‹ Les arts et les artistes pendant la période révolutionnaire (1789-1795), d'après les documents de l'époqueChapitre 45 sur 48 · FÊTES PUREMENT PATRIOTIQUES · texte numérisé non relu

FÊTES PUREMENT PATRIOTIQUES

La série des fêtes inspirées pas les luttes politiques ou philosophiques fut maintes fois mêlée de fêtes nées de sentiments purement patriotiques. La reprise de Toulon avait donné lieu à un décret en vertu duquel des fêtes devaient être célébrées dans toutes les Communes de France et il en fut ainsi. Une « place distinguée » fût

donnée aux soldats blessés au service de ia République.

Le décret invitait les officiers municipaux à honorer les noces des filles qui choisiraient comme époux des défenseurs de la Hépublique blessés dans les combats.

A Paris la fête fut, bien entendu, etla plus importante et la plus nationale. Le plan et l'organisation en avaient été confiés, comme d'habitude, à David ; il se fît seconder dans sa tâche par l'architecte Hubert son beau-frère. Hubert, même, en cette occasion, publia un petit placard, par lequel il priait les bons citoyens de chaque section de désigner un homme capable de l'aider dans sa besogne, rendue difficile par la brièveté du délai imparti pour son exécution.

La fête eut lieu le 15 décembre 1793.

Le plan de David comportait quatorze chars, consacrés aux quatorze armées de la République et, en outre, un grand char, dit char de la Victoire, surmonté d'une statue de la Victoire et sur lequel le faisceau national figurait, illustré de quatorze couronnes. De chacune d'elles, partait une guirlande de lauriers entourée de rubans tricolores, et soutenue par l'un des blessés. Sur ce char de la Victoire, était placée une gerbe aux couleurs bariolées faite des drapeaux pris à l'ennemi. Un défilé eut lieu au Champ de Mars, où l'on avait improvisé, en toile peinte et en charpente légère, un temple de l'immortalité. Les quatorze chars vinrent s'y grouper, entourés des jeunes filles aux ceintures tricolores, qui déposaient sur les chars des branches de laurier.

Puisque nous en sommes au siège de Toulon, disons que les membres de la Société populaire d'Aix s'étaient transportés à Toulon pour contribuer de leur mieux à la

reprise de la ville et que, désireux de léguer à la postérité le souvenir de leurs exploits, ils avaient emmené avec eux un artiste capable d'en tracer le tableau ; ils avaient choisi, à cet effet, un petit jeune homme, un prodige local, François Granet, alors âgé de dix-huit ans à peine. Vivement impressionné par la beauté de lumière violente produite par les bivouacs, François Granet s'efforça de la reproduire sur la toile. Les officiers supérieurs des troupes placées devant Toulon, réclamèrent le concours de Granet et il fut désormais attaché au service des parcs d'artillerie, au titre de dessinateur. Lorsque Toulon eut été repris, il fut employé à l'arsenal avec le titre de peintre. Il avait tout aussi bien pour tâche de rétablir sur les bateaux les bandes, bleu, blanc et rouge, que les royalistes avaient fait disparaître, que d'orner de sujets patriotiques les divers bâtiments retrouvés dans l'arsenal, ainsi que les murs de l'arsenal même. A son temps perdu, il exécutait des vues de Toulon tels que l'incendie et le bombardement l'avaient laissé.

Existe-t-il encore des traces de ces œuvres de Granet? La question vaut d'être résolue.

