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Fig. 3-. — Fragment de la Tapisserie de Bayeux (xne siècle), lequel représente les funérailles de saint Edouard le confesseur, roi anglo-saxon, mort en 1066.

occupation devait-elle sourire aux nobles châtelaines confinées dans leurs manoirs féodaux. Ce fut alors qu'entourées de leurs suivantes, comme autrefois de leurs esclaves les matrones romaines, les belles dames, tout émues des récits de chevalerie dont elles écoutaient la lecture, ou inspirées par une foi profonde, se consacrèrent à reproduire, l'aiguille à la main , les légendes pieuses des saints ou les glorieux exploits des guerriers. Couvertes de touchantes histoires ou de belliqueux souvenirs, les froides murailles des grandes salles

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revêtaient ainsi une étrange éloquence, qui devait communiquer de beaux rêves aux esprits et de nobles élans aux cœurs.

Parmi les fragiles monuments de ce genre, il en est un qui n'a pu devoir qu'à son caractère vraiment prestigieux d'échapper cà une destruction en quelque sorte inévitable. Nous voulons parler de la fameuse tapisserie de Bayeux, dite de la reine Mathilde ou Mahaut de Flandre, épouse de Guillaume le Conquérant : cet ouvrage représente la conquête de l'Angleterre par les Normands en io(56. S'il fallait accepter la vieille tradition à laquelle il doit son nom, il remonterait à la dernière moitié du onzième siècle.

Il est permis de douter aujourd'hui, à la suite de nombreuses discussions soutenues par les savants , que cette broderie soit aussi ancienne qu'on l'avait cru tout d'abord-, mais, bien qu'on la trouve pour la première fois mentionnée dans un inventaire, dressé en 1 476, du trésor de la cathédrale de Bayeux , on peut, avec une sorte de certitude, la croire exécutée au douzième siècle par des femmes anglo-normandes, alors singulièrement renommées pour leurs travaux à l'aiguille, ainsi que l'atteste plus d'un auteur contemporain de Guillaume et de Mathilde. Suivant Augustin Thierry, au lieu d'être un présent de la reine à l'église de Bayeux, elle aurait été ouvrée en Angleterre, sur l'ordre et aux frais du chapitre de la cathédrale.

Cette tapisserie (fig. 37), qui a 5i centimètres de haut sur près de 70 mètres de long, est une pièce de toile brune, sur laquelle sont tracés à l'aiguille, avec de la laine couchée et croisée de huit couleurs différentes (couleurs qui pour la plupart semblent n'avoir rien perdu de leur fraîcheur primitive), une suite de 72 groupes ou sujets, accompagnés de légendes en latin mélangé de saxon, et qui comprennent toute l'histoire de la conquête, telle que la rapportent les chroniqueurs de l'époque, depuis le voyage d'Harold

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en Normandie jusqu'à sa mort après la bataille d'Hastings. Au premier aspect, cette broderie offre un ensemble de figures

Fig. 38. — Chasuble, étole et mitre de saint Thomas, archevêque de Cantorbéry Etoffes et broderies du xne siècle. (Cathédrale de Sens.)

et d'animaux grossièrement dessinés; tout cela pourtant a du caractère et le trait primitif, qu1on retrouve sous les croisures de la laine, ne manque pas d'une certaine correction, qui rappelle la mâle

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naïveté du style byzantin. Les ornements de la double bordure, entre laquelle se déroule un drame composé de 35o personnes à pied ou à cheval, sont les mêmes que ceux des peintures de manuscrits au moyen âge : des lions, des oiseaux, des chameaux, des dragons, quelques fables d'Esope, des scènes de chasse; quelquefois la bordure entre dans la trame de l'histoire, et contient des allusions allégoriques.

