NOUS ENTRERONS DANS LA CARRIERE, ETC
Si les gens de Saint-Omer apportèrent une certaine réserve dans leurs revendications, ceux, au contraire, du Dauphiné et ceux de la Normandie se disputèrent âprement la propriété de leur grand homme.
Au risque de contrister les Dauphinois, on est bien obligé de convenir que les preuves de paternité les plus sérieuses sont du côté de Louis du Bois.
Pessonneaux s'est contenté de laisser aller les dires de ses compatriotes. Du Bois, tout au contraire, a déclaré formellement, et par un écrit bien authentique, avoir — ce sont les termes même de sa déclaration — « au " mois d'octobre 1792, ajouté un septième couplet qui fut »' bien accueilli dans les journaux ». Et il précise ainsi : " C'est le couplet des Enfants, dont l'idée est empruii- « tée au chant des Spartiates, rapporté parPlutarque. » Tout ceci ne serait que jeu de chercheurs de menus détails, si cet emprunt fait au texte de Plutarque n'arrivait ici pour montrer, une fois déplus, la pénétration ininter-
rompue des œuvres de Tantiquité dans toutes les œuvres d'art et dans toutes les traditions de la Révolution.
On lit en effet dans l'admirable traduction de Plutarque par Amyot :
« Car es festes publiques, y avoit toujours trois
" danses, selon la différence des trois .âges. Celle
« des vieillards commenceoit la première à chanter, di-
« sant :
Nous avons été jadis Jeunes, vaillants et hardis.
« Celle des hommes, suivant de près, qui disoit :
Nous le sommes maintenant A l'épreuve à tout venant.
« La troisième, des enfants, venait après et disoit :
Et nous un jour le seront Qui vous surpasserons.
L'adjonction de ce septième couplet ne fut pas la seule déformation qu'ait eu à connaître le texte original de la Marseillaise car, bien qu'il fût imprimé, il a subi le sort commun à tous les chants traditionnels.
Le vers :
Marchez. Qu'un sang impur abreuve vos sillons
est une altération du texte original qui portait :
Marchez, que tout leur sang abreuve vos sillons.
Ailleurs, Houget de l'isle a modifié lui-même sa première version, l'ayant trouvée trop républicaine. A l'origine, il avait écrit :
Et que les trônes des tyrans Croulent au bruit de votre gloire.
Il remplaça cett» menace contre les rois et les empereurs par cette formule neutre :
Que tes ennemis expirants
Voient ton triom])he et notre gloire.
La vérité tout entière est que la Marseillaise n'était pas seulement « dans Fair », comme on dit vulgairement, elle était, à l'état de puissance, dans la réalité des manifestations quotidiennes. Elle en fut Técho.
Bien avant que Rouget de Tlsle écrivit son poème, le club strasbourgeois, V Auditoire^ dont il faisait partie, avait lancé un appel commençant ainsi :
« Aux armes, citoyens. L'étendard de la guerre est " déployé. Le signal est donné; Aux armes! Ils faut « combattre, vaincre ou mourir. »
Le vers de Rouget de l'Isle : « l'étendard sanglant est levé » n'est donc qu'une transcription. Quant au refrain : « Aux armes, citoyens, » c'est le refrain même de cette même adresse du club de V Auditoire^ où il revient à plusieurs reprises :
« Aux armes, citoyens! Si nous persistons à être libres, toutes les puissances de l'Europe verront échouer leurs sinistres complots. » Et, ici, le texte de la Marseillaise reparaît : il ne reste qu'à le faire passer, de la forme de la prose dans celle du vers.
Ailleurs, le parallèle se fait de soi-même.
