, intitulé : // secolo di Leone X. grand in ;-. admirablement imprimé avec les caractères des frères Amoretti de Parme el luxueusement édité à Pise par la Société littéraire de cette ville. Autre spécimen du goùl vrai ni de premier ordre que montrèrent les Toscans en '■'■ genre, au début 'lu xix° siècle. On trouve dans ce volume un médaillon de Léon \. el les armes d'Etrurie, gravés par le professeur Lasinio, d'une manière irréprochable.
Jean Rosini habitait Pise. Canova lii pour lui uni- Calliope en lsii.
> l.ullin de Chateauvieux. Lettres sur l'Italie, 1812-1813, p. in el un.
Grande-Duchesse au palais Pitti, son voyage eut pour résultai plus de besogne que de bruit. Il se rencontra avec plusieurs des éminenls artistes de Florence.
En somme, Morghen eût .suffi pour illustrer fart de la gravure en Toscane.
Charles Lasinio, qui signe parfois juniore dans ses toutes premières estampes pour se distinguer d'un aîné, dessinateur comme lui, Basilio Lasinio (I), appartient à une famille d'artistes dont le nom est aussi à retenir. Il vient immédiatement après Morghen pour la valeur. Ses planches, sur le recueil du Campo-Santo de Pise, sont classées. Les amateurs éclairés les prisent, comme de juste, de même — quoique peut-être à un degré moindre, mais pourtant encore très marqué — les belles estampes in-folio qu'il signa en 1811-1812, relatives aux scènes du mariage de Napoléon avec Marie-Louise. L'une d'elles est dédiée au colonel français Charles Jubé ; une autre, au général Jean-Baptiste Franceschi, commandant le département de la Méditerranée ; une troisième, à M. François Speroni, maire de Livourne ; une quatrième, au baron Capelle, préfet du même département.
Ces pièces mémorables, au nombre de six et très rares à trouver réunies, furent éditées à Livourne même par une société particulière et inspirées certainement par ceux auxquels elles sont dédiées, amis connus des beaux-arts, et tous dans l'intimité de la Grande- Duchesse. Œuvre française d'inspiration et non moins toscane par ses auteurs, car la composition en est due aux dessinateurs Santi Soldaini, à Jean-Paul Lasinio (fils de Charles) et à Volpini. C'est à ce même Volpini (Angelo), artiste réputé à Florence, que le sénateur Lucien Bonaparte, avant de quitter les Bains-de-Lucques et Florence
il II existe de ce Basile un dessin vaie o dal vero » représentant la perspective de la ville de Mantoue en 1796, au moment de la capitulation. On y voit Bonaparte en conférence avec des généraux. Ce dessin lui gravé à Florence par Charles.
en octobre 1809, où il était venu séjourner par ordre de son frère, avait conlié le soin de composer et de graver vingt-cinq dessins de divers tableaux (1) lui appartenant, étant déjà dans l'intention de publier en volume les reproductions des toiles de sa galerie.
Volpini s'était l'ail remarquer dans la figure et les scènes de genre, traitées à la manière française. .l'ai vu de lui un recueil très rare, daté de 171)7-1798, in-'t<> comprenant 24 planches gravées en couleur par Lasinio, recueil intitulé : Figurini </i mode in Firenze, paru à l'époque cbez Paoli en cette ville. Suite très belle et très intéressante, très curieuse pour les costumes à la coupe française, mais un peu inférieure pourtant aux œuvres de nos spécialistes, les maîtres en ce genre au XVIII0 siècle avec les Anglais.
Les beaux-arts comprennent aussi la musique. Fut-elle protégée en Toscane durant l'ère française? — Très certainement, ;'i l'égal des autres branches utiles ou agréables. Elisa, n'eût-ce été que par imitation de Napoléon, aurait déjà aimé la musique, et l'on sail combien celle-ci fut florissante de son temps.
A Lucques depuis ISii7, et à la cour de Florence ensuite, la Princesse employa à titre ordinaire Paganini pour chef d'orchestre, introduisit dans les écoles la méthode toute récente de Choron (2) el commanda une cantate à grand orchestre, pour la fête du 15 août 1 SOT , à Paisiello, un des compositeurs favoris de l'Empereur, celui dont les œuvres récréaient ses soirées à Moscou. Paisiello avail été une des illustrations du dehors qu'elle s'était plu, dès le début de son règne, à faire agrégera l'Académie Napoléon. Cet honneur avail été
I Pièce justif. XX n<" 3 cl i.
(2 Arch. Lucq. Lettere private ai Principi, registre 201. Choron à la Princessse. Paris,
4 juillet 1807. —Choron A. E. . 1772-1834, savanl c positeur, fondateur <1 Scolc de chant,
membre de l'Institut, né à Caen. Il fut le réformateur du chant romain dans les églises sous l'Empire et chargé officielle ut 'le son enseignement.
vivement ressenti par le maestro (1). En octobre de la même année, elle accepta de Garât, l'exquis chanteur et compositeur, la dédicace de quatre romances (2).
Garât était une connaissance à elle datant du Consulat. Elle l'avait entendu maintes fois chez Lucien reprendre une tradition perdue jusqu'avant lui à l'Académie de musique et même à l'orchestre, en interprétant, comme il savait seul le faire, les opéras dramatiques de Gluck. C'était l'époque où Gluck avait un parti auprès des dilettantes par opposition au genre de Piccini, moins coloré, et où Lucien poussait tellement son admiration pour lui qu'il allait jusqu'à faire graver un peu plus tard, sur ses cartes de visite d'ambassadeur à Madrid, les bustes des trois génies qui résumaient son idéal d'artiste : Raphaël, Homère et Gluck couronnés par Minerve (3).
Il est vrai que Lucien ne manquait pas d'éclectisme, car, en 1800, pendant son passage au Ministère de l'Intérieur, il avait, à la recommandation du Premier Consul, créé pour le septuagénaire Piccini, alors dans la détresse, une sixième place d'inspecteur de l'enseignement au Conservatoire de musique de Paris, qui, du jour au lendemain, le gratifiait d'un traitement de 5.000 francs et le rendait collègue de sommités telles que Gossec, Cherubini, Méhul, Lesueur et Martini. Et, pour ajouter à la délicatesse du procédé des frères Bonaparte, encore y était-il ajouté un logement au Louvre, alors Palais des Sciences et des Arts, et y était-il dit dans l'arrêté que c'était à titre de récompense nationale, traitement que toucha à peine Piccini, puisqu'il mourut le 7 mai 1800, mais dont sa veuve et ses six enfants
(1) Jean Paësiello, chevalier de l'ordre îles Deux-Siciles, était bibliothécaire, directeur el compositeur de la musique de chambre de Joachim Mural. Paësiello à la Princesse, Naple li janvier 1807. A n- h. Lucq., vol. 201.
(2) C'étaient le Ménestrel à.... paroles de M. de Parny ; l'Heure du soir, paroles de Millevoye; les Non1! paroles de MM. 1. ri G.: le Portrait, paroles de M... Elles se vendaient en 1808. chez Auguste Leduc el < '■'", 78, rue de Richelieu à Paris, el à Lucques, à l'imprimerie de la Gazelle de Lucques, qui 1rs recommanda au public n° 8 de ce journal, IS08).
