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Un peintre philosophe

'ÉTRANGE chaos où se meuvent les systèmes philosophiques nous fait chérir la lumière, quelle que soit lé), façon dont elle se manifeste. Il est évident que nons nous éclairons nous-mêmepar notre manière de comprendre et d'exister. Un peintre est venu qui a prouvé que la plus éclatante clarté de l'humanité c'est la vie. Nos plus altiers monuments s'ensemencèrent de ses beau-

tés et leurs sombres murailles, illuminées par lui, rayonnèrent pour les âges prochains. — Ce fut Puvis deChavannes. .. Suivons-le donc dans son ascension vers la lumière, c'est-à-dirç vers la vérité de la vie.

Un cep bourguignon fit croître ce noble esprit aux bords lyonnais. Dès le premier âge il sentit se heurter en lui ces deux forces de l'exubérance et de la rectitude de la pensée. Les traditions de famille l'entraînèrent aux rudiments polytechniques, il alla quelque temps le long de cette haie d'épines qui déchiraient ses mains, jusqu'au jour où, ayant enfin compris l'art éducateur, il suivit désormais, selon l'expression de Chactas, le soleil qui marchait devant lui. Il songea, voulant enclore la terre et l'humanité, l'amour, la joie et la douleur, que la nature dispensait des uns, que l'âme enfantait les autres. Sans autres moyens d'action que ceux qu'il possédait, ardeur, science, patience, il créa ainsi une grande école de beauté, et son œuvre n'eut pour bases que la sagesse et la raison.

Longtemps on l'accusa de ne savoir ni peindre ni dessiner. Ces immenses pans de ciel où se mouvait une humanité synthétique semblaient si dépaysés aux cimaises des Salons, sous l'optique étroite de nos coutumières critiques ! J'ai noté les phases de cette bataille de trente ans où l'adversaire irréconciliable se

laissa déborder par l'admiration enfin conquise. Et maintenant l'impartial historien, contemplant le chemin parcouru par le peintre, s'écrie sans arrière-pensée :

— « Cinquante ans de travaux, un demisiècle de chefs-d'œuvre ! »

Tel un beau fleuve coulant du sommet des monts, confiant dans l'énergie de ses eaux, ce demi-siècle apportait une force nouvelle, l'adoration de l'existence. L'œuvre entière ne peut se comparer à un discours : c'est la chanson naïve qui s'envole des lèvres du laboureur, avec la cadence lumineuse des aurores, du crépuscule, des jouissances et des souffrances. Chacune de ses stances ressuscite la poésie séculaire. Des regards d'amour, de prière ou de fierté illuminent la vie, des appels enfantins sont balancés d'écho en écho, un seul chemin conduit de la naissance au trépas. Les fleurs, les bois, les eaux, parures de la terre, l'atmosphère, parure du ciel, les instincts de l'humanité, toute la Nature, de l'allégorie à la vérité, de la réalité à la légende. Quelle joie, ce défilé d'héroïnes coutumières, dans les paysages sereins de la Patrie. De nobles passions y occupent les heures. Les époques s'y condensent. Dans ces décors où la lumière jamais ne se lasse, l'esprit s'envole et trouve en tous lieux la sympathie.

Ce n'est plus le tableau local borné par quelques moulins à vent, dont le plan méthodique

enclôt un souvenir personnel. L'imagination s'y promène à loisir, en des instants inoubliables. Et toujours la pensée peut suivre le fil ténu de l'action, sous ces horizons de limpidité franche. L'historien en parle avec ivresse, de ces heures fécondes d'un demi-siècle,

C'est bien la cime, éclatante, immortelle, Etincelante en son pourpris, Dont l'albe neige immaculée est telle Qu'elle éblouit les yeux surpris... (i)