Le texte de l'appel lancé par le club de V Auditoire présente les plus étroites analogies avec celui de la Marseillaise. Il dit en effet :
« Qu'ils tremblent donc ces despotes couronnés!... « Vous vous montrez dignes enfants de la Liberté, courez
« courez à la victoire. . . immolez sans remords les traîtres, « les rebelles qui, armés contre la Nation, ne veulent y « rentrer que pour faire couler le sang- de leurs compa- « triotes. Marchons, soyons libres, etc. »
La phrase : « 11 faut combattre, vaincre ou mourir » se trouve à son tour, à peu près littéralement reproduite dans le vers du Chant du Départ : « Sachons vaincre ou sachons mourir ». 11 peut n'exister là qu'une coïncidence, mais elle prouve, une fois de plus, que c'étaient les émotions communes à tous, qui créaient les inspirations des artistes et des poètes et leur insufflaient leur puissance d'évocation,
La musique de la Marseillaise nous est parvenue conforme à la version première de Rouget de l'Isle ; l'orchestration seule en a été plusieurs fois modifiée. Le premier arrangement pour orchestre, date de 1792 ; il fut l'œuvre de Gossec. Plus tard. Rouget de l'Isle lui-même fît orchestrer son chant par divers compositeurs. Diverses versions d'orchestre furent tentées depuis cellesci; on ne saurait en parler sans signaler particulièrement celle de Berlioz.
La Marseillaise étant une gloire nationale, il ne pouvait manquer de gens qui voulussent en déposséder l'Art français. Ce fut même un français, Castil Blaze, qui, pour faire le savant, se chargea le premier de cette besogne où, à défaut de talent, il utilisa l'autorité de sa situation dans la presse. 11 s'avisa de ramasser, dans une publication allemande, des plus obscures, un article disant que l'air de la Marseillaise n'était que celui « d'un cantique allemand, importé en France par Julien « aîné, dit Navoijelles, qui l'a fait entendre, en 1782, aux
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" concerts de M"*^ de Montesson. que le duc d'Orléans « père avait épousée secrètement. Je tiens le fait, « ajoute-t-il, de Imbault, qui conduisit Forchestre chez « M'"^ de Montesson, et devint éditeur de la Marseillaise « en 1792. »
La réplique à l'érudition, plus que douteuse, de Castil-Blaze a été trop bien donnée par un maître écrivain, qui est l'un des plus savants musicographes de notre temps, M. Catulle Mendès, pour qu'on se prive de la citer :
« On démontra aisément à Castil-Blaze qu'un tel « témoignage n'avait guère de valeur. Mais, en Alle- « magne, sa thèse, peu soutenable, ne tarda pas à être " reprise ; et le journal Die Garlenlaube crut démonta trer « que La Marseillaise est due à un compositeur « allemand, Holtzmann, maître de chapelle dans le Pa- « latinat. » Le journal précisait : » Le poète Rouget de « risle a simplement copié le Credo de la Missa Soleni- « nis n° 4, composée par Holtzmann, et s'en est servi • pour ses strophes. L'organiste Hamma, àMéersbourg, « a découvert ces jours-ci le manuscrit original de « Holtzmann. » Eh bien ! l'organiste Hamma n'avait « pas du tout découvert le manuscrit de Holtzmann, et « cela par l'excellente raison que ce manuscrit n'avait « jamais existé; et même, quand, sur des réclamations « justement ardentes, on eut interrogé M. Schreiber, le « maître de chapelle de la cathédrale de Méersbourg, '< quand on eut fouillé — je cite M. Le Roy de Sainte- « Croix — les autres archives musicales, biographiques « et bibliographiques des Etats germaniques, il fallut « bien reconnaître que jamais lesdits Etats n'avaient
« possédé un musicien nommé Holtzmann. Une contes- « talion nouvelle, soulevée par M. Fétis qui avait eu « entre les mains deux exemplaires de La Marseillaise, « où figurait le nom de Navoijelle, ne fut pas moins aisé- « ment annulée par la production de Tédition originale, " imprimée à Strasbourg par Ph.-J. Dannbach, impri- « meur de la municipalité. »
La Marseillaise est donc à nous, et bien à nous. Tout le faux savoir du monde ne parviendra pas à nous en déposséder. Elle a été de toutes nos fêtes, de toutes nos grandeurs et de toutes nos gloires, elle a porté, elle porte encore en soi l'âme de la Révolution française; elle a soulevé tous les peuples delà terre, elle a été, elle demeure la voix suprême de l'universel génie de la Liberté.
Elle reste la gloire du temps, dont elle est née.
Et ce n'est point émettre un paradoxe que dire que, lorsqu'un temps laisse au firmament de l'Art un astre d'un tel éclat, et d'une telle puissance de rayonnement, ce temps, n'eût-il produit que cela, doit être compté au premier rang parmi toutes les époques d'Art.