(3 Cette carte composée par Le Thière, peintre de Son Excellence, aété gravée par Laroque. Elle esl très rare.
continuèrenl de jouir par moitié à titre viager, lorsque Monsigny fut appelé à remplacer l'illustre défunt.
Le 23 juillet (4 thermidor an VIII), Lucien continuait ses libéralités en accordant 2.000 francs au directeur du théâtre des Arts.
Mais revenons à Elisa, bien que lorsqu'on parle de Lucien on ne soit jamais éloigné d'elle. Klisa se signala aussi quelque peu sous le
rapport qui nous occupe. Elle lil jouer à Pitti et à Poggio a Caji
les nouveautés de MéhuI, de Lesueur, de Sponlini I ou de Paër; elle protégea l'acteur Véluli (2) et d'autres en renom, suivit POpera séria à la Pergola (3), aima comme tous les Bonaparte le-- ballets bien montés, entendit les chanteurs et les chanteuses que l'Empereur voulait bien laisser à l'Italie et que Blangini comme Reichardt en Allemagne, pour le compte de Jérôme; recherchait à prix d'or pour Paris. On la vit s'inquiéter parfois des cours de musique (chant, piano-forte et violon) ouverts à l'Académie et des concours annuels où la musique était également représentée. En avril 1807, elle reçoit encore de Naples l'opéra de Proserpine, qui lui est dédié par ce Jean Paisiello qu'elle a l'ail nommer, à la fin de I8<l(i, un des trente membres correspondants de son académie lucquoise.
En avril 1808, autre envoi du même, celui d'un paquet des derniers morceaux de musique qu'il a composés pour la fête du 19 mars et dont les paroles sont du chevalier Monti il. Enfin Elise raffole, dans ses loisirs, des solos de harpe qu'exécute à merveille sa dame de compagnie, Rose de Blair. Celle-ci est une des meilleures élèves de
(1) Spontini, en 1808, lui fail hommage de s péra la Vestale, Vrch. Lucq., vol. 199
■ Qu'elle accueillil aussi en exil en juillet 1819 dans sa propriété de Villa-Vicentina Frioul autrichien), où il se (il entendre à nouveau. Elle j recul encore plusieurs jours le peintre Gatteri, de Trieste, qui a laissé des œuvres d'histoire. — En juin 1819, Orphée Velutti,
comme l'appelail Fouché dans i lettre à Jéri :, chantait à l'Opéra de ["rieste.
: \oin du premier théâtre de Florence . il existe encore aujourd'hui. I Voyez pièces juslif. n° XVIII, puis Paisiello à la Princesse. Naples, li janv. 1807. An h Lucq. Lettere private ai Principi, liasse 201 el R.de Grimaldi à la même, Naples, 30 avril 1808. Ibidem, liasse 202.
Nadermann, elle connaît toutes les harpes et en pince à ravir lant sur les anciennes que sur les nouvelles. Comme les anciennes pourtant sont plus estimées, la Princesse, le 21 mars 1810, achète une harpe de Nadermann à pédales au prix do il) sequins (472 fr. U), (1), « car elle veut une harpe ancienne et point en mécanique (2) ». Quoi qu'il en soit, M"c de Blair a trouvé son chemin de Damas à Lucques comme à Florence auprès de la Princesse, car si elle s'est tellement perfectionnée dans cet art délicat et difficile, c'était dans l'intention de se placer dans quelque cour (3).
Les Baciocchi eurent-ils le même penchant vers la symphonie religieuse? — Il ne le parait pas. Dans leur désir de tout rénover, ils supprimèrent à Lucques, par décret du .'il juillet 1805, l'antique maîtrise de la chapelle de la Seigneurie, c'est-à-dire du gouvernement. Elisa la remplaça par une chapelle de chambre, dont elle donna la direction à Dominique Puccini. En 1809, lorsque la Princesse devint Grande-Duchesse, ce service fut transporté à Florence, résidence plus ordinaire de la cour. La ville de Lucques dut prendre à sa charge alors les dépenses d'une chapelle musicale pour la somme de 4.000 francs par semestre, au lieu de 5.429 francs versés antérieurement.
Des concerts privés une fois par semaine, des concerts publics tous les deux mois faisaient partie des obligations de cette nouvelle société. Une salle du séminaire Saint-Michel lui était réservée. En 1810, D. Quilici devint directeur de la chapelle municipale et, la cour ne venant que peu à Lucques, l'institution alla en déclinant, malgré une augmentation annuelle de 1.500 francs que lui accorda Elisa sur
1 Le sequin de Toseane élail une monnaie d'or de l'ancien régime grand-ducal valant exactement il fr. 84 cenl imi s.
2 I roussardà Kleiber. — Ordre d'achat. Arch.Lucq., registre 193
:; M»e de Laplace à Ëlisa. Lettres des 22 août el 16 sept. 1808. Voyez : Lettres de M™ de Laptace à Èlisa, 1 vol. in-8, 1897, Charles.
la demande du Grand-Juge (1). L'orchestre, composé d'une vingtaine de musiciens, avait aussi été un instant admis à prêter son concours au théâtre. Aux concerts publics, les professeurs devaient jouer forcément, mais on y admettait aussi les amateurs (2 . Un certain Giovannetti, de Lucques, qui était un excellent violon, avait pris des leçons de Paganini et a laissé quelque réputation.
Pour Florence, des la première année de son installation, la Gouvernante disposait des crédits suivants dans son budget de cour, à savoir : un maître de chapelle : i,000 IV. ; six musiciens, instruments : il.ooo; frais de musique, concerts, fêtes et gratifications aux chanteurs et chanteuses : 50,000 IV. (3).
(Juant au violoniste Paganini, venu très jeune à Lucques, il avait été engagé à Gênes par la Princesse dès 1800.
Et, en cela, Elise avait été bien inspirée, car les dilettantes lucquois se rappelaient encore avoir entendu, avant la Révolution, leur célèbre compatriote violoncelliste Louis Bocchcrini.qui mourut en Ino<> à la cour d'Espagne et qu'avait pensionné Lucien Bonaparte lors de son ambassade à Madrid (4). L'abbé Vanucci et Philippe Manfredi, tous deux Lucrpiois également, s'étaient liés avec cet homme de génie, lorsque celui-ci était revenu à Lucques à la lin du dernier siècle. Les concerts qu'ils y avaient exécutés avaient ravi l'auditoire. Elisa le savait et ne voulait pas déchoir sur les temps précédents. Elle attira Paganini et ce fut elle qui lui suggéra l'idée de composer un concerto sur la quatrième corde, après qu'elle l'eut entendu en obtenir des sons merveilleux > .
A Lucques comme à Florence, les connaisseurs, le prince Félix en
(1 Le niini-ii r de l.i jn-iirc de Lucques, Matleucci, avail alors comme celui de France, le litre île Grand-Juge.
ï Mémoires />.>»/■ tenir à l'histoire de Lucques, I . \ll. Lucques, 1880. Chap. vin. De la chapelle municipale de 1805 à 1852, par I.. Nérici.