Vous y trouvez partout cette joie, la lumière, l'imagination, ce jardin de l'homme. Elles parcourent d'un pas allègre le cycle des saisons. Elles nous entraînent dans les lieux favoris de l'esprit, au sommet des monts, dans les tranquilles prairies, à l'orée des forêts, sur les grèves des mers, et nous persuadent qu'il est inutile d'inventer, que le poète n'a qu'à puiser autour de lui, que les décors les plus variés se rencontrent pour les actions les plus diverses. Elles ont substitué des satisfactions normales aux hypothèses compliquées des coloristes d'antan. Toutes les créations ne sont pas faites de miracles. Nous traitons d'idole ce que nous n'adorons pas, mais

En tous lieux la grâce est touchante, Le rire et les pleurs sont humains, Suivons par différents chemins La nature qui nous enchante... (i)

(i) Le Sage Empereur,

et le croyant fervent pourrait se demander : « Que faisait donc Dieu avant la création du monde ? »

L'œuvre est longue, la vie est brève, les artistes s'amoncellent. A peine soupçonnés durant la carrière accidentée, qui les fit se prodiguer aux quatre vents du ciel, ils se sont engloutis dans l'oubli du nombre avant même que les portes froides du tombeau soient refermées sur leur dépouille périssable. Quelle maîtrise peut se croire assez solidement édifiée pour résister aux outrages des ans ? Evidemment celle qui tiendra le moins de son époque. D'où cette constatation douloureuse et troublante, qu'en art la crainte de soi-même est le commencement de la révélation.

Pierre Puvis de Chavannes naquit en 1824, à Lyon, où son père était ingénieur en chef des Ponts et chaussées. D'une ancienne lignée, qu'on suppose originaire d'Italie, et qui vint s'établir en France avant le Moyen -âge, la famille de Chavannes appartenait à la noblesse de robe. Elle était alliée à celle de l'amiral de Coligny, et compta, paraît-il, un peintre appelé Pierre Salomon Domenchin de Chavannes dont le nom figure dans les Annales de l'Académie des Beaux- Arts et dans les catalogues du Musée du Louvre. Quoi qu'il en soit, les de Chavannes siégèrent longtemps au Parlement de Bourgogne, et ce ne fut qu'après la Révolution qu'ils renoncèrent à cette carrière traditionnelle.

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Au collège, Pierre ne fut qu'un assez mauvais élève. Il était fréquemment en « retenue », ce qui n'altérait en rien sa gaîté et ne troublait guère son féroce appétit. Au réfectoire, il se vit maintes fois réduit à troquer avec ses camarades des dessins contre un morceau de pain. — « C'est une des rares époques de ma vie où mon art m'ait nourri », disait-il en sa bonne humeur coutumière.

Reçu bachelier, le jeune homme se prépara quelque temps à l'Ecole Polytechnique, par obéissance de famille, puis se fit inscrire à l'Ecole de Droit. Mais les arts l'emportèrent sur le respect filial, la peinture le hantait, il entra chez Henri Scheffer, où il ne fit pas grand'chose. Turbulent, plus bourguignon alors que lyonnais, il dépensa en joyeuses parties cette période de début dans la vie artistique. Il y entraînait jusqu'à son maître, qui dut s'en séparer.

Les voyages séduisent les âmes neuves. C'est en compagnie d'un peintre sincère, M. Baudron de Vermeron, que Pierre Puvis de Chavannes alla goûter aux sources de l'art classique, qu'il s'imprégna de la pureté des anciens et se sentit vraiment brûler de la flamme du beau. Deux ans de séjour en Italie devaient laisser une trace ineffaçable dans son esprit. Pénétré de la nécessité de la science, il se fit inscrire dès son retour à Paris à l'atelier de Thomas Couture,

puis à celui de Delacroix. Mais il ne demeura ni chez l'un ni chez l'autre, car il devait s'instruire lui-même et avait déjà des idées déterminées et une compréhension propre. Il fut dès lors un isolé, presqu'un farouche, cultivant ses pensées, horrifié des thèses et des écoles, loin des coteries et des marchands.

