‹ Les arts et métiers au Moyen AgeChapitre 3 sur 4 · VÎ · texte numérisé non relu

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Fig. Si. — L'Annonciation. Terre cuite émaillée, de Luca délia Robbia. Couvent de la Verna.

mobilier, jusqu'à quel point de somptueuse profusion les rois, les princes, les nobles poussaient la manie d'étaler leurs richesses. Nous avons notamment signalé, dans les salles à manger, ces dressoirs chargés de vaisselle et d'objets de toutes sortes, qui n'é-

taient mis là que pour l'éblouissement des yeux. Or, l'usage étant établi de ces montres, que pouvaient seuls se permettre les possesseurs d'une fortune considérable, on concevra sans peine que la vogue se soit presque aussitôt attache'e aux productions de la céramique, qui d'ailleurs, acceptées comme oeuvres d'art, se prêtaient merveilleusement, par leur nature et par la modicité relative de leur prix, au besoin d'étalage dont étaient pris les gens

Fis;. 52. — Médaillon en faïence, de Luca délia Robbia.

d'un rang secondaire. Il dut suffire que sur le dressoir d'un prince quelque pièce de majolique trouvât place parmi les pièces d'orfèvrerie qui jusque-là avaient exclusivement joui de ce privilège, pour que bientôt, dans une région inférieure de la bourgeoisie et du tiers état, il y eût des salles à manger où la majolique, soit seule, soit concurremment avec l'orfèvrerie, fournissait l'élément décoratif.

Et, partant de ce principe que les produits de la céramique reçurent droit de séance, avec un honneur en quelque sorte égal,

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parmi les produits de l'orfèvrerie, il arriva que l'industrie nouvelle, secondée par les premiers artistes, ne tarda pas à se distinguer par des créations à la fois charmantes et originales.

C'est à Florence qu'eut lieu, vers 1410, l'invention de Luca délia Robbia; mais, dès que les procédés en furent connus, la plupart des villes d'Italie , notamment celles de la Toscane, virent s'élever des fabriques, entre lesquelles ne tarda pas de s'établir une singulière émulation : Pesaro, Gubbio, Urbin, Faenza, Ri-

Fig. 53. — Carreau en terre cuite jaune et noir. xne siècle.

mini, Forli, Bologne, Ravenne, Ferrare, Città-Castellana, Bassano, Venise, se distinguèrent à l'envi, et presque toutes surent donner à leurs produits une physionomie en quelque sorte individuelle.

Pesaro, qui d'ailleurs est le siège le plus ancien des ateliers de poterie décorative en Italie, et dont les procédés, tout en dérivant de ceux de Luca délia Robbia, semblent participer aussi des vieilles méthodes espagnoles ou majorquaines, Pesaro nous offre un dessin d'aspect assez dur et raide. Les anciennes pièces sont habituellement ornées d'arabesques avec les armes de famille, ou

de portraits-, les contours sont tracés en noir de manganèse, les chairs restent de la couleur de rémail, et les draperies seules sont remplies par une teinte uniforme; défauts rachetés par la perfection du vernis et par les reflets nacrés des émaux. C'est à Pesaro que fleurit le célèbre Lanfranco, dont le Musée céramique de Sèvres possède deux pièces; il inventa, en 1 558 , l'application de For sur la faïence, à une époque où les anciens procédés de dessin avaient cessé d'être employés dans cette fabrique, pour faire place à de délicates peintures, exécutées non plus par les maîtres renommés de l'Italie, au moins par d'intelligents élèves, formés d'après leurs leçons ou leur exemple.

La fabrique de Gubbio eut pour fondateur Georges Andreoli, qui, statuaire en même temps que majoliste, produisit des ouvrages aussi remarquables par la forme que par l'aspect. La palette minérale d'Andreoli était des plus complètes pour l'époque : les jaunes cuivreux, le rouge rubis, sont fréquemment employés dans ses ouvrages. Il reste des travaux signés de ce maître (qualification officiellement conférée par des lettres de noblesse) un plat qui fait partie de la collection de Sèvres avec la date de 1485 et une plaque représentant une Sainte Famille.

Urbin, dont les ducs, notamment Guidubaldo II, se déclarèrent les protecteurs les plus zélés de l'art céramique, fut illustré par Francesco Xanto, qui traitait, vers 1 534, des sujets historiques en terre émaillée. Xanto eut pour successeur Orazio Fontana, surnommé le Raphaël de la majoliqne, et qui produisit, entre autres pièces magnifiques, des vases que plus tard Christine de Suède, émerveillée en les voyant, offrit d'échanger contre de la vaisselle d'argent de la même grandeur.