(3) Extrait du Budget approuvé par S. M. Arch. Mat. \ln 2672 minutez des Décrets . i Voyez Choron cl Faj olle. Dictionnaire historique des musiciens, I. m, édition de 1817. 5 il. [mbert de Laphalèque, Nolicesur Nicolas Paganini, 1830, 1 broch. Paris, p. 5b.
tête, appréciaient en lui un ensemble de qualités qui se trouvent rarement réunies : la vigueur, l'expression, la grâce, le brillant. On s'accordait à trouver qu'il maniait l'archet comme personne et qu'il produisait des effets barmoniques avec autant de facilité que de force ; mais il manquait un peu, dans son jeu, de simplicité et d'économie.
C'est même parce jeu saccadé, fiévreux, romantique à l'excès, qu'il finit par agacer la Princesse, déjà fort malade des nerfs, dans sa période de souveraineté à Lucques et à Florence. Comme maître de musique de « la Cbambre », Paganini était de tous les déplacements de cour. Elisa l'employait non seulement dans les fêtes à séries nombreuses d'invités, mais dans son intimité quotidienne. Elle aimaiL le soir, mollement étendue sur un papbos, éventée par quelqu'une de ses dames et entourée de pages, et par ces superbes nuits d'été d'Italie, sous le ciel étoile, soit sur la terrasse de son palais de Massa (1) regardant la mer, soit dans les jardins de Marlia ou de Saltocchio, — lorsqu'elle se rendait cbez son grand écuyer(2), — entendre Paganini. L'archet de ce diable d'homme grinçant avec fureur la berçait aussi par ses sckerzi dans quelque rêverie, après lui avoir déchiré les oreilles. C'était là un caprice de neurasthénique qui, répété souvent, finit par la lasser; aussi lorsqu'elle voulut trouver à Paganini un moyen décent de s'éloigner, lui montra-t-elle avec instance tout le parti qu'il pourrait tirer de son talent. Le maître s'inclina, et, vers 1812, il quitta Florence pour donner des concerts dans les grandes villes de l'Empire, notamment à Turin en 181 H.
Le prince Félix, d'autre part, était un fervent de l'archet. Le petit document suivant, découverl aux archives de Lucques, confirme ce
1 Vers minuit, dil la tradition tesl niale recueillie par Sforza, de la 1 lie de
M.Jacques Catalani, ancien directeur du théâtre de Massa, Paganini se glissai) le long du palais; la Princesse se tenail avec sa cour sur la terrasse '!<• l'ouesl m111 existai! alors.
2 Depuis son élévation ;'> In charge de grand Écuyerdc Lucques, Bartolomé de Cenami, ,-,,ii titulaire, possédait ;'i Saltocchio, lieu tout voisin ,1,' Marlia, une villa m tous points i ,,\ aie aussi.
point. Le chevalier Froussard, chef du Cabinet de L.L. A. A., écrit on effet ceci à l'intendant général, le i i septembre 1 H 1 1 : « J'ai l'honneur de vous prier de faire payer au sieur Chicca, de Lucques, une somme de 15 louis, prix d'un violon l'ait par lui pour Monseigneur. S.A.I. a décidé que cette dépense serait imputée sur la musique M. »
Tout cela, en somme, — les patronages et subventions s'entend. — dans un si court espace d'années el au milieu dos soucis du gouvernement, est honorable. Toutefois nous trouverons la Princesse plutôt portée à signaler son efficace intervention du côté des arts plastic ques, par exemple, que dans le domaine musical.
11 reste à parler de quelques souvenirs matériels intéressant Elisa en personne. 11 s'agit des peintres et des graveurs en médailles qui, encore plus nombreux que les sculpteurs, se son! essayés à modeler ses traits. Non moins célèbres que les Canova, les Bartolini, les Chinard et les Comolli, sont plusieurs de ces dernier-.. Voyons plutôt.
Je ne m'étends pas ici sur le premier portrait connu d'Elisa, se rapportant à sa jeunesse, celui à la mine de plomb cl en profil de J. Réattu, peintre, élève de Regnault, ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome. Il repose aujourd'hui, avec ceux des Bonaparte que connut Réattu pendant la Révolution, au musée d'Arles. C'est un excellent dessin, ayant bien le style de l'époque Directoire — les cheveux frisants el assez abondants tenus par le bandeau à la grecque — cl l'air de ressemblance, précieux entre tous enfin pour sa rareté, qui nous traduit la personnalité déjà accusée du personnage. Une étude érudite de notre confrère Pélissier va du reste bientôt paraître sur ces crayons hier ignorés du grand
(1) Fonds : Secrélairerie d'Êlal et de • ' n° 797.
public (1). Y a-t-il lieu d'insister davantage sur son médaillon profil par Ouenedey, dont l'estampe, conservée à la Bibliothèque, a permis plusieurs reproductions en ces dernières années? Celte silhouette, non à dédaigner, accuse une certaine ressemblance, malgré la touche anglaise facilement reconnaissable, mais c'est une œuvre assez mince et peu déterminée comme époque, bien qu'on la puisse placer aux environs de 1 80 ï et qu'un petit almanach lucquois de cour s'en soit inspiré dans le portrait qu'il contient.
J'arrive dès lors, sans plus tarder, aux portraits faits sous le règne impérial, plus spécialement réservés à ma compétence. Le plus important (mais non le premier en dale tout au moins) veut être ici rappelé. C'est celui de François Gérard.
Dans son voyage à Paris en 1810 (le seul qu'elle y fil durant ses souverainetés d'Italie), la Grande-Duchesse accorda plusieurs séances à cet illustre peintre, pour un portrait de grandeur naturelle décrété par l'Empereur le 1er mars 1806 (2). L'exécution en avait été relardée comme on voit, pour Elisa, la Princesse ayant quitté Paris depuis 1805. Ce portrait a été gravé à l'eau-forte par Pierre Adam en 1825, pour la collection complète des portraits en pied de Gérard, au nombre de quatre-vingts. Une note marginale crayonnée au bas d'une épreuve d'artiste venue en notre possession, indique que l'original, achevé en 1811, était alors conservé à Bologne (1825) (3).
I Réattu (Jacques , né à Ailes le 11 janvier 1760, mort dans la même ville le 17 avril 18:t:s. — Ces médaillons ont figuré à l'exposition centennale de l'Ail français en liiuo. sous le \\° 1280 du catalogue, qui ne les désigne i».is nominativement.
-l Voyez Pièce justif., n° XIX a.
3 \n palais Ranucci, propriété el résidence habituelle de Félix Baciocchi sous la Restauration. Mais il semble avoir suivi d'abord la Grande-Duchesse en exil, car dans un livre lié- rare, paru en Allemagne en IS70, intitulé : « Kônig Jérôme und seine familie im exil », par Ernestine de L.. témoin oculaire (petit in-12, Leipsick, Brockhaus , l'auteur, parlant, page 115, d'une soirée à laquelle elle assiste en 1816 au château de Schœnau Autriche), relaie dans sa
description du salon de ce domaine, appartenant alors à le\ roi de W'esl plialie. le magnifique polirait d'Élisa par Gérard. Certains détails qu'elle donne sur ce portrait me font croire qu'il pourrait être le ci-devant du palais Pitti, à moins que Gérard en ail peint une réplique pour le roi Jérôme ou que la Princesse en ait envoyé unr à son frère, à Cassel, comme celui-ci lui avait adressé son propre portrait à Florence.
