‹ Les arts et les artistes pendant la période révolutionnaire (1789-1795), d'après les documents de l'époqueChapitre 38 sur 48 · Journal de J.-G. Wille, t. II, p. 259 (Note · texte numérisé non relu

Journal de J.-G. Wille, t. II, p. 259 (Note

« s^uettes ou de cafés. Du côté de Tancienne entrée, « réservée pour sortir, le fond du fossé était occupé par (( des danses aux chansons. De petites boutiques de « foire garnissaient une partie du fossé opposé qui ser- « vait d'entrée et au-dessus de la porte donnant sur le « boulevard on lisait, en transparent l'inscription, « simple, mais frappante par le contraste des souvenirs : « Ici fon danse. »

Mais on ne dansait pas seulement là, on voyait un peu partout des danses en plein air, le 13 et le 14 juillet 1790.

Les Fédérés les avaient improvisées et les femmes de Paris ne se faisaient pas faute de danser et de chanter avec eux. On se préparait aux fatigues de la cérémonie du lendemain, par les entrechats de la soirée et de la nuit.

Dans la journée, avec un tout autre recueillement, on s'y était préparé en assistant au Te Deum chanté à Notre-Dame par les musiciens del'Opéra, du Théâtre de Monsieur, des Italiens, des Français, de la troupe Montansier et des autres spectacles, y compris Nicolet. L'orchestre comptait plusieurs centaines d'artistes ; il était dirigé par un sieur Rey. La musique était, pour une large part, de Désaugiers, le père du chansonnier qui fut l'émule de Déranger.

L'ordonnancement général delà Fête de la Fédération avait été élaboré par l'architecte Célérier, qui remplissait alors les fonctions de directeur des décors de l'Opéra et était préposé à la direction supérieure de tout ce qui constituait la mise en scène de ce théâtre.

Le 14 juillet, à huit heures du matin, le cortège partit de la Bastille, ayant à sa têle un détachement de la garde de Paris à cheval, avec musique, timbales et

PENDANT LA. PERIODE RÉvOLUTtONNAIRE 415

trompettes ; les électeurs de Paris venaient ensuite et, après eux, la garde nationale à pied apparaissait précédée de sa musique, puis venaient les deux cent quarante élus de Paris, les cent vingt représentants des districts de Paris, les soixante administrateurs de la Ville, le maire, les députés, les administrateurs. Ceux-ci étaient précédés par la musique de la Ville. Bien entendu, chaque musique donnant, à son tour, des airs de son répertoire. Après eux apparaissait le roi, environné de l'Assemblée nationale. Le cortège avait été le prendre à la place Louis XV, c'est-à-dire à la sortie des Tuileries.

La garde d'honneur du roi et de l'Assemblée était composée de héraults d'armes et entourée des soixante drapeaux des bataillons de la garde nationale, cravatés avec le plus grand luxe.

Immédiatement après, suivaient cent mères, portant leurs enfants, dans des berceaux entourés de rubans tricolores ; puis, après elles, un bataillon composé de quatre cents enfants, précédés d'une fanfare, comprenant ceux d'entre eux qui savaient un peu de musique.

Une bannière où étaient écrits ces mots : V espérance de la Patrie^ flottait au milieu de cette phalange.

Un groupe formé des représentants de quarante-deux départements, accompagné d'une musique, était séparé du groupe des quarante et un autres départements, par une réunion de soldats et de marins, parmi lesquels il en était, qui appartenaient à la marine marchande. Les oriflammes et les bannières, et aussi bien celles des citoyens que celles des troupes, ne devaient porter d'autres ornements que des couronnes civiques avec la devise : Constitution et Fédération uaUonale.

A onze heures, on était arrivé au Champ de Mars, surnommé, dès ce jour. Champ de la Fédération. En voici la description, telle qu'on la trouve dans le rapport d'un député d'Angers à ses commettants :

« Le Champ de Mars présente un cercle elliptique « ingénieusement dominé par des arbres d'une fraîche « verdure...

« Au milieu du cirque s'élève un autel dédié à la « Patrie. En face, adossé aux bâtiments de l'École mi- « litaire un amphithéâtre immense supporte le trône où « résidera la Majesté de la Nation (l'Assemblée nationale, a la municipalité et les électeurs). Autour de l'arène, « règne un autre amphithéâtre composé de trente gra- « dins surmontés de planimètres inclinées qui, dans leur « extrémité supérieure, se confondent avec des branches « d'arbres touffus, d'où nait le plus beau couronnement « que l'art ait pu approcher.