C'est à la fabrique de Deruta, située aux environs de Pérouse, que les sujets de fantaisie furent en premier lieu appliqués à la

CERAMIQUE.

majolique. Bassano se signala par des paysages ornés de ruines; Venise se fit une célébrité par ses faïences légères à reliefs repous-

Fig. 54. — Armoiries en terre cuite émaillée. École des délia Robbia. Musée de Florence.

ses; Faenza est encore fière de son Guido Salvaggio; Florence, de son Flaminio Fontana, etc.

La majolique atteignit l'apogée de son éclat sous le duc d'Urbin que nous avons déjà cité, Guidubaldo II, qui ne recula devant

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aucun sacrifice pour que cet art fût introduit dans les fabriques placées sous son patronage. On le vit demander même à Raphaël, à Jules Romain, des dessins originaux destinés à servir de modèles, et, cet élan donné, il arriva que des peintres distingués, tels que Battista Franco, Raphaël dal Colle, vinrent mettre leur propre pinceau au service de la majolique. Aussi les pièces de cette période se distinguent-elles entre toutes par une entente de composition et une correction de lignes qui en font autant d'œuvres saillantes (fig. 55). Puis vint presque aussitôt la décadence. Déplus en plus florissant jusqu'au milieu du seizième siècle, l'art des majolistes n'est plus à la fin du même siècle qu'une industrie bâtarde, livrée aux caprices de la mode, qui en a fait une productrice maniérée.

Presque à l'origine de la rénovation de l'industrie céramique, des ouvriers italiens étaient allés s'établir sur divers points, qui devinrent autant de foyers artistiques. L'Europe orientale eut pour initiateurs les trois frères Giovanni, Tiseo et Lazio, qui se fixèrent à Corfou. Les Flandres durent la connaissance des procédés à Guido de Savino, qui prit résidence à Anvers; et vers i520 on trouve fonctionnant à Nuremberg une fabrique dont les produits, bien que diffe'rant essentiellement de caractère avec les majoliques italiennes, peuvent fort bien en dériver.

Ajoutons que des lettres du roi de France mentionnent dès 1456 des droits à percevoir sur les « poteries de Beauvais », et que, dans le Pantagruel, publie' en 1 535, Rabelais place, parmi les pièces du trophée de Panurge, « une saucière, une salière de terre et un gobelet de Beauvais »; ce qui prouve, comme le dit M. du Sommerard, « que dès lors il se fabriquait dans cette ville des ustensiles de terre assez propres pour figurer sur les tables avec l'argent et l'étain », mais ce qui ne signifie pas forcément

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que la France n'eût plus à attendre l'homme de génie qui devait ne lui laisser rien à envier à l'Italie.

Vers Tan i5io, dans un petit village du Périgord, appelé la Capelle-Biron, naissait un enfant qui, après avoir reçu quelques

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Fig. 55. — Hanap, faïence italienne du xvi° siècle.

maigres éléments d'instruction, dut, tout jeune encore, chercher à vivre de son travail. C'était Bernard Palissy. Il apprit tout d'abord l'état de vitrier, ou plutôt d'assembleur et peintre de vitraux; et cet état, en l'initiant à la fois aux principes du dessin et à quelques manipulations chimiques, alluma chez lui une

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double passion pour les arts et pour les sciences naturelles. « Tout en peindant des images pour vivre », comme il le dit luimôme dans un des livres qu'il a laissés, et qui peuvent donner la plus haute idée de cette nature aussi naïve que puissante, il s'appliqua à étudier les véritables principes de l'art dans les œuvres des grands maîtres italiens, les seuls alors en renom; puis, son état de verrier ayant dû à de nombreuses concurrences de devenir assez improductif, il s'adonna en même temps aux pratiques de la géométrie et mérita bientôt, dans le pays qu'il habitait, une certaine réputation comme « habile leveur de plans ».

Une occupation relativement aussi machinale ne pouvait suffire longtemps à l'activité d'un esprit avide de progrès. D'ailleurs, Palissy, en se livrant à ses travaux d'arpenteur, n'avait pas cessé de faire de curieuses observations sur la structure et la composition des couches terrestres. Pour tâcher d'éclaircir les doutes qui lui restaient, aussi bien que pour obtenir la confirmation matérielle du système qu'il avait déjà édifié, il se mit à voyager à travers la France et l'Allemagne : le résultat de ses voyages fut la création d'une théorie qui, après avoir longtemps fait sourire les plus grands esprits, ne devait pas moins former la première assise des principes qui sont aujourd'hui considérés comme les bases de la science géologique moderne.