Ce portrait, en tout cas, après avoir occupé une place d'honneur dès janvier ISI2 au palais Pilli à Florence, jusqu'à ISIi I . n'existe pas aujourd'hui dans un musée d'État et a passé aux descendants de la famille impériale. « Les portraits de Gérard sont arrivés, mande de Florence le li janvier ISI2 Froussard à M. Delaire, à Taris. Ilssonl 1res bien et Son Altesse Impériale en est parfaitement satisfaite. Veuillez bien le dire à Gérard. S. A. 1. a commandé à .M. Dessac (?), peintre en miniature, divers portraits et entre autres celui de Madame. File les attend avec impatience cl désire que vous voyiez M. Dessac pour qu'il presse son travail. Je vous prie di' les envoyer à S. A. I. aussitôt qu'ils vous auront été remis (2). »
Le plus connu comme le plus officiel de ces portraits de Gérard, groupe la Grande-Duchesse et sa tille; le fond est formé par le décor d'un parc italien, avec ruines de colonnades (probablement Boboli) au milieu desquelles on voit la statue de Neptune. Dans une sorte de chaise curule en pierre entourée de fleurs, Élisa-Napoléon, assise, caressant de la main gauche une petite levrette (qu'on lui connut:, lai>se reposer sa droite sur l'épaule de -a tille, qui, vêtue de satin blanc, et debout devant elle, le visage tourné vers le spectateur, lient dans ses doigts un cordon allant rejoindre le collier de l'animal.
La Grande-Duchesse en toilette de bal de velours rouge ponceau à bordures d'or, parée au cou et aux oreilles de perles admirables, une ceinture dorée à la taille, le front cerclé d'un bandeau, a la tête nimbée d'une dentelle de soie dite blonde, semée d'étoiles; ses pieds reposent sur un coussin négligemment étendu par terre. Les
(I 1 1 'après un catalogue manuscrit 'lu sieur Monlalvo, ancien conservateur du Casino Félix, le chevalier Jean Sforza. dans une note de sa brochure du « Testament >li- Pauline ". <lii que ce portrait ne lut transporté au Casino Félix, 'lu palais Pitti, qu'en novembre 1813. — Le Casino l'iii.r. dont II esl ici question, doit être le palais 'le la Crocetta qu'habita Félix, à Florence, et dont mm- avons parlé ri dessus. Nous pensons que ce très beau portrait d'Élisa, !'■ plus important connu, figura au palais Pitti avant 1813. -' Arch. Lucq., registre 196, n° 12.
i«6 LES ARTS EN TOSCANE
deux Princesses ainsi réunies frappent par leur ressemblance, la noblesse et le naturel des attitudes (1). Le lithographe Delpech a dessiné sur pierre le buste d'Elisa détaché dudit portrait; cette petite pièce, qu'on peut trouver dans le commerce, est accompagnée d'un fac-similé de la signature d'Elisa.
11 y a aussi de ce morceau une esquisse peinte de Gérard au musée de Versailles (2).
J'ai dit plus baut que Napoléon avait décrété dès 1806 la commande des portraits des Princesses impériales, ce qui laisse présumer que les fonds en furent faits par sa Liste civile. La lettre suivante le confirme. Le i novembre 181 1 , de Florence, le secrétaire du Cabinet de S. A. I. écrit à M. Rielle, intendant de la Couronne : « Son Altesse Impériale Madame la Grande-Duchesse a su que Gérard a fini son portrait depuis longtemps ; elle désire que vous le fassiez retirer de (diez ce peintre, en payant ce qui lui revient pour son travail, et que vous écriviez à M. Delaire de l'expédier de suite par la diligence. » Suit une recommandation pour l'emballage (3).
Parmi les autres portraitistes contemporains d'Élise, nous citerons Guillon Le Thière, directeur de l'Ecole française de Rome sous l'Empire, qui était auprès d'elle persona grata (il. Il la représenta en pied, et appuyée sur une balustrade (Haut. : ±m 17. — Larg. : I"1 41). L'œuvre, datée de 1800, par conséquent peinte en Italie, appartient au musée de Versailles. Elle n'était pas exposée lorsque nous fûmes admis à l'examiner en 1900 dans les magasins, mais elle nous était connue par une gravure moderne sur acier de Pigeot fils (5). La tête d'Elisa dans celte traduction paraît assez sensiblement plus dure
(1 Voyez Pièce jusiiiic, n° XIX.
j Catalogue de Soulié, III, isi Edition de 1861). 3 Arch. Lucq., corresp. «lu Cabinet, registre 195, lettre n° S61.
i Le Thière à la Princesse. Rome 26 janvier 1808. Arch. de Lucq. Lettere private, vol. 202. 5 Reproduite dans l'ouï rage de M. Imbert de Saint-Araand intitulé : La Cour de V Impératrice Joséphine, grand in-i". Dentu, 1889.
d'expression que dans l'original, le nez est plus busqué aussi; sauf ces deux points défectueux, c'est encore un bon document pour la fidélité du restant. La Princesse est vêtue d'une robe de satin blanc, lamée d'or, surmontée d'un manteau «le cour en velours bleu. La ligure, assez pâle et aux yeux noirs, est intelligente et pensive La touche du peintre est correcte el d'un ton lisse qu'on a assez souvent reproché à l'école de David; les chairs paraissent ternes, mais somme toute, l'image est sincère, quoique nous ayons à en signaler de meilleures. Elle est en tout cas rare pour sa date. car. à cette époque, Elise n'est que Princesse de Lucques.
Un autre grand portrait d'elle, contemporain el en pied, orne le musée de Lucques. C'est un des rares souvenirs matériels restés làbas de la Princesse. Encore fallut-il, il y a quarante ans, l'exhumer
d'un magasin où par bonheur on l'avait caché lors des revire nls
politiques. La facture du tableau a une analogie très étroite avec celle de David; c'est la même écriture serrée, le même souci de composition. Dans celle toile, due peut-être encore à Le Thière plulôl qu'à Tol'anelli 1 1 ), Elise parait en robe de soie blanche lamée d'or avec traîne ou manteau couleur pourpre. Un grand diadème de perles au
I Tofanelli Etienne), né à Lucques en 17S0, étudia sous Antoine Luchi el à Rome auprès
du Calabrais Nicolas Sapiccola. Le chevalier llamilton I h a de ses commandes; il Ml pour
Morghen les dessins des grandes compositions de Raphaël, du Guide, de Michel Ingc, etc., dessina pour d'autres graveurs réputés, peignil à l'huile • I * • — portraits el quelques tableaux d'autel, décora il'' scènes mythologiques plusieurs palais à Lucques el aux environs. Cel artiste avail de l'invention, 'lu savoir, mais peu de coloris. Il forma quelques 1 «< >nélèves, habita nn<si Florence cl lui nommé, le 7 décembre 1802, professeur de dessin de l'Université de San-Frediano, à Lucques, puis, en 180G, professeur au Lycée Félix. Il touchail pour ce dernier emploi 1.700 francs par an. Napoléon, voulant distinguer l'art du pays confié ,:i sa sœur, avait porté Tofanelli parmi les sénateurs de la Principauté, comme nous l'av déjà '1M . Depuis, Élise l'avait m un me son < premier peintre. » Il mourul à soixante deux ans, ni 1812. Il a laissé d'elle plusieurs portraits, notamment ceux en buste qu'on plaçait dans les monuments publics el qui son l devenus très rares, enlevés ou lacérés en 1814, au momenl de
I m\.'i-i"ii anglo-autrichienne. Il en reste un seul à notre c aissanec à Lui ques au collège
ecclésiastique ancien Lycée Félix). — Celui du Prince a disparu. Par contre, deux autres qui avaient appartenu au chevalier Froussard, ancien chef de cabincl 'le- Baciocchi de
1808 à 1814, venus en la possession de son pupille Félix Rossi, petil neveu ■! Élisa, i I âgé
de quatre vingl deux ans en 1894, à Compignano, — <>ù nous l'avions visité quelques mois avant, — nous appartiennent aujourd'hui.
front surmonte sa coiffure de petites nattes tirées de chaque côté des tempes, coiffure très seyante et de style, affectionnée par nombre de jeunes femmes du temps. Les boucles d'oreilles en grosses peries comme le diadème.
