TALENT ET LE GÉNIE
Considérations générales. — Si toutefois une composition musicale peut être déclarée écrite, en tant que métier, conformément aux règles, et si l’on peut qualifier de même un plan d’architecture, — tous mérites imaginatifs exceptés, — la qualité technique d’une œuvre peinte ou sculptée est, en revanche, toujours discutable, puisqu’elle ne connaît pas de loi.
Il s’ensuit que ces derniers arts, particulièrement, sont à la fois des plus faciles et des plus ardus, puisqu’il leur suffit de plaire en dehors de toutes règles.
Et pourtant, une formule d’expression invariable, essentielle, la Nature, inspire éternellement la peinture et la sculpture, tandis que la musique et l’architecture procèdent sans modèles et uniquement, même, d’après une convention.
Cette convention est la seule trace d’un métier auquel le génie ne saurait suppléer.
Le métier des arts, d’ailleurs, trouve son véritable mérite en sa discrète mais évidente présence. C’est la base du eénie.
Le goût et le sueeès en art. — Nous débuterons par
le métier en général, et, chemin faisant, nous parlerons de l’art, h travers ses caprices et ses modes, sources de beauté et de succès aussi renouvelés cpie dissemblables, ii travers le goût des temps.
Plus un artiste a du talent, plus il déclare l'étude de son art difficultueuse. Cela n’est pas de l’afléctation, mais un honorable aveu qui est t(Tute une leçon de modestie pour les débutants, sinon une noble amertume et un sublime découragement. En somme, on ne sait jamais complètement son art, une onivre n’est jamais terminée d’après la nature insaisissable ou inassouvie, elle n’est que bien ou mal fixée. Tout, en art, part d’un point douteux, d’une extase d’abord, et d’un inaccessible, ayant pour résultat l’incertitude!
L’artiste dont le génie ne connut point la gloire à son époque n’est point tant un artiste méconnu qu’un jouet du caprice d’admiration.
Son génie ne date que des temps où on le proclame tel, bien que sa valeur fût invariable. Il ne faut donc voir dans la consécration d’un artiste que le bon vouloir de la foule à travers son goût éclairé ou son snobisme, au hasard de l’heure favorable ou non.
Pour durer dans l’admiration des générations, il importe d’avoir été imposé par elles; cela explique tant d’injustices et tant de laudatives exagérations.
Exhumer un artiste, c’est le découvrir, c’est, suivant la qualité de qui l’exhuma, le déclarer plus ou moins génial. Les cénacles admiratifs, la mode, l’engouement, la rareté, le goût des antiquités et la soif d’un modernisme suraigu, acclament à tort et à travers, précédés des critiques d’art influents qui édictent enfin la beauté du moment.
C’est J. -F. Millet aussi exagérément méconnu à son
temps qu’exalté h l’exeès de nos jours; c’est le triomphe outraiicler des artistes primitifs, et le global enthousiasme pour l’antiquité, et l’incompréhensible, l’étrange ou la nullité d’un nouveau qui semble un singulier retour vers le primitif dont il paraphrase, sans naïveté, mais avec affectation niaise, les sublimes bégaiements.
C’est la réaction photographique et le naturalisme qui nous valurent cet écart encouragé par l’esprit maladif d’une catégorie d’imaginatifs blasés et dégénérés.
Pour ces raisons, les artistes ont à la fois une grande marge et un terrain de succès très mesuré; leur valeur dépend non exclusivement de leur effort, mais de leur chance, et c’est l’admiration momentanée seule qui prouve h l’artiste s’il a réussi. D’ailleurs, en matière d’art, les admirations sont aussi incompatibles que peu probantes; ce n’est pas de l’éclectisme, mais de l’aberration, de la contradiction ou de la fantaisie pure.
Ainsi le veulent les fluctuations du goût et de l’esprit; cela nous dispensera d’accentuer davantage l’aléa d’une carrière d’artiste, en tant que marche à suivre vers un résultat certain, puisque, si les contemporains ont une opinion, la postérité en a une autre, le plus souvent différente.
Les écoles. — Le style. — On appelle écoles d’art la classification ou mise en ordre de ces fluctuations, et la facture est le procédé, l’esprit reconnaissable chez un artiste, de la fabrication à laquelle il s’arrête touché par le succès, lorsqu’il a trouvé sa voie. Les principaux maîtres créèrent une école reconnaissable à des procédés que des élèves leur empruntèrent, s’en
inspirant ou les perfectionnant tour à tour : les premiers furent des chefs d’école, les antres des disciples.
Quant au style, c’est l’esprit d’une épocpie d’art, comme les écoles en sont l’enthousiasme.