Toute la richesse dont on peut décorer un tissu en y mêlant l'or, les broderies et jusqu'aux pierres précieuses, était, dans le même temps, employée pour les vêtements sacerdotaux, travail principalement dû à l'adresse et au goût naturel des femmes; tantôt on reproduisait les ornements de l'Orient, tantôt on imitait les rinceaux qu'on voyait sculptés aux chapiteaux des églises : tels sont les habits pontificaux de saint Thomas de Cantorbéry, conservés dans le trésor de la cathédrale de Sens (fig. 38). Deux siècles auparavant, vers 995, la reine Adélaïde, femme d'Hugues Capet, faisait don à la basilique de Saint-Martin de Tours « d'une chasuble travaillée en or très pur », rapporte le moine Helgaud. « Entre les épaules, on voyait la majesté du Père éternel au milieu des chérubins et des séraphins en adoration; sur la poitrine, l'Agneau de Dieu, liant quatre bêtes de divers pays. »

Nos broderies actuelles ne sauraient donner une idée des merveilles exécutées au moyen âge. « Les brodeurs, » dit M. Franklin dans les Corporations ouvrières de Paris, « étaient alors de véritables artistes, des peintres de grande valeur; ils peignaient souvent eux-mêmes les modèles de leurs broderies sur des cartons, et ceux-ci étaient copiés ensuite avec une merveilleuse habileté et une patience qui ne semblait pouvoir s'expliquer que par la tranquillité du cloître; de là, le nom d'œuvre de nonnain, donné à un certain genre de broderie d'une extrême finesse. Joinville

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raconte que Philippe le Hardi possédait un vêtement brodé à ses armes qui avait coûté 800 livres parisis (près de 10,000 francs de notre monnaie). Le duc de Bourbon, qui fut fait prisonnier à la bataille de Poitiers, portait une cotte d'armes brodée, sur laquelle étincelaient 600 perles, outre les rubis et les saphirs; un Italien établi à Londres consentit à prêter sur ce gage 4,200 écus d'or. » La taille de Tannée 1292 nous apprend qu'il y avait à cette date à Paris 14 maîtres brodeurs, occupant une centaine de personnes,

F\g. 3g. — Ancien lacis. xm0 siècle.

Fier- 40. — Ancien lacis. xiv° siècle.

parmi lesquelles les femmes entraient pour la plus grande part. On a vu plus haut que vers les douzième et treizième siècles, sous l'influence de mœurs orientales, l'usage de s'asseoir sur des tapis s'était établi à la cour de nos rois. Dès cette époque aussi, on employa fréquemment les riches tapisseries pour former les tentes de guerre ou de chasse. On les déployait aux jours de fête, comme par exemple aux entrées des princes, pour cacher la nudité des murailles. Cette mode fut importée en Angleterre par Eléonore de Castille, femme du roi Edouard Ier. A son arrivée, en 1255, elle trouva les appartements qui lui étaient destinés,

dans le palais de Westminster, décorés, par le soin de ses compatriotes,« de draperies tout en soie et de tentures suspendues qui leur donnaient l'apparence d'une église; le pavé était même recouvert de tapis, ce qui excitait, ajoute le chroniqueur Matthieu Paris, la dérision et les moqueries du peuple ».

Les salles de festin étaient tendues de magnifiques tapisseries, qui rehaussaient encore l'éclat des entremets ou intermèdes qu'on jouait pendant les repas. Les tournois voyaient briller autour de leurs lices et se dérouler, du haut de leurs galeries, les étoffes qui représentaient d'héroïques histoires. Enfin, le caparaçon , ce vêtement d'honneur du destrier, étalait ses brillantes images aux yeux de la foule émerveillée. Dans l'intérieur des appartements, les tapisseries, soit de haute lisse, soit brodées sur un fond d'étoffe, servaient à séparer les pièces comme nos portières modernes, ou à entourer les lits en guise de courtines.

Il était d'usage que les tapisseries, fabriquées pour tel ou tel seigneur, portassent les armoiries de celui-ci et ses devises (fig. 3ij et 40), en prévision sans doute des circonstances où elles pourraient être exposées publiquement, dans les entrées de rois, de reines et de grands personnages, dans les processions solennelles, dans les joutes et les tournois.

Au quatorzième siècle, les manufactures de Flandre, déjà renommées vers le douzième, prirent un très grand développement, et bientôt le succès des tapisseries d'Arras fut si général, qu'on désigna les plus belles tentures sous le nom de tapis d'Arras , bien que la plupart ne vinssent pas de cette ville (fig. 41). Notons qu'en Italie la qualification d'Arraqi est encore synonyme de tapis précieux.

