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RODIN EN SUÈDE

Depuis le jour, encore récent, d'Ibsen, de Strindberg, de Bjornson, depuis les amoureuses clairières de Thaiilow, nous avons tourné les yeux vers la Fleur de Neige d'Hasselberg. Cette pureté Scandinave nous a révélé une lumière ignorée. Et notre enthousiasme nouveau s'enrichit chaque jour d'une perle.

(j) A été chez Asselineau, et depuis chez le docteur Piogey.

Ce ciel déchiré se peupla de dieux. Ils nous apprirent les langoureuses harmonies du pôle, les angoisses des brumes, la chanson des ombres. Peu nombreux, ils furent plus glorieux, ces scaldes qui se mouvaient dans l'hallucination et célébraient jusqu'à l'exaltation les étrangetés de leur cœur. Et nous rêvâmes alors de ces pays glacés où l'amour même n'est qu'une lente étincelle.

Longtemps confinés dans l'embellissement unique de leurs lares, les Scandinaves n'eurent pas d'ensembles artistiques, ni d'écoles. Au dernier siècle encore l'étranger dictait ses lois, les Suédois s'inspiraient de nos maîtres, les appelaient, accouraient à nos académies. N'oubliez pas qu'Etienne de Bonneuil vint de Paris au XIIIe siècle construire le chef-d'œuvre d'Upsal. Mais lentement, méthodiquement, la paix, cette sœur aînée des arts, faisait germer les fleurs, et maintenant la patrie suédoise aime ceux qui pensent, et veille à leur gloire ainsi qu'une vigilante épouse.

Ils exposèrent à Paris dès 1855. ®n 'es v^ à tous nos Salons, à nos foires universelles. En 1889, ils obtenaient 40 médailles avec 200 compositions. Cent des leurs forment aujourd'hui l'un des groupes les plus remarquables de l'art étranger, et le Champ-de-Mars leur consacra des galeries entières, — cependant qu'on rencontre encore dans leurs rangs de rares cas d'inconscience esthétique.

Transportons-nous à Stockholm, qui fut de longs siècles la seule capitale du Nord intellectuel. C'était pour ces pays glacés la cité par excellence. L'art y naquit, avec Gustave de Sergel. Son élève et ami Fogelberg anima de son œuvre les rues et les promenades. Il sut allier la légende septentrionale aux idées modernes, et, dans un élan nouveau, éveiller l'âme de ses compatriotes.

C'est le vrai créateur de la sculpture Scandinave. A sa suite elle se traîne, indigente, sans haleine. 11 fallut que Molin, Lundberg, Eriksson parussent, et, plus près de nous, qu'un élève de notre Ecole, Per Hasselberg, envoyât ce radieux chef-d'œuvre qui s'appelle la Fleur de neige au salon de 1881 pour que nous admirassions enfin cette éclosion d'un art intéressant.

Stockholm en est le berceau, à mi-côte entre la fruste nature originelle et notre civilisation. C'est là que réside le talent de ces peuples. Au cours de La Chambre rouge, Strindberg montre les champions de cet art jeune luttant contre l'indifférence hiérarchisée d'une nation de fonctionnaires et de mercantis. Enlizés dans une bohème forcée, ils végètent et succombent, avec la seule joie d'avoir vécu au sein d'un monde idéal de splendeur : c'est la mer soumise, le ciel conquis, une flotte de marbre ancrée dans l'écume des flots, une forêt de mâts gracieux et de cathédrales de dentelles,

Stockholm palpite et change vingt fois d'aspect, l'atmosphère est remplie de cette beauté vivante qui s'attache aux ailes de la lumière !

En janvier 1896, la Suède sacrifia aux goûts d'Europe, Stockholm voulut ouvrir ses portes pour une Exposition générale des Beaux-Arts et de l'Industrie, la première organisée dans cette ville depuis 1866, de rudimentaire mémoire.

Dans un décor inoubliable, où les parcs sombres soulignaient l'azur pâle des ondes, avec du ciel et des murs éclatants de blancheur, l'artificiel fut harmonieusement noyé dans le naturel. On assembla un agréable mélange des fruits de l'industrie et des pudeurs de l'art, avec ça et là l'épanouissement d'un plâtre délicat au milieu des verdures.

La section des Beaux- Arts eut un édifice spécial et. fut mise aux mains d'une commission présidée par Eugène, prince royal de Suède et Norvège. On y trouvait les peintres Richard Bergh, élève de J.-P. Laurens, dont les toiles gracieuses, chaque année, n'évoquent guère la couleur violente de leur maître, Oscar Bjorck, comte Georg von Rosen, directeur de l'Académie royale des Beaux-Arts, auteur du Nordenskiold dans les glaces , et Anders L. Zorn, qui obtint, pas ses types de France et d'Es-

pagne et son réalisme champêtre, un succès de bon aloi. (Un tableau de Zorn est au musée du Luxembourg.) 11 y avait aussi le statuaire Théodor Lundberg, l'architecte Ferdinand Boberg, et le baron Gustaf Cederstrom, professeur à r Académie royale. Le secrétaire de cette aimable pléiade fut C.-A. Ossbahr.