Mais revenons à l’apprentissage des arts en général.
Point de limite de temps à cet exercice, en somme, point de rigoureuse méthode d’enseignement, mais nue variation seulement sur un thème fourni par la nature, suivant sa foi ou ses préjugés. Voici les classiques et les impressionnistes ‘ actuels à côté des romantiques et des néo-grecs d’antan... Les premiers naissent de l’enseignement officiel, ils sont respectueux de la beauté rétrospective; les autres s’énoncent violemment, à leur guise.
Le génie et le métier. — 11 est à noter que les classiques ne déméritent pas de l’art et de la nature parce qu’ils débutent à voir sagement et à sentir respectueusement, et les impressionnistes auraient tort de se targuer d’une seule inspiration sans direction.
Au surplus, le métier étant la base de la formule, il est plus rationnel de commencer par l’apprendre ; le résultat, au reste, donne seul raison.
(( Presque aucun des arts de luxe qui puisse atteindre à quelque degré de perfection sans écoles publiques de dessin, a dit Diderot. Il n’en faut pas une, il en faut un grand nombre. Une nation où l’on apprendrait à dessiner comme on apprend à écrire l’emporterait bientôt sur les autres dans tous les arts du goût. »
1. Qualificatif impropre qui tendrait à faire croire que la qualité de voir et de sentir appartient seulement à une catégorie d’excentriques.
D’ailleurs, il n’y a guère d’exemples d’un génie pa- ^ ralysé par l’étude du métier, alors que le génie sans formule n’existe point.
Bref, si tous les chemins ne mènent pas... au prix de Rome, tous peuvent conduire au triomphe de l’art, suivant la conviction, le talent ou la force de chacun.
Le jugement des snobs et V éducation artistique. — Quant à la convention en matière d’appréciation d’art, elle est formelle. D’ores et déjà, il est entendu que l’œuvre accessible a la masse du public est condamnable (art bourgeois, antithèse déplorable), et que l’œuvre réellement digne ne doit satisfaire que les seuls délicats : la minorité. En résumé, si le suffrage populaire n’est point des plus fins et peut se tromper, le suffrao;e restreint tombe dans l’extrême contraire. 11 faut choisir entre les deux pôles, car, partant de leur exception, de crainte d’être charmés par une œmvre logique et claire, les délicats (ou soi-disant tels) applaudissent surtout aux productions dilfuses, car il y a un mérite distingué qui correspond à être « connaisseur » : c’est de se pâmer où les autres bfiillent.
De crainte du poncif, et pour être ultramoderne, l’originalité outrée semble un pas vers la divination., comme si les consécrations s’imposaient !
On saisit ainsi la difficulté de s’orienter entre le goût bourgeois et le goût snob, tout en plaisant aux réels connaisseurs, qui n’ont, d’ailleurs, pas voix au chapitre.
On a prétendu que la musique était un art inférieur, en raison du choc nerveux qu’elle imprime à l’organisme; nous ne serions pas éloigné de croire, en tout cas, que son effet initialement physique est
pour l)eaiicoiip dans l'impression snp('*rionro (prelle commnnicpie, et, piiiscprelle a^il indirectement sur la pensée, cette thèse d'infériorité pourrait être soutenue.
D’ailleurs, il est à remarquer que tous les arts plaisent ou, tout au moins, ne déplaisent pas, même* au commun, hormis la musicpie qui rencontre des haines parmi des intelligences supérieures.
Yietor Hugo et G(cthc prenaient la luite lorscpi’ils entendaient de la musicpie, et Théophile Gauthier l’appelait (( le plus agréable de tous les bruits •> !
On a horreur de la muslfpie ou bien ou en rairoh*, — alternatives sans transition, — plutôt nerveuses, en somme.
L’éducation artistique. — Malheureusement, dans le public restreint, une soi-disant sensation d’art tendrait à donner le change à l’éducation artlsticpie, et pourtant eette éducation ne saurait s’improviser sous un prétexte de sensation en dehors d’une grammaire .
L’éducation artistique est obligatoire pour juger sainement de l’art; c’est la marche du goiit et de la comparaison déductive, non le caprice d’un état morbide.
La beauté, elle, ne résulte pas d’une émotion physique, mais d’un raisonnement, et le goût, c’est la perfection du jugement, non une mode, non un caprice, mais une sanction immortelle et invariable.
Ces considérations générales, sur lesquelles nous aurons à revenir à chaque pas spécial de notre étude, nous préparent à aborder la nature dans sa traduction par les arts plastiques.
