‹ Les arts et les artistes pendant la période révolutionnaire (1789-1795), d'après les documents de l'époqueChapitre 40 sur 48 · TRANSLATION DES CENDRES DE VOLTAIRE · texte numérisé non relu

TRANSLATION DES CENDRES DE VOLTAIRE

La fête du 14 juillet 1791 eut un tout autre caractère que celle de 1790. Au cours des douze mois qui venaient de s'écouler, les événements les plus graves avaient, du tout au tout, transformé la face des choses. Mirabeau était mort et sa dépouille avait été, en grande pompe, portée au Panthéon, désormais consacré à recevoir les mânes des grands hommes. Louis XVI et sa famille, qui avaient essayé de fuir la France et de se mettre désormais sous la protection des armées étrangères, venaient d'être ramenés de force à Paris. Ils y étaient rentrés le 25 juin.

Le 13 juillet l'Assemblée nationale discutait la suspension du Roi : La Fête du 14 eut lieu néanmoins. Mais, cette fois, ce ne fut plus le grand aumônier de France qui officia; ce fut l'évêque constitutionnel de Paris et le Te Deum en langue française remplaça

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à Toffice religieux le Te Deum traditionnel en latin.

La messe fut dite, cette fois encore, sur l'Autel de la Patrie orné d'un bas-relief de Le Sieur et placé, comme l'année précédente, en haut d'une vaste estrade ; mais cette fois, c'était la municipalité de Paris qui avait organisé la fête et qui y présidait. Aux quatre coins de l'Autel, l'encens fumait dans de grandes urnes répandant d'énormes nuages de fumée ; on déposa sur l'Autel de la Patrie : « le livre sacré de nos lois constitutionnelles », dit le programme officiel et cela, non plus au cri de « Vive le Roi ! » mais au cri de : « Vive la Nation ! » Enfin, et ceci donne le caractère particulier de la Fête, le chant du Te Deum fut suivi de celui de VOde à la liberté de Voltaire, mise en musique par Gossec.

Au demeurant, la fête du 14 juillet 1791 n'était, en réalité, que le prolongement de celle qui avait été célébrée le 11, à propos de la translation des cendres de Voltaire au Panthéon. Celle-ci avait, au plus haut point, le caractère d'une œuvre de combat ; elle avait été organisée à la demande du neveu de Voltaire, Charles Villette. Par une requête datée du lo mars 1791, il avait adressé à Bailly une demande de transfert des cendres de son oncle, mais la municipalité parisienne ayant fait la sourde oreille, Villette avait saisi de sa requête, l'Assemblée nationale qui, d'urgence, par un décret du 30 mai, ordonnait que le corps de Voltaire serait apporté en l'église Sainte-Geneviève, devenue le Panthéon Français. A défaut de Bailly, et quelque peu contre lui, le corps municipal avait agi auprès de l'Assemblée. « La « Nation, avait-il dit, a reçu l'outrage fait à ce grand « homme; la Nation le réparera. »

Voltaire était mort le 30 mai 1778, et le clergé de Paris s'était refusé à l'enterrer, déclarant que si, par ordre supérieur, '^ il était forcé de procédera ses obsèques, il ferait ensuite jeter le corps à la voirie. Les parents de Voltaire, sachant ce que valait une telle menace, avaient fait embaumer le cadavre (31 mai) et l'avaient emporté, tout habillé, de nuit, dans un carrosse. L'un des neveux de Voltaire, l'abbé Mignot, grâce à sa situation ecclésiastique, était parvenu à le faire inhumer en secret, dans le cimetière de Romilly(Aube) et, hormis la famille, un fossoyeur et un domestique, personne ne sut, alors, où était le corps de Voltaire.

Par suite des événements qui avaient suivi la fuite et le retour du roi, la fête du retour des cendres de Voltaire avait été, successivement, retardée jusqu'à la date du 4 juillet.

Dès le moment où le corps de Voltaire quitta le petit cimetière de Romilly, l'œuvre artistique des organisateurs de la translation commença. Un officier municipal de Paris, Charron, était chargé de diriger le transfert du cercueil. Il le fit placer sur un chariot, complètement recouvert d'un voile bleu parsemé d'étoiles peintes en or. Les gardes nationaux de toutes les localités traversées, lui servaient de garde d'honneur; ils étaient en armes. C'était tout autant pour honorer le grand mort, que pour se tenir prêts à défendre sa dépouille, au cas où ceux qui avaient annoncé leur résolution de l'enlever, voudraient mettre leur menace à exécution. Tout le long de la route, les municipalités lui rendirent les honneurs, les unes en couvrant le char de fleurs, les autres en célébrant, à son

passage, des messes dites par le clergé constitutionnel.