La Princesse est assise sur un fauteuil à bras formés par des cygnes, ayant à sa gauche un vase rempli de fleurs. Le visage, pâle et quelque peu maigre et maladif, n'est pas joli, malgré ses lignes lines, mais la taille assez grande sous la robe moulante et décolletée, découvre un buste admirablement pris. On sait qu'Elise avait en la personne de Mmc Rimbaud une couturière parisienne émérite. Ses yeux superbes reflètent la bonté et l'intelligence, sous une expression générale douce, un peu langoureuse; la pose a été choisie simple, gracieuse. En étudiant le modèle avec soin et d'assez près, on pénètre sa ressemblance. Le front vaste, l'air compatissant, l'apparence frêle de celte figure nerveuse accessible aux passions, dévorée par les pensées, fatiguée d'activité, révèlent une âme ardente. Ajoutons que le jour, en tombant d'un vitrage sur sa robe blanche, car Élise se lient là dans une pièce éclairée d'en haut, a permis à l'artiste de tirer un excellent effet des jeux de lumière sur les étoffes. Ce portrait fut exécuté vraisemblablement vers 1809. Je serais encore enclin à l'attribuer, vu le doute sur son nom d'auteur, à Fabre, si la technique de Le Thière était ici disculée.
Cette page curieuse et vraie, dont l'émotion n'est pas absente, en tout cas très suggestive et d'un pinceau savant, n'a pas encore été gravée. Elle a dû être composée à Lucques ou à Marlia.
La Princesse fut encore peinte par le chevalier Pierre Benvenuti, né à Arezzo en 1769, et de son vivant directeur de l'académie de Florence 1 1 1.
1 il mourut en 1849. Roger Pcyre Histoire générale des Beaux-Arts loue com il convient
sa coupole de la chapelle des Médicis à San Lorcnzo et ses fresques du salon d'Hercule ;i I'illi.
Il avait longtemps séjourné à Rome où il avait acquis l'estime générale, notamment colle de Çanova, qui, en août IsiC! I , — à une époque déjà à moitié française pourrait-on dire, pour la Toscane, — approuvait fort son ami d'Alessandri d'avoir décidé la Reine régente à le nommer professeur à l'Académie des Beaux-Arts de Florence. A partir de ce moment, Benvenuti, lixé dans la capitale des Médicis, se livra à la peinture d'histoire et au portrait. Il y réussit, et à l'avènement virtuel du régime français, son talent, partout consacré, lui attira, comme sous Marie-Louise l'ex-reine, considération et commandes.
Le palais Pilti lui doit de nombreuses fresques composées avant et dans les années de la domination française, notamment celles du salon d'Hercule. Le porlrail qu'il lit de la Grande-Duchesse fui copié au crayon par Pierre Ermini, et ce dessin servit à la gravure qu'en lira Giovacch. Cantini sous la direction de Raphaël Morghen. Cette belle pièce, où la ressemblance morale va de pair avec la fidélité des traits, introuvable en France, déjà fort rare en Italie, fut dédiée à S. Exe. M. Joseph Fauchet, préfel du département de l'Arno, baron de l'Empire, commandant de la Légion d'honneur. Les armes de ce personnage ornent la marge du bas de l'estampe, sui vant l'usage consacré. La légende est en langue italienne - .
Benvenuti, certainement le meilleur peintre de l'ère impériale en Toscane, avait du goût, un pinceau correct quoiqu'un peu froid, et le sentiment très prononcé du style. C'est le David de Florence, comme Tofanelli, toutes proportions gardées, est celui de Lucques. Elisa aimait à les occuper, et, à son exemple, l'aristocratie s'adressait volontiers aux mêmes artistes pour le portrait. On en jugera au
il Voyez à ce sujel sa belle lettre datée <!<■ Rome, 20 août 1803, à d'Alessandri,— publiée a
l'époque par l'estimé Jean Rosini, à la (in de son poè Le siècle de Léon X.
- Le fascicule 10 de L'Ilalia nei cenlo anni del secolo XIX. recueil très intéressant de A. Comandini, paru à Milan on 1900-1901, donne une reproduction plutôt médiocre de cette jolie estampe.
palais Corsini, à Florence, si libéralement ouvert aujourd'hui au public par les descendants de cette illustre famille. Il y a là dans des salons restés meublés du temps de la reine d'Etrurie et d'EIise, et pieusement conservés ainsi par trois générations, pas moins de quatre beaux portraits de Benvenuti, tous datant de l'ère française. Je cite d'abord celui de la princesse Antoinette Corsini, née baronne Waldstaden et femme du sénateur de Napoléon, représentée de trois quarts en train de dessiner; il est daté de 1808. La princesse Corsini était en outre dame de la Grande-Duchesse.
Puis viennent les portraits du prince D. Thomas Corsini, présenté de buste, jeune encore, ceux des quatre charmants enfants du précédent, ligures nus, comme c'était assez la mode alors, l'un d'eux monté sur un gros chien et ses autres frères jouant avec l'animal, les fonds du tableau occupés par une perspective de la ville de Florence; enfin le portrait buste de Laurent Pignotli, lïiiKlil fabuliste et historien toscan connu d'EIise et de l'Empereur (I I, et dont le mausolée par Ricci est au Campo Santo de Pise.
Benvenuti, si célèbre par ses riches peintures de Pitti et de la coupole de la chapelle des Médicis de San-Lorenzo, a encore reproduit les traits de la belle signora Mozzi, l'une des dames préférées de la Grande-Duchesse. C'est devant cette peinture conservée aujourd'hui chez MM. Bombicci Ponlelli que Byron s'extasia, lorsqu'il lit quelques années plus tard son voyage d'Italie, accompagné de la comtesse Piccoli, à laquelle il a dédié plusieurs de ses ouvrages. La vue de ce portrait évoque l'étude qu'avait dû faire son auteur des spécimens dus au pinceau de Raphaël, tout en gardant pourtant la plus grande fidélité aux principes sévères et calmes de l'école de David. Et de l'école de David il était bien par la doctrine probe qu'il avait pu s'assimiler en 1810, lors d'un voyage qu'il fil à Paris,
1 Nos 193, 194, 196 ri 191 du catalogue il'' la galerie Corsini.
voyage favorisé par la Grande-Duchesse, comme ceux de Morghen et de Canova. Benvenuli adopta les procédés du maître français, et l'on peut sans crainte avancer que dans ses portraits il égale lès meilleurs élèves de David, les Gérard et les Riesener.