Ces étoffes étaient le plus souvent exécutées en laine, et quelquefois en chanvre et en lin; mais, à la même époque, Florence et

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Venise, qui avaient emprunté cette industrie de l'Orient, tissaient des tapis où se trouvent confondus la soie et l'or.

Un inventaire du 21 janvier 079, qui existe en manuscrit à la

Fig. 41. — Mariage de Louis XII et d'Anne de Bretagne. Tapisserie en laine et en soie, avec mélange de fils d'or et d'argent, fabriquée en Flandre à la fin du xve siècle.

Bibliothèque nationale, et dans lequel sont consignés, en même temps que « tous les joyaux d'or et d'argent, toutes les chapelles , chambres de broderies et tapisseries du roi Charles V », peut donner une idée, non seulement de la multiplicité de tentures et tapis qui faisaient partie du mobilier royal, notamment à l'hôtel

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Saint-Pol, mais encore de la diversité des sujets qui y étaient représentés.

Un petit nombre de ces tapisseries sont venues jusqu'à nous; parmi celles qui ont été détruites ou perdues, on peut remarquer : le grand tapis de la Passion de Notre-Seigneur, le grand tapis de la vie de saint Denis, le grand tapis de Bonté et Beauté, le tapis des Sept Péchés mortels, les deux tapis des Neuf Preux, celui des Dames qui chassent et qui volent (c'est-à-dire qui chassent à l'oiseau), celui des Hommes sauvages, deux tapis de Godefroi de Bouillon, un tapis de chapelle blanc, au milieu duquel se voient un « compas et une rose, armorié de France et de Dauphiné, et qui a trois aunes de long et autant de large » ; un grand beau tapis « que le roy a acheté, qui est ouvraigé d'or, ystorié des Sept sciences et de saint Augustin », le tapis de Judic (la reine qui doit figurer sur les cartes à jouer), un grand drap d"Arras représentant les batailles de Judas Macchabée et d'Antiochus; un autre « de la bataille du duc d'Aquitaine et de Florence »; un tapis « à ouvraigé, où sont les douze mois de l'an »; un autre « de la Fontaine de Jouvent » (Jouvence)-, un grand tapis « semé de fleurs de lys azurées, lesquelles fleurs de lys sont semées d'autres petites fleurs de lys jaunes », ayant au milieu un lion et aux quatre coins des bêtes portant des bannières, etc.

La liste est interminable; encore faut-il ajouter à ces tapis à images les tapisseries d'armoiries , faites pour la plupart « en fil d'Arras, et portant les armes de France et de Behaigne (ces dernières étant celles de Bonne de Luxembourg, première femme du roi Jean, et fille du roi de Bohême). On y distinguait aussi un tapis « ouvré de tours, de daim et de biches, pour mettre sur le bateau du roi ». Il y avait les tapis dits velus ou velours, que nous appelons aujourd'hui moquettes, et qui n'étaient pas en moins

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grande quantité. On remarquait encore les Salles d'Angleterre ,

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Fig. 42. — Tapisserie du xvi" siècle, conservée au musée de Dijon, représentant la procession faite en i5i3 par le clergé et le peuple de Dijon, pour demander la délivrance de la ville, alors assiégée par les Suisses.

ou tapisseries venant de ce pays, qui, nous l'avons dit, s'était pré-

cédemment acquis une grande réputation dans cette industrie : parmi celles-ci, on en voyait une qui était ynde (bleue), à arbres et à hommes saupaiges, à bêtes sauraiges et à châteaux ; d'autres vermeilles, bordées d'azur, sur bordure à vignettes, et l'intérieur à lions, aigles et léopards.

Charles V possédait encore, en son château de Melun, beaucoup de « soieries et tapis ». Au Louvre, on admirait, entre autres tapisseries magnifiques, « une très belle chambre verte, ouvrée de soie, semée de feuillages, représentant, au milieu, un lion que deux reines couronnent, et une fontaine où des cygnes se jouent » , etc. Des anciennes tapisseries qui nous restent dans les musées ou les églises, la plupart remontent au quinzième siècle, comme celles de Nancy, d'Angers, d'Auxerre, de la Chaise-Dieu et de Valenciennes; au seizième appartiennent celles du siège de Dijon (fig. 42), de la légende de saint Rémi à Reims (fig. 43), et les sujets mythologiques du château d'Anet.

