PHYSIONOMIE GÉNÉRALE DES ARTISTES
U Art et le Métier. — L’Art est inséparable d’un Métier et, par là même, d’une technique qui « s’apprend ».
Alors que le Génie est, avec la Pensée, une abstraction, la formule d’une Beauté, quelle qu’elle soit, demeure esclave d’une application positive, variant à chacun des modes d’expression d’art.
'En un mot, l’Art naît d’une formule supérieure; la facture, le genre, le tour d’esprit, la personnalité enfin, résultent d’autant de métiers dilférents qu’il importe d’anal}^ser, pour apprécier comme il sied la sensibilité, la fantaisie et la diversité de chacun des artistes, d’après un thème; une théorie, sinon une inspiration, invariables.
Nous ne traiterons ici que de la formule des Arts, que de leur technique, par catégorie, car la pensée
qui les immatérialise est comme un parfum, insaisissable, mais il n’empêche que, clans l’atelier de l’artiste, sur la table de l’écrivain, une trace tangible de la convention créatrice demeure, ici, le mode de travail, là, le choix de matériaux.
C’est le moment, enfin, où l’aile du génie touche terre, que nous saisirons.
Mais, avant de détailler, art par art, le métier cpii lui est propre, nous parlerons du don et de la vocation en général, nous décrirons aussi, succinctement, la physionomie propre à chacun des artistes, sans oublier enfin, de traiter de l’enseignement jugé propre à développer les vertus innées de fart, ainsi que des hautes sanctions officielles et dignités alTérenlcs à la majesté de chaque idéal de Beauté.
Nous pensons c|ue ce préambule servira de base efficace à notre étude de vulgarisation.
Du Don, de la Vocation et des pj'ésages. — En matière d’Art, il est une convention d’exclusivité ; le Don.
Cependant, cette intervention miraculeuse du don — plutôt résultat d’avenir qui en est l’évidence — ne saurait être infailliblement présumée.
L’exemple des hommes célèbres prouve, d’ailleurs^ ce que valent les soi-disant dispositions.
L’admirable paysagiste Claude Gelée, dit le Lorrain, passait littéralement pour idiot, à ses débuts; Ludovic Carrache avait été surnommé le Bœuf ^diV ses camarades d’atelier, tant il semblait borné, et, son premier maître l’ayant engagé à abandonner son art, il s’en fut chez le Tintoret, qui lui donna le même conseil...
Quant à Grétry, voici en quels termes il fut recom-
mandé à un second professeur par le premier : « Je vous envoie un de mes meilleurs élèves, fort genlil garçon doué de bonnes mœurs, mais un vrai due en musicpie! »
C’est le vieux Corneille conseillant au jeune Racine, après audition d’une de ses œuvres, de renoncer sagement à écrire des tragédies... C’est Fontenelle en disant autant à Voltaire. Et, près de nous, enfin, nous voyons W. Bouguereau baptisé Sisyphe par ses peu perspicaces camarades de la villa Médicis!
Molière lisant à sa domestique certaines de ses pièces nous apparaît, en contraste, plus avisé dans le choix de son juge critique : il est vrai qu’il était sur de son don, à cette époque, puisque sa réputation était faite.. .
Mais poursuivons : il n’est pas jusqu’à la vocation qui, à travers les célébrités, n’apparaisse un vain mot!
Voici J. -J. Rousseau tour à tour clerc, apprenti graveur, laquais, musicien ambulant, avant de trouver sa voie glorieuse; voici Sedaine débutant par tailler la pierre.
Le talent, au surplus, naît singulièrement précoce, comme chez Ary SchelTer, qui, à peine âgé de douze ans, attira l’attention du roi Louis Bonaparte, et tardivement, comme chez Puvis de Chavannes prenant seulement la palette vers sa quarantième année. — C’est Mozart virtuose h six ans, et Beethoven rebelle, dans son enfance, à l’étude de la musique!
Le talent, encore, vient chercher Rubens dans l’opulence, et Ribera dans la misère.