Mais si la certitude qu'il pensait avoir acquise touchant les bouleversements antérieurs du globe lui avait dû causer quelque satisfaction morale, notre arpenteur, établi à Saintes depuis 1 53g, marié et père de famille, restait assez tristement délaissé de la fortune, et devait aviser à sortir de la gêne. Il faut l'entendre rapporter lui-même, à plus d'un quart de siècle de distance, et lorsque le succès a entièrement couronné ses efforts, les souvenirs de ses hasardeuses tentatives dans une voie nouvelle :

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« Sache, » dit-il en son langage pittoresque, dont nous nous bornons à moderniser l'orthographe, « sache qu'il y a vingt-cinq « ans passés, il me fut montré une coupe de terre, tournée et « émaillée, d'une telle beauté, que dès lors j'entrai en dispute « avec ma propre pensée, en me remémorant plusieurs propos « qu'aucuns m'avaient tenus, en se moquant de moi, lorsque je

Fig. 56. — Ornement à figures d'un plat émaillé de Bernard Palissy. xvi° siècle.

« peindais les images. Or, voyant que l'on commençait à les « délaisser au pays de mon habitation, et aussi que la vitrerie « n'avait pas grande requête (n'était pas fort demandée), je pensai « que si j'avais trouvé l'invention de faire des émaux, je pourrais «■ faire des vaisseaux de terre et autres choses de belle ordonnance, « parce que Dieu m'avait donné d'entendre quelque chose de la « pourtraiture (peinture de la céramique), et dès lors, sans avoir « égard que je n'avais nulle connaissance des terres argileuses, je

« me mis à chercher les émaux comme un homme qui tâte en « ténèbres. »

On a beaucoup discouru et discuté pour arriver à assigner avec certitude à la belle coupe qui inspira Palissy tel lieu de provenance plutôt que tel autre. Quelle que fût l'origine de cette pièce, la question nous semble assez indifférente, puisque à l'époque où Palissy dut la voir, les fabriques italiennes, et même celles qui s'établirent ensuite çà et là, avaient pu répandre à peu près partout leurs produits, et puisque les œuvres qui restent de notre artiste attestent une manière vraiment personnelle et en quelque sorte sans précédents.

Le voilà donc recherchant, pilant toutes sortes de substances, les mélangeant, en recouvrant des débris de poterie qu'il soumet à la chaleur du four des potiers ordinaires, puis au feu plus puissant des verriers; ensuite, installant un fourneau dans sa propre maison, prenant à ses gages un ouvrier potier, à qui, faute d'argent, il se voit une fois obligé de donner en payement ses propres habits; tournant seul, pour broyer ses matériaux, un moulin qui exigeait ordinairement la force de « deux puissants hommes »; se déchirant les doigts en reconstruisant son four, que le feu avait fait éclater, et dont le mortier et la brique s'étaient « liquéfiés et vitrifiés », en sorte qu'il est forcé, pendant plusieurs jours, de « manger son potage ayant les doigts enveloppés de drapeaux (linge) » ; poussant la conscience et le zèle du chercheur jusqu'à tomber sans connaissance quand il s'aperçoit qu'une fournée sur laquelle il avait compté présentait de nombreux défauts; jusqu'à détruire, en dépit du besoin d'argent, et bien qu'on lui en offrît un certain prix, des pièces qui, n'étant pas d'une parfaite venue, auraient pu causer « décriement et rabaissement à son honneur » ; enfin, jusqu'à briser et jeter dans le feu, à défaut d'autre combus-

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tible, le plancher de sa maison et les meubles de son pauvre ménage.

Cet enfantement d'une magnifique découverte par la seule initiative d'un homme qui s'était dit qu'il réussirait, et qui, pour atteindre au but, endura héroïquement toutes les misères, toutes les privations, toutes les humiliations, ne dura pas moins de quinze années.

Fi#. 57. — Ornement des faïences de Bernard Palissy. xvi° siècle.

Il suffit de parcourir le récit autobiographique de cette lutte du génie aux prises avec l'inconnu, pour avoir la mesure de ce que peut oser et souffrir l'âme humaine que Dieu a marquée pour réaliser une des grandes conquêtes du progrès.

« Pour me consoler, » raconte Bernard Palissy, « on se moquait « de moi, et même ceux qui me devaient secourir » (il entend par là les gens de sa famille, sa femme, ses parents, qui n'étaient pas pénétrés aussi fortement que lui de la foi en son œuvre) « s'en

« allaient crier par la ville que je faisais brûler le plancher, et, « par tels moyens, me faisaient perdre mon crédit, et m'estimait- « on être fou... Les autres disaient que je cherchais à faire la « fausse monnaie... M'en allais par les rues, tout baissé, honteux. « J'étais endetté en plusieurs lieux et avais ordinairement deux « enfants aux nourrices, ne pouvant payer leurs salaires. Tous se « moquaient de moi, en disant : « Il lui appartient bien de mourir « de faim, parce qu'il délaisse son métier. »

« En travaillant à telles affaires, je me suis trouvé l'espace de « dix années si fort escoulé (amaigri) en ma personne, qu'il n'y « avait aucune forme ni apparence de bosse aux bras ni aux « jambes; mais étaient mes jambes toutes d'une venue, de sorte « que les liens de quoi j'attachais mes bas de chausses étaient, « soudain que je cheminais, sur les talons avec le résidu de mes « chausses... J'ai été plusieurs années que, n'ayant rien de quoi « faire couvrir mes fourneaux, j'étais toutes les nuits à la merci « des pluies et vents, sans avoir aucun secours, aide ni consola- « tion, sinon des chats-huants qui chantaient d'un côté, et les « chiens qui hurlaient de l'autre...