Il y a quelcpie chose dans les traits du modèle précité, tant pour la ressemblance que pour l'agrément du type italien, rappelant la célèbre Fornarina. Et d'autre part j'y relève comme une seconde inspiration de Fr. Gérard, quant à la pose. Ceci n'a pas lieu d'étonner puisque Paris donnait alors le ton à l'Europe. En effet, la jolie comtesse florentine lient son enfant debout sur les genoux, telle la Marie-Louise de Gérard. La robe en velours cerise moule sa délicieuse taille; seul un châle blanc à dessins multicolores en varie l'unité. Les bra> vus nus sont aussi remarquables que les mains. Sa coiffure est relevée par le voile de blonde, comme elle en reçut un en cadeau de l'Empereur. Le fond de la toile offre un paysage toscan bien éclairé.
Stendhal, dans ses lettres sur Hune, Naples et Florence (1), juge Benvenuli avec un peu de rigueur, quand il constate qu'il doit surtout son succès à la beauté des types italiens qu'il a eu à reproduire. Stendhal trouve inférieurs « aux tableaux de Girodet et des autres (''lèves de l'immortel David » la Mort de César, les Travaux d'Hercule el la Judith de Benvenuti. Mais il ajoute : « Comme les Florentines sont infiniment plus belles (pie les femmes nées à Paris, on trouve dans ces tristes tableaux quelques tètes d'un contour agréable. » Il reproche en général à Benvenuti d'être froid et de ne pas peindre « ^ms la dictée de ses pas-ion-, », l'ai' contre, il louera la tète de la Didon de Guérin, la Peste </>■ Juj/n et la <■ grâce céleste » de Prudhon. C'est là de l'excellente critique el nous souscrivons
i II. i-i m note édit. de 1826 - Benvenuti mourut en IS44. Son monument funéraire se voit dans une église de Florence
volontiers à l'opinion que Bcnvenuti s'est montré supérieur dans le portrait; il est par excellence peintre d'expression, il modèle avec infiniment de charme la figure, et parce côté, se rapproche et appartient même a la lignée des meilleurs classiques.
Elisa fut une deuxième fois portraiturée par Denvenuli en 1811. C'est du moins la date d'une gravure au pointillé, déposée à la bibliothèque impériale de Florence, due à Antoine Nerico, d'après le dessin de Vincent Gozzini, estampe devenue rare également. La reproduction que nous offrons dans cet ouvrage nous dispense d'une description détaillée. Elle est dédiée au général de brigade J.-B. Franceschi, commandant à Livourne. Sa coiffure se compose, de chaque côté de la raie centrale, des deux petites nattes curieuses que nous avons déjà signalées. Son diadème est relevé par de grosses perles. Le camée de sa ceinture représente Félix ou Napoléon. La physionomie ici reflète une certaine ressemblance, mais est rajeunie; d'autre part elle ne paraît pas flattée et s'éloigne un peu de l'expression de ses autres portraits.
En 1797, Wicar s'était adjoint Benvenuti et Fedi pour inventorier et choisir les soixante chefs-d'œuvre de la galerie de Florence, destinés par le Grand-Duc à être évacués de la galerie, pour les soustraire aux excès de la guerre. Wicar était un connaisseur émérite d'antiquités il). En septembre 1810, on l'avait revu à Florence, chargé qu'il était avec deux collègues de l'académie de Saint-Luc d'une honorable mission auprès de Canova. Ce dernier se trouvait alors à Florence pour surveiller la pose dans l'église Santa-Croce du tombeau d'Alfieri qu'il venait de terminer et pour la surveillance duquel le peintre français Fabre, domicilié alors à Florence, lui avait
1 Des 1S06. Wicar remplissait à Naples la charge de directeur de l'académie royale de peinture et beaux-arts.
I \ GRAND E II I c 11 i;ss r. i; L I SA
par Benvenuli
jusque-là servi de correspondant (I . Ce monument fut inauguré à Santa-Croce le 27 septembre 1810.
Devenu en outre l'ami du Phidias moderne, Fabre profila de ses séjours à Florence, notamment de celui de 1812, pour fixer sur la toile les traits de Canova. Il en fit un chef-d'œuvre dont hérita à sa mort le musée de Montpellier. Nous y reviendrons. — En 1810, Wicar, l'architecte Raphaël Sterni et Pierre Finelli se rendirent de Rome à Florence pour apporter à Canova le diplôme de membre perpétuel de l'académie de Saint-Luc. Canova, retour de Paris, était descendu chez d'AIessandri (2). Pendant son séjour à Florence, Wicar fut reçu par la Crande-Duchesse et peignit son poitrail.
Quant à Renvcnuli, il composa encore plusieurs tableaux d'histoire dans cette période. Nous en perdons malheureusement la trace. Une lettre du 16 octobre 1813(3), adressée à Fabre, fait allusion à l'un d'eux; il demande au peintre français de lui prêter son beau portrait de Canova pour achever sa figure dans son tableau, ultimarne la lesta nef min quadro (4).
Le tableau dont il es! question ici et que nous reproduisons, est presque inconnu et n'avait jamais été gravé. A défaut du modèle vivant — reparti pour Rome en 1813, année où Renvenuti composai! et signait sa grande toile — il est certain qu'on ne pouvait pas trouver, pour achever le portrait de l'illustre sculpteur, un document meilleur que ce chef-d'œuvre de Fabre. Renvenuti en profita et si bien qu'il y a à relever, dans son Canova du grand tableau, une analogie saisissante — figure s'entend — avec celui de Fabre. Ledit tableau est l'œuvre capitale du peintre florentin pendant l'Empire; il est aussi
(1) Celle correspondance inédite doit être bientôt publiée par les s,,iMs de M. le professeur G. Pélissier, de Montpellier.
(■i) Gaxzetta universale du 15 septembre 1810.
i:t) M. Pélissier en a transcril quelques lignes, depuis que nous rédigions ce passage, dans un article du Centralblatt de Leipsick.
(4) Arch. de Montpellier. Collect. des lettres adressées .-'i Fabre, dossier n° s.',.
pour cette période épique l'image -par excellence, définitive, el il mérite, pour ce motif, une description spéciale rpie nous allons essayer. Élisa en avait conçu l'idée et, à l'imitation de son maître en tout, l'Empereur Napoléon, elle voulut commander cette toile destinée à grouper autour d'elle, avec plusieurs illustrations de la Toscane ou italiennes, des familiers et dames de sa cour.
Tous ces artistes et ces contemporains l'approchèrent durant sa vice-royauté à Florence. Il n'y a pas là une suite banale, composée des seuls membres de la noblesse, mais des sommités de l'art dont les noms sont célèbres.
La Princesse, dans cette grande toile, haute de 3m20, large de 5, donne séance aux artistes désireux de fixer ses traits. Page d'histoire superbe et bien suggestive, quand on sait qu'elle fut à peine terminée avant les événements qui, en mars 1814, obligèrent laitière Grande-Duchesse de quitter pour toujours la Toscane! La signature qu'on lit au bas de l'œuvre, est en effet ainsi conçue : Pietro Benvenuii fece in Firenze. 1813 (1).