En 1794, sous l'impulsion des pouvoirs publics, le nombre des fêtes s'accrut de plus en plus rapidement et l'ingéniosité des artistes en varia la forme, suivant l'esprit particulier à chacune d'elles. C'est ainsi que le 23 juin 1794, la fête donnée en l'honneur des Salpêtriers présenta un caractère pittoresque et tout spécial. Les élèves des Salpêtriers, qui apprenaient à raffiner le salpêtre et à fondre les canons, vinrent, de divers points de

la France, apporter à la Convention des échantillons des produits de leur travail. Les Salpêtriers de Paris qui avaient, conformément aux mesures prises sur la demande de Prieur. « lessivé le terrain qui formait la « surface de leurs 'Caves, de leurs écuries, etc. »,pour y récolter le salpêtre défilèrent, à leur tour, en apportant des échantillons de leur récolte. " Ici, nous dit le Mo- <( niteur^ le salpêtre était porté sur une peau de lion, là « il s'élevait en pyramide, en montagne, partout il por- « tait les couleurs nationales, il était surmontéde palmes « de branchages, de couronnes de chêne, de fleurs, de « guirlandes. Le salpêtre lui-même avait pris dans les « mains des républicains les formes des emblèmes de « la Liberté ; il était figuré, en faisceau, en bonnet, en « pique, en arbre, en feuillage. »

A six semaines de là, le l^"" juin 1794, les représentants de Commune-Affranchie (Lyon) envoyaient à la Convention un buste de Chalier moulé en salpêtre.

Au cours de la fête de Paris, il fut chanté une chanson, écrite en fort jolis vers, de Rousseau, archiviste des Jacobins, intitulée Les Bons effets du salpêtre; il y eut, tout autour du cortège, un développement de forces militaires. Lliynine au Salpêtre^ qui fut aussi chanté, est fort curieux. Les élèves salpêtriers traînaient avec eux^ un canon qu'ils avaient fondu ; l'administration des poudres et salpêtres et la commission des armes les accompagnaient.

Les ouvriers des raffineries de salpêtre et ceux des fonderies de canon étaient en habit de travail.

Le Moniteur rendant compte de cette fête nous dit : « On y voyait pour la première fois chaque citoyen s'ho-

io4 LES ARTS ET LES ARTLSTES

« norer des attributs de son métier. Tous portaient, non

« pas en simulacre et pour une vaine parade, mais en

« grand, les instruments avec lesquels ils avaient fa-

« briqué la poudre, le salpêtre et les canons. »

« Après le défilé, Tallien, qui présidait la Convention,

« répondit aux discours des administrations et des élèves.

« Une députation fut nommée pour assister à l'épreuve

« de la poudre, du salpêtre et du canon. Ces épreuves

« eurent lieu dans le jardin national (Tuileries) aus-

« sitôt après la séance. »

LES FÊTES DE l'ÊTRE SUPRÊME

La dernière grande fête de la période révolutionnaire et la plus célèbre de toute Thistoire de la Révolution fut la Fête de l'Etre Suprême. Avec elle commence le dernier acte de la vie de Robespierre et de la puissance des robespierristes. Elle fut précédée par le fameux discours sur l'existence de l'Etre Suprême qui comportait, en son article 4, cette mention : « Il sera institué « des fêtes pour rappeler l'homme à la pensée de la « Divinité et à la pensée de son être », ce qui permit à un homme d'esprit d'écrire : « Dieu fut le premier émigré « qui rentra en France. » L'article 6 comportait l'énumération de toutes les fêtes décrétées. Toutes les idées générales de la philosophie et toutes les formes de la sensibilité avaient, chacune, la sienne. L'article 9 appelait tous les talents à concourir aux fêtes, par des hymnes, des chants, et par tous les moyens pouvant contribuer à leur embellissement ou à leur utilité. L'article 10 char-

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geait le Comité de Salut Public de choisir les ouvrages des lettres ou des arts, destinés à la fête, et d'en récompenser les auteurs.

La fête de l'Etre Suprême fut célébrée sur tout le territoire, en même temps qu'à Paris; chaque département, chaque commune utilisait ses ressources pécuniaires ou artistiques. Cette fête présentait une particularité qui lui donnait en maintes circonstances de sérieux éléments de succès ; elle était une réplique aux sacrilèges commis pendant les fêtes de la déesse Raison, elle était un retour vers les traditions religieuses.