L’étude classique de la forme, pour parler plus
essentiellement dn métier du peintre et du sculpteur, débute par la copie de la nature, après celle du plâtre.
Et cette étude n’entraîne point forcément les débutants vers l’idéal photographique, qui n’est que mécaniquement la vérité. Si toutefois le métier désire nue traduction rigoureuse de la vie, de même que le papillon s’évade d’une chrysalide, l’interprétation ne doit être que le souvenir palpitant d’une leçon sue. Cette leçon sue dit le métier supérieur, et l’interprétation de la nature est déjà le fait du talent, sinon du génie, qui, lui, nous échappe d’un coup d’aile, se riant parfois du métier comme du talent.
Il y a donc moyen, en définitive, de concilier les études classiques normales, progressives et inspirées, avec l’énonciation libre, — peu importe d’ailleurs, répétons-le, la voie choisie, — suivant le résultat, et de même que les plus parfaits révolutionnaires, en débutant, se sont souvent révélés de sages pontifes classiques, les débutants classiques se sont affirmés maintes fois, par la suite, d’ardents révolutionnaires. Le torrent des idées est moins impétueux que celui de la vie qui nous mène, et, si le loup devenu vieux se fait parfois ermite, le mouton devient souvent enragé!
Professeurs et élèçes. — Entre les deux extrêmes, voici d’admirables résignés, ce sont les professeurs d’art.
A ce propos, il est curieux de constater que les meilleurs professeurs en art sont le plus souvent euxmêmes des artistes médiocres, et, si Rubens eut Van Dick pour élève, Rubens et Jordaens reçurent les conseils de Van Noort, qui leur emprunta davantage qu’il ne leur apprit... Tout près de nous, deux maîtres entre
autres sont h citer, relativement à cet exeinj)le de grands talents engendrés par de moindres valeurs : ce furent Léon Coignet et Picot : Léon Coignct, à (|ui l’on doit notamment les grands peintres Léon Ponnat, Jules Lefebvre, l’excellent illustrateur Émile Pavard et le célèbre sculpteur Cliapu ! Picot, ([ui guida les premiers pas de AYilliam Bouguereau et de llenner.
Curieuse exception de maîtres brillant davantag<* par leurs élèves; mais n’est-ce point, à vrai dire, le sort réservé à tous les pédagogues, qui, le plus souvent, brusquement arrêtés dans l’essor de leur étix* par les nécessités et les accidents de la vie, sounienl ûénéj eusement et sans amertume dans l’àine d’auti’ui, où ils revivent et poursuivent cet essor avee llamme!
Néanmoins, ne point confondre : Léon Coignet et Picot, tous deux membres de l’Institut, ne furent pas des résignés, car les petits maîtres ont cette analogie avec les grands, qu’ils s’appliquent ensemble au meme but, toute prétention de proportion gardée, et, si les petits gagnent peu ou prou leur existence à enseigner, les autres sont des pédagogues par humanité, et même dans l’intérêt du culte (car noblesse oblige) ou vanité de leur propre gloire.
On n’ignore point, en effet, que ce sont les élèves d’un maître qui, plus tard, par leur rôle de reconnaissance ou de sincère admiration, lui valent la médaille d’honneur !.. .
l’éducation de l’œil. LES ÉTUDES DU PEINTRE ET
DU SCULPTEUR. l’aTELIER EN COMMUN ET LES ACA-
DÉMIES, aujourd’hui et naguère.
U èdacation visuelle. — L’éducation de l’œil est extrêmement délicate; elle relève d’nne observation spéciale et continue.
Le peintre, le dessinateur, le seulpteiir, passent leur existence à cette appréeiation de la ligne, de la forme et de la couleur, dont ils distillent les nuances en virtuoses de l’œil, de même que les musiciens sont les dilettanti de l’oreille.
Rien ne prévaut en dehors d’un organe exercé, même la clairvoyanee. Le haut goût, des finesses d’intelligence, peuvent donner le change à l’autorité indiscutable du professionnel, mais, en dehors de l’opinion personnelle, mais timide, que ehacun a le droit d’émettre, la sanction appartient, sans nul doute, au technicien.
L’édueation pratique de l’œil, chez le peintre et le sculpteur, se fait d’abord par l’étude du dessin, soit à l’atelier libre, soit en académie.
Elle se poursuit, en outre, incessamment, au contact des choses vues, dans la rue, partout, plus ou moins embellies et appréciées, ces choses, selon une qualité propre de l’àme, dite sentiment.