« Le cirque s'ouvre par un arc de triomphe d'un dessin « hardi. 11 a trois entrées d'égale grandeur. Un bas- « relief supérieur et un couronnement d'ordre dorique « en font la décoration. On arrive à cet arc de triomphe « par une large chaussée, que des milliers de bras ont « pratiquée, en comblant des fossés profonds, en fai- « sant des levées de terre considérables, en formant un « pont de bateaux dans toute la largeur de la Seine.

« Ces préparatifs, qu'une année, ce semble, eût à peine « pu voir achevés, ont coûté quelquesjours à nos artistes, « quelques heures à nos gardes nationales, quelques « minutes à nos Athéniennes. »

Pouvons-nous nous faire une juste idée de cette scène, qui avait pour étendue l'immense rectangle que forme

PENDANT LA PÉlUODE RÉVOLUTIONNAI l!E 417

le Champ de Mars et pour avant-scène, le pont de bateaux où, par centaines de mille, les figurants et les acteurs s'avançaient vers l'arc de triomphe colossal couvert d'admirables allégories, peintes en grisaille. S'imagine-t-on, au centre de cette scène, aux dimensions inimaginables, l'édifice colossal, au sommet duquel repose, imité des plus beaux autels de l'antiquité, l'Autel de la Patrie. La seule pensée peut-elle évoquer, assise sur les gradins couronnes de feuillages, cette houle humaine aux habits les plus divers et les plus variés formant une masse profonde. Au-dessus d'elle flottent, frétillent, chantent, les couleurs de toutes les oriflammes et de toutes les bannières. Et c'est déjà là un spectacle que, en aucun temps." aucune mise en scène ne créa, ni plus varié, ni plus pittoresque, ni plus grandiose.

Mais voici, maintenant, que chacun des comparses, comme chacun des acteurs principaux, prend part à l'action qui se joue à cette place, pour l'édification de la France et pour celle, aussi, du monde entier, dont les regards sont fixés sur la France nouvelle. •

Toutes les oriflammes et toutes les bannières se mettent en marche. A côté de chaque groupe de députés, viennent se placer les quatre-vingt-trois délégations qui, chacune accompagne la bannière de son département ; puis toutes les bannières viennent se grouper au pied de l'autel de la patrie. A l'autel, Talleyrand, assisté de soixante prêtres, célèbre la messe, durant laquelle la plus admirable musique se fait entendre. Puis, délégués des départements, porte-bannières, membres de l'Assemblée, déiilent devant l'autel et jurent fidélité « à la « Constitution, aux Lois, à la Fraternité entre les Fran-

« çais ». Le roi vint ensuite qui leva la main et jura « fidélité à la Constitution et aux Lois ».

Quand midi sonne à l'horloge de l'Ecole Militaire, un coup de canon se fait entendre. En cette minute émouvante, chacun des délégués de chacune des communes de France, se rappelle que, là-bas, dans son pays, si loin qu'il soit, à cette même minute, tous les siens prêtent, eux aussi, devant Dieu et sur l'autel de la Patrie les mêmes serments de fidélité : «à la Constitution, à la Loi, à la Fraternité entre les Français ».

Après le serment du Roi, un Te Deum fut chanté, mais non, cette fois, par des choristes soldés par FEglise. 11 le fut, alternativement, par les orchestres créés par le peuple et par les voix du peuple lui-même. Gossec en avait écrit spécialement la musique et tous les artistes ou tous les amateurs capal>les delà j ouer ou de la chanter s'étaient fait un devoir de prendre place parmi les orchestres ou parmi les chœurs. Trois cents tambours et toutes les musiques civiques ou militaires, réunies dans le Champ de Mars, accompagnaient ce Te Deum. Le soir Paris et les communes environnantes étaient illuminées.

Chacun des fédérés avait reçu une médaille dont le modèle était dû à Gatteaux. Elle représentait la France debout devant l'autel de la Patrie, ayant la main droite sur le livre de la Constitution et tenant, de la main gauche, un faisceau d'armes ; au bas de l'autel était la Félicité publique, avec ses attributs, et derrière elle, était un drapeau dont la lance portait un bonnet phrygien. Dans lé haut de la médaille, la Vérité repoussait des nuages. Le revers de la médaille portait : confédération

Page 1