Et qu'on n'aille pas supposer que des maisons royales offraient seules le spectacle de pareilles richesses ; car il nous serait facile de trouver à faire mainte énumération analogue à celles qui précèdent, en interrogeant les inventaires des mobiliers seigneuriaux ou des trésors de certaines églises et abbayes. Ici, les tapisseries représentaient des sujets religieux tirés de la Bible, des Évangiles ou de la Légende des saints; là, des sujets historiques et chevaleresques, surtout des scènes de guerre ou de chasse (fig. 44). Au quinzième siècle, ce fut la mode de figurer des fables, des moralités. Par exemple, les fameuses tapisseries qui décoraient la tente de Charles le Téméraire à la bataille de Nancy (1477) font ressortir les dangers de la bonne chère, au moyen d'une suite de tableaux allégoriques. Le siècle suivant y substitua la mythologie païenne.

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Le luxe des tapis était donc, on peut l'affirmer, général dans les hautes classes; luxe dispendieux, s'il en fut; car, outre que l'exa-

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Fig. 43. — Fac-similé d'un dessin de la Tapisserie de Reims, représentant le sacre de saint Rémi. xvi° siècle. (Cathédrale de Reims.)

men de ces merveilleux travaux nous indique qu'ils ne pouvaient être acquis qu'à un très haut prix, nous en trouvons dans les an-

ciens documents plus d'une attestation formelle. Amaury de Geoire, tapissier, reçoit, en 1348, du duc de Normandie, pour « un drap de laine » sur lequel se voyaient « le vieil et le nouveau Testament », 492 livres 3 sous 9 deniers. En 1 368, Huchon Barthélémy, changeur, reçoit 900 francs d'or pour un « tapis ouvré », représentant « la Quête du saint Graal » (le saint sang de Jésus-Christ), et en 1 3g 1 le tapis de {'histoire de Theseus est acheté par Charles V, au prix de 1 ,200 livres. En 1 364, le même prince avait commandé, lors de son sacre à Reims, une tapisserie destinée à l'appartement de la reine : on y voyait représentés « 1 ,32 1 pappegans (perroquets) en or et en soie », entremêlés de ses propres armes-, la façon seule avait coûté 396 livres. Ces différentes sommes étaient vraiment exorbitantes, même pour l'époque.

Le seizième siècle, qui fut pour tous les arts une époque de perfectionnement et de progrès, communiqua une nouvelle impulsion à l'industrie des tapissiers. François Ier fonda à Fontainebleau une manufacture où Ton tissa des tapis d'une seule pièce, au lieu de les composer, comme on l'avait toujours fait jusqu'alors, de pièces séparées, cousues et raccordées ensemble. On mélangea aussi dans cette nouvelle fabrication les fils d'or et d'argent à la soie et à la laine.

Quand ce roi eut appelé d'Italie le Primatice ( 1 5 f.i), il lui commanda les dessins de plusieurs tapisseries, qui furent exécutées dans les ateliers de Fontainebleau. Mais, tout en payant généreusement les artistes et ouvriers italiens ou flamands réunis dans les dépendances de son château, François Ior ne laissa pas d'employer encore les tapissiers parisiens, ainsi que la preuve s'en voit dans une quittance des sieurs Miolard et Pasquier, qui déclarent avoir reçu 410 livres tournois « pour commencer l'achat des étoffes et choses nécessaires pour une tapisserie de soie, que ledit

Fig. 44. — Tapisserie de chasse, provenant du château d'Effiat. xvû siècle.

seigneur leur a ordonné de faire pour son sacre, suivant les patrons que ledit seigneur a fait dresser à cette fin » , et où doit être figurée « une Léda avec certaines nymphes, satyres », etc.

Henri II fit mieux que conserver rétablissement de Fontainebleau (fig. 45) : il créa, en outre, à Paris, en obtempérant à la requête des administrateurs de l'hôpital de la Trinité, une fabrique de tapisseries dans laquelle les enfants de cet hôpital furent occupés à teindre la laine et la soie et à les tisser au métier en basse lisse et en haute lisse.

