‹ Les arts et les lettresChapitre 31 sur 54 · I. « Jeunes · texte numérisé non relu

I. « Jeunes

'AMOUR des Muses bouillonne comme un ferment. La contagion gagne de proche en proche, et chacun veut être artiste à son tour. Faut-il croire pour cela que nous allons à une rénovation de l'esprit des lettres, à une sorte de second siècle d'or de la littérature ? Ordinairement, plus on pratique un art plus on y excelle, plus il prospère. Ici, tout au contraire, nous tombons dans un cloaque qui n'a plus rien de littéraire. L'or-

gie de style dont le siècle s'abreuve le fera rouler bientôt sous la table comme un homme ivre de vins frelatés.

Après une abondance, trop grande hélas ! nous aurons pénurie. Je n'ai qu'à puiser au hasard pour trouver des précédents à la catastrophe prévue : chez nous, la seconde moitié du XVIIIe siècle ; en Allemagne, la fin du XVIIe, la chute de la seconde école silésienne ; en Angleterre, après la mort de Milton.

Il n'y a pas à s'y méprendre, notre littérature s'affaiblit.

Ce n'est pas que les nouvelles générations ne vaillent pas leurs aînées, non. Mais c'est que dans ces jeunes générations s'infiltre un poison.

A côté des réels tempéraments littéraires viennent se ranger les harangueurs d'occasion et les épiciers poëtes; là est le mal, car le lecteur ne sait pas toujours distinguer le bon grain, son goût s'instruit, sans s'en douter, des écoles fantaisistes, quelquefois pernicieuses.

La jeune phalange littéraire s'est formée en castes, en collèges. Chacune de ces réunions n'est pas précisément une école, mais c'est un cénacle, couvert généralement d'un nom baroque. Ces cénacles ont existé de tous temps et dans tous pays, leur forme et leurs appellations changent, mais leur composition reste toujours

la même, leur but est identique : nul pour la renommée populaire, c'est une source de bonne camaraderie qui persiste pour quelques-uns. Ces débutants de lettres peuvent s'aimer, sentr'aider, et aplanir parfois l'âpre chemin de la réputation. Ils se nomment les « Jeunes ». Nous tous, vous et moi, nous sommes des « Jeunes », aurions-nous même passé la cinquantaine. On peut être jeune dans les arts et ne pas l'être dans la vie. Henri de Lapommeraye a jadis revendiqué le parrainage de cette appellation, déjà démodée. En ce temps-là il s'était fait le grand porte-étendard de cette jeune cohorte — mais où sont les Jeunes d'antan ! (i)

(i) Concurremment avec les Hydropathes, les Hirsutes, Nous Autres, il y eut un cénacle intitulé les Jeunes. Il se réunissait dans une salle au coin de la rue de Tournon et de la rue des Quatre- Vents, et disparut en 1884. Là venaient Georges Montorgueil, Ernest d'Orllanges, Georges Auriol, Victor Margueritte, Georges d'Esparbès, Louis Denise, Térence Cros, Paul Morisse, Démétrius Zambacco, Argyriadès, Jean Blaize, et bien d'autres que j'oublie.

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