COMMENTAIRES
Rodin sut violer la vérité, ce sera son titre à la reconnaissance des arts. 11 a marché droit devant lui, sans appels à l'aide, sans clameurs, ni cymbales. Ce n'est pas un de ces fous d'orgueil comme l'art, depuis, en compta quelquesuns. Il agit sans calcul, parce que tel est son tempérament. Il a regardé, il a compris, il a conçu des personnages réels que son goût d'exactitude rendit plus réels encore. Et son
œuvre est sortie toute armée de ses pensées. C'est Michel-Ange avec quatre siècles de misère de plus.
Puisque « parmi les ouvrages des sculpteurs ceux-là seuls prédominent où l'art s'est fait le verbe de l'esprit et de la beauté » (i), les travaux de Rodin brilleront au front de l'époque. Le sillon de ce laboureur hardi est d'un relief saisissant, implacable, rien n'y tremble ni ne s'y affaisse. « Il a reçu la récompense due à sa patiente recherche... la vie s'est révélée à lui » (2). Loin des mollesses d'une humanité édulcorée, honte des poncifs, l'amour n'est plus cette onctueuse pommade des sens qui se pourléchent. C'est l'étreinte quasi bestiale qui fait saillir les muscles, torture, épuise l'être assouvi, c'est le désir embarqué sur l'Océan sans repos de la souffrance humaine. Mais admirez dans ces unions créatrices, dans ces muscles enlacés, cette ferveur et ce culte de la forme, contemplez ces beaux corps adolescents, ces gorges adorables, ces hanches et ces cuisses, ces flancs frémissants, ces bras nerveux et gracieux, ces bijoux que chantait Baudelaire :
Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne !
Voyez dans l'œuvre disséminé ou en préparation tous ces amants, ces femmes frénétiques,
(1) Roger Marx.
(2) Mathias Morhardt.
ces bouches unies, toute cette chair en travail ! C'est la puissance dans la passion. « Terrible et formidable, déchirant les chairs convu.sées sous le fouet de la luxure et les morsures de la tentation, il est tendre aussi, et il est chaste, et nul n'aura fait rayonner du corps de la femme plus de grâce, plus de jeunesse et plus de caresse ! » (i).
L'âme, étrangement remuée, sursaute devant cette ordonnation ardente. Les époux examinent ces étreintes ignorées, ces baisers qui mordent, ces caresses qui rompent les membres. Les flancs de la naïve fille qui passe palpitent et son sein bondit, pourtant elle soupire, continue son chemin, car « Rodin est le statuaire de la luxure triste » (2) et l'enfant nubile s'effraie de cet amour dont les plaisirs paraissent des souffrances.
« De conventionnelle, la sculpture s'est faite expressive. Depuis vingt ans, depuis Rodin, elle traverse une révolution shakespearienne » (3). Elle s'amplifie jusqu'à la limite imaginaire de l'être à produire. On ne voit certaines figures que sous un angle spécial qui écarte le calque trop fidèle. Concevez-vous Napoléon en pantoufles lisant le journal ? Il y a donc des nommes qu'on ne peut représenter qu'à cheval,
(1) Octave Mirbeau.
(2) Gustave Geffroy.
(3) Raymond Bouyer.
comme il y a des actes vulgaires de l'existence étincelants de majesté poétique. C'est ainsi que cet éducateur « qui honore son temps par une probité sans égale » (i) a compris l'art dans la vie... « Les divins exécutants delà statuaire grecque eussent salué l'un des leurs en cet amoureux des lignes vivantes et sensuelles » (2), comme eux, il a combiné la vigueur du modelé, une sincère délicatesse et la vérité de la nature. Il y a une force expressive et complète dans le moindre fragment. Rodin est un manieur de glaise qui peut se comparer au meilleur poète « Force, vérité, tendresse, ^estce pas la plus haute vie, la suprême expression du génie ? » (3) « Rodin ! l'œuvre de Rodin, c'est l'esprit en rut ! » (4).
Vraiment, il faudrait rappeler toute la critique d'avant-garde de ces dix dernières années, les clairs récits de Gustave Geffroy, les pages émues de Roger Marx, les études de Gabriel Mourey, de Daniel Baud-Bovy, d'Octave Mirbeau, les sincères emballements de Fagus, les aperçus et notes de Raymond Bouyer, de Charles Morice, de Georges Denoinville, de Morhardt, de Mauclair, d'André Fontainas, de Jean Dolent, de Louis Richard ; il faudrait lire ce
(1) Léon Maillard.
(2) Ch. Morice.
(3) Ch. Quentin.