Au Mans, par exemple, en tète du cortège qui fut formé pour cette fête, un vétéran portait une bannière où était écrit : « Adore Dieu, soit juste et bénis ta Patrie. »

Là, l'effort des artistes qui réglaient la cérémonie, tendait à mettre en œuvre des attributs de la vie rurale et comme partout, on trouvait dans le programme le châtiment de l'Athéisme. Au Mans puisque nous sommes au Mans) il était représenté sous les espèces d'un mannequin figurant un homme menaçant le ciel d'une tlèche, alors qu'un autre mannequin, représentait un dragon foudroyant l'Athéisme. Le maire mettait le feu au mannequin de l'Athéisme qui s'effondrait dans les flammes, ce qui provoquait l'enthousiasme général.

Des gens qui étaient le plus éloignés des idées de Robespierre, en toute autre chose, se rapprochaient de lui en cette circonstance. Voici, notamment, comment s'exprime l'une des illustres victimes de Robespierre, Roucher, dans une lettre adressée à sa fille :

« Avez-vous pensé que c'était la première fois dans

« rhistoire des hommes, qu'une grande nation rendait « à l'Être invisible un hommage dégagé de toute supers- « tition sacerdotale? Moi, privé de la liberté d'assister « comme témoin à cette adoration épurée, je me suis, « toute la journée, enfoncé dans cette pensée philoso- « phique et j'ai désiré que les ordonnateurs de la fête en « eussent fait la règle de leurs desseins. «

En réponse à ces lignes, la fille de Roucher rend compteà son père de lapromenade qu'elle vientde faire, à son intention, à travers les rues de Paris. Après avoir, à son tour, approuvé la fête de l'Etre Suprême, elle décrit,, de façon exquise, l'œuvre de ce grand artiste qu'est la foule anonyme, lorsqu'elle se donne à soi-même le plaisir de montrer quels chefs-d'œuvre elle peut créer.

« Ce qui m'a donné le plus de plaisir, écrit Eulalie « Roucher, c'est la gaieté et l'air d'allégresse de ce « peuple immense. Pourquoi, me disais-je, n'est-il pas « permis à tout le monde d'en être témoin ? Les rues « offraient un coup d'œil délicieux, surtout celles qui^ K comme la rue Saint-Jacques, sont en enfilade. Je me « croyais dans les Indes, où elles sont plantées d'arbres ; « ce n'était partoutqu'une tapisserie de verdure. Chacun (( avait arrangé sa porte, sa fenêtre, à son goût ; les « uns avaient fait des festons de roses, les autres des « couronnes. Ceux-ci avaient planté des arbres tout << entiers, ceux-là des buissons de chèvrefeuille et de « divers arbrisseaux. On sortait de notre maison sous « une voûte de verdure ; aussi nos tilleuls n'avaient « pas été mis à petite contribution. Cette tapisserie « végétale semblait répandre une certaine fraîcheur, « que le jour rendait encore plus aimable. Après avoir

« parcouru un assez g-rand nombre de rues, car, de la « maison au Champ de Mars, il s'en trouve quelques- <( unes, nous avons été examiner, avant que la céré- « monie commençât, la montagne sur laquelle la Con- « vention et tout le cortège de la fête devaient se « rendre et offrir à cette Nature, car c'est cela que j'ap- « pelle l'Etre Suprême, un culte simple et épuré, tel « qu'il aurait toujours dû l'être. »

La somme dépensée par l'Etat pour la célébration de la fête de l'Etre Suprême à Paris est portée à l'arrêté du Comité de Salut Public pour 278.994 livres 13 sols. Le plan de cette cérémonie grandiose avait été tracé par David.

Là, comme partout en France, « le monstre désolant « de l'Athéisme entouré de l'Ambition, de l'Égoïsme, « de la Discorde » et portant sur le front cette mention : « Seul espoir de l'étranger », devait, avant toute chose, être livré aux flammes.