La nouvelle fabrique, soit qu'elle le méritât par l'excellence de ses travaux, soit qu'elle eût d'influents protecteurs, obtint tant de privilèges, que l'ordre public fut à plusieurs reprises violemment troublé, par suite de la jalousie des maîtres et ouvriers tapissiers, dont la corporation, nombreuse et ancienne, avait encore beaucoup d'autorité et de prépondérance.

La fabrique de l'hôpital de la Trinité continua à prospérer sous Henri III, et Sauvai, dans son Histoire des antiquités de Paris, nous apprend que, sous le règne suivant, elle avait atteint son plus haut point de prospérité. En 1 594, Dubourg y exécutait, d'après les dessins de Lerembert, les belles tapisseries qui, jusqu'à une époque très rapprochée de nous, ont décoré l'église de Saint- Merry. Henri IV, entendant beaucoup parler de ce travail, voulut le voir et en fut si satisfait qu'il résolut, dit Sauvai, de restaurer à Paris les manufactures, « que le désordre des règnes précédents avait abolies ». Il établit donc Laurent, célèbre tapissier, dans la maison professe des Jésuites, qui était restée fermée depuis le procès de Jean Chûtel, en allouant un écu par jour et 100 francs de gages par an à cet habile artiste, ses apprentis touchant 10 sous de pension quotidienne, et ses compagnons, 25, 3o et même 40 sous, selon leur savoir-faire. Pius tard, Dubourg et

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Laurent, qui s'étaient associés, furent logés tous deux dans les galeries du Louvre. Henri IV, à l'exemple de François Ier, fit venir d'Italie d'excellents ouvriers en or et en soie, qu'il logea rue de la Tisseranderie, dans l'hôtel de la Maque, et qui fabriquèrent surtout des tentures d'or et d'argent frisé.

Postérieurement au seizième siècle, les tapisseries exécutées à la

Fig. 45. — Fragment d'une tapisserie de Fontainebleau, xvi" siècle.

Savonnerie, aux Gobelins, à Beauvais, etc. , bien que plus parfaites sous le rapport du tissage, et par cela même qu'elles sont plus régulières comme dessin, comme entente de couleurs et de la perspective, perdent malheureusement leur naïveté du vieux temps et tout l'intérêt qui s'attachait, dans les anciens tapis, aux costumes, aux usages, aux meubles du moyen âge. « La renaissance, » a dit Achille Jubinal, « détournée de sa voie au lieu de suivre ses hardies et ingénieuses fantaisies, va se perdre dans une

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fade imitation de la forme grecque et romaine. » En touchant à l'époque de Louis XIV, les tapisseries prennent, sous l'influence de Le Brun et de son école, une ordonnance plus savante et se rapprochent des grandes compositions de la peinture, mais en perdant beaucoup de leur originalité primitive. L'idéal détrône le naturel; la convention, la spontanéité; ce sont là d'ingénieux, de jolis et même de beaux travaux, mais auxquels il manque ce qui fait la vie propre des œuvres d'art, le caractère.

Fig. 46. — Bannière des tapissiers de Bordeaux.

Ateliers de poterie à l'époque gallo-romaine. — Influence probable de l'art oriental sur la renaissance de la céramique en Italie. — La majolique. — Luca della- Robbia et ses successeurs. — Les carrelages émaillés. — Les poteries de Beauvais. — Invention et travaux de Bernard Palissy. — Faïence d'Henri IL

Sous la dénomination générale de céramique (du grec xépà[/.oç, argile, terre à potier), on comprend la fabrication de toutes sortes d'objets en terre, en faïence, en porcelaine. Dès l'aurore de la civilisation, l'homme pratiqua l'art de pétrir l'argile et de la cuire au soleil ou au feu. Quant aux objets façonnés, la variété en est infinie, non seulement dans les procédés et les matériaux employés, mais encore par leurs usages. Les anciens ont fait des poteries, qui seront toujours regardées comme des modèles d'élégance et de goût.