Quelques artistes, comme Carie Vanloo, sont profondément illettrés, d’autres fort instruits, comme Fromentin. Fils d’artistes eux-mèmes, témoin Raphaël,
LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE Gros, Lesueiir, ou fils crouvriers, comme Frogonard. Raflet; se manifestant sans maîtres, comme Le Caravage, ou bien passant d'atelier en atelier, ainsi (jue Paul Delaroche. Après la vocation, les prodiges, écoutons les présages : autant de déconcertements. Tourville, présenté au ministre par son parent le duc de La Rachefoucauld pour être embarcpié sur des vaisseaux armés contre des pirates, essuya cette réponse : " (^ue pourrons-nous faire, sur nos navires de guerre.de cet Adonis, infiniment plus propre h être page au service des dames de la cour, cpi'h supporter les fatigues de la mer? » Et le caractère du jeune Rolleau. qui devait, par la suite, conquérir la célébrité en fustigeant de sa verve caustique ses contemporains, était si doux, si miséricordieux, que son père le jugeait ainsi pour TaA'enir : « Un bon petit garçon qui ne dirait jamais de mal de personne... »
Pour terminer, voici Phistoire de T. Couture, soumettant ses dessins de débutant à l'appréciation d'un maître. . .
« Que fait votre pèrq?
— Il est bottier !
— Eli bien, mon ami, croyez-moi, faites des bottes. »
Ce à quoi, du reste, mordu au cœur, le jeune homme
répondit, tremblant de colère :
(( Parfaitement, monsieur, et ma première botte sera pour votre... dos! »
Bref, point de lois générales en matière d'appréciation de l’avenir, il n'y a que d’admirables exceptions, et le don, en Art, expliquerait souvent certaines notoriétés plutôt impulsives. Cette observation nous dispense d’attribuer la réussite d’un artiste surtout à son intelligence.
L’Art, d’ailleurs, comme la Science, semble accaparer exclusiA^ement une partie de l’intellect an détriment de l’antre; c’est la lutte de l’abstrait et du concret, et si toutefois un Gavarni, un Chain, furent des mathématiciens distingués, le fait est assez rare d’un artiste épris de science, et réciproquement, pour ne point infirmer la règle du contraire.
Il importe, pourtant, de démêler les tendances et les aptitudes du néophyte : c’est h cela que visent, d’une part, l’enseignement officiel, et, de l’autre, l’enseignement libre, tous deux excellents suivant le résultat obtenu, seul.
Bien que l’Art ne se départisse pas, dans la convention bourgeoise, d’une désinvolture et d’une initiation instinctives, d’une bohème, aussi, préparatoire, il apparaît, en réalité, qu’une direction efiéctive des dispositions ou des facilités est essentielle.
Physionomie générale des arlisles. — V artiste peintre, les sciilptenrs, graveurs et architectes. — C’est là l’étude du Métier qui permet la fixation supérieure de l’Art, au prix seul d’un labeur, plus ou moins acharné cependant, suivant les facultés de chacun, ses dispositions, sa foi ou sa chance.
Procédant par classification, nous examinerons, tout d’abord, les artistes peintres, sculpteurs, graveurs et architectes, à l’École des beaux-arts.
La physionomie de ces jeunes artistes est singulièrement différente.
Généralement, le peintre et l’architecte sont des fils de famille, ce dernier surtout, dont la mise particulièrement correcte se distingue déjà de la tenue fantaisiste du premier. L’éducation et la situation de
fortune des deux sont, au reste, le plus souvent supérieures à celle du sculpteur.
Cette distinction entre le « rapin » (le peintre) et le « boueux » (le sculpteur) provient de borlglne opposée.
Le sculpteur est davantage fils de scs o-inres; la taille de la pierre, le travail ouvrier, rinduisircnl instinctivement à un idéal supérieur. Fort seiileincnt de son intelligence onde rimpulsion d’un don, il est dénué d’instruction et médiocrement édncpié, se dillcrenciant de la sorte du peintre, et davantage encore de l’architecte.
Chez le graveur, nous retrouvons, mais moins accentuées pourtant, des analogies natives avec celles du sculpteur. Bien entendu, cette comparaison générale autorise toutes les exceptions, mais il était int(*rcssant de noter ces anomalies difTérentiellcs pour expliquer certaine indigence imaginative de la statuaire et la passivité de la gravure, comparativement a l'essor intellectuel et libre de la peinture.
Toute part faite, naturellement, entre le but de chacun de ces arts et leur latitude d’éloquence.
Autre point séparatif, cette fois, entre le peintre et le décorateur : ce dernier ressemble de manière frappante à son confrère le sculpteur.