Le président de la Convention devait y mettre le feu avec un flambeau et des pièces d'artifice, représentant la Sagesse, devaient apparaître, émergeant de la fumée produite par l'incendie du mannequin de l'Athéisme et par celui des mannequins qui l'entouraient : Alors commençait la partie purement artistique et musicale de la Fête. De celle-ci nous avons un petit tableau dans les souvenirs de Louise Fusil. Il est trop vivant pour qu'il soit possible de le trop écourter sans grand dommage :

« On avait pratiqué sur la terrasse du château des « Tuileries une rotonde qui s'avançait en amphithéâtre. « De chaque côté, on descendait par un escalier, ayant « une rampe pour soutenir les femmes, qui étaient « échelonnées, deux à deux, du haut en bas, et chan-

« taient des hymnes. Elles étaient vêtues d'une tunique « blanche, portaient une écharpe transversale sur la « poitrine, une couronne de roses sur la tête et <( une corbeille remplie de feuilles de roses dans la « main. Cette conformité de costume formait un coup « d'œil magnifique. Un orchestre nombreux, composé 1 de tout ce que la capitale possédait de célébrités mu- « sicales, et présidé par Lesueur, remplissait le devant « de la rotonde. Les députés de la Convention, en grand « costume, étaient sur le balcon. Près des carrés, en « face, on voyait la statue de F Athéisme. Ce fut celle à « laquelle Robespierre, un flambeau à la main, vint « mettre le feu et dont partit une espèce de feu d'artifice. « Cette effigie fut remplacée par une statue de la Raison « qui se découvrit, toute noircie des flammes de « l'Athéisme et du Fanatisme. Le changement de déco- « ration eut peu de succès. Cette cérémonie accomplie, « le cortège se mit en marche, et Dieu sait la fatigue « et la chaleur que nous éprouvâmes jusqu'au Champ « de Mars. Ce fut sous l'arbre, qui était au sommet de la « Montagne, que nous chantions :

Père de l'Univers, suprême intelligence Bienfaiteur ignoré des aveugles mortels, etc.

« Cette cérémonie finit fort tard. Nous mourrions de « soif et de faim, Talma et David eurent grand'peine à « nous trouver à manger, encore fûmes-nous obligés de « nous cacher, car cela aurait paru trop prosaïque à « Robespierre qui, placé au sommet de la montagne, (i croyait sans doute que cette nourriture d'encens devait « nous suffire. »

Il s'en fallut de peu que la partie musicale dont parle Louise Fusil restât en suspens, faute de Sarrette, sans lequel on ne pouvait organiser aucun grand concours de musiciens. Voici cje qui était advenu.

Au cours du mois de mai 1794, un voisin du Conservatoire, désireux sans doute de se débarrasser des excès d'harmonie, que les habitants actuels du faubourg Poissonnière ne connaissent que trop, avait déclaré à sa section, qu'on aurait joué, à l'Institut de musique, J'ive Henri lY et cet incident avait amené l'arrestation de Sarrette. Robespierre n'ayant pas Sarrette sous la main s'était adressé d'abord à Gossec, lequel se déclara incapable d'accomplir la besogne qu'on lui demandait, besogne d'autant plus difficile que Robespierre entendait que ce ne fussent pas seulement les professionnels qui prissent part à la fête, mais que ce fût le peuple tout entier. En fin de compte, Sarrette fût remis en liberté et tous ses collaborateurs entreprirent d'enseigner, à un orphéon, composé de cent mille individus, hommes, femmes ou jeunes gens, — dont quatre-vingt-dix-neuf mille, au moins ne connaissaient pas une note de musique, — un hymne tout entier, tant pour les paroles que pour la musique.

Alors, tous les maîtres de l'Institut national de musique, Grétry, Catel, Chérubini, Martini, Lesueuret, avec eux, des compositeurs tels que Berton, Désaugiers, Kreutzer, et aussi tous les professeurs de chant, s'en allèrent dans tous les quartiers de Paris, faire ânonner, tantôt en pleine rue, tantôt en des locaux quelconques, à l'unisson bien entendu, l'hymne convenu. Ils avaient devant eux des groupes d'hommes et de femmes incon-

nus les uns aux autres. Il leur était impossible d'imaginer ce qu'il adviendrait, comme harmonie, de toutes ce» cacophonies assemblées.

