LES CONCERTS
Pour qu'il en fût ainsi, il devint nécessaire d'accomplir une révolution totale, dans les procédés d'exécution
de cette musique, d'une espèce jusqu'alors inconnue, tout au moins dans les temps modernes. Et ce fut alors que, pour y arriver, on emprunta aux traditions de l'art antique les moyens que les archéologues venaient de révéler et : «puisque le souverain, c'est-à-dire le peuple ne peut « jamais être renfermé dans un espace couvert et cir- « conscrit », les artistes durent tendre à supprimer de leurs orchestres les instruments à corde, trop sensibles à l'intempérie du plein air et donnant un volume de son insuffisant, ils s'ingénièrent alors à inventer des instruments qui répondaient par leur puissance aux besoins nouveaux qui s'imposent.
Les compositeurs, accoutumés jusque là, à ne produire des effets que dans les salles de spectacles ou de concerts avaient constaté l'insuffisance des instruments nécessaires pour que leur musique produisît les mêmes effets sous la voûte du ciel. Alors, nous dit un compte rendu du. Journal de Paris (22 novembre 1793), « ils ont trouvé, le tuhacorva, chez les Grecs, et le buccin^ chez les Hébreux ». Le tub acorv a ^i^nvdi dans le cortège de la translation des cendres de Voltaire au Panthéon ; la forme, les dimensions en avaient été établies par une réunion de spécialistes, compositeurs etfacteurs d'instruments. Quant au buccin des Hébreux, réinventé plustard, il produisit, dit le Journal de Paris^^ « un son absolu- '( ment nouveau et terrible, un son qui peut s'entendre u à un quart de lieue. 11 n'a que trois notes, mais avec « l'avantage d'une construction qui permet d'en charger « le ton ».
Successivement on vit les petites flûtes, les hautbois, les trombones, la clarinette, faire, vers cette époque, leur
apparition dans les orchestres. C'est donc toute une révolution dans la science de Torchestration qui s'acconnplit alors. Il semble d'ailleurs qu'une des qualités réclamées alors de la musique fut une sorte particulière de violence. Le plus bel éloge qu'on aimait à faire d'un morceau était de dire qu'il était « terrible ». Néanmoins on trouve des observations comme celle-ci, qui montre bien jusqu'à quel point l'objectif des maîtres de ce nouveau mode d'orchestration était de fondre, en un tout harmonique, les voix et les instruments : « On a remarqué (dans « l'hymne patriotique de Catel, élève de Gosec et âgé de « vingt ans), combien est favorable à l'oreille l'accompa- « gnement de tous les instruments à vent, dont le son, le « plus analogue à la voix, s'amalgame avec elle. »
Et, résumant son impression sur le concert, le Journal de Paris terminait : « Il est impossible de concevoir, « sans l'avoir entendu, la perfection de l'exécution; « tout ce qu'il y a à Paris de grands artistes y ont paru. »
II n'y avait pas uniquement des concerts organisés par les pouvoirs publics. Quelques sociétés musicales, assez rares, du reste, existaient, et, entre autres, la Société des Sciences et des Arts. C'était quelque chose d'analogue à nos sociétés polytechniques, ou philomathiques ; elle donnait quelques concerts, particulièrement intéressants à noter, comme indice de l'esprit d'après lequel était fondée cette société. La Société des Sciences et des Arts comportait tout un corps enseignant, depuis les professeurs d'écriture, jusqu'aux professeurs de mathématiques ou de latin ; on y enseignait l'anglais, l'italien et l'allemand. Des maîtres, — dont les noms ne se retrouvent point dans les œuvres d'art qui ont survécu, —
y donnaient des leçons de dessin, de peinture, d'architecture.
Gossec figure aux programmes comme professeur de piano-forte. La partie la plus complète de tout l'enseignement qui y était donné, s'appliquait à la musique instrumentale; on y relève jusqu'à cinq classes de violon, et quatre de piano, la flûte, le hautbois, la clarinette, etc., en comptaient chacune au moins deux. Parmi tant de professeurs de genres si divers, seul Gossec a laissé une trace quelconque dans l'histoire de l'Art.
La Société des Sciences et des Arts, « rue Saint-Martin, vis-à-vis celle de Montmorency » — ayant parmi ses membre des musiciens éprouvés organisa une série de douze concerts, qui furent donnés dans son propre local. Le prix de l'abonnement, pour ces douze concerts, était, savoir : — pour une personne seule, quarante-huit livres ; — pour un homme et une dame, soixante-douze livres ; — pour deux dames, soixante-douze livres. — Pour deux hommes, aucun prix n'est fixé ; donc, ce devait être deux fois quarante-huit livres. Pour tout nombre supérieur à deux abonnés, la Société traitait de gré à gré. Le prix des abonnements était versé par le trésorier de la Compagnie entre les mains d'un notaire (M. Pérignon;. Cette musique d'amateurs, qu'on entendait dans les concerts, représentait, pour ainsi dire, l'art musical d'ordre privé.
Les concerts d'ordre, pour ainsi dire, publics, étaient à peu près tous placés sous la direction de Sarrette et de Gossec, qui organisaient des exercices concertants. Ils invitaient les membres des Comités et de la Convention à y assister, et la Convention ordonnait que douze de ses
membres iraient honorer de leur présence ces manifestations artistiques. Le 30 brumaire an II, il y eut, au Théâtre Feydeau, un concert qui, au dire des contemporains, fut des plus brillants. Au cours de ce concert, durant une sorte d'entr'acte, Sarrette avait prononcé un discours, par lequel il retraçait l'historique de ses travaux et de ceux de ses collaborateurs, et notamment ceux de Chérubini, de Dalayrac et de Berton ; il tendait à démontrer le triple objectif de son Institut : Les fêtes Nationales — La musique militaire — La formation d'artistes musiciens. Ce discours public, prononcé devant divers membres de la Convention, avait pour but d'obtenir le vote des fonds nécessaires à Fadjonction de treize nouveaux artistes. Les Comités de Salut Public et de l'Instruction publique ne tardèrent pas à lui donner satisfaction. Parmi les nouveaux venus à l'Institut étaient deux compositeurs : Lesueur et Méhul ; ils recevaient désormais des appointements de dix-huit cents livres. Kreutzer, déjà célèbre comme violoniste, et plus célèbre encore, par un grand nombre d'opéras y entrait comme professeur de violon, aux appointements de huit cent cinquante livres.
Par un arrêté, le Comité de Salut Public (27 floréal an II) appela les poètes et les musiciens à lui présenter des ouvrages tendant à : « célébrer les principaux évé- « nements de la Révolution française, à composer des « hymnes et des poésies patriotiques, des pièces drama- « tiques républicaines, à publier les actions historiques « des soldats de la liberté, les traits de courage et de « dévouement des républicains et les victoires rem- « portées par les Armées françaises. »
PENDANT LA PERIODE RÉVOLLTIONNAlnE 393
Il eut pour conséquence Téclosion de tout un groupe d'œuvres ou de fondations particulièrement intéressantes au point de vue musical.