LA FÊTE DE LA LIBERTÉ ET LA FÊTE DE LA LOI
La fête de la translation des cendres de Voltaire et la fête du 14 juillet 1791 avaient eu, dans la journée du
PENDANT LA PERIODE R BVOLLTIOXNAinE 427
17 juillet 1791 où, sur l'ordre de Lafayette et de Bailly, le sang du peuple avait coulé au Champ de Mars, une triste suite. Cette jçuFnée avait effectué le divorce entre les tenants des classes moyennes et les masses populaires <îomme la fuite à Varennes avait effectué le divorce entre la Nation et la Royauté. Aussi, désormais les fêtes vontelles avoir une allure de combat, qu'elles n'avaient point eue jusqu'alors. Les débats de l'Assemblée Législative, partagée entre deux partis rivaux, et la déclaration de guerre, allaient accentuer avec une extraordinaire rapidité une telle situation. Les résistances du Roi et de la Cour allaient la rendre bientôt tout à fait aiguë.
A sept semaines d'intervalle, deux fêtes allaient avoir lieu, qui marqueraient nettement l'antagonisme existant entre les deux partis. Ce fut d'abord, le 15 avril 1792, la fête instituée en l'honneur des Suisses de Château vieux et qui fut qualifiée de Fête de la Liberté'. Cette fois, l'initiative en fut prise par un groupe dans lequel figurent, «ôteà côte, Marie-Joseph Chénier, David, Collot d'Herbois, Tallien et Théroigne de Méricourl. Elle n'eut point le caractère national, mais elle fut décrétée par le -Conseil général de la Commune de Paris. L'Assemblée Législative avait décrété la libération des Suisses du régiment de Chàteauvieux, qui peinaient au bagne depuis l'hiver de 1790 pour avoir commis le crime de réclamer la solde qui leur était due. La fête qui leur était consacrée avait surtout un caractère politique et patriotique. Faire l'apothéose des victimes de Bouille c'était, au lendemain du retour de Varennes, souffleter la famille royale et jeter un défi aux puissances étrangères, qui déjà envahissaient le territoire français.
Ghénier, David et divers artistes qui étaient de leurs amis, s'efforcèrent de donner à cette fête le plus grand caractère d'art et l'aspect le plus impressionnant. Dans le parti adverse, leur initiative fut l'objet des plus véhémentes récriminations. On s'empressait de clamer qu'il s'agissait là d'une cérémonie privée, et l'on engageait la foule à n'y point prendre part. Parmi les plus acharnés détracteurs du projet, ce furent Roucher et André Ghénier qui manisfestèrent avec le plus de vigueur leur animosité. André Ghénier, en particulier, et comme pour se défendre d'aucune connivence avec son frère, lança cette admirable apostrophe qui a pour titre : Hymne aux suisses de Châteauvïeux, où éclatait son espritde parti et la haine qu'il avait pour Collot d'Herbois ; mais où il se laissait aller jusqu'à calomnier de la façon la plus indigne les malheureux soldats massacrés ou maltraités par le plus abominable des abus du pouvoir militaire.
André Ghénier toutefois concluait que : « si on avait « simplement voulu faire une fête de la Liberté, sans y « mêler l'affaire des suisses de Gliâteauvieux, l'allé- « gresse générale, l'assentiment de tous les citoyens, « le concours de toutes les autorités morales, les talents >•> de David et des autres artistes, alors bien employés, « lui auraient donné tout ce qu'elle devait avoir de grand « et d'auguste, et tous les bons Français, en adorant la « statue de leur déesse, n'auraient pas eu le chagrin de « la voir en pareille compagnie. »
Trois jours avaient suffi pour préparer la fête. Il était convenu que, contrairement aux fêtes précédentes, elle no serait accompagnée ni d'un bruit de canon ni d'un rou-
lement de tambour. Beaumarchais qui vit passer le cortège de sa fenêtre, près la porte Saint-Antoine, afïecta un enthousiasme railleur, à l'encontre de cette manifestation, la première' de son genre, où le peuple figurait seul, sans nul appareil guerrier. L'assistance n'était point élégante, mais elle faisait elle-même son ouvrage, portant sur ses épaules la table de la Béclaration des droits de Iliomme, des médaillons de Voltaire, de Rousseau, de Franklin, de Sydney. Les quarante soldats du régiment de Chàteauvieux marchaient, mêlés à des gardes françaises, dont ils ne se distinguaient que par des épaulettes jaunes ; devant eux figurait un groupe de jeunes citoyennes, vêtues de blanc et portant les chaînes dont ils avaient été chargées, lorsqu'ils étaient aux galères, et, après elles, un char sur lequel reposait la statue de la Liberté ; ses roues et sa plate-forme n'étaient autres que celles du char qui avait porté le sarcophage de Voltaire. Sur chaque côté de ce char, qui supportait une sorte de colossale chaise curule de style antique où se trouvait assise la Liberté, David avait peint deux compositions historiques : Brutus d'un côté, Guillaume-Tell de l'autre; il était traîné par vingt chevaux, attelés par quatre de front. A ses côtés, les urnes funéraires, simulant celles des soldats de Chàteauvieux morts aux galères de Brest, étaient portés sur des civières. En avant du char, on avait placé une sorte de gerbe de six poignards ; ils étaient là pour faire comprendre que seraient fauchés ceux-là qui oseraient entraver la marche de la Liberté. Les chevaux étaient, selon Lexpression de Prudhomme, « des chevaux démocrates »; ils allaient d'une allure pacifique, raisonnable, et nayant aucun de ces ornements qu'on
met d'habitude aux coursiers de parade. Une housse de drap écarlate était leur seul vêtement. Derrière le char on avait fait marcher, comme à Tancienne fête des fous, un âne monté par une sorte de pitre, revêtu d'un costume grotesque. 11 était censé représenter la sottise des gens qui avaient voulu empêcher la fête. La foule, évaluée à près de quatre cent mille personnes, n'aperçut, en ce jour-là, d'autre police que celle qui fut établie par les organisateurs de la fête, et, aux lieu et place des agents de la force publique, des commissaires, ayant pour toute arme des épis de blé, exerçaient les fonctions que remplissent aujourd'hui, avec leur bâton, les policemen de Londres ou de Paris. Idée poétique que nous retrouverons, beaucoup plus développée, lors de la célébration de la fête de l'Etre Suprême.