Quant à l’architecte, nous attribuerons son impeccabilité de mise à l’étroite communion de son art avec la science autant qu’à la situation aisée de fortune que nécessite le processus pondéré, savant, plutôt qu’inspiré, de ses études.
Au surplus, la silhouette typique de l’architecte, coiffé d’un immuable « haut de forme )) à bords plats, vêtu d’une blouse nette, est à évoquer à côté de celle
du peintre, dont le chef est orné d’un chapeau mou cabossé, tandis que le corps disparaît dans une blouse souillée... Et cette bohème qui n’a qu’un temps hante à l’unisson les jeunes artistes; ici, des taches de houe significatives; là, des traces multicolores : c’est la signature infaillible du « boueux » et du « rapin ». La large cravate lavallière, les cheveux longs et désordonnés du peintre, du sculpteur et du graveur, frôlent de leur désinvolture voulue le plastron correct et le chef pommadé de l’architecte, qui, en revanche, présente un débraillé moral hors pair.
Voici succinctement et généralement décrite la physionomie des élèves de l’Ecole des beaux-arts dans leurs quatre expressions.
Nous retrouverons plus tard, lorsqu’ils seront « arrivés », ces jeunes gens assagis, vêtus comme « des bourgeois ». Au fur et à mesure que croît le talent, il semble que diminue ce « faible » pour l’excentricité auquel bien peu de maîtres actuels résistèrent à leurs débuts.
Et pourtant, le jabot en dentelles de Barbey d’Aurevilly est devenu légendaire, de même le col haut cravaté de M. Ingres et le foulard de Delacroix, sans oublier la cape de M. Frémiet, le monocle de Leconle de Lisle et le chale de M. Cazin.
La face rasée de Benjamin-Constant voisine dans notre souvenir avec la barbe de fleuve de Meissonier, la main outrageusement alourdie de bagues de tel écrivain à la mode est inséparable du bracelet en or sertissant tel poignet de peintre célèbre; autant d’originalités qui sont comme un relent du costume de velours de jadis, avec accompagnement du sombrero et de la pipe chers à Cabrion. Si, maintenant, nous
tournons les yeux vers les artistes lyriques et dramatiques, la scène change.
Les artistes ?nusiciens. — Les artistes hjriqaes et dramatiques. — Cette lois, les futurs chanteurs et acteurs nous frappent par l’élégance et la recherche de leur mise.
Nous sommes au Conservatoire de musique et de déclamation.
Ici commence le rôle illusoire du théâtre; nous voici dans le temple du décor, du fard cl de la convention.
L’art de paraître exige de ces artistes, interprètes de la nature à travers le mirage de la littérature, cette mise somptueuse qui aide au miracle du physique indispensable. Tout, ici, semble sacrifié à l’extérieur, au décor, et la misère n’est admissible en pareil lieu que dorée.
Point de parallèle donc a établir entre l’aspect physique de ces derniers artistes avec les premiers.
Les uns, acteurs directs d’après nature, et durables par leur œuvre original exécuté dans la (( coulisse )), les autres seulement un écho, un reflet de la création d’autrui avec plus ou moins de personnalité traductive « en scène », périssant p.ar la mémoire comme ils en vécurent. Mais, à côté de ces apôtres du geste et de la diction, de ces ombres portées, laissant de côté les instrumentistes et les chanteurs, autres traducteurs, voici encore de parfaits artistes créateurs r les compositeurs de musique.
Au point de vue physionomie, les compositeurs de musique ressemblent assez aux peintres.
INIême cravate en bannière, pareille chevelure au vent, ils font l’effet, en somme, de peintres sans blouse.
Pour la clislinction, cependant, les compositeurs de musirpie se rapprocheraient plutôt des architectes, dont ils adectionnent, d’ailleurs, la coiffure à bords plats.
La technique musicale, si proche de la science, la « propreté » d’expression encore, créent, semble-t-il, des liens de parenté entre les deux arts, qui se traduisent par une corrélation physique.
Il nous reste, maintenant, pour terminer ce chapitre, à évoquer la physionomie des littérateurs : poètes, romanciers, auteurs dramatiques, journalistes.
Après les traducteurs et les mimes de la plastique, voici ceux de la Pensée; l’image sous ses trois formes de représentation.
IMalheureusement, cette dernière catégorie d’artistes échappe à la classification pittoresque, les futurs hommes de lettres tendent à se « ranger », et bientôt le « barde chevelu » lui-même ne sera plus qu’un rêve lointain...