On peut dire, avec M. Jacquemart, que « l'histoire céramique du moyen âge est environnée d'un voile qui probablement doit rester impénétrable. En effet, malgré les investigations incessantes des comités locaux, malgré la mise en lumière de chartes nombreuses, rien n'est venu résoudre les doutes de l'archéologie touchant les lieux où la fabrication des poteries a pris naissance parmi nous ».

Il est certain qu'à l'époque gallo-romaine, c'est-à-dire lorsque les Romains, devenus maîtres de notre pays, y eurent implanté

leurs mœurs et leur industrie, la Gaule posséda de nombreux et considérables ateliers de poterie, qui multipliaient les ustensiles, les vases de toutes sortes, et qui, jusque vers le sixième siècle, continuèrent à fournir, en perpétuant les formes et les procédés anciens, des amphores, des terrines, des coupes à pied, des plats, des assiettes, des bouteilles. Obtenues à l'aide du tour, en terre grise, jaune, brune, et quelques-unes, les plus fines, couvertes d'un vernis brillant de la couleur et de l'aspect de la cire à cacheter rouge, ces pièces étaient souvent décorées avec beaucoup de soin et de délicatesse. On retrouve des vases entourés de guirlandes de feuillages, des coupes ornées de figures d'hommes et d'animaux, qui sont autant de témoignages d'une fabrication à laquelle l'influence de l'art n'était nullement étrangère (fig. 47).

Il est évident aussi que cette industrie, d'un ordre assez élevé, s'éteignit à peu près vers l'époque des invasions et des guerres dans le tumulte desquelles naquit la monarchie française, pour ne laisser subsister que le métier proprement dit, destiné à produire, pour les besoins de la vie commune, un ensemble d'objets grossiers et sans caractère.

Il faut croire, toutefois, que l'art de la céramique, qui avait brillé durant plusieurs siècles dans l'Occident, ne fit qu'émigrerau lieu de s'éteindre, et trouva, comme tant d'autres, une nouvelle patrie dans cette Byzance qui devait être l'asile des splendeurs antiques.

Quoi qu'il en soit, la céramique disparaît de notre sol pendant une longue période, et l'on se demande encore aujourd'hui quelle fut la véritable origine de sa renaissance. Reprit-elle vie d'ellemême, ou sous l'influence de l'exemple? Dut-elle son réveil à quelque immigration d'artisans, ou à quelque importation de procédés? Questions qui jusqu'à ce jour demeurent sans réponse.

CÉRAMIQUE

La céramique que nous appellerons, peut-être improprement, moderne, est, pour

par Temploi de l'émail,ou couverture des pièces à l'aide d'un enduit à base métallique que le feu du four vitrifie, procédé qui fut complètement ignoré des anciens.

Or, en fouillant des tombeaux qui dépendaient de la vieille abbaye de Jumièges(Normandie) , et qui remontaient à Tan i 120, on y a trouvé des fragments de poterie, d'une pâte dure, mais poreuse, couverte d'une glaçure analogue à celle qui est employée de nos jours. On lit, en outre, dans une chronique de

l'ancienne province d'Alsace, qu'en 1283 « mourut un potier de

Schelestadt, qui, le premier, revêtit de verre {vitro vestiebat) les vases de terre ».

A l'époque même où s'effectuaient chez nous, ainsi qu'en Allemagne et en Italie, ces tentatives isolées, depuis longtemps déjà les Perses, les Arméniens, avaient trouvé, pour en couvrir l'extérieur de leurs monuments, l'art de confectionner de magnifiques poteries émaillées (fig. 48). De leur côté, les Arabes établis en Espagne enfantaient des merveilles de céramique peinte, émaillée, dont ils décoraient et meublaient ces palais, dont les ruines grandioses sont encore pour nous comme de féeriques visions du rêve ou de l'enchantement. Les vases de l'Alhambra, types d'un art aussi original que singulièrement ingénieux, font et feront toujours sans doute l'admiration des esprits qui savent apprécier le beau sous quelque forme qu'il se produise (fig. 49).

Et maintenant supposerons-nous que les relations de peuple à peuple et les transactions du commerce ont dû nécessairement faire connaître à l'Europe occidentale les plaques émaillées de l'Asie ou les chefs-d'œuvre des conquérants de l'Espagne? Dironsnous, au contraire, que ce fut par un effort spontané d'invention que nos pères s'ouvrirent la voie dans un nouveau domaine de l'art?