(4) Jean Dolent,
volume de Léon Maillard dont j'ai cité maints fragments, revenir à celui que publia l'Américain Brouwnell, vers 1888, aux articles du Studio, de The Art Journal, de toutes les revues françaises ou étrangères. Mais « il est des sujets tels que lorsque tous en ont prononcé et chacun prononcé tout, tout demeure à dire » (1). Que de tempêtes, à chaque production ! Que d'injures, aussi que d'adorations que rien n'a pu détourner ni lasser ! Le passant, trop longtemps satisfait d'une sculpture amidonnée, comprend enfin que tout cela est pour lui. Rodin ne travaille-t-il pas pour la foule, pour la pierre et pour les ans ? Persuadé que l'art surtout constitue l'éducation des multitudes, persuadé aussi que tout ce que nous voyons actuellement dans Paris ne durera pas, et que les membres des statues suivront les corniches qui s'effondrent, il a défié les intempéries par sa physique des matériaux. Les formes de ses groupes sont encloses en des plans géométriques, où elles se soudent, se balancent et s'équilibrent. Voilà pour la durée. Pour l'âme du peuple, il a exagéré la « force » de ses sujets dans une harmonie équivalente à celle du nombre admis à les contempler, en lui donnant de plus le côté un peu héroïque que ne saurait avoir une copie. Il s'est souvenu du mot immortel d'Aristote : « La poésie est plus vraie que l'histoire ».
(1) Fagus.
Fatalement, le péché originel règle son effort, parce qu'il domine notre race et en constitue les mystérieuses origines. Sensuel, il est exact. Nulle mythologie païenne n'eut jamais cette « diligente et enthousiaste adoration de la matière "en mouvement sans cesse et sans cesse changeante » (i). Toujours il faut y applaudir. Partout on y retrouve l'éclat de la Vénus de Milo. Comme dans ce torse magnifique et sage, c'est d'une beauté toujours actuelle, parce que la divinité s'y mêle à l'humanité.
Mais quel est celui qui fut compris dès l'aube ? Ce n'est pas Rodin à coup sûr. Si un enthousiaste l'appelle « le plus puissant statuaire que la France ait connu, depuis Houdon et Rude » et qualifie le Balzac de prodigieux (2), si Geffroy lui dit dans sa dédicace de la 2e série de la Vie artistique : « Vous avez affirmé, avec un accent nouveau, la profondeur des sentiments humains, la tristesse et l'allégresse de l'amour, la grandeur de l'intelligence, la beauté sans trêve et sans fin de la vie » et ajoute, de la Porte de V Enfer « c'est l'équivalent d'un livre profond... que ce répertoire prodigieux », si Denoinville le dépeint « épris du grand amour de l'humanité et du souci de la vérité » si Maillard, parlant de cette statue tant controversée, s'écrie « la puissance d'évocation, elle
(1) André Fontainas.
(2) Camille de Sainte-Croix.
est complète... C'est le Balzac de la Comédie Humaine ! » Si Mauclair affirme que « c'est une pierre votive offerte à un génie par un autre », les voisins trouvent la même « informe, hors d'aplomb et sans vie » ajoutant pour l'artiste « Le pauvre homme ! Est-il besoin de rappeler ces désastres, les Bourgeois de Calais, la Porte de V Enfer, le monument de Victor Hugo » (i), s'apitoient doucement sur lui : Le Baiser de M. Rodin montre toutes les qualités géniales de l'artiste et nous dispense de parler du Balzac qui n'ajoutera rien à sa gloire » (2), ou s'en moquent ironiquement : « Pour avoir exécuté l'œuvre ridicule actuellement exposée dans la galerie des machines, Rodin est un génie ! » (3) Paris, ne nous en plaignons pas trop, est semé d'anciennes choses drôles devenues admirables, réplique M. Arsène Alexandre.
L'homme assiste en souriant à ce combat qu'il déchaîne, impassible comme un constructeur de cathédrales. A peine eut-il les furtifs découragements des modestes, lorsque monté sur l'amas de ses travaux, il put s'étonner de ne pas être plus près du soleil. A peine avait-il arraché une ronce que dix repoussaient au lieu même. Il continua son rude labeur, comme chacun continue sa route dans l'existence. Rien
(1) Gaston Migeon.
(2) Francis Mair.
(3) Gaston Méry.
ne put éteindre le zèle qui brûlait dans son cœur, rien n'amoindrira son effort solitaire, qui vous conquerra, soyez en sûrs. Car, timide, il est téméraire, avide de mouvement. Il le saisit et le fixe. Toutes ses statues, ou presque, sont en marche, hochent la tête, étendent les bras, s'enlacent. Leur repos même est plein d'action. Tout ce qu'effleure la griffe du lion est marqué d'une déchirure ineffaçable. Le génie a toujours ce caractère d'être spécial à lui-même : nul ne lui ressemble et il ne s'inspire de personne, il est fait de tout, et de rien. Après s'être désaltéré à la fontaine d'Hélicon, ivre de miel, il tressaille, et fuit, poursuivi par les faunes, il trébuche, et tombe, et souffre, et meurt mille fois, jusqu'au jour où la Muse glorieuse l'appelle : « Maintenant, mon frère, ressuscite et sois vainqueur ! » Ainsi Rodin a lutté, pleuré, souffert, ainsi Rodin vaincra.