Les uns, peu fortunés, en attendant de trouver leur voie, émigrent vers la correction universitaire, ou bien se garent dans l’administration; les autres se lancent dans un dandysme impersonnel. Au surplus, les littérateurs en herhe étant des « isolés », nous ne leur consacrerons point de croquis spécial.
l’enseignement officiel des arts plastiques : l’fcole
DES beaux-arts; l’institut; le conservatoire de
musique et de déclamation. LE PRIX DE ROME^
LES EXPOSITIONS d’aRT, ETC.
U enseignement officiel des ai'ts plastiques. — L’enseignement ofliciel et gratuit de la plastique comprend les écoles nationales des Ijeaux-arts.
Celles-ci, au nombre de plus de trois cents, portent les appellations les plus diverses : écoles nationales, régionales, municipales, de dessin, de peinture, d’art industriel, etc.
Ces établissements appliquent un programme uniforme sous le contrôle de la Direction des beaux-arts, et leur importance varie selon la population des villes où elles se trouvent.
Des bourses concédées par les départements ou les communes permettent aux bénéficiaires de venir parfaire leurs études à Paris, soit h l’Ecole nationale des beaux-arts, soit à celles des arts décoratifs.
Nous prendrons comme exemple général de l’enseignement officiel l’Ecole des beaux-arts de Paris.
1. En dehors du prix de Rome officiel, il y a des fondations municipales dans certaines grandes villes, comme Lille notamment; c’est à une de ces libéralités que le célèbre peintre Carolus Duran, entre autres, dut d’être envoyé à Rome.
L’Ecole des beaux -arts. — L’Ecole nationale et spéciale des beaux-arts comporte trois sections ; peinture et gravure en taille-douce, sculpture et gravure eninédaiÜes et sur pierres fines, et architecture. Elle est dirigée actuellement par un peintre, membre de l’Académie des beaux-arts.
Indépendamment des ateliers ouverts chaque matin aux diflerentes pratiques de l’art, des cours donnés dans des amphithéâtres permettent aux élèves peintres et sculpteurs des deux sexes de t^’availler le soir.
Les chefs d’ateliers sont des notabilités artistiques nommées par le Conseil supérieur des beaux-arts; ils sont inamovibles. En outre de cet enseignement professionnel, des cours d’anatomie, d’histoire de l’Art, de perspective, etc,, complètent l’éducation générale des élèves. On peut étudier h l’Ecole des beaux-arts de quinze à trente ans, et, si toutefois l’accès des ateliers est libre moyennant la formalité d’une lettre de recommandation, seuls les élèves admis ont le droit de franchir les cours du soir et de se mesurer entre eux, en des concours avec prix en espèces, sur les diverses parties de l’enseignement.
Les hommes et les femmes peuvent être reçus à l’Ecole des beaux-arts après un concours bisannuel, en octobre et avril.
Chaque art dispose d’un programme d’examen particulier, avec épreuves éliminatoires.
Il est à noter que les architectes conquièrent à l’Ecole des lauriers définitifs, leur diplôme même, qui est la consécration de léur talent, tandis que les autres élèves artistes ne remportent guère qu’un certificat d’études.
Le prix de Rome d’architecture, d’ailleurs, de même
que celui de couipositioii musicale, — tous deux de
science parallèle, revêtent seuls une signilicalion
supérieure et quasi décisive, car leur métier ne saurait puiser du génie en pleine fantaisie, en toute liberté imaginative, comme la peinture et la sculpture.
La moyenne des admissions à l’i^icole des beauxarts est d’environ trente pour cent, et le tili c (r(*lèv(‘ n’est décidément acquis qu’aprcs l’oblention d'une distinction variant selon chaque art, faute de la([uelle il est nécessaire de recommencer les concours annuels pour conserver sa qualité et scs avantages.
Chaque art, également, exige un cciiihcat propre à l’exonération de deux années sur trois du service militaire actuel, qui va se trouver encore modifié {)ar la très prochaine loi du service de deux ans, sans exception pour tous. En dehors des ateliers de l'ficole des beaux-arts, deux vastes locaux offient aux débutants la copie de leurs modèles superbes, sans oublier une bibliothèque de premier ordre ouverte à la curiosité de tous.
Passons maintenant à l’enseignement ofïiciel et gratuit de la musique et de la déclamation.