La fête de Voltaire devait, selon le vœu de Charles Villette, être « purement civile , donnée par les pliilo- « sophes et les artistes au père de la philosophie et des « arts. » Le cercueil arriva à Paris le dimanche 10 juillet, vers six heures du soir. A la limite du département de Paris, il avait été reçu par les autorités du Département et, aux barrières de Paris, il le fut par celles de la Ville. Toutes deux l'accompagnèrent au lieu désigné pour son dépôt provisoire, dans les ruines de la Bastille.

La ville de Paris avait voté un crédit de cent mille écus pour les frais de la fête, mais les amis de Voltaire, les gens de théâtre, les artistes et diverses corporations, refusèrent tout salaire et voulurent prendre à leur propre charge les dépenses qu'on aurait eu à leur payer, si bien que, en fin de compte, la dépense de la Ville se trouva réduite à vingt mille livres environ.

Le projet élaboré par les fervents de Voltaire eut sa contre-partie. L'architecte Quatremère et un nommé Bricogne, signèrent et firent signer une pétition contre sa mise à exécution et, qui plus est, au cours de la nuit du 10 au 11, les pétitionnaires tentèrent d'enlever les restes du grand homme. Les gardiens des débris de la Bastille eurent tout juste le temps d'appeler les bataillons de la section voisine, pour empêcher ce rapt.

Le 1 1 , au matin, il pleuvait à torrents et la municipalité de Paris décida de retarder la cérémonie, mais les gardes nationaux qui avaient accompagné le corps depuis Romilly insistèrent pour qu'elle eût lieu quand même.

Jamais l'art des cortèges n'avait donné rien qui ressemblât à ce qu'on vit alors. En tête marchait la cava-

PENDANT LA PÉRIODE RÉVOLUTIONNAIRE 'flS

lerie et les élèves militaires et, immédiatement après eux, apparaissait l'inévitable et encombrant Palloy — sous prétexte de cortègede la Bastille. Aussitôt après lui, commençait le défilé des groupes costumés, puis celui des porteurs d'attributs et d'allégories. Derrière l'assemblée des maires des environs de Paris, apparaissait un brancard où figurait le procès-verbal des électeurs de 1789, et un exemplaire de la Bastille de Dussaulx, porté par quatre hommes habillés à l'antique, d'après les indications de David, et à l'imitation des rôles de Talma. Quatre suppléants, également vêtus à l'antique, les accompagnaient, prêts à les relayer en route. Le brancard suivant portait les cuirasses et les boulets trouvés dans la Bastille ; il était entouré par les vainqueurs de la Bastille, avec leur bannière où la forteresse était figurée. Ils précédaient une reproduction à l'état de petit modèle en plâtre de la forteresse elle-même. Un buste de Mirabeau, flanqué des médaillons du même Mirabeau, de Franklin, de Rousseau, du jeune Desille, apparaissait alors, ayant pour cortège particulier, les patriotes qui, peu de jours auparavant, avaient ramené la famille royale de Varennes. Puis venaient les suisses, les cent-suisses, la gendarmerie nationale.

Enfin, sur un palanquin apparaissait, portée par des hommes vêtus à l'antique, la statue de Voltaire, de Houdon, en plâtre doré et couronnée de laurier. Cent quatre-vingt-douze députés des sections, vêtus d'habits rouges et ayant un brassard tricolore l'accompagnaient suivis des délégués de tous les théâtres, et des élèves des Académies de peinture et de scultpure habillés à l'antique, portant des étendards imités des romain s

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Sur chacun de ces étendards antiques était écrit le titre de Tun des divers ouvrages de Voltaire. Les gens de lettres « famille de Voltaire » suivaient immédiatement sa statue et entouraient un coffre d'or où avait été déposé un exemplaire des œuvres de Voltaire, d'une incomparable beauté, et dont Beaumarchais venait de faire hommage a la Nation, pour qu'il fût déposé à la Bibliothèque nationale. Chaque groupe était précédé d'un orchestre ou d'une fanfare. Derrière celui des artistes, il y avait un corps de musique vocale et instrumentale, muni d'instruments d'une forme toute nouvelle et qui étaient la reconstitution des instruments antiques, exécutée d'après les monuments latins et g-recs.