Des circulaires inondèrent les ateliers des nations à production fixe. Rodin fut convié : on le prévint qu'il n'y aurait ni médailles, ni diplômes. O sainte bourgeoisie ! Au printemps de 1896, le peintre Fritz Thaulow vint chez Rodin en compagnie d'un visiteur officiel qui n'était autre que le prince Eugène. Il eut cette amabilité des princes implorant le pardon de leur richesse. Il fut persuasif, entraînant. La visite de l'atelier l'enthousiasma. Il dépeignit Stockholm, cette mouette blanche au cœur de pierre. Il sut émouvoir le statuaire en lui parlant de l'ardeur juvénile de ses compatriotes, de leur grand désir artistique, si bien que Rodin ne put refuser. La circulaire fut rappelée au mois de décembre de la même année, et le prince Eugène écrivit : « Vous savez bien l'importance que j'attache à votre participation », en lui retraçant, une fois encore, l'Exposition de Stockholm.

C'est avec un bronze et un plâtre que Rodin partit à la conquête de cette Venise du Nord. Le bronze c'était le buste de Dalou, cette

merveille, le plâtre, la Voix intérieure, nue et frissonnante, qui parle à Victor Hugo dans le monument du Luxembourg. Comment ne pas séduire avec ces membres actifs où se joue la science des muscles et de l'ossatures avec ces belles formes qu'une mère diligente n'eût pas mieux modelées ?

L'Exposition eut lieu du 15 mai au Ier octobre 1897. Comme partout où paraît Rodin, deux clans se formèrent, et faillirent se battre. Lors des achats, on passa dédaigneusement. Ossbahr proposa le buste de Dalou : ceci fut encore sévèrement rejeté. C'est alors qu'intervint le clan norvégien : le musée de Christiania osa acquérir ce que Stockholm répudiait.

Car les Norvégiens cherchent à se séparer des Suédois. En art, en philosophie, ils ont des idées hostiles. Le Norvégien veut créer une nation, inaugurer une époque. « Chez nous tout est des commencements », a dit Bjornstierne Bjornson, qui est de Kvikne. C'est le terrien traînant ses lourds sabots dans la glèbe natale dont il fera jaillir des fleurs. Et cependant la même lumière charmante les ensorcelle et les grise ! Mais Christiania sera l'égale de Stockholm.

L'Exposition close, les œuvres s'éparpillèrent. Rodin fit savoir, le 2 novembre 1897, qu'il laissait en don, au Musée National, le plâtre de la

Voix intérieure, cette voix intérieure qui dans un monument fameux déjà, parle à l'oreille du vieux poète au bord des flots. Le secrétaire Ossbahr transmit les remerciements affectueux du prince, et au nom du Roi, la croix de commandeur de Vasa, 1 ordre de la dynastie déchue, le ruban du passé au coi de l'art triomphal de

demain!

Dans cette même lettre du 7 décembre 1897, en informant Rodin de cette distinction, M Ossbahr lui faisait part « d'un incident aussi fâcheux qu'incompréhensible, et dont 1 1dée même le faisait rougir » : la commission du Musée National à l'unanimité moins une voix, celle du directeur M. G. Momark, venait de déclarer qu'à son avis le plâtre offert par Rodin « ne pouvait être incorpore aux collections de

l'Etat ».

C'est bien toujours la même histoire. Ne vous semble-t-il pas encore entendre les aventures de VAge d'airain, du Victor Hugo, du Claude le Lorrain, des Bourgeois de Calais, et plus près de nous du Balzac ? Ces fervents scohastes se nommaient baron Nordenfolk, N.-F Sander, président et vice-président de l'Académie royale des Beaux-Arts, P.-O. Holm et le çorn te von Rosen, professeur et directeur de ladite Académie. Notez que von Rosen fut un de ceux qui invitèrent Rodin à venir honorer 1 Exposition.

Plus éclairé sur les origines de la beauté, le prince Eugène écrit aussitôt, de Florence où il passait : «L'affaire peut, je crois, se prendre plutôt au comique, en n'y voyant que le jugement un peu... borné d'une commission qui s'est déjà distinguée de refus semblables, v Et le roi Oscar, mécontent, outré, sachant que de belles œuvres enrichissent un peuple mieux que le sol le plus fécond, et, de plus, désireux de réparer une action « qui ne pouvait se justifier» fit demander pour lui-même, par M. Bottiger, directeur de ses collections d'art, la Voix intérieure dédaignée par le Musée National.

Là, comme ailleurs, les artistes déroutent les diplomates. Voici la pétition, datée de Stockholm 20 décembre 1897 et suivie de quinze signatures, que Rodin reçut quelque temps après : « Indignés de la décision prise par la commission du Musée National de refuser l'œuvre que vous avez si gracieusement offerte, nous soussignés, artistes suédois, éprouvons le vif désir de vous exprimer par ces quelques lignes la grande et sincère admiration que nous a toujours inspirée votre art si profondément humain. »

Et c'est dans une galerie célèbre que la Voix intérieure triomphe désormais, en cette résidence des rois du Nord reconstruite par les

deux Tessin après l'incendie de 1697. Hockert, le Delacroix Scandinave, a laissé de cet événement une toile magistrale au musée de Stockholm. — Charles XII conduisait alors la dépouille de Charles XI au tout proche Riddarholm, où dorment les conquérants et les héros ! — Les collections y sont des floraisons inoubliables, les chefs-d'œuvre y coudoient les chefs-d'œuvre, le pèlerin d'art s'y extasie parce que tout y charme son esprit et son cœur, et, sur ces trésors entassés, veille l'antique lion de pierre, glorieux de ses trois couronnes, — tel l'art impavide protégé par l'Histoire, la Poésie et la Beauté.

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