Legoüvé écrit, en parlant de Michel-Ange : « . . . Conduit par Granaccio an jardin des Médicis, à San-Marco, que Laurent le Magnifique avait orné des plus belles statues antiques et modernes, à peine y eul-il clé introduit qu’il ne voulut plus entendre parler de Gliirlandajo ni d’atelier. Ce jardin devint son maître; il y resta sans cesse, travaillant la pierre et le marlire. » Mais c’est là une noble exception, un hasardeux exemple à suivre.
D’ailleurs, à propos du génie moins spontané de Raphaël comparé à celui de l’auteur du Moïse, l’écrivain poursuit : « ... Car lui, Michel-Ange, n’avait eu besoin de personne, et, les premiers principes de l’art une fois appris, il sut être un Michel-Ange dans une île déserte... »
Les étapes de Vexécution graphique. — Voici maintenant les étapes de l’exécution graphique (section de peinture) : le sentiment choisit le motif et attendrit l’œil; l’œil, ensuite, commande à la main, qui, docilement, obéit.
Ainsi, la direction principale émane de l’œil en passant par l’âme, non de la main, plutôt passive.
Pourtant, c’est l’ensemble de ces qualités et de ces concours qui fait la maîtrise, laquelle ne s’acquiert qu’à force d’exercice et d’habitude.
A l’atelier, donc, ou plutôt à l’académie, le débutant apprend d’abord à dessiner d’après la bosse, puis, lorsqu’il a suffisamment saisi la nuance des valeurs, l’esprit de la forme et de la ligne, il passe à l’étude du modèle vivant.
Le modèle en plâtre des débuts est choisi parmi les chefs-d’œuvre de la statuaire antique, qui, par l’ad-
mirable proportion et la simplicité de son énonciation, est l’initiatrice rêvée.
Le dessin « probité de l’art », suivant l’expression parfaite de M. Ingres, ne réclame point de faeture spéciale; sa justesse seule importe, et, pour réaliser cette dernière, les moyens employés sont indifférents.
La durée des études chez V artiste en nénéral. — Combien de temps néeesslte l’étude du dessin? On ne sait jamais assez dessiner, du moins se contentet-on du résultat mesuré à l’aptitude de chacun, à son talent, h son génie.
Toutefois, deux, trois et quatre années, suivant l’ardeur du travail, sont nécessaires pour apprendre à construire et h modeler une académie avee quelque supériorité.
Pour les études concernant la peinture, la réponse est la même. L’aeadémie ou figure nue d’après nature, qui donne son nom aux ateliers où ce genre de travail se fait particulièrement, est la pierre de touche du métier du peintre et du sculpteur.
La bonne exécution d’une académie prouve déjà une maîtrise d’ensemble, un artisan plus ou moins distingué du morceau.
Le morceau est l’une des parties de cet ensemble.
En prenant comme exemple l’obtention du prix de Rome, qui sacre plutôt le métier supérieur classique, les artistes de la plastique prodiges ne sont guère élus avant la vingtième année, tandis que nous saluons en M. Emile Paladilhe une exception, il est vrai, un prix de Rome de seize ans !
Nous verrons d’ailleurs que les musiciens ont des éveils de vocation particulièrement précoces, alors que
les architectes, artistes calmes et lliéoricjiies, ciieillenl leurs lauriers plutôt tardivcuKuit ; (l'oi'i Tou pourrall couclure, chez les premiers, à des roimaissauees mathématiques ou mécanicpies plus iutuilivcs cl plus intellectuelles que chez les seconds.
Au surplus, nous avons dénoncé la valeur sij^niificalive et probante du diplôme d’archilcclure.
Bref, pour en revenir à raiiisle pcinlrt', h's élmh's de dessin et de peinture, étroitement solidaires, se poursuivent presque simultanément; mais il est toutefois rationnel de ne prendre la [)alettc cjuc lorscpie de surfisanlcs connaissances de dessin ^ous y ont invité.
Ualelier de Vcle^e peintre. — 1/alelier du débutant, et mieux les académies o(» l’étude a lieu en commun, sont des entreprises particulières, payantes, qui concurrencent l’enseignement gratuit de l’Kcolc des beaux-arts et de l’Ecole des arts décoratifs.
Concurrence, d’ailleurs, fort courtoise, dépendant exclusivement du bon vouloir des élèves, puisqu’elles tendent au même but et que, au surplus, les écoles officielles du gouvernement admettent à leurs avantages, prix, concours, etc., le talent, quelle qu’en soit la source, exigeant seulement, en retour, la formalité d’un examen justifiant d’un mérite, d’où qu’il vienne.