Ces orchestres précédaient immédiatement le sarcophage. Il était de porphyre, de forme antique, rehaussé, aux quatre angles, par des masques comiques et tragiques, tout enguirlandé et festonné de lauriers verts. Elevé de trois marches, il était surmonté d'un lit à Tantique, sur lequel était étendue une statue de Voltaire nu, et dans l'attitude du sommeil. A ses côtés était une lyre brisée; au chevet une statue de l'Immortalité, en bronze, posait une couronne d'étoiles sur le Voltaire endormi. Quatre génies, également en bronze, portant des flambeaux renversés, ornaient les quatre faces du sarcophage, celles du côté portaient cette inscription : Aux mânes de Voltaire ; les autres portaient des devises tirées du Brutus de Voltaire.

Le char était traîné par douze superbes chevaux, tous blancs, dont huit provenaient des écuries de la Reine, à qui, sans doute, on n'avait pas demandé la permission de les prendre. Ils étaient attelés à nu ; comme les

chevaux des chars antiques, et portaient sur les reins une large étole d'étoffe bleue, semée d'étoiles d'or.- Ils étaient groupés par quatre, de front et conduits à la main par des hommes revêtus du costume romain. Derrière le sarcophage, marchaient les autorités départementales et municipales, les membres de l'Assemblée Nationale, les tribunaux, etc., etc..

Ce cortège extraordinaire avait été réglé par Célérier, en collaboration avec David.

Tous les élèves de l'atelier de David, ainsi que d'autres artistes, aussi bien les musiciens que les peintres et les sculpteurs, leur avaient prêté leur concours désintéressé. 11 est difficile d'attribuer à chacun sa part réelle de la besogne ; on sait cependant, avec certitude, que le modèle du char a été dessiné par David ; on sait également que, pour la plupart, les modèles des costumes ont été copiés sur les bas-reliefs de la colonne Trajane.

Le cortège se déroula tout le long des boulevards, traversa la place Louis-XV et, devant la maison mortuaire de Voltaire, — quai Voltaire, à l'angle de la rue de Beaune, — il s'arrêta devant une sorte de reposoir dont l'architecture, tout à la fois simple et des plus luxueuses, était faite d'arbres et de feuillages ornés de rubans ; devant la maison, était un petit dôme de verdure, d'où pendait une couronne. Placées en groupe sur un amphithéâtre, des jeunes filles, vêtues de blanc et coiffées de couronnes de roses, avaient pris place ; elles avaient toutes des ceintures bleues, sur lesquelles étaient peint ou tissé le char triomphal de Voltaire; chacune portait à la main une couronne civique. La fille adoptive de Voltaire, M™^ de Villette, était au milieu d'elles, ayant à ses côtés les

deux filles de Calas. Partout, sur le quai, aux environs de la maison, s'élevaient des gradinscharg-és de spectateurs.

De si loin qu'on vit déboucher le cortège, sur le quai, on joncha le sol de fleurs et de verdure. Arrivés devant la maison de Voltaire, les chœurs composés d'hommes et de femmes, vêtus à l'antique entonnèrent VOde de Chénier, musique de Gossec; des musiciens, également vêtus à l'antique, les accompagnaient et divers instruments, reconstitués sur les modèles de la colonne Trajane, et d'une sonorité toute nouvelle, avaient été mêlés à l'orchestration.

. Le cortège poursuivant sa marche une nouvelle cérémonie, imitée de l'art antique eut lieu devant la Comédie-Française (actuellement l'Odéon).

Vers le soir, la pluie, qui s'était calmée un instant, redoubla et ce fut en galopant sous l'averse, la tunique et le péplum collés au corps que les Romains et les Grecs de circonstance, qui accompagnaient Voltaire au Panthéon, achevèrent leur course. Le programme comportait, à l'origine des groupes de femmes, qui devaient, également costumées à l'antique, figurer des Muses, des Grâces, des Matrones, mais le mauvais temps, qui avait sévi au commencement de la fête, les avait empêchées d'y prendre part. En dernier lieu, la pluie fit tellement rage que la dislocation ressembla à une déroute de gens pataugeant dans la boue.

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