LES FÊTES DE LA RAISON
Contrairement à la fête de la Réunion, qui avait un caractère national, les fêtes de la déesse Raison furent,, surtout, organisées dans un esprit de secte. A l'origine, elles furent appelées fêtes de la Liberté, puis Fêtes de la Liberté et de la Raison. Elles furent célébrées non seulement à Paris, mais un peu partout, sur tout le territoire français et, s'il faut en croire l'abbé Légé, des personnes appartenant aux familles les plus estimées ne dédaignèrent pas, dans les petites villes, de figurer sur le char de la Liberté. Mais, en thèse générale
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les déesses de la Liberté étaient des femmes de théâtre ou certaines personnes extravagantes et ambitieuses.
Les Fêtes de la déesse Raison, à Paris, furent ordonnées par la Commune de Paris. A l'origine elles devaient être célébrées dans le ci-devant Palais-Royal et ce ne fut que par suite d'une impossibilité matérielle qu'elles le furent en l'église Notre-Dame, car on était le 11 novembre, et les cérémonies en plein vent n'étaient pas agréables à pareille date. La Commune avait arrêté que tous los musiciens de la garde nationale joueraient et chanteraient des hymnes patriotiques et qu'une statue de la Liberté remplacerait « celle de la ci-devant sainte Vierge » et, comme si cette incongruité eût été insuffisante, l'arrêté ajoutait : « impudemment appelée la mère du Sauveur ». Cela était du reste la continuation de toute la série des mesures prises par la Commune, ou plutôt par le parti de Hébert (le Père Duchesne .
Danton s'éleva avec énergie contre ces mascarades irréligieuses et ce fut même en cette occasion qu'il appela l'attention de la Convention sur la nécessité d'accélérer les études en cours pour la fondation définitive de fêtes nationales, auxquelles participeraient les artistes les plus distingués et dans lesquelles : « le peuple, disait- « il, offrira de l'encens à l'Etre Suprême, au Maître de a la Nature ». Chaumette et le Conseil général de la Commune prirent position contre Danton et contre l'immense majorité de la Convention, et ce fut là l'un des. éléments très divers de la lutte tragique où périrent les hébertistes.
Devant la Convention, Gobel et, après lui, un grand nombre de prêtres étaient venu renier leur passé ecclésias-
tique. Le succès obtenu par les palinodies qui accompagnaient ces actes d'abjuration avait donné aux plus exaltés, l'audace d'organiser la fête que venait d'ordonner la Commune de Paris. A son imitation, des cérémonies analogues furent célébrées un peu partout, et divers conventionnels, en mission dans les départements, y prirent une part importante. A Bordeaux, Tallien y parut sur un char, où la femme portant le costume de la Liberté était Thérézia Cabarrus. A Auch, Cavaignac s'y signala par la destruction d'objets du culte. De même Dumont, dans lOise.
A Paris, l'organisateur principal des fêtes de la Raison fut l'imprimeur Momoro. 11 a lui-même raconté dans le numéro 215 des Révolutions de Parts, la première et la plus importante des Fêtes de la Raison. Il suffit donc de reproduire, aussi complètement que possible, son propre récit de ce qui se passa à Notre-Dame.
« On y avait élevé un temple d'une architecture « simple, majestueuse, sur la façade duquel on lisait ces « mots : A la philosophie; on avait orné l'entrée de ce « temple des bustes des philosophes qui ont le plus con- « tribué à l'avènement de la révolution actuelle, par « leurs lumières. Le temple sacré était élevé sur la cime (' d'une montagne. Vers le milieu, sur un rocher, on « voyait briller le flambeau de la Vérité. Toutes les « autorités s'étaient rendues dans ce sanctuaire. La « seule force armée n'y était pas.....
«■ Une musique républicaine, placée au pied de la mon- « tagne, exécutait, en langue vulgaire, l'hymne, que le « peuple entendait d'autant mieux, qu'il exprimait des
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« vérités naturelles et non des louanges mystiques et <( chimériques*.
« Pendant cette musique majestueuse, on voyait deux « rangées de jeunes filles, vêtues de blanc et ceuron- « nées de chêne, descendre et traverser la montagne, « un flambeau à la main, puis remonter dans la « même direction sur la montagne. La Liberté, re- « présentée par une belle femme sortait alors du temple « de la Philosophie, et venait sur un siège de ver- « dure recevoir les hommages des républicains et « des républicaines, qui chantaient un hymne en son « honneur, en lui tendant les bras. La Liberté des- « cendait ensuite pour monter dans le temple, s'arrè- « tant avant d y rentrer, et se tournant pour jeter ■ encore un regard de bienfaisance sur ses amis. Aussi- <( tôt qu'elle fut rentrée, l'enthousiasme éclata par des (> chants d'allégresse, et par des serments de ne jamais <( cesser de lui être fidèles. »
La Convention nationale n'ayant pu assister à cette cérémonie, le matin, elle fut recommencée le soir, en sa présence.
A l'issue de la fête, un cortège s'était formé dans Notre-Dame même; les hommes portant le bonnet rouge et toutes les femmes la cocarde se rendirent de Notre-Dame aux Tuileries. M'"^ Maillard, la déesse de la Raison, apparut à la Convention assise sur un trône, porté par quatre forts de la Halle ; elle était coiffée d'un bonnet rouge et enveloppée d'une grande draperie bleue, qui avec sa tunique blanche, formait les trois
1. 11 s'agit ici d'un hymne dont les paroles étaient de M.-J. Chénier et la musique de Gossec.
i"){) LES AlîTS ET LES ARTISTES
couleurs; elle fut accueillie par des bravos et présentée au Président, qui lui donna Taccolade fraternelle. Chaumette, en la présentant, dit qu'on <( n'avait pas voulu « prendre une idole inanimée, mais au contraire, un <( chef-d'œuvre de la Nature. »
Laloi, qui présidait, invita l'Assemblée à accueillir favorablement l'invitation que Chaumette et JNIomoro lui faisaient d'accompagner la déesse liaison jusque dans son temple. Une délégation de cent membres de la Convention sortit delà salle, se mêla auxfemmes vêtues de blanc et couronnées de roses et à la masse du peuple. M'"' Maillartfut de nouveau juchée sur son pavois. Portée par les quatre forts de la Halle, elle rentra à Notre- Dame, désormais devenue, officiellement, le Temple de la Raison, et aussitôt, en présence des délégués de la Convention, la représentation du matin fut renouvelée avec le même cérémonial.
A Paris, cette fête fut célébrée dans différentes églises. Dans celle d'André-des-Arts (aujourd'hui disparue), très artistement décorée, la femme de Momoro y joua le rôle de la déesse.