Voici comment il est composé. La scène se passe à Florence en 1812, avant-dernière année du régime français, année mémorable aussi par le séjour du prince des sculpteurs à Florence. Dans la
(I) On me l'avait signalée vaguement de deux côtés différents. A Florence d'abord, il y a quelques années, le marquis Rucellai, descendant d'un chambellan d'Élisa placé dans le tableau, se rappelait vaguement son existence; enfin le directeur de la bibliothèque de Montpellier, l'érudit M. Gaudin, en 1899, me disait l'avoir vu exposé à Versailles avant
1870. — Consulté par nous en mais l! .M. de Nolhac, conservateur du musée de Versailles,
après maintes recherches, retrouvait sa mention dans les fiches manuscrites de ses archives, sous ce titre plutôt inexact : La Grande-Duchesse de Toscane, entourée des dignitaires de sa cour. I.«- tableau reposait dans 1rs magasins, roulé depuis (renie ans. Le catalogue de Soulié. paru de 18S9 à 1 S t ; 1 (3 vol. in-8 épuisés, Paris, de Mourgues), ne le mentionnait pas. indice évident que ee chef-d'œuvre de Benvenuti (le terme nous paraît juste) était venu en la possession du musée national cuire [862 el 1870. M. Rodocanaelii, auteur d'une élude sur Élisa, avançait (pi.- ce tableau avail élé acheté en 1857 par l'Empereur Napoléon, à la famille Pepoli.de Bologne, el placé par lui aux Tuileries. 11 se peut : en tous eas il fut ensuite transporté a Versailles, où l'honorable M. Gaudin l'avait remarqué. Après la guerre pour je ne sais quelle cause, il avait élé remisé aux magasins. Il reste à l'exposer aux yeux du public, M. le conservateur en ayant reconnu la valeur artistique el historique.
pièce d'un palais, probablement au premier étage d'une des ailes de Pitti 1 1 1, à en juger par des cariatides extérieures parfaitement reproduites et d'où, à travers une vaste fenêtre ouverte, la vue plonge sur le dôme de Sainte-Marie-des-Fleurs et sur la tour du Palais Vieux, sont réunies en grandeur naturelle vingt-six personnes, toutes de haut rang. La Grande-Duchesse, assise sur un fauteuil en bois doré à bras formés par des sphinx, occupe le centre, placée sur une estrade d'une marche ou deux. Ses pieds reposent sur un coussin de velours rouge. Sa ressemblance est parfaite. Le peintre a donné à son expression intelligente si connue un air de bonté et de douceur qui la rendait sympathique à ses intimes.
Élise, en robe de soie blanche, a pour tous bijoux un collier et un diadème de perles. Sur l'un des bras du fauteuil est jeté un chah- à la mode du temps. La jeune Princesse Napoléon, couronnée de roses, est debout à gauche de sa mère; sa jolie ligure tournée vis elle semble interroger son regard; elle est vêtue en rose et tient eu laisse sa petite chienne levrette. Derrière la nlleltc. une dame en robe bleue et à physionomie charmante et fine, debout, se penche vers le portrail de la Princesse, qu'un peintre assisà sa gauche est en train de dessiner. Cette dame au type français — un portrait sûrement -- paraîl être la gouvernante de la fille de S. A. L, à moins que ce ne soit la directrice de l'Institut Élisa. Au troisième plan en arrière ligure une autre jeune femme, probablement la lectrice.
L'intérêt, concentré de façon voulue sur le principal personnage du tableau, se répand non moins à ses côtés sur un groupe de femmes et d'hommes que nous allons nommer pour la plupart, car nous avons pu, grâce à l'étude approfondie du sujet depuis des années, avoir l'intense satisfaction d'identifier presque tous les acteurs, ce que sans doute nul n'eût osé faire ^ans le secours de notes ou de
i Sinon dans une salle de l'Académie des Beaux-Arts.
manuscrits d'archives relatifs à l'œuvre de Benvenuti, pièces dont on chercherait en vain à cette heure l'existence.
Commençons par les personnages de notre gauche. — Tout d'abord un seigneur sans décoration vu de profil, un des seuls que nous ne pouvons désigner, ayant près de lui, au fond du tahleau, trois artistes qui sont : le plus gros, Santarelli, lui montrant le médaillon-buste de la Princesse en cire; à côté, Morghen, reconnaissante ;'i la gravure de Bonaparte gravissant le mont Saint-Bernard, qu'il a à la main et qu'on voit en partie; enfin, Lasinio paraît être le personnage derrière Morghen.
Au dessous de ces derniers, le premier plan de gauche du tahleau est occupé par trois dames de la cour en robes décolletées, représentées assises et parées, tournées vers le spectateur. Trois autres dames s'alignent à côté d'elles en s'éloignant du côté de la Grande- Duchesse. Les femmes les plus en vue sont : les comtesses Dragornanni, Corsini etMozzi, puis la marquise Lucchesini; je pense qu'il y a aussi la baronne Torrigiani; elles sont presque toutes jolies et belles et de parfaite ressemblance; chacune d'elles pourrait faire l'objet d'une notice.
Ce groupe décrit, tous les autres acteurs sont des hommes ; voici d'abord le grand chambellan d'Alessandri en culotte courte blanche, bas de soie, souliers à boucle, en habit rouge amarante à broderies d'argent; il se penche vers la Grande-Duchesse avec les marques du respect pour prendre ses ordres; il porte la décoration de la Réunion et a le chapeau sous le bras. C'est encore un portrait très exact pour le costume, la figure et l'attitude.
La première partie de la scène s'arrête ici, au centre que marque dans le fond du tableau et dans la demi-teinte une statue en pied et en marbre de Napoléon le Grand, qui semble présider à cette réunion synthétisant si bien les goûts et le règne de sa sœur dans la patrie
des Arts. J'ai dit : les goùls; l'expression est tout à l'ait appropriée. L'énumération des personnages, qui restent à montrer dans ce
tableau, va le prouver.
Avec un dignitaire en habit vert à col et à parements d'argent, grand-croix de l'Ordre des Deux-Siciles et officier de la Légion d'honneur, qui se trouve placé le premier près de la gouvernante de la princesse Napoléon, déjà citée, commence la seconde série des assistants. Ce dignitaire jeune et frisé, tourné vers Élise, n'est autre que le grand-écuyer Cenami.
Voici maintenant, penché sur un parchemin et assis, un artist. dessinant au fusain les traits de la Grande-Duchesse qui est en train de poser; il a un habit bourgeois verl bouteille et le gilet jaune. C'est peut-être Benvenuti, Counis ou Bargigli, je n'affirmerais rien: mais celui qui se trouve à côté de lui, accroupi égale. ne, ,1 el absorbé par un portrait qu'il peint de la Grande-Duchesse, est Fabre, un de ses plus chers sujet-.
Fabre, en culotte courte et en habit marron, est vu de profil ; un chevalet est derrière lui. On retrouve dans ses traits, alors jeunes, l'air de parenté voulu du portrait de sa vieillesse, qui est au musée de Montpellier. Enfin, plus à droite, un homme h physionomie ouverte et quelque peu inspirée, en frac noir, tenant des instruments de sculpteur, est debout, montrant au prince de Lucques le buste de la Princesse posé sur une gaine d'acajou. Ce personnage est facilement reconnaissable : c'est Canova, qui fit comme on sait le buste de la Princesse. Au dessous de la gaine se lit la signature que nous
avons déjà transcrite.