Les modérés attendaient avec impatience une occasion de répondre à cette manifestation d'hostilité contre la puissance royale.
Le meurtre de Simoneau, maire d'Étampes, mort en défendant le respect des lois, leur en offrit le prétexte et ils organisèrent pour le 3juin une procession enl'honneur de Simoneau. Elle avait pour but suivant l'expression de rundesesprincipauxpromoteurs,Roucher : « de faire sen- « tir à chacun le besoin d'obéir à la loi et d'en respecter « les organes ». « Il faut, écrivait-il dans le Journal de <v Paris (5juinl792), que l'ordre renaisse dans l'Empire « et que la vérité s'asseye sur ses véritables bases. » Pour que la foule comprît le mieux possible le sens de leur manifestation, les modérés avaient qualifié leur pro-
cession du titre de Fête de la Loi.Quatremère de Quincy en était, au dire des Révolutions de Prudhomme, le le maître des cérémonies et, d'après le Journal de Paris^ les ordonateurs en étaient Molinos et Legrand. « Grâce M au talent de ces artistes, disait Roucher, — qui savait son antiquité mieux que quiconque, hormis son ami André Chénier, — nous n'avons plus rien à envier aux fêtes triomphales de l'ancienne Rome. » Puis il donnait de la dite fête de la loi la description suivante :
« Le cortège, qui était composé de détachements de la force publique armée, précédés, mêlés et suivis d'une musique militaire, des comités des quaranteliuit sections, des enseignes des quatre-vingt-trois départements, des commissaires de police, des juges de paix, des corps judiciaires, des municipalités du département, des habitants de la ville d'Etampes, de la famille de Simoneau, du peuple, figuré par cinq groupes d'hommes, de femmes, de filles, de. vieillards et d'enfants, des Administrateurs du département et du Directoire du district, des Ministres, et qui, d'espace en espace, faisait passer sous les yeux le modèle de la bastille, le drapeau de la Loi, son glaive, ses tables et son trône, le buste de Simoneau, son écharpe, le bas-relief qui le représente mourant à son poste, le décret qui ordonne l'érection d'une pyramide, le modèle de cette pyramide imitée de celle de Sextius ; ensuite un autel et quatre candélabres à l'antique, enfin, la statue colossale de la Loi, qui, de son sceptre d'or, placé dans sa main droite étendue, semblait dire :
Que tout fléchisse devant moi. »
432 LES AliTS ET LES ARTISTES
Prudhomme, dans ses Révolutions, malmena et railla la cérémonie. 11 lui reprocha d'être, sous prétexte de triomphe de la Loi, un mélange de cérémonies antiques et d'évolutions militaires, il prétendit (et avec justesse, selon toute apparence), que les masses de personnages qui formaient le cortège n'étaient rien moins que démocratiques; il se plaignait de ce que le glaive de la Loi apparaissait sur un tapis de gaze d'or et demandait ce que ce métal a de commun avec la Loi elle-même ; il observait sévèrement que l'écharpe de Simoneau, son buste, et le modèle peint de la pyramide qui devait lui être élevée, étaient portés par des hommes vêtus à l'antique et dont les costumes étaient sordides. Parlant d'un groupe de femmes, conduit par Olympe de Gouges, il remarqua que cette femme de lettres extravagante : <( a l'air d'un tambour-major au milieu de ces troupes « bruyantes ». 11 fait grief aux organisateurs de ce que la statue colossale représentant la loi a pour attribut un sceptre, estimant qu'il est mauvais d'habituer le peuple à confondre la Loi et la Royauté.
Le cortège se rendit au Champ de la Fédération et défila tout autour de l'Autel de la Patrie. Là furent chanlies divers hymnes, dont lun avait pour auteur, quant aux paroles Roucher', quant à la musique Gossec. (^ette Fête de la<<^oi n'eut point le caractère populaire de la fête de Voltaire. Il s'en faut de tout. D'après Prudhomme, la foule de citoyens, rangés sur les terrasses ne vit la cérémonie (|u'avec les yeux de la foi, et il y eut un déploie-
1. Cejâl ode reparut à la veille du 9 thermidor, transformée en ode robei^yierriste. Le nom de Roucher avait été enlevé de la partition autographe. (Voir proc.-verb., Comité S. P. Gonv., t. IV, p. ."rl4. Note Guillaume.)
ment excessif de force militaire. « Les uniformes et « quelques femmes en blanc, dit-il, eurent le privilège « de s'approcher. »