Il est bon de noter, cependanb que l’Ecole des beaux-arts a pour but essentiel de créer des artistes, tandis que l’Ecole des arts décoratifs vise plutôt h l’enseignement industriel. Les académies non officielles n’ont point de préoccupation sélective; étiquetées sous un nom d’entrepreneur (Julian, Calarossi, naguère Suisse, Delécluze, etc.), elles fonctionnent par ateliers
LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE placés sous la direction artistique de peintres et sculpteurs éminents.
Quant aux architectes, ils jouissent de moins d’avantages : l’Eeole des beaux-arts et l’Ecole supérieure d’architecture leur sont seules ouvertes.
Enfin, les compositeurs de musique n’ont pour choix d’études que le Conservatoire ou les écoles nationales et succursales du Conservatoire en province.
L’académie (que nous prendrons comme exemple des ateliers d’élèves peintres en général) ressemble à une vaste volière dans laquelle, les uns travaillant, les autres folâtrant, des débutants, à divers degrés de savoir, depuis le nouveau jusqu’au vétéran, essayent leurs forces, échangent leur idéal et s’essoulïlent à saisir la nature.
Lorsque l’on franchit cette volière ou... cet antre, suivant l’état pacifique ou houleux du travail, on demeure saisi des conditions spéciales en lesquelles un labeur acharné peut être poursuivi, car, dans le bruit ou dans le silence, indifféremment, l’empressement à l’étude est le même, les élèves peintres marchent vers le rêve d’avenir comme au son du canon, le rire aux lèvres, la pipe à la bouche, dans un nuage de fumée tout vibrant de chansons...
Cette physionomie du travail est réellement originale, dans sa liberté, son insouciance, et cependant son but altier, sa lutte âpre et ses résultats si aléatoires ! Notez que dix sur cent de ces jeunes gens arriveront, ou tout au moins gagneront leur vie avec cet art actuellement disputé, plutôt défié même, tant il apparaît peu pris au sérieux.
Les soldats vont de même à la mort ou à la gloire, avec l’opiniâtreté sourde de vainere; ils trompent le trépas avec des chansons d’idéal î
Ne croyez pas, d’autre part, cpie tel travailleur paisible à l’atelier a plus de cbauce d’arriver (pic tel autre « blagueur ». Nou, certes, ici la luaulfestatiou extérieure, souvent, trahit un tempéramcul, une expansion peut-être géniale, dont les IVuils vciis seront savoureux plus tard, contrairement à toutes jirévisious contraires. L’eau qui dort, en Art, ne signifie rien, comme d’ailleurs les résultats précoces. Les meilleurs ' élèves à l’atelier, effectivement, ne sont point toujours ' les premiers à Rome, et certains cancres nous ménagèrent de fréquentes surprises!
L’art n’est d’ailleurs point de la patience, mais de l’imprévu ; la flamme du Génie s’allume d’un seul coup, sans prévenir, tandis que s’éteint progressivement la lueur discernée prématui'ément. . .
Voici pourquoi, dans le bruit des chansons et des cris, tous ces appelés divers mêlent leur destinée; c’est le baptême du feu, et, après le combat. Dieu reconnaîtra les siens !
Physionomie d’une académie. — ■ Dans les académies, chaque atelier nomme un inassie?', qui est chargé de recueillir les masses, c’est-à-dire l’impôt de tradition perçu sur les nouveaux. Ces masses permettent de solder les dépenses courantes de l’atelier ainsi que les frais d’installation personnelle, et la bienvenue ou entrée — • autre dîme — sert à régler les libations de rigueur.
Les dépenses de l’atelier consistent en l’achat de craie, savon noir, essence de térébenthine et autres menues acquisitions d’un intérêt général; quant aux libations, elles servent à acclamer le nouveau et à boire en chœur à sa santé et à son avenir.
Prétexte, en résumé, plus ironique que fraternel, d’une vulgarité traditionnelle inofrensive.
Mais là ne s’arrêtent point les devoirs et les charges du massier... Celui-ci, choisi parmi les vétérans et généralement l’un des meilleurs camarades, fait voter le modèle et lui donne des séances, distribue les places des élèves autour de la table de pose et dirio’c enfin l’harmonie de l’atelier au mieux des intérêts
de tous.
Nous allons, maintenant, pénétrer dans les principaux détails de l’organisation des académies. Les élèves groupent leurs chevalets en cercle, autour de la table de pose; leurs chevalets sont de taille graduée, de manière à ce que le modèle ne soit jamais masqué, quelque rang que l’on occupe.
Les places des élèves, à chaque commencement de semaine, sont tirées au sort ou bien, en cas de concours, attribuées selon la valeur d’une esquisse préludant le concours.
