PASSAGE CHOISEUL, 29-33 I90I
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oi ANATOLE FRANCE
tA V écrivain qui sut garder un cœur libre sous une forme savante, et allier les grâces philosophiques à la précision de la pensée.
I 'activité d'esprit de M. Léon Riotor s'est dirigée en divers sens, et toujours avec une loyauté parfaite. Il a écrit des poèmes, Le Têcheur d'anguilles, Le Sage Empereur, Fidélia, Jeanne de Heauvais, conçus dans une manière légendaire et symbolique, en une grande liberté de rythme et de versification, sans que pour cela soit diminuée la force savante du métier. Il a écrit des romans, VtArni inconnu, Agnes, où il a prouvé une imagination de psychologue délaissant les
richesses sans fin du réel pour les aventures plus courtes de l'invention philosophique. Il a été un fantaisiste spirituel et un raisonneur logicien , inflexible , souvent juste, avec Les raisons de Tascalin et La voeation merveilleuse du célèbre cacique Piêdouche, et c'est par là, je crois bien, comme avec le poème généreux et noble du Sage Empereur, qu'il a le mieux exprimé son humeur à la fois chagrine et amusée au spectacle du monde social, et son intelligence très droite et très fine, éprise d'équité et de bonheur pour tous.
Que n'a-t-il pas fait encore, au long de sa vie littéraire ! Il a publié en collaboration un livre sur le Tonkin, un autre qui commente des planches japonaises ayant trait aux Enfers bouddhiques, il a essayé du théâtre. Enfin, c'était inévitable, il a été critique et journaliste, et c'est sous cet aspect qu'il se montre aujourd'hui, en ras-
semblant dans ce volume, Les tÂrts et les Lettres, les pages éparses dans les journaux et les revues où il collabore depuis tantôt vingt années.
Je ne crois pas qu'il puisse, s'il veut être complet, se borner à ce seul volume. C'est, en effet, une histoire littéraire et artistique vécue, c'est une sorte de revue d'opinions et de jugements, et il y a tout intérêt, pour le lecteur comme pour l'auteur, à suivre le parcours accompli depuis le commencement jusqu'à la fin. M. Léon Riotor a été mêlé de près au mouvement de littérature de sa génération, et il nous fait utilement connaître les phases par lesquelles il a passé et les conclusions qui sont présentement les siennes. On les connaîtra fort bien, car l'auteur est de ceux qui ne dissimulent pas, il se refuse à revoir et à corriger ses impressions après coup, ou du moins s'il les revoit et les corrige, ce qui
est son droit, il le dit nettement, et c'est un très beau courage d'esprit.
Le plus frappant exemple de ce sentiment, c'est l'épilogue qu'il écrit à la suite des campagnes faites contre Emile Zola et la doctrine qui prit le nom de naturalisme pour les nécessités de la bataille. Que nous dit M. Léon Riotor ? Il nous dit qu'il honore aujourd'hui celui qu'il combattait hier. Il nous dit : « Moi qui n'ai plus d'autre culte que celui de la vie et de la nature, j'en étais à honnir tout ce qui me les rappelait. Hélas ! hélas, trois fois hélas ! que ceci vous serve de leçon, mes amis, et ne craignez jamais d'avouer que vous avez pu vous tromper ».
En réalité, ce qui est arrivé à M. Léon Riotor doit arriver à tous les hommes de bonne foi avides de vérité. Tous ne partent pas du même point, mais tous se rencontrent. Au début, nous ne pouvons guère
voir qu'un côté des choses, et notre vie se passe à essayer de faire le tour de tout ce qui est à notre portée de l'univers physique et moral. Aucun homme ne parvient à la connaissance complète par sa seule expérience. Mais à son expérience personnelle s'il joint l'expérience des autres, et si l'intuition fait le reste, — car il faut aller vite, la vie est courte, le temps d'apprendre nous est mesuré, — il a quelque chance de se faire une idée générale du milieu où il s'est trouvé placé.
Pour ce qui concerne le monde de l'esprit, cet homme en arrivera à ressentir une grande admiration devant tout ce qui marque un effort, une force, une originalité, tout ce qui ajoute une expression nouvelle, une nuance, au magnifique trésor humain, tout ce qui doit être révéré comme un souvenir. Que deviennent alors les écoles, les drapeaux, les étiquettes ? Tout est
emporté dans le grand courant de la vie, et il ne reste que la vérité durement conquise, rémotion propagée à travers les esprits et les cœurs, les formes immortelles de la beauté.
Celui qui s'évade ainsi hors des querelles, des conventions, des intérêts, en vient forcément à admettre des manières de penser et d'exprimer qu'il croyait si opposées aux jours des premières escarmouches ! Cela ne le rend ni las, ni indifférent, ni neutre, cela ne diminue en rien son ardeur première. Il part avec autant d'élan, et avec davantage de réflexion, voilà tout. Il ne va plus se heurter au fond d'une impasse, il marche d'un pas ferme sur la grande route, il gravit les sommets d'où il découvrira les ensembles, il s'embarque pour le large.
Il m'a semblé que M. Léon Riotor en était arrivé au moment où l'on se jette
ainsi à travers le vaste monde de l'intelligence. Il conservera, on peut l'affirmer, au cours de ce nouveau et grand circuit, la parfaite bonne foi, le savant talent d'analyse, l'émotion admirative, dont il fait preuve au cours de pages comme celles qu'il écrivit, de façon si définitive, sur Puvis de Chavannes, Rodin, Barbey d'Aurevilly, Léon Cladel. Un tel départ annonce de courageuses étapes, des haltes choisies dans de beaux paysages, et un réveil pour repartira chaque aube nouvelle. Que M.
Léon Riotor garde cette allure de libre voyageur.
Gustave Geffroy.
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§ i. Un peintre philosophe.
§ 2. Naissance du jugement critique.
§ 3. Evolution de la vision et de l'opinion.
. § 4. De l'influence et de la personnalité.
§ 5. Hommage d'une époque d'art.