La fête comportait, en différents endroits où le cortège devait passer, l'érection de toute une série de statues et de groupes sculpturaux exécutés à la hâte. Il s'en trouvait place de la Concorde et dans le jardin des Tuileries qui, exécutées d'après des dessins de David, étaientdues à deux maîtres du temps, Lemot et Michalon.

En outre, David, en collaboration avec son beau-frère, l'architecte Hubert, avait érigé un arc de triomphe placé à l'entrée du Champ de Mars et sur lequel on voyait quatre bas-reliefs des plus compliqués.

1° Le 10 Août, 2° la République, 3° le règne de la Philosophie, 4^ le triomphe de la Sagesse. On en possède encore la description très détaillée, faite par Alexandre Lenoir. On y trouve groupés tous les attributs de la mythologie révolutionnaire.

La Victoire brûle les emblèmes assemblés delà Féodalité ; le Temps indique à la Nature et à la Vérité que leur heure est venue ; la Terre promet la paix à ses enfants ; tels sont les attributs du 10 Août. Au groupe de la République figurent : les Droits de l'homme, le Faisceau, Le Coq, le Pélican, qui désigne que la patrie doit faire des sacrifices pour ses enfants. Le groupe de la République est assisté par la Force et par la Justice, le génie de la Gloire lui montre le chemin, le Peuple est représenté par les trois âges de la vie de l'homme : la jeune fille arme son fiancé, la mère offre ses enfants à la Patrie. Autour de la Philosophie, la Force, représentée par Hercule, amène devant elle le Fanatisme et la

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Superstition, et Ton voit, à ses pieds, les autels, les châsses, les objets des divers cultes frappés par le marteau du démolisseur. La Sagesse, enfin, est seule sur son char, elle tient, d'une main, un sceptre, de l'autre, un flambeau. Sur sa poitrine David, pour n'en pas perdre l'habitude, a fait peindre l'œil de la Vérité : en avant du char marche, la Renommée et, alors que le char de la Victoire est attelé par des lions, David a cru devoir atteler à celui delà Sagesse trois hommes, savoir : Jean- Jacques Rousseau, Mably et Descartes.

Au Champ de Mars, on avait également construit, sur les plans combinés, de David et de Robert, d'énormes rochers en forme de montagnes, au haut desquels était une espèce de tour. Des escaliers avaient été pratiqués, par où l'on accédait à la cime de cette montagne ; c'est là que, selon un rite, calqué sur les cérémonies païennes, se faisaient les offrandes à l'Etre Suprême. Au sommet de la montagne se dressait l'arbre de la Liberté ; d'un côté de l'arbre étaient rangés les hommes, et de l'autre les femmes constituant les chœurs.

L'hymne commence. La première strophe est chantée par les hommes et repris par le peuple tout entier, la deuxième, par les femmes, et la troisième par le peuple tout entier; après quoi, la foule innombrable des jeunes filles lance vers le ciel, les fleurs, dont étaient pleines les corbeilles qu'elles tenaient entre leurs mains. En même temps, les jeunes gens prêtent, devant l'autel de la Patrie, le serment de défendre la France. Et les vieillards étendent les mains pour bénir la jeunesse.

11 y avait eu, au cours de la marche qui séparait le jardin des Tuileries du Champ de Mars, diverses sta-

tions ; un char traîné par huit taureaux, couverts de guirlandes, portait une batterie de cent tambours ; on avait défilé devant la statue de la Liberté et, en passant devant elle, les enfants aveugles, placés sur un char, à eux seuls réservé, avaient exécuté une hymne à la divinité ; paroles de Deschamps, musique de Bruny.