Chacun, aussitôt titulaire de sa place, marque l’emplacement de son chevalet et écrit son nom à la craie, afin de pouvoir, après le rangement quotidien, retrouver cette place. — Quant au modèle, homme ou femme alternativement, il prend place sur une table surélevée dite table h modèle. Ce modèle, à qui une semaine a été donnée quelque temps auparavant, et dont le choix a été ratifié par un vote général à mains levées, donne iin mouçement également accepté par la majorité, mouvement qu’il conservera tonte la semaine durant.
Ce mouvement consiste en un geste académique, soit assis, soit debout, que le modèle puisse tenir enfin, sans trop bouger, et dont il ne se reposera que
LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE dix minutes par heure, si c’est un homme, et un quart d’heure s’il s’agit d’une femme.
Après la pose, le modèle, grâce h l’emplacement de ses pieds soigneusement délimité par un conlour à la craie, devra reprendre son mouvement.
Moyennant quoi, il recevra en salaire vingt francs environ par semaine, pour la séance du matin, et quinze francs pour la journée. A cette somme vient s’ajouter le produit hebdomadaire d’un corncl ou quélo généreusement bien accueillie, lorsque le modèle a posé consciencieusement. Voici les seuls appointements et aubaines consentis h un modèle en académie; nous verrons que cette rémunération est supérieure dans l’atelier particulier.
Le métier de modèle mérite une mention spéciale : naguère, presque tous les modèles étalent d’origine italienne; les Italiens, les premiers, avaient su faire un métier véritable d’une apparente immoralité, et, leur oisiveté, leur misère aidant, les qualités physiques dont ils disposaient furent sacrées supérieures, sinon exclusives, d’autant qu’ils prêtaient leur beauté avec la meilleure grâce, alors que les autres races étaient rebelles.
Aujourd’hui, les Italiens n’ont plus le monopole de la pose, et si, toutefois, leur évidente aptitude au mouvement et à l’immobilité apparurent des qualités primordiales, beaucoup d’artistes se lassèrent vite de leur coloration brune, uniforme, de leur air enfiit « modèle italien »! Mais il y a lieu de regretter, dans la masse actuellement si nombreuse des modèles, la désinvolture avec laquelle les modèles femmes, surtout, exercent leur profession. Les Italiennes posaient de génération en génération, sè repassant religieusement
LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE leur mélier, taudis que maintenant le métier s’improvise et perd ainsi de sa moralité.
Mais nous continuerons le chapitre des modèles lorsque nous les verrons poser chez le peintre, en son atelier privé.
Nous voici de retour à l’académie... Les élèves dessinent ou peignent d’après le modèle vivant, chacun suivant l’état d’avancement de ses études, et leurs travaux sont corrigés deux fois par semaine par le professeur, qui, individuellement, prodigue ses conseils. Les corrections ont lieu au milieu d’un respectueux silence, qui contraste singulièrement avec le tumulte des autres jours réservés à l’enseignement mutuel, par l’exemple et la stimulante critique.
Nous allons décrire, maintenant, la physionomie locale de l’atelier. Voici les murs tapissés de charges violentes, cyniques, ou simplement ressemblantes, la vaste verrière située au nord d’où tombe la lumière particulièrement favorable, sans oublier les lambris, bariolés de grattures de palettes.
Enveloppez cette vision d’une atmosphère surchargée de fumée, imprégnée de relents d’essence de térébenthine et de fixatif, vous aurez ainsi l’impression d’un atelier d’artistes élèves.
Rien ne saurait dire encore l’encombrement de chevalets, de tabourets, de toiles, de cartons, de blouses et de palettes accrochées, etc., qui achèvent le désordre d’ensemble, noble effet de l’art en expectative...
Nous en arrivons à l’article brimade, dont les rapins sont si friands. Cette épreuve, réservée au nouveau, salue le néophyte à son entrée ; c’est là sa consécration d’élève !
Aussitôt présenté, le nouveau commence par régler
LES ARTS ET LEUR TECIIXIQUR sa bienvenue, dont le taux varie suivant sa générosité, et sa masse, dont le taux est fixe, puis, cérémonieusement, l’atelier en liesse s’achemine vers un marchand de vin voisin, où l’argent de la hienvcnue est ^ lle dépensé en toasts renouvelés. Précédant le monome, le nouveau doit hurler à tue-tête, comme les anciens, des chansons grivoises, tandis que les fortes têtes ruminent quelque joyeuse « fumisterie » qui terminera l’initiation du néophyte.