Chez l'auteur de ces humbles lignes toujours s'allia, et sans qu'il pût s'en défendre, la croyance que la rectitude de ia vie est nécessaire à l'artiste pour qu'il soit durablement respecté. La poésie, si méticuleusement drapée, chantournée par des jouisseurs débraillés, lui semble une fleur cultivée par genre plutôt que l'émanation d'une âme. Il convient qu'il n'est rien d'aussi funeste que cet alliage de visions à la bonne compréhension d'un effort artistique, la personnalité ne devant pas s'interposer entre le regard du critique et le tableau. Cependant, combien plus émouvante une belle œuvre émanant d'une noble vie !...

L'œil s'imprègne de teintes, elles lui plaisent selon l'impression transmise au cerveau et sa concordance avec de parallèles pensées. Tout s'enchaîne, physiologie, psychologie et intelîectualité, pour constituer l'arbitre si variable et pourtant si puissant de l'instant : l'opinion. Les tableaux s'effacent devant d'autres, l'opinion évolue en des atmosphères diverses, et telle admiration basée sur une œuvre s'effondre

soudain au choc d'une médisance. Parmi ceux qui nous enthousiasment, il existe tels génies qui s'ignorent eux-mêmes et qui, ne voulant peindre que la vie réelle, emplissent l'imagination des vastes évolutions d'une idéale humanité, — ce qui rendra leur trace indélébile. — Combien leur époque, alourdie de préjugés conventionnels, fut longue à les comprendre ! C'est à l'heure où le penseur, seul en face de lui-même, a senti bouillonner ses ondes intérieures sous la barque qui portait la Nature, qu'ils ont resplendi à l'horizon, l'inondant de leur bienfaisante clarté.

Puvis de Chavannes a été le messie des amoureux de lumière ; sa venue a transformé l'école du plein-air en école du plein-ciel. Sa nature palpite et respire, ses personnages s'agitent et nous hantent, son humanité se dépasse elle-même : c'estune synthèse, sans époque, éternelle, immuable. Pour moi, ces fresques ne sont pas une « baie ouverte sur la réalité », ainsi que l'a dit un commentateur, mais bien sur la vie intellectuelle, la seule immortelle et féconde. J'écoute les propres aveux du maître : il ne s'entoure ni ne s'inspire de documents historiques, flagrants points de repère disparus ou à disparaître, mais, travaillant « avec la permission de la nature (i) », la vision du décor voulu

(i) Jean Dolent, Amoureux d'Art,

imprégnée dans son cerveau, il ne reproduit que ce qu'il croît avoir dû exister, c'est-à-dire sa compréhension rudimentaire d'une page de la terre.

Oh ! le calme repos dans les sillons couché !

On l'admira dans ces fresques nouvelles du peintre raillé. C'était l'aurore chaste, la naïve aurore des jours d'Avril, énamourée, légère. On y entendit ces lointaines musiques qui viennent, d'écho en écho, sur les brises, noyer les âmes rêveuses. Ce fut un rayon que nul ne soupçonnait et qui perça la nuit tout entière de la peinture. Des teintes d'hyacinthe et de lapis rayèrent la robe flottante d'Iris, mousseline où gîtait le soleil.

Ce peintre ne fut pas seulement cela, paisible et délicieux, sagace, quoique ingénu, il trempa ses pinceaux dans Tonde savoureuse des légendes. 11 psalmodia la Terre, mère féconde et douce, mère des héros simples. Les saisons le bercèrent dans leurs bras, avec l'amour de la patrie. Il s'imprégna des décors de nos pays, y établit le bien, le beau, la maternité, le tra-. vail, l'espoir puéril des lendemains. Il pensa que

Le bonheur fleurit auprès de l'enfance

et plaça, avec charme, la mosaïque de ses souvenirs sous la pureté de ses imaginations. Si bien qu'un des jeunes maîtres de la critique a

pu le qualifier justement de « poète savant de la Légende et de l'Histoire, qui a évoqué, en images simples et lumineuses, les rêves et les grandeurs de l'Humanité » (i).