Cet- enseignement a lieu au Conservatoire de Paris, qui a huit succursales en province, plus un certain nombre d’écoles nationales de musique placées sous le haut contrôle du ministre de l’instruction publique et des beaux-arts.
Le Conservatoire de musique et de déclamation. — Le Conservatoire comporte deux comités, l’un d’études musicales (instrumentale et composition théorique), l’autre d’études dramatiques (chant et comédie). Chaque année, à la rentrée des vacances, il est pro-
cédé a un examen d’admission pour remplir les vides produits dans les classes à la suite des concours de lin d’année.
Les examens et concours d’admission ont lieu tous les ans en octobre et novembre. L’age minimum et maximum des candidats varie suivant le genre d’études choisies, et l’épreuve du concours dilïere, naturellement, à chaque catégorie.
Les élèves ne sont d’abord admis que provisoirement; leur admission définitive n’est prononcée qu’après l’examen trimestriel qui suit celui de leur admission provisoire.
Ces admissions, mesurées h relTectif maximum de chaque classe, sont inséparables d’une discipline stricte et sévère résultant d’un engagement. Ainsi tout élève admis dans une classe de chant ou de déclamation contracte, par le fait même de son entrée au Conservatoire, l’obligation de ne s’engager avec aucun théâtre avant que ses études soient jugées complètes ou terminées.
11 s’oblige, en outre, à la fin de ses études, h donner, pendant deux années, son concours aux théâtres subventionnés, s’il est réclamé par l’un des directeurs, etc.
D’autres infractions entraînent des dédits et des radiations, de même que des examens trimestriels prononcent le maintien ou le renvoi des élèves.
Comme nous voila loin de la liberté et de l’esprit de désinvolture qui règne à l’Ecole des beaux-arts! 11 est vrai que ces dernières rigueurs ne s’adressent qu’à la catégorie des artistes se destinant au théâtre, et les mauvaises langues prétendent que l’art de la scène est inférieur : comme s’il y avait un art inférieur! Et si, toutefois, l’Ecole des beaux-arts ne décerne
pas de médailles en public, voici le Conservatoire cpii, h l’instar de l’Institnt, distribue solennellement des prix annuels, évoquant ainsi la discipline proche dos lauriers du lointain college!
Ces prix, décernés selon des conditions din'ércntcs à chaque matière, sont surtout intéressants pour les comédiens et chanteurs, dont rengagement peut être ratifié de droit par les théâtres subventionnés.
Nous avons remarqué les désavantages de l’art dramatique et chorégraphl([ue, en voici les bénéfices sans pareils. Mais poursuivons : c’est à l’École des beauxarts et au Conservatoire de musique à Paris ipie les jeunes artistes viennent prendre part au concours annuel du prix de Rome. Cette haute récompense ne s’adresse point aux chanteurs ni aux comédiens, aux instrumentistes pas davantage. Décidément, sans être inférieur, l’art qui ne fait point œuvre ne laisse ([u’un parfum secondaire. Bref, le grand prix de Piome, auquel seuls peuvent prendre part les artistes français des deux sexes âgés de moins de trente ans et célibataires, est décerné par 1’xA.cadémie des beaux-arts réunie en jury solennel; il a lieu d’après un thème fourni par l’un de ses membres. Cette récompense permet aux bénéficiaires : peintres, sculpteurs, médailleurs, architectes, graveurs en taille-douce et compositeurs de musique, de séjourner à Rome, à la villa INIédicis, durant quatre années, aux frais de l’État.
Le prix de Rome. — Le concours en vue de l’obtention du prix de Rome comporte, pour chaque art, des épreuves éliminatoires, en loge, portant sur les différentes difficultés du métier, et l’épreuve dernière réclame des concurrents, dans l’esprit du jury, un
effort condensé de la technique réunie en un sujet donné. Ces épreuves ont lieu pour tous les arts à 1'!*]cole des beaux-arts, à rcxception toutefois des musiciens, qui « montent » en loge au palais de Compiégne. En cas d’insuflisancc des concours présentés, le prix à décerner est ajourné à Tannée suivante, de telle sorte qu’il y a parfois deux grands prix à distribuer dans la même année.
Quant an grand prix relatif à la gravure en médailles, il n’est décerné que bisannuellemcnt.