D'une part, se présente l'opinion, pleine d'autorité, de Scaliger, qui affirme ce fait, en apparence fort significatif: à savoir, que des manufactures de poteries d'origine arabe existèrent, pendant le moyen âge, aux îles Baléares; notre savant ajoute même que, d'après l'étymologie la plus vraisemblable, le nom de majolique, qui fut donné d'abord aux produits italiens, les premiers venus dans la renaissance européenne de la céramique, dériverait de Majorque (dans la basse latinité Majorica), la plus importante des îles Baléares, et qui était le siège de la principale fabrique de

CÉRAMIQUE

ces poteries. D'autre part, l'examen comparatif des productions arabes et des productions italiennes exclut toute idée, non pas

Fig. 48. — Faïence émaillée de la porte principale du mausolée de Tamerlan. xv siècle.

seulement de filiation, mais même d'imitation ou de réminiscence entre les unes et les autres.

Une autre opinion toute récente, s'appuyant sur les relations commerciales qui ont existé entre Pise et l'Orient depuis le dixième

siècle, donna la Perse pour lieu d'origine à la majolique italienne.

Il serait aussi difficile qu'aventureux de se prononcer dans une question où les documents authentiques font défaut; mieux vaut, en négligeant les indices problématiques, aborder un ordre de faits aujourd'hui fixé par les preuves historiques.

« Au commencement du quinzième siècle, » nous ne pouvons mieux faire que d'emprunter à M. Jacquemart un passage qu'il a extrait lui-même de l'ouvrage italien de Passeri sur la majolique (Pesaro, i838, in-8°), « Luca délia Robbia, fils de Simone di Marro, entra comme apprenti chez un orfèvre florentin, Leonardo, fils de Giovani; mais bientôt, se sentant trop à l'étroit dans une officine, il se fit élève du statuaire Lorenzo Ghiberti, auteur des portes du Baptistère de Florence. Ses rapides progrès sous un maître si habile le mirent à même d'accepter, lorsqu'il touchait tout au plus à sa quinzième année, la mission d'orner une chapelle à Rimini, pour Sigismond Malatesta. Deux ans plus tard, Pierre de Médicis, faisant construire un orgue à Sainte-Marie des Fleurs, à Florence, chargea Luca d'y exécuter des sculptures en marbre (1405).

« La renommée qu'il acquit par ces travaux attira l'attention sur le jeune statuaire. Les commandes lui vinrent en si grand nombre qu'il comprit l'impossibilité de les exécuter en marbre ou en bronze-, il supportait d'ailleurs avec impatience le joug de ces matières rigides, dont le maniement laborieux entravait les élans de son imagination. La terre molle et obéissante convenait bien mieux à la promptitude de son inspiration; mais Luca rêvait d'avenir et songeait à la gloire, et, dans le but de créer des œuvres moins périssables en même temps qu'elles seraient d'une rapide exécution, il consacra tous ses efforts à chercher un enduit qui pût donner à l'argile l'éclat et la dureté du marbre. Après bien des essais, le

CERAMIQUE.

vernis d'étain, blanc, opaque, résistant, s'offrit à lui comme le but auquel il aspirait : la faïence était trouvée, qui reçut le nom de terre vitrifiée (terra invetriata).

« L'émail de Luca était d'un blanc parfait; il l'employa d'abord

Fig. 49. — Vase de Alhambra, à Séville. xive siècle.

seul sur des figures en demi-relief qu'il détachait par un fond bleu. Plus tard, il entreprit de colorer ses figures, et Pierre de Médicis fut un des premiers qui en firent emploi pour la décoration des palais.

« La réputation du nouvel art se répandit avec rapidité : les

ARTS ET METIERS. — II

go LES ARTS ET MÉTIERS.