Cette œuvre est donc une source qui roule en ses flots limpides la sereine philosophie d'une belle vie. Que de lutteurs fourbus ont pu y rafraîchir leurs fronts brûlants, y humecter leurs lèvres desséchées, y revivifier leurs imaginations stériles et désolées ! Ainsi les scaldes venaient ressaisir l'inspiration au souffle vif de la mer Scandinave, ainsi les bergers idylliques accourent dormir aux pieds des saules pâles, harmonieux et clairs, aimés des dieux, qui pleurent sur les ondes. Et même en de banales reproductions, sans le génie de lumière qui les fait palpiter aux murs des édifices, les compositions du maître savent encore parler à nos cœurs.

Oh ! les ineffables joies de l'ivresse artistique, qui traverse les muscles, fait vibrer les membres alanguis, hypnotise doucement le cerveau, tandis que, dans le grand salon teinté d'une demi-lueur, alors qu'en vos mains un livre aimé évoque quelque paysage d'outre-temps, le clavier mystérieusement frappé envoie les ondes sonores d'une rêverie de Schumann ! Oh ! les instants d'exquis tressaillements et de chères

(i) G. Geffroy, la Vie Artistique, 5e série, dédicace.

imaginations, les secondes rapides et bénies où la terre a chassé son vain souci de l'existence ! Sainte quiétude de l'esprit enivré, que ne puisje sans cesse me griser de ton vin ! Pour la retrouver, j'ai passé des heures courbé sur tes pages, œuvre inoubliable d'un maître aimé. Et chacune de tes créations m'emplissait d'un déluge de pensées, et chaque détail écîos de ton cerveau en évoquait mille autres dans le mien. Et jamais je ne me suis lassé de voir passer devant mes yeux l'harmonieuse vibration du génie s'éveillant sous tes pinceaux immortels, leur accord m'était cher, l'idée qui les animait se dressait pour jamais dans ma mémoire réconfortée.

En ces reposantes fictions qui font oublier les vers douloureux du poète « qu'on pense ou qu'on aime, sans cesse agité... » et font comprendre qu'il y a autre chose dans l'existence que notre lutte stérile, l'esprit s'emplit d'une étonnante hardiesse, car il peut aller en tous lieux sans fatigue... Où s'accomplissent les actes de cette société, dans quel pays réel ou imaginaire, près ou loin de nous, partout et nulle part? En quel instant ? Celui que vous voudrez, toujours et jamais, aussi bien dans le passé que dans l'avenir. C'est la vie évoquée dans Pample spiritualité d'un monde imprécis.

Suivez cette reconstitution d'événements qui auraient pu exister. Quelle variété infinie dans

cette longanime théorie ! Que d'indications expressives dans ces figures mythologiques ou poétiques ! Quel ingénieux agencement de détails liés au décor, troublants de lumière et de vérité ! Quelle ardeur dans l'allégorie moderne et quelle éclatante pénétration de la conception antique ! Il y a, dans ce terrestre défilé, des personnages de tous les temps et de tous les âges, copiés sur des modèles aoparus de siècle en siècle. Certes oui, il y a cela. Nul ne peut le nier. Pourquoi Ta-t-on méconnu si longtemps ? Avouons- le : aux yeux du peuple, l'art ainsi révélé s'écarte trop. Faut-il donc une éducation préalable pour le comprendre, ce peintre déjà ancien et pourtant toujours si nouveau ? Précisons.