On remarquera la non-délicatesse voulue de tous ces jeunes gens se reposant du culte du licaii avec une afifectation grossière, parodiant la distinction de leurs pensées et de leur éducation comme celle de leur mise d’ailleurs, qui, pour être à l’avenant de leur débraillé moral, consiste en une blouse bai'lolée de dessins plus ou moins vulgaires. Mais les brimades, les charges d’ateliers, sont autrement détestables, lorsqu’elles ne sont pas uniquement risibles.
Ce genre de plaisanterie, d’ailleurs, a presque disparu des usages; — les artistes se rangent.
On conte que naguère l’atelier Coignet fut fermé par la police à la suite de certaine initiation tragique; le nouveau, peint en vert, avait été mené à la ^lorgne et était mort quelques jours après, de frayeur!
Ce fut encore la posture dangereuse en laquelle se trouva, dit-on, un nouveau. Suédois, parlant h peine notre langue, qui fut un jour découvert tout nu dans une caisse, sur un pont, en plein hiver, abandonné par ses collègues après une procession bachique.
Aujourd’hui, les blagues sont plus innocentes, et la mise en broche apparaît un maximum de tourments. Cette pratique consiste à attacher, réunies, les extrémités du patient entièrement dévêtu, que l’on fait tour-
LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE h\
lier ensuite au moyen d’un bâton placé sous les jarrets. La mise en croix, encore, eut son heure de succès sans danger : on attachait le nouveau liras et jambes écartés après une échelle... A citer aussi le duel au pinceau enduit de bleu de Prusse, le frottement des deux nez, l’un enduit de bleu, l’autre de jaune, jusqu’à obtenir du vert, et puis... la recherche du grand réflecteur, vulgaire tableau noir qu’il s’agissait d’astiquer longuement, sous les quolibets, jusqu’à ce qu’il... brille î
n fallait voir le nouveau, courant d’ateliers en ateliers à la recherche de ce tableau introuvable, « si indispensable cependant aux jours de mauvaise lumière » !
Et puis... Mais on n’en finirait pas de narrer tout ce que l’ingéniosité vicieuse et parfois spirituelle des jeunes rapins a inventé pour profiter de la situation (( d’anciens )> vis-à-vis de l’infériorité du nouveau, ce « bleu » d’oîi venait tout le mal.
Les études des artistes naguère et aujourd’hui. — Nous allons jeter maintenant un regard en arrière; car si l’académie tend de nos jours à être moins achalandée, au fur et à mesure de la division des talents et de leur orientation troublée, et puis aussi parce que les modes d’enseignement varient, les ateliers d’antau étaient tout dilférents des nôtres.
Après la description d’un atelier d’élèves modernes, voici la physionomie de l’atelier de Baccio Bandinelli (seizième siècle), et enfin la note intermédiaire offerte par l’atelier d’Horace Yernet.
(( Comme tout respire dans cette humble chambre (il s’agit de l’atelier de Bandinelli) le culte du beau!
LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE Quelle vénérable dignité sur tontes ces figures! Combien ce spectacle, qui imprime le respect et fait naître les plus graves pensées, contraste avec le tnmullc, le désordre, la licence, de la plupart des ateliers modernes! » Et, après avoir constaté le manque d'inspiration et de génie de son temps (1849), comparalivement à la radieuse époque de Bandinelli, l’écrivain anonyme auquel nous empruntons ces lignes, poursuit : « An seizième siècle, il y avait plus de confraternité, et pour ainsi dire pins d’unité dans les arts; d’une part, la philosophie, l’histoire, les lettres, les mathématiques, étaient des études obligatoires pour les jeunes artistes : un peintre n’en était pas réduit, comme aujourd’hui, à lire à la hâte quelques pages de poésie ou d’histoire au moment même d’exécuter un sujet ou commandé ou de son choix. Ces études tardives, superficielles, ne tiendront jamais lieu d’études premières, de longues lectures et de sérieuses méditations. D’autre part, nul artiste ne se bornait à un seul art; tous étudiaient et pratiquaient à la fois la peinture, la sculpture, l’architecture, l’orfèvrerie, la fonte des canons, la construction des places fortes.
(( Presque tous les peintres sortaient des ateliers de sculpteurs, et l’on sait que les plus illustres sculpteurs de Florence sortaient des ateliers d’orfèvrerie; il suffit de nommer Luca délia Robbia, les Benvenuto Cellini et Bandinelli lui-même, qui, avant d’être confié à la direction du sculpteur Rustici, ami de Léonard, avait longtemps étudié dans la riche boutique de son père, Michelagnolo di Viviano, habile ciseleur, émailleur, graveur et guillocheur.