A côté de Canova, dans un maintien noble et vu de profil, se tient le prince Félix en tenue de général de division, le cordon de la Légion en sautoir, la plaque de grand Aigle, la Toison d'Or attachée à un superbe saphir, le gilet à tresses, somme toute en uniforme élégant et vraiment riche, admirable de rendu. Benvenuti nous révèle un
prince de Lucques aux traits sympathiques et de taille physique remarquable (1).
A droite de Son Altesse Sérénissime est le vieux Jérôme Lucchesini, grand-maître de la cour de Lucques, avec son air fin et philosophe; il porte la cravate de commandeur de l'Aigle rouge de Prusse, à savoir croix blanche suspendue au ruban jaune relevé d'un liséré blanc. Derrière Lucchesini, un inconnu dans lequel je crois distinguer un préfet, et, suivant Félix, son officier d'ordonnance en trèsbeau costume; à droite de Félix, encore un chambellan en habit rouge qui doit être Ruccellai; enfin au second plan un autre oflicier de l'entourage du prince, en habit bleu barbeau, un fonctionnaire, tous ces derniers, portraits également; et pour clore la série, à droite vers la porte, un jeune garde d'honneur en chapeau bicorne et en habit rouge, posté en faction l'arme au bras.
Ce curieux entourage d'Elise s'enlève sur un fond vert formé par un vélum couvrant aussi à dessein la fenêtre de gauche pour faire ressortir l'effet de lumière de l'autre coté; el ce fond est lui-même agrémenté et séparé le long des murailles de la pièce, par des colonnes doriques. A droit»1, l'échappée sur Florence dont nous avons parlé, éclaire la scène et les visages. L'intérieur est complété de façon suggestive au centre par la statue de Napoléon en empereur romain et au premier plan par un tapis vert et rouge en style empire, très déterminé, copié exactement.
Cette page historique fut heureusement terminée avant la chute du régime français en Toscane et a pu être sauvée dans les diverses révolutions. Elisa, qui la prisait fort, put l'évacuer à temps avec
.'l Les portraits du prince Félix, l.uii peintures que sculptures, n<' smii pas d'extrême rareté. Nous citons tous ceux qui sont originaux. M.-iis il n'en esl pas de même de ses portraits gravés. Ceux-ci sonl introuvables; il n'en a pas été fait, ou si peu. Nous en connaissons un, tiré
en Italie, petit médaillon in-24, probable ni pour quelque almanach. Vu de profil, le prince
est représenté avec ses traits fins, cl jeune : il est flatté el peu ressemblant. Il porte le grand cordon de la Légion et l'uniforme de général de division la légende placée au-dcBsous en langue italienne.
LA PRINCESSE ÉLISA \y.)
d'autres souvenirs, sur Bologi.e en 1814. Elle l'avail payée mille sequins (1), soil environ 12.000 francs. Sa valeur a bien double avec la dislance qui nous sépare de l'époque de sa venue au monde.
Benvenuti tint toujours le premier rang en Toscane pour la peinture. L'estime qu'il inspirait le lil encore déléguer à Paris, en 1815, auprès des puissances alliées, à l'effet d'aller rechercher en celle ville les quelques chefs-d'œuvre venus de Florence en France sous Napoléon. De Paris, le 11 septembre 1815, Benvenuti mande par exemple à Fabre, qu'il appelle » Padrone slimalissimo », que les Anglais l'ont escorté au musée cl qu'il se presse de faire emballer la Vénus de Médicis (2).
L'Académie de Florence, sous l'empire, comptait encore dans son
sein des peintres distingués appelés à l'ho ur de décorer, d'ores et
déjà et plus lard, le palais Pilti. Il sufûl de rappeler ici les nom-, du professeur Bezzuoli, d'Ademollo, de Martellini, de Sabatelli, etc.
L'image d'Elisa a encore été fixée par un autre peintre italien contemporain dont l'œuvre est conservée à l'Hôtel de Ville d'Ajaccio. La princesse est montrée de buste en toilette parée et toujours avec un diadème particulièrement riche. Elle tient sur ses genoux sa tille Elisa-Napoleone, demi-nue égrenanl de la main un alphabet avec les lettres formant le nom de Napoléon. Le portrait du prince consort, pendant à ce dernier, orne le musée de la même ville. Tous deux proviennent du legs Fesch. Félix en tunique de velours brodée d'or, avec ses plaques et ses décorations, dont les collier- de Grand Aigle
(1) Rodocanachi. Êlisa-Napoléon, page 238 note). ■ \irii biblioth. 'Ii' Montpellier. — Papiers de l abre.
et de la Toison d'Or, le manteau rejeté sur l'épaule, le chapeau à la Henri IV sur sa droite, tient de sa main gauche l'épée de son couronnement. Cette dernière œuvre vaut mieux comme ressemblance et comme facture, que la précédente. Ces deux portraits ont été photographiés et ont paru dans l'album publié en 1860 par l'éditeur niçois Léonard de Saint-Germain. On peut les attribuer à un bon élève de Benvenuti (1).
11 existe aussi un grand portrait en pied de Baciocchi et du temps, en costume de prince français. La signature porte un M entrelacé avec un G, et la date de 1806. Nous l'attribuons à M"c Marie Godefroy élève de Gérard, portraitiste distinguée, mais inférieure à son maître. En haut de la toile se voient les armes des Baciocchi. Dans cette page fort intéressante, les accessoires, c'est-à-dire les vêlements avec leurs ornements brodés et si riches de l'époque, les détails des souliers et des bas de soie, le chapeau à plumes, sont d'une scrupuleuse vérité.
Ayant orné longtemps le palais de Bologne, ce portrait passa par héritage à la comtesse Çamerala, puis à Napoléon III. Mis à Civita-Nova (château et terre que possédait le roi Louis, près d'Ancône, envoyé du moins en ce lieu après la liquidation du palais Baciocchi, à Bologne, par Napoléon III, qui avait, suivant des arrangements de famille, repris tous les biens des Baciocchi, du vivant encore de la comtesse Cameratai, ce tableau appartient aujourd'hui à l'impératrice Eugénie, qui l'a fait venir en Angleterre.
On voit encore à l'Hôtel de ville d'Ajaccio un joli portrait de facture française représentant la princesse Napoléon, fdle d'Elisa, à l'âge de quatre ans. Cette toile (2) a été peinte en 1810, à Paris, d'après nature, par une artiste très renommée pour les portraits d'enfants, Mrae Chaudet. La jeune princesse est rendue avec toute la beauté
(l) On ;i pu voir la reproduction en photogravure d'un autre portrait contemporain d'Élisa, en buste, en tête de la publication intitulée : Lettres </<■ .V1" de Laplace à Élisa-Ifapoléon. .' N° il ilu catalogue du musée municipal de l'Hôtel de Ville.
qu'elle avait réellement, et d'une façon très simple, demi-nue, en chemisette et tenant dans ses bras un petit buste de Napoléon; près d'elle quelques aecessoires, un tabouret X et des jeux dont un bilboquet, un loto, gisent à terre.
Montalvo signale encore, dit Sforza, comme ayant existé au casino Félix, avant 1813(1), un portrait sur toile d'Élisa peinl par Franque 2 . haut de 27 pouces, large de 21 pouces et î lignes. La princesse a la figure demi-grandeur nature, ornée d'un diadème de brillants. Elle est vêtue d'une casaque de velours bleu brodé' en or, et d'un chûle de cachemire rouge avec bordure. Elle tient un petit