C'est un maître parce qu'il a fixé, non pas l'existence moderne, mais une vie flottante, immortellement vraie, parce qu'en une nature où réside une réminiscence lointaine de la poésie poussinesque s'agitent des symboles qui seront toujours humains, parce que l'âme, émanée des forces chimiques de l'univers, nous porte à vouloir toujours écarter jusqu'aux bornes du monde le voile épais qui nous environne. Cette impression du Poussin et du décor fugace de ses visions tendrement anciennes effleure d'un rapide coup d'aile le songeur arrêté aux magiques paysages de Puvis, à ses clairières entourées de collines sombres où fleurissent les lau-

riers-roses, où palpitent les troènes, à ses merveilleux groupes de verdure semés d'îlots architecturaux ou humains dans une lumière transparente et limpide. Tout cela palpite d'une éternelle beauté.

Et si nous continuons des rapprochements, ne peut-on créer une vague parenté entre Puvis et les préraphaélites anglais? On l'a fait. Telles colorations aux reflets plats, tels lointains gris émeuvent le rêve du moderne le plus sceptique. Ces clartés, froides, ces chairs, exsangues pour sa vue exacerbée, se nuancent de tout le sang courant dans ses veines, des idées épanouies dans sa tête, les personnages s'animent dans son esprit vide, le ciel vibre devant sa crainte des abîmes. Mais c'est une illusion, et rien de plus. Le peintre du Bois sacré est bien français, et n'a ni tenants ni aboutissants. îl ne s'est en aucune façon inspiré d'autrui ; il a tenté, selon le vieux précepte, d'oublier ce qu'il avait vu ou entendu, s'est posé en face de la nature, l'a contemplée sous ses multiples aspects et s'est recueilli. Qu'est-il sorti de ses méditations ? La vie dans la nature, simplement.

Ce symphoniste pictural, qui devait nous entraîner à de telles sensations de vie lumineuse, naquit, sous un ciel peu clément aux Muses, assure-t-on, à la fin du premier quart de ce siècle, « à l'heure où Beethoven chantait Dieu

sous la nuit verte des forêts occidentales (i) ». Son esprit se développa, grandit et s'ouvrit à l'éclat du ciel comme une plante sans ombre. Nul ne le poussa à droite ou à gauche, ne tenta de le colorer artificiellement. De robuste race, il n'eut pas besoin de tuteur. La technique poncive de la peinture ne pouvait être inculquée à un homme aussi nettement particulariste. Il est de ceux qui n'ont pas eu de maîtres et qui ne sauraient en avoir ; les notions reçues se résolvent à peu de chose. Les meilleurs éducateurs sont les jours qui s'écoulent, avec leurs menus événements ; pour s'instruire, l'élève n'a qu'à regarder, à comprendre ; s'il apprécie la vie, la nature fera le reste. 11 ne fut le produit de personne ; ses prosélytes ont conservé à son exemple une originalité qui ne lui doit que le sens philosophique. En quoi Montenard, Auguste Flameng, Ary Renan, Georges Costau, Paul Baudouin, Henri Daras sont-ils de la famille de l'auteur de Inter Artes et Naéuram) sinon par la méthode et la pure clarté spirituelle, sinon par leur souplesse intransigeante devant la nature ; ils l'ont soumise en s'agenouillant devant elle, et triomphent désormais de celle pour qui leur culte demeure infatigable. Non, pas de maîtres et pas d'élèves à proprement parler. Peut-être complète-t-il et se com-

(i) Raymond Bouyer, le Paysage dans l'Art,

plète-t-il par d'autres ? Boticelli, Gustave Mo reau, des spiritualistes, surtout des « particularistes », mais encore ! Nul n'avait pu faire battre nos cœurs à l'unisson de nos yeux, avant qu'il n'ancrât aux murs de nos monuments ces beaux ciels attiques et ces nobles sociétés sans hontes ni laideurs, et je pense à cette lente éclosion d'un art futur, chérissant la « fresque pâle, aimée des philosophes (i) », comme la seule confidente qui parlera aux sens et qui, mieux que le marbre, rendra l'architecture impérissable.