églises voulurent toutes posséder quelque ouvrage du maître, en sorte que Luca fut bientôt obligé de s'adjoindre ses deux frères, Ottaviano et Agostino, pour répondre à l'empressement public. Il essaya cependant d'étendre l'application de sa découverte, en peignant sur une surface plane des fleurs et des compositions de figures; mais, en 1430, la mort vint toucher cette belle existence et suspendre dans les mains de l'inventeur les progrès de \& poterie ê m aillée (fig. 5o et 52). »

La famille de Luca propagea le secret de sa découverte : son neveu Andréa, mort en 1527, laissa des œuvres d'un mérite remarquable. Un de ses petits-neveux, Girolamo, vint en France en i528. Presque aussitôt, il fut employé à l'édification du château que François Ier fit élever dans le bois de Boulogne et qui fut appelé « château de Madrid », en souvenir de sa captivité. Notre artiste eut d'abord le double titre de « tailleur d'ymaiges et d'esmailleur », puis celui de directeur des travaux. Selon toute probabilité, il orna de quelques œuvres en terre émaillée l'extérieur et les appartements de ce palais, dont Philibert de Lorme désapprouvait la décoration brillante et qu'il qualifiait par moquerie de « château de faïence ». Jérôme mourut riche et honoré, à Paris, le 4 août 1 565 ; mais aucun de ses enfants ne cultiva son art.

Tel est l'historique de la rénovation ou, si l'on veut, de la création de l'art céramique en Italie.

A vrai dire, un auteur compétent, Passeri, signale quelques monuments d'une date plus reculée, entre autres un tombeau qui existait à Bologne, où se voyaient des briques recouvertes d'un vernis vert et jaune, et de grandes écuelles (basini) du même genre, incrustées dans les façades ou portiques des églises de Pesaro et de l'abbaye de Pomposa; on en a retrouvé de semblables dans une église de Lucera, ville fort ancienne du Napo-

litain, et appliquées à la décoration religieuse par les architectes dès le onzième siècle. Mais on peut fort bien remarquer, à

Fig. 5o. — La Nativité. Terre cuite êmaillèe, de Luca délia Robbia. xvc siècle.

l'honneur de Luca délia Robbia, que ces échantillons d'une industrie antérieure diffèrent essentiellement des produits sortant de ses mains, en cela que l'enduit qui les recouvre, et qui est à base de plomb, laisse par transparence voir la terre et les cou-

leurs sur lesquelles il est applique'; tandis que rémail à base d'étain, trouvé par Luca, a pour caractère essentiel, au contraire, une opacité que nous qualifierons d'intense. En outre, pour décorer de peintures ses faïences, Luca posait sur l'enduit primitif et général des couleurs qui se fixaient par une cuisson ultérieure.

C'est même en acceptant la distinction que nous venons d'établir entre ces deux sortes de procédés, qu'on classe ordinairement les produits de la céramique italienne : la demi-majolique, à enduit transparent et participant de la poterie hispano-arabe, aussi bien peut-être que des carreaux asiatiques, et la majolique, ou faïence proprement dite, dans laquelle l'argile est recouverte d'un enduit ou vernis opaque, qui caractérise l'invention due à l'artiste italien.

Il est bon de rappeler ici, après avoir donné la priorité à l'invention de Luca délia Robbia, que dès le onzième et le douzième siècle la France était en possession d'une espèce de céramique, qui servait particulièrement à la fabrication de carrelages en poterie vernissée. On a retrouvé beaucoup de ces carreaux de terre cuite avec des dessins et des ornements noirs ou bruns sur fond blanc ou jaune (fig. 53); plus tard, ces carrelages, dont les miniatures des manuscrits nous offrent de si brillants spécimens, surtout au quatorzième et au quinzième siècle, se couvrirent de dessins, d'emblèmes, d'armoiries et de devises.

Nous venons de le dire, l'élan qu'avait donné Luca délia Robbia à l'industrie céramique se communiqua avec rapidité et une sorte d'universalité (fig. 54) ; et s'il était besoin de trouver à l'extension de cette industrie une autre raison que celle de sa valeur même, nous dirions que les circonstances au milieu desquelles Luca avait fait sa découverte étaient éminemment propres à en favoriser le développement.

CÉRAMIQUE

Le luxe était grand alors dans toutes les classes qui pouvaient aspirer à en faire parade. On a vu, dans le chapitre consacré au

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