LES FÊTES DE LA FÉDÉRATION
Ce n'est pas un chapitre, c'est un volume tout entier qu'il faudrait écrire si on voulait parler utilement et complètement des fêtes révolutionnaires. Suivre pas à pas la série des manifestations populaires, embellies par toutes les ressources de tous les arts, ordonnées et mises en œuvre par les plus grands artistes, suffirait pour passer en revue l'histoire du temps. L'art des cortèges n'était rien moins qu'une innovation lorsque vint la révolution, mais, avec elle, il changea totalement et de sens, et de forme. Il devint l'expression vivante, la manifestation extérieure d'un culte entièrement nouveau, qui s'exerçait cette fois, selon la formule qui fut plus tard appliquée au théâtre : « Pour le peuple et par le peuple. »
Les fêtes nationales représentaient alors une nécessité publique de premier ordre. Ainsi pensait Mirabeau lorsque, en juillet 1701, il préparait un discours sur les fêtes publiques, civiles et militaires ; ainsi pensaient l'abbé Grégoire et le chimiste Fourcroy, aussi bien que Lakanal ou Boissy d'Anglas, témoin VEssai sur les fêtes nationales. Robespierre, par ailleurs, soutenait et développait la même thèse. Marie-Joseph Chénier
écrivait là-dessus des pages vraiment admirables, Condorcet, dans son fameux Rapport sur renseignement public, indiquait, comme enseignement post-scolaire, l'établissement de fêtes nationales, dans lesquelles, selon son expression, on rappellerait et enseignerait au peuple « les époques glorieuses de la Liberté, pour rappeler aux « hommes à chérir les devoirs qu'on aura fait connaître «. Lequinio, critiquant l'œuvre de Condorcet, lui reprochait doucement la trop faible part donnée aux Arts dans le plan établi par son glorieux collègue.
Tout ce mouvement d'idées était en quelque sorte la paraphrase de ces paroles de Jean- Jacques Rousseau : « N'adoptons pas les spectacles exclusifs qui renferment « exactement un petit nombre de gens, dans un antre « obscur et touffu, dans le silence et l'inaction. Non « point. Ce ne sont pas là vos fêtes. C'est en plein air, « c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler. Quels « seront les objets de ces spectacles ? Rien si l'on veut. « Plantez au milieu d'une place un bouquet de fleurs, « rassemblez le peuple, et vous aurez une fête ; faites « mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle ; « rendez-les acteurs eux-mêmes ; faites que chacun se « voie et s'aime dans les autres, afin que tous en soient « mieux unis. »
Et Rousseau n'était, lui-même, en cette circonstance, que l'organe éloquent de la philosophie courante de son temps. Les fêtes apparurent au peuple, libéré par la Révolution, comme le corollaire naturel d'une foi nouvelle. Habitué aux pompes du catholicisme, il éprouva le besoin de manifestations symboliques du culte qu'il venait d'adopter.
PENDANT LA PERIODE REVOLUTIONNAIRE ill
La première fois que le peuple se donna en spectacle à soi-même et fut, tout à la fois, Fauteur, Facteur et le spectateur d'une fête, ce fut pour célébrer le premier anniversaire de la prise de la Bastille. La fête du 14 juillet 1790 avait été décrétée par FAssemblée Nationale ; elle avait eu lieu, non seulement à Paris, mais sur tous les points du territoire. Chaque commune avait fait de son mieux, partout, les artistes s'étaient efforcés de tirer profit des ressources du pays et il n'est guère de municipalité dans les archives de laquelle ne pourrait se trouver quelque trace d'un effort d'art destiné à embellir la cérémonie locale, à l'heure même où des délégués de toutes les populations de la France rassemblés à Paris y célébraient Funité de la Patrie française.