Telle fut, dans sa forme la plus générale, cette mise en scène dont, semble-t-il, l'équivalent ne saurait se retrouver nulle part, tout au moins dans les temps modernes. Les détails en sont innombrables et chacun d'eux constitue une façon d'œuvre d'art. La marche du cortège était dirigée par David en personne, il ne s'était point contenté de la tracer sur le papier; il s'était transporté sur le terrain même et faisait manœuvrer les groupes, avec des façons souvent un peu comiques de général conduisant une armée. Un de ses élèves, Délécluze, je crois, l'a dépeint en grand costume, le chapeau à plumes sur la tête, agitant les bras et poussant de sa voix la plus forte le cri : « Place au délégué de la Convention ! »

La fête de l'Etre Suprême n'avait pas laissé aux pouvoirs publics le temps nécessaire pour préparer celle du 14 juillet qui, du reste, la suivait de trop près. Le rapport du Comité de Salut Public fait mention de cette difficulté et l'on peut bien dire que la fête de l'Etre Suprême fut, en réalité, la dernière fête delà période révolutionnaire. Celle du 14 juillet 1794 en effet ne comportait que des spectacles gratis, un concert, et quelques illuminations.

La journée du 9 thermidor vint arrêter toute fête nouvelle, ordonnée par les mêmes personnages.

Il y avait bien eu un large projet, d'une valeur artis-

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tique considérable, élaboré par David, pour célébrer la mémoire de Bara et de Viala; il devait être accompli le 10 thermidor. Un crédit de 23.848 livres lui avait été affecté. Mais le 10 thermidor, l'homme qui avait conçu la fête de l'Etre Suprême et l'avait présidée avait péri sur la g-uillotine.

Les événements avaient été si brusques que les artistes qui devaient figurer dans les chœurs et dans les orchestres de la fête de Bara et de Viala n'avaient pu être décommandés en temps utile. Beaucoup vinrent place du Panthéon, pour y prendre leur service, et d'aucuns revêtus de leurs costumes, ce qui ne laissait point que de donner à cette méprise une note, plutôt comique, dans la trag-édie terrible qui se jouait à ce même instant.

Désormais, c'en fût fini des fêtes nationales données pour le peuple par le peuple lui-même. On le vit bientôt, et clairement, lors de la translation des cendres de Rousseau au Panthéon. Il sutTisait de faire le parallèle entre cette cérémonie, d'allure officielle, présidée par Carnot et l'apothéose de Voltaire, embellie par le concours de tous les poètes et de tous les artistes, pour comprendre que les temps étaient entièrement changés et que c'en était fini de ces belles initiatives oij le génie inventif de chacun se faisait une joie d'embellir l'œuvre commune à tous.

Quand, en 1797, le D"' Laurent Mayer vint à Paris, il fut étonné du changement extraordinaire qui s'était opéré, en moins de trois ans, et dans l'esprit du public et dans l'âme même de la Nation. Il ne cesse point, dans son si

curieux livre, intitulé Fragments sur Paris^ d'en manifester son étonnement et nul mieux que lui ne Ta défini, par le contraste qui existait entre l'aspect des l'êtes que j'appellerai post-révolutionnaires et celui des fêtes révolutionnaires de 1790 à 1795. Il écrivait donc, en 1796 :

i< On a cherché à faire revivre, dans les fêtes civiques « républicaines que l'on donne à Paris sur la place de la « Réunion (Champ de Mars) les fêtes des dieux et du « peuple de l'ancienne Grèce, mais on ne trouve ici ni « les dieux ni le peuple, ni les mœurs ni l'éducation ni « le climat de l'ancienne Grèce qui donneraient à ces « fêtes la forme antique et l'esprit qu'elles avaient chez « ce grand peuple.

« La plupart de ces fêtes ressemblent à un spectacle « d'Opéra et, sous cet appel quelques-unes ont un effet « pittoresque agréable pour l'œil mais elles n'ont aucune « prise sur l'âme du spectateur; il n'y est ni intéressé ni « ni acteur, il leur est étranger, son esprit et son cœur « n'éprouvent aucune sensation dans ces illusions théâ- « traies »... « Ce n'est que lorsque les circonstances du « moment répandent un enthousiasme générai, comme » à la Fédération en 1790 que l'ordre simple et imposant « d'une pareille fête aidée par la disposition des esprits « répand une joie universelle. »

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