Il faut donc affirmer, à l'encontre de commentaires erronés, que le maître qui nous occupe ne fut pas un fantaisiste, encore moins un utopiste. Jamais il ne se lassa dans la recherche du naturalisme épuré des Poètes, et parvint à retrouver, sous les cieux reconquis, toute la beauté simple et naturelle de la femme, celle qui vivra toujours parce qu'elle est la complémentaire de la nature.

Sans examen, on s'imaginerait un mystique, longtemps on le crut tel ; il n'en est rien : c'est un spiritualiste-né. Ses teintes quasi-plates évoquent les infinis du rêve. Le critique ne peut résister en le voyant à une sorte d'entraînement à la suite des Primitifs. Il est forcé de lui reconnaître Pamour des espaces, de lui supposer

(1) Raymond Bouyer, le Paysage dans l'Art,

Pespoir de mémorier son œuvre, sur les monuments les plus éternels que l'homme ait pu dresser, de lui accorder le désir et le pouvoir d'incruster la lumière, même où elle n'arrive pas sur les ailes de l'astre éclatant, le don d'éviter cet obscurcissement prématuré, résultant de l'action corrosive de cette même lumière, si diffuse soit-elle, sur les couleurs composées d'ingrédients chimiques, etc. Il a donc prévu ceci, calculé cela ? — Erreur, non absolue. Son tempérament a tout fait, sans doute inconsciemment ? N'a-t-iî pas dit qu'il « ne travaillait qu'avec la permission de la nature » ? Il s'est arrangé pour la saisir sous ses formes diverses sans jamais la violenter.

Son œuvre est un universel Credo, un acte d'espérance et de foi. Et c'est lui-même qui révère la création, dont il a surpris les forces. Sans aller jusqu'à prétendre « qu'il symbolise la foi ancestrale la plus pure et personnifie le génie le plus idéaliste de notre époque (i) », il apparaît comme un aède de la palette, marchant allègrement sur le grand chemin de l'art vers un horizon de bleu pur, semant nos villes de pages impérissables où se mêle « la forme antique à la vertu nouvelle (2)», où l'âme retrouve ses croyances et ses oasis, où les belles fleurs

(1) Georges Denoinville.

(2) Emmanuel des Essarts, Album des Poètes*

de la tradition s'épanouissent sur un terreau sans mélange, où les générations prochaines trouveront sans cesse de quoi réfléchir et penser.

« Simultanément esthète et artiste », a-t-il uniquement considéré la peinture comme un accessoire décoratif, ainsi que l'ont dit certains critiques, accessoire qui doit « se fondre à la sculpture et à l'architecture en un tout harmonieux (i) » ? Doit-on prendre pour l'essentielle émanation de son « moi » cette pensée du maître lui-même « que la peinture est faite pour animer les murailles»? Oui et non, car il a vraiment réalisé plus que cela : il a écrit sur ces pierres des pages à l'égal des plus grands historiens, des meilleurs moralistes, à l'égal des plus profonds philosophes. Rien ne dépasse en exégèse ces éclatantes et pourtant si simples conceptions, agencées avec un esprit pur, traduites avec noblesse. L'artiste, isolé de nous, flotte dans toutes les époques et sous tous les cieux : un magique apaisement saisit l'esprit devant ces vastes lendemains, qui sont aussi des hiers. Et vraiment, à quoi bon tenter de violenter l'entendement du spectateur amoureux d'un monde serein en ses ardeurs parfaites, si exact dans cette œuvre d'un philosophe-né, créateur et propagateur de claire et reposante morale,

(i) Eugéniode Castro, Conferencia realisada no IriS' tituto de Coïmbra, sur Joao de Deus .

symbolisation synchronique de la vie et de l'esprit?... Le propre de Puvisde Chavannes. n'est-ce pas de n'être que lui-même ?

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