Aussi, avant de nous rendre, par le souvenir, à cette manifestation colossale que fut la fête de la Fédération, au Champ de Mars, ce nous est un plaisir de considérer cette même fête, dans un décor champêtre, et conçue telle que Rousseau la souhaitait. Le groupement des spectateurs, l'harmonie des costumes adoptés pour la circonstance, l'emploi des plantes et des arbustes, l'organisation des cortèges, y formaient une mise en scène qui, pour modeste qu'elle fût, n'en était pas moins du domaine d'un art dont le créateur pouvait à bon droit s'intituler le citoyen tout lononde.
Voici par exemple, la fête qui eut lieu à Villiers-le-Bel.
Elle fut annoncée dès le matin par une volée de quatre cloches ; on vint prendre, chez le commandant de la garde nationale, le drapeau, les officiers municipaux, à la mairie, et le clergé, à l'église. On se rendit devant l'autel de la patrie et la messe fut célébrée. La garde nationale
faisait la haie sur deux lignes, au milieu desquelles figuraient, sur deux rangs « toutes les vertueuses « citoyennes de la paroisse, en habits blancs, avec des « ceintures patriotiques ». Devant l'autel était le drapeau de la garde nationale, gardé par quatre sergents et, sur les vingt gradins qui lui servaient de base, Tétatmajor était échelonné. Ces vingt gradins étaient entourés d'une balustrade de feuillages et de fleurs odoriférantes ; ils étaient garnis de tapisseries, d'orangers, de grenadiers. Aux deux côtés de l'autel, on avait dressé deux pyramides hautes de 60 pieds, peintes en marbre décoré de fleurs de lys d'or. Un drapeau tricolore flottait au sommet de chaque pyramide ; sur l'un on lisait cette inscription : « Vive à jamais la liberté, et sur l'autre celle-ci : «Feue la Paix, seule amitié'». Au-dessus de l'autel était une façon de pavillon chinois, reposant sur quatre colonnes enguirlandées de fleurs et dont le toit simulait la forme d'une couronne. Du centre de cette couronne pendait un ruban tricolore portant à son extrémité un bonnet phrygien.
Il y eut, d'abord, un service religieux, en plein air, mais la pluie étant survenue, la cérémonie se poursuivit dans l'église. Le curé s'assit au banc d'œuvre et le maire monta en chaire ; il y prononça un discours et fit prêter à ses adjoints le serment de la Confédération. Après lui, ce fut le commandant de la garde nationale qui prit place dans la chaire et y prononça également un discours, à la suite duquel tous les gardes nationaux prêtèrent, entre les mains du maire, le serment de fidélité : à la loi, à la tiation, au roi.
Un Te Beum fut ensuite chanté et, le temps étant rede-
venu serein, on retourna à Tautel de la Patrie. Puis les « citoyennes patriotes » en robes blanches, furent reconduites, chacune en son chez soi, par les bataillons des gardes nationaux en armes. Dans l'après-midi les citoyennes reparurent, et lune d'elles fit un discours « analogue à la circonstance ». Le soir, il y eut illumination générale par toute la paroisse, et des sentinelles furent posées, jour et nuit, pour la conservation de l'autel de la Patrie.
Autant toutes les fêtes célébrées dans les petites, villes étaient simples et bucoliques, autant la grande fête de la Fédération devait, nécessairement, se produire à Paris avec une ampleur et une majesté extraodinaires.
La première visite des Fédérés fut pour les débris de la forteresse honnie et maudite dont ils fêtaient la destruction. Voici en quel état ils les trouvèrent* :
« Les ruines de la Bastille, réédifîées jusqu'à un même « niveau présentaient une vaste terrasse sablée et en- « tourée d'un rang d'arbres, apportés tout feuillus du « bois de Vincennes probablement, au nombre de « quatre-vingt-trois, portant chacun le nom dun dé- « partement écrit dans un médaillon. Les tours en « saillie, pareillement entourées d'arbres, formaient « chacune un cabinet de verdure couvert en tonnelle « treillagée et palissée, aussi bien qu'une charmille « d'appui tout autour, au milieu, un gradin circulaire « couvert par une banne ou tente portée par un haut « mât, surmonté du pavillon national. La musique était « sur les gradins, et les tonnelles servaient de guin-