Le prix de Rome n’est point une consécration artistique définitive, mais la preuve d’un excellent effort vers les traditions classiques, en même temps que l’affirmation d’un métier déjà sur.
Nous savons pourtant que l’architecture et la composition musicale trouvent en cette récompense une signification plus précise.
Cependant, il est bon nombre de musiciens célèbres qui ne possèdent pas ce titre, alors que l’on citerait peu d’architectes éminents.
On ne saurait dire, en sincérité, que ce prix, résultant d’une éducation formelle et définitive, paralyse dans l’œuf l’originalité ou l’esprit de rénovation des jeunes artistes; il est, en effet, de nombreux exemples du contraire. Ainsi, parmi^les peintres, à coté de l’ar! vertueux d’un Cabanel, d’un Joseph Blanc, voici l’originalité de Henri Régnault, de Paul Baudry et l’éclair d’un visionnaire : P. -A. Besnard.
En sculpture, d’autre part, c’est Carpeaux, c est Mercié, c’est Falguière ! Et en musique voici Berlioz, voici Saint-Saëiis et Massenetî qui cependant ne dépassent pas en génie César Franck, bélicieii David et Reyer, non prix de Rome...
Bref, la villa IMédicis, ou Académie de France en Italie, est la résidence des prix de Rome, qui y travaillent et y logent, prenant leurs repas en commun et touchant, au surplus, une pension annuelle de trois mille cinq cents francs bruts et une indemnité de voyage de douze cents francs pour l’aller et le retour.
Les obligations imposées aux pensionnaires, en échange de cette admirable hospitalité, sont les suivantes, pour les peintres, graveurs, sculpteurs, médailleurs : soit nue copie d’après un chef-d’onivre italien, soit un tableau original. On réclame enlin des musiciens une cantate.
Une exposition des envois de Rome est ouverte chaque année à l’Ecole des beaux-arts, et l’exécution de la cantate a lieu annuellement aussi, en public, sous la présidence des Académies réunies qui portent le nom d’institut.
Indépendamment de la pension annuelle représentée par leur prix, les pensionnaires de la villa Médicis héritent de diverses autres libéralités.
n Institut. — Ces libéralités, sous forme de dons légués à- l’Institut par des bienfaiteurs, sont attribuées par l’Académie des beaux-arts, qui plane sur l’enseignement officiel classique des arts, sous le contrôle et avec le concours de la Direction des beauxarts.
Les autres Académies : française, des sciences, des inscriptions et belles-lettres, des sciences morales et politiques, disposent également de donations qu’elles décernent suivant leur qualité propre.
L’Institut donc, qui est composé des cinq Académies, compte un maximum de quarante spécialistes
LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE éminents, renouvelables par extinction au moyen d’un vote solennel entre chacpie Académie.
Les membres de l’Institut, à quelque section qu’ils appartiennent, portent un habit officiel, noir à palmes vertes l^rodées, chapeau bicorne et épée.
Ils touchent une indemnité annuelle de douze cents francs et un cachet de présence a chaque réunion hebdomadaire, variant entre six et vingt francs, suivant le nombre des membres présents.
On cite, à ce propos, le cas d’un académicien qui, s’étant trouvé seul à la séance de l’Institut, le jour de la décapitation de Louis XVI, « empocha » tous les jetons de présence.
Les Salons officiels. — Mais poursuivons : les artistes français et étrangers, peintres, sculpteurs, etc., exposent annuellement à deux Salons officiels dont l’ouverture porte le nom de vernissage, en souvenir d’une opération qui n’a plus lieu devant le public, mais dont le symbole printanier est demeuré fort attractif.
Ces deux Salons sont l’im de la Société des artistes français, l’autre de la Société nationale des beauxarts , tous deux domiciliés au Grand Palais séparément, après avoir fusionné naguère au Palais de l’Industrie, et précédemment au musée du Louvre, o(i eurent lieu les premières expositions des beaux-arts, « dans le but d’exciter l’émulation et de tenir en même temps la table ouverte d’admiration pour le public ».
Ces expositions, a en croire les récits du temps, étaient moins courues que les nôtres. Ainsi en 1747 on compte seulement 156 œuvres, dont 129 de peinture, 10 de sculpture et 17 de gravure. De 1699 jusqu’à
1841, d’ailleurs, la moyenne des exposants varie entre ce nombre jusqu’à 324, cliillre maximum. Au surplus, écoutez : « La difficulté de remplir le Salon tous les ans, et les plaintes des artistes tourmentés, disaient-ils, par les critiques, engagèrent le ministre à ordonner que l’exposition n’aurait lieu que tous les deux ans... »
A comparer avec les huit mille artistes environ qui exposent actuellement tous les ans, sans crainte de la critique... au contraire.