Et les plus farouches contempteurs admireront, autant qu'ils les réprouvèrent, ces hommes qui ont faim depuis qu ils sont nés, ces femmes dont la démarche est légère ainsi que celle de jeunes oiseaux, ces amants rutilants de passion et de puissance, rayons de soleil dans les brumes glacées, ces vieillards qui mêlent leurs tristes complaintes aux joyeuses chansons des enfants, ce fleuve de vie dont bouillonnent les ondes ! et comprendront l'artiste ingénu qui a suivi l'humanité en marche devant lui...
Avril 1899.
Jules BARBEY D'AUREVILLY «
§ i. L Ame
[JCTOBRE n'a pas encore ramené sur les bises d'automne les nuées opaques de la Manche, que déjà Valognes reprend son air morne de ville endormie.
Les mouettes rasent de l'aile les vieilles gentilhommières normandes où s'éteint une
(i) Né à St-Sauveur-le-Vicomte (Manche), en 1808, mort à Paris en 1889. — Œuvres : Une vieille maîtresse, 1851 ; YEnsorcelée, 1854 ; les Quarante médailles de l'Académie française, 1863 ; le Chevalier des Touches, 1864 ; les Romanciers, 1866 ; les Diaboliques, 1874 ; une Histoire sans nom, 1878 ; Gœthe et Diderot, 1880 ; les Ridicules du Temps, 1882 ; Ce qui ne meurt pas, 1885 ; les Œuvres et les Hommes du XIXQ siècle, une dizaine de volumes, 1861, in fine.
antique race d'hommes privée de soleil et de lumière ; le noroît a soufflé ce matin dans les rues désertes, entraînant les dernières hirondelles à leur lointain voyage... C'est là que Barbey d'Aurevilly revient avec elles, chaque avril, dans sa petite maison plus froide qu'un couvent, mais plus remplie qu'un musée de tous ces chers bibelots qui font la vie d'un artiste, et c'est là, dans un passé que n'ont besoin d'évoquer ni l'esprit ni la plume, que surgissent les ancêtres, vivant toujours, dans un portrait, dans un bijou, dans un rien.
A l'automne, Barbey d'Aurevilly quitte Valogncs, cette bourgade plus belle à ses yeux que Paris, et où il voit naître dans chaque rue, entre chaque pavé, ce poème héroïque digne de lord Byron, tel qu'il nous le raconte dans son « Retour de Valognes » (i). Le plus petit sol natal est plus grand que le monde entier, avec ses souvenirs éternels et l'inéluctable série d'images qu'il fait revivre par la mémoire ou par le cœur.
Ah ! quel est celui de nous qui n'a tressailli devant les preuves lointaines d'un cher passé, et n'a revécu de sa jeunesse un jour, une heure, un instant I Où cet émoi candide pourrait-il être plus intense que dans l'esprit inquiet des maîtres en l'art d'écrire !
(i) Ecrit en 1883.
Ces paysages brumeux de la Manche ont la sévérité des paysages d'Ecosse et de Norwège : la tonalité grise qui règne partout, même aux jours de soleil, la bise qui chante ou qui hurle, et le ciel implacable dans sa voûte sombre, n'est-ce pas là cette peinture figée des Highlands qui se reflète en l'homme qui la contemple ! La littérature anglaise tient ses côtés mystiques et profonds de cette froideur majestueuse, si poétiquement étrange que les fictions y naissent d'elles-mêmes.
C'est bien là le cadre le mieux approprié aux bizarres conceptions de la première période romantique, laquelle emprunta ses héros prodigieux à la légende Scandinave et se pénétra jusque dans ses moindres productions du grand style pompeux des littératures septentrionales, faisant miroiter les lames d'acier et sonner les tocsins dans les brumes. Les paysages surhumains et les horizons perdus d'Ossian n'ont point de soleil, et c'est pourquoi il serait vain d'attendre d'un homme en qui les brouillards et les vents ont jeté leurs opacités et leurs hymnes funèbres, et leur horreur hibernale, autre chose que des tableaux terrifiants pénétrés de la tristesse farouche de leur procréateur, comme il serait vain d'attendre un riant madrigal de la bouche pâle d'Hamlet, sur la terrasse d'Elseneur...