(( A Florence, le dessin, base souveraine de tous les arts, occupait les artistes dès leur enfance; leurs jours
LES ARTS ET LEUR TECHNIQUE fi3
et leurs nuits se consumaient dans les continuels exercices du dessin; tous auraient pu porter, comme Michel-Ange, une lanterne attachée à leur front. »
Il est piquant de noter, en face de ces lignes débordantes d’amertume, l’aspect de l’atelier d’Horace Yernet, popularisé d’ailleurs par la gravure, turbulent et amusant s’il en fut, avec ses escrimeurs, ses joueurs de bilboquet et de cornet à pistons, à l’entour des travailleurs épars, les uns copiant un cheval vivant, les autres composant, impassibles dans le bruit, et à travers la fumée des pipes, une esquisse difficultueuse sans doute.
Enfin, pour compléter le contraste, nous vîmes l’atelier d’élèves de W. Bouguereau à l’académie Julian, que nous choisîmes pour exemple de la note moderne.
Les éludes progressives du peintre, du sculpteur et de r architecte . — Avant de terminer cet exposé des études du peintre-élève, nous terminerons les étapes de son métier. Après l’académie dessinée et peinte simultanément, nous remarquons l’esquisse qui est destinée à développer chez le débutant ses facultés d’imao’ination.
(( faite de chic », c’est-à-dire sans modèle; elle est seulement ébauchée (indiquée par taches d’harmonie et grandes lignes de dessin sommaire) et doit simuler un tableau vu de loin.
Ainsi donc, la figure peinte ou dessinée avec talent \ permet d’augurer un bon artisan du morceau, tandis . '
que l’esquisse décidera du génie de l’artiste. Or, les règles de ces deux exercices s’apprennent à la rigueur, elles dépendent de la volonté et d’une somme de temps.
mais le charme de l’enveloppe, le Ijrio de la couleur et de la facture, l’imprévu de l’arraugcmeut, l’originalité enfin de l’ensemble des cpialités sues, ne sauraient s’enseigner, et c’est là, conlrc ce mur qui barre soudain l’idéal et sonne le réveil des réalités, que viennent se briser les illusions et s’avouer vaincus les efforts non appuyés du don, de la santé et de la chance !...
Nous retrouvons chez le sculpteur le même atelier et les pareilles études progressives, avec la différence que le « boueux )) construit ses figures en ronde-bosse sur une armature et que ses bas-reliefs s’appuient contre un fond. Inutile d’ajouter que le sculpteur se sert de terre glaise pour modeler, et que les ressources de la couleur ne lui sont offertes que par les oppositions plus ou moins accentuées des reliefs et des creux.
En résumé, c’est la lumière elle-même qui donne la lumière et l’effet à l’œuvre sculptée, tandis que le peintre doit rendre cette lumière et cet effet par des rapports de tons et des contrastes harmoniques.
L’atelier de l’architecte, pour clore ce chapitre des arts graphiques (car l’illustrateur et le graveur font des études de peintre comme les médailleurs et les graveurs sur pierres fines apprennent leur art avec les sculpteurs), l’atelier de l’architecte -élève donc est davantage recueilli, ses débuts techniques ont une précision et une logique inconciliables avec la turbulence.
Nous savons qu’en revanche l’architecte, aux heures de repos, a des détentes d’expansion qui dépassent celles de ses confrères artistes.
Le tumulte après coup, d’ailleurs, est proportionné à la somme de calme préalable.
Les planches à dessin des architectes reposent sur des tables à tréteaux, et, sans entrer dans le détail des opérations de leur art, dont nous aurons l’occasion de parler plus tard, voici la progression logique de leurs études : mathématiques élémentaires, dessin graphique, géométrie plane et dans l’espace, géométrie descriptive, perspective et ombres, arpentage et nivellement, lavis, dessin d’ornement et de figure d’après le plâtre et d’après nature, et enfin modelage. Ce n’est que lorsque l’on possède toutes ces connaissances, ou tout au moins une grande partie, que l’on commence l’étude des projets. Le pi'ojet équivaut au tableau chez le peintre.
Quant à l’art musical, lyrique et dramatique, son enseignement d’ensemble est tellement différent de l’art plastique et graphique, qu’il comporte une description spéciale; et les littérateurs, enfin, échappent encore davantage à notre attention par leur liberté d’émission et leur action isolée.
Mais chaque page à son heure, et l’examen technique de ces artistes viendra à son tour. Il n’est pas de pensée, il n’est pas de génie qui ne laisse, malgré tout, de trace matérielle, d’empreinte sur le sol; tout au moins, cet essor de l’intellect et cette splendeur intangible ne touchent-ils terre que différemment.