ÉPILOGUE
Avant d'arriver au plateau de Bellevue, où commencent les forêts druidiques de Meudon, sur la droite de la route, au sommet d'un terrain montueux et jadis dénudé, aujourd'hui bouché d'horizon par des cottages bêtes, la maison de Léon-Alpinien Cladel se dresse. Un mur de soutènement maintient le jardin en terrasse, où les chiens de Terre-Neuve venaient se frotter aux jambes du visiteur, avant que des tracasseries policières n'aient obligé leur maître à les exiler.
Les enfants apparaissent un à un, par rang de taille sur une gamme de presque vingt ans — de Judith à Marius. Aussi l'amour de l'enfance existe-t-il ici dans toute sa beauté. Madame Cladel est une femme comme chaque poète serait heureux d'en rencontrer une, véritable prêtresse du foyer. Et, au milieu des vicissitudes d'une vie qui fut loin d'en être
(1) En 1891, un an avant la mort de Cladel.
exempte, Cladel chassait tout découragement, vainquait toute lassitude, en disant : « C'est pour les enfants ! »
Répèterai-je combien cet artiste véritable est un socialiste d'art? Il est possédé d'une soif inextinguible de justice, d'un amour inapaisable pouï les travailleurs, ses frères, qui retournent la glèbe avec le soc. Comme eux, il a fouillé le sol indéfriché en le trempant de ses sueurs, et, pensif, suit le rude sillon qu'il a creusé, guettant la germination des larmes ensemencées. . .
C'est le bouscassié de la littérature actuelle. Il a apporté de son midi rocailleux et ensoleillé un ahanement de style mirifique, ses périodes sont âpres, longues, ainsi que ces routes qui gravissent le flanc déchiré de la montagne. Au sommet, quelle magnificence de paysage ! Que d'éclat, que de rayons imprévus ! Sa rhétorique n'a jamais été ameublie ; les ronces y croissent, vigoureuses, à côté des asphodèles et des tournesols, et tel qu'il se montre dans sa manière d'écrire, le Quercinois chevelu, tel il existe dans son ermitage de Sèvres.
Il a choisi pour pièce de travail le grenier de son habitation. La fenêtre béante plonge sur une mer de têtes d'arbres que le vent met en mouvement avec un gémissement berceur. Les maisons de Sèvres, accolées à la manufacture de porcelaine, où naguère encore le sourire stéréotypé de Champfleury attendait le visiteur, des-
cendent rapidement jusqu'au pont, prolongé par l'avenue de Boulogne-sur-Seine, et se continuent à droite vers le Bas-Meudon.
Des bateaux à vapeur sillonnent le fleuve et paraissent, d'ici, des jouets d'enfants tirés par un fil. Le diorama s'étend magiquement au-delà : c'est un océan brumeux d'habitacles humains, de monuments, troués çà et là de coupoles étin^ celantes, de dômes où le soleil vient rejaillir, de colonnes qui saillissent, minces comme des fétus, dans l'éloignement ; c'est un cirque dont le regard ne peut mesurer l'étendue, où les passions se livrent un combat furieux et ininterrompu, où des hommes naisssent, s'agitent et meurent, c'est Paris.
Quelle situation unique pour un romancier, que d'avoir sans cesse sous les yeux la chaudière immense où s'élaborent les mixtures sentimentales qu'il délayera. Il se promène à grands pas, va, vient de la table à la fenêtre et de la fenêtre à la table, écrit un membre de phrase, suit de l'œil un nuage, distrait un instant par un bateau qui passe, et saisit au travers de sa rêverie l'éclosion de l'idée. Tel monument fait surgir en son cerveau un souvenir qu'il utilise, telle perspective lui rappelle un décor où s'agitèrent des personnages et la description s'adapte mieux à la nature visible.
Cladel garde en lui une mine inépuisable d'anecdotes sur Charles Baudelaire, l'auteur
des Fleurs du mal, dont il fut un peu l'élevé. Lorsque, jeune et timide débutant, il présenta chez Poulet-Malassis son livre des Martyrs Ridicules, ce fut Baudelaire qui l'accueillit et en écrivit la préface. Il y a déjà bel e lurette Baudelaire est mort, et Poulet-Malassis n est plus qu'un mythe que d'aucuns considèrent comme un Petit-manteau-bleu, éditeur des poètes faméliques, imaginé un jour de châteaux en
Espagne. ...
Les longues promenades par les après-midi ensoleillées, avec Léon Cladel, dans cet ombreux parc de Saint-Cloud, sont de bons souvenirs parmi lesquels une causerie littéraire resplendissante tient la première place. On y évoquait des écrivains dont l'œuvre appuie sur notre o-énération de toute une puissance indiscutée &et Baudelaire chez Théophile Gautier et Zola chez Gustave Flaubert, morose, piochant Salammbô jusqu'à en devenir carthaginois luimême. ,
Parfois, une des petites filles de la maisonnée nous rejoignait en courant. Des épreuves à corriger venant d'être remises par le facteur, ou bien un visiteur ayant insisté pour obtenir un entretien, expliquaient l'arrivée de l'enfant. Un retournait à petits pas du côté de la rue Broneniart vers ce plateau de Bellevue où 1 habitation simplette surplombait avec sa terrasse audessus de la route.
Les grands chiens, dont je n'ai plus les noms en mémoire, accouraient en bondissant, jappant de plaisir, et Mme Cladel souriait, accompagnant sa bienvenue d'un geste particulier qui semblait d'un seul coup ouvrir les portes toutes grandes.
C'est là que j'ai rencontré Charles Delon, dont les beaux livres didactiques font la gloire des bibliothèques scolaires. Il portait alors, et porte sans doute encore — voici des années que je ne l'ai vu — des cheveux roulés en torsades, vulgairement appelées « anglaises » et qui lui descendaient de chaque côté du visage. Aussi son passage dans les rues parisiennes était-il particulièrement remarqué, et les badauds s'extasiaient, de même que pour Cladel, sur ce monsieur qui avait de si longs cheveux — sans doute un artiste ?
Triste et malade, Cladel attend le règne de l'éternelle justice pour les humbles, parachevant cette Juive errante qui se moque si bien de notre société actuelle — peut-être son dernier roman. 11 conserve, intacts, quatre livres du plus pur socialisme. Les républicains, sous l'Empire, qui en eurent connaissance, les admirèrent, les glorifièrent. « Mais ils demeureront inédits, pense leur auteur, car les républicains de ce temps-là ont bien changé depuis, et combien seraient effrayés aujourd'hui de ce qu'ils louangeaient alors !... »
Les Phalanstériens