Bref, pour en revenir à nos jours, la présente dissidence entre les deux Salons officiels date d’une querelle relative à l’attribution de médailles que la Société nationale des beaux-arts, jugeant enfantine, préféra convertir en titres de sociétaires, d’adhérents, absolument équivalents d’ailleurs aux médailles incriminées L A ces grands cénacles, d’autres de moindre importance vinrent s’ajouter : les Salons d’automne, des aquarellistes, pastellistes, miniaturistes, enlumineurs, etc., sans oublier les exhibitions mondaines des cercles Volney, de l’Epatant et les expositions particulières.
Si, toutefois, les architectes ne goûtent que médiocrement les avantages des expositions, nous remarquerons, en passant, la disgrâce dont jouissent les musiciens, qui, eux, n’ont guère que les grands concerts ou la scène pour se produire, et cette dernière aubaine serait plutôt une consécration réservée à l’élite, qu’un avantage pour se produire offert à des débutants.
Les littérateurs, de même que les auteurs dramati-
1. Au Salon des Artistes français, il faut que les peintres aient I obtenu une deuxième médaille pour être hors concours, et les sculp- Ueurs une première, moyennant quoi ils sont dispensés à vie de l’examen d’admission. A la Société nationale, ce dernier avantage n’est offert qu’aux « sociétaires ».
ques, n’ont point davantage occasion d’essayer leur talent et de le faire goûter, en dehors du livre ou de la pièce de théâtre, qui réclame déjà la pratique du talent apprécié !
Pourtant le journal, pour les hommes de lettres, est un moyen de publicité excellent, sans être un pis aller, puisqu’il y eut de grands journalistes qui valent de grands romanciers et dramaturges.
Pour en revenir aux artistes de la plastique, nous dirons que les deux Salons officiels sont internationaux et soumis à un jury d’admission.
La composition de ce jury est mise aux voix parmi tous les artistes récompensés, et la moyenne des œuvres reçues est environ du quart des envois.
Achat (V œuvres d’art. — En tant qu’cncouragement national, l’Etat achète des œuvres d’art, distribue à des théâtres de grande musique et de comédie littéraire des bourses de voyage, prodigue des subventions à des ouvrages de littérature, etc.
De leur côté, les villes disposent d’un budget destiné à des acquisitions et à des libéralités analogues : les musées de Paris et de province sont, de la sorte, embellis, ainsi que nos palais et nos promenades.
A propos des récompenses accordées aux artistes, il est bon de rappeler que Corot se vit refuser par le jury la médaille d’honneur, et ce même jocy d'admission n’avait point jugé digniis intrare le Naufrage de la Méduse du célèbre Géricault... INIais ce sont là les risques de la profession d’artiste; — nous en verrons d’autres.
La Direction des beaux-arts, qui a la haute main sur la conservation des beaux-arts, est pourvue d’un con-
seil supérieur et d’une foule de conseils spéciaux : conseil des bâtiments civils, comité de perfeclionnoment des arts du dessin, commission de l’inventaire général des richesses de l’art de la France, etc., et des inspecteurs des beaux-arts, des musées nalionaux, de l’enseignement du dessin et des musées, de renseignement de la musique, des bâtiments hlsloricjues, etc., assurent la suprématie de notre grandeur artistique nationale.
En matière de groupement honorifique et philanthropique artistique, nous citerons la Société des artistes français, la Société du baron Taylor, pour h*s peintres, sculpteurs, graveurs et architectes, la Société des gens de lettres et la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, sans ouljlier la maison de retraite des comédiens, l’Orphelinat des arts, etc. (^uant aux journalistes, ils se recommandent des syndicats de presse.
Le musée du Louvre, enfin, recueille cinquante années après leur mort les œuvres des artistes qui, de leur vivant, vont orner le musée du Luxembourg.
Nous pensons que ce chapitre schématique était essentiel pour donner au lecteur une teinte de certaines généralités, avant de connaître le détail de chaque profession d’art. — Au reste, au fur et à mesure de notre travail, tous ces effleurements seront développés.