« Me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout quitté, n'ayant « rien de sec sur moi, à cause des pluies qui étaient tombées, je « m'en allais coucher à la minuit ou au point du jour, accoutré « de telle sorte, comme un homme qu'on aurait traîné par tous « les bourbiers de la ville, et en m'en allant ainsi retirer, j'allais « bricollant (titubant) sans chandelle, et tombant d'un côté et « d'autre, comme un homme qui serait ivre de vin, rempli de « grandes tristesses, d'autant qu'après avoir longuement travaillé « je voyais mon labeur perdu. Or, en me retirant ainsi souillé et « trempé, je trouvais en ma chambre une seconde persécution « (les plaintes de sa femme), pire que la première, qui me fait à

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« présent émerveiller que je ne me sois consumé de tristesse... J'ai « été en telle tristesse, que j'ai maintes fois cuidé (pensé) entrer « jusqu'à la porte du sépulcre. »

Il avait pris pour devise : Povrelé empesche bons esprits de parvenir, et il fit à ses dépens une longue expérience de cette amère vérité.

Fig;. 58. — Four de Bernard Palissy, découvert dans les fouilles des Tuileries, en i865.

Enfin, et malgré tous les contretemps, tous les déboires, tous les martyres moraux et physiques, l'opiniâtre chercheur réussit selon ses vœux, et met au jour ces pièces qu'il appela lui-même du nom de rustiques, d'une originalité et d'un éclat si grands qu'elles n'eurent qu'à paraître pour captiver l'attention et mériter tous les éloges comme tous les profits (fig. 56 et 57).

On l'a vu tout à l'heure, c'était à Saintes que Palissy, en quête de l'immortalité, subissait son rude noviciat. Un peu après qu'il

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eut obtenu ces résultats définitifs, les affaires de religion ayant mis en émoi la Saintonge (i5Ô2), le connétable de Montmorency, qui fut envoyé pour réprimer le mouvement huguenot, eut occasion de voir les ouvrages de Palissy, demanda qu'on le lui présentât et se déclara dès le premier instant son protecteur. Ce mot doit être entendu ici dans le sens le plus large, car le potier, qui avait ardemment embrassé les idées de la Réforme, et qui plus tard préféra même la prison perpétuelle à l'abjuration (s'il ne mourut pas à la Bastille, du moins y fut-il renfermé à l'époque de la Saint- Barthélémy), avait besoin en effet d'être protégé, aussi bien pour sa liberté de conscience que pour l'exercice de son art. Montmorency, après l'avoir chargé de travaux considérables qui lui valurent le patronage de plusieurs autres grands seigneurs, ne lui obtint rien moins que la faveur royale. Palissy fut appelé à Paris, avec le titre d'inventeur des rustiques figulines du roi et de la reine mère (Henri II et Catherine de Médicis), logé d'abord dans le voisinage du lieu dit les Tuileries, et employé à embellir plusieurs châteaux, particulièrement celui d'Écouen, des chefsd'œuvre de son art-, mais de tous les travaux qu'il exécuta dans cette dernière résidence, il ne reste plus aujourd'hui qu'un pavé de faïence en place.

Il ne tarda pas à occuper la renommée, non seulement de ses travaux de céramiste, mais encore de ses idées de savant.

Dans la récente construction des Tuileries, on a retrouvé, en faisant une tranchée dans le jardin, l'atelier de Bernard Palissy, reconnaissable aux fragments et débris divers de poteries émaillées avec figures en relief, parmi lesquelles il y avait un grand morceau du plat de Palissy connu sous le nom de plat du Baptême, à cause du sujet qu'il représente.

En juillet i865, en fouillant dans la partie du même palais où fut

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placée la salle des États, on rencontra, en contre-bas du sol, deux fours à poterie (fig. 58), en grande partie bien conservés. L'un d'eux contenait les débris de ces manchons ou galettes, que Palissy passe pour avoir inventés et qui servent à la cuisson des pièces

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Fig. 59 et 60. — Fragments de figures dont les moules ont été trouvés en i865, dans un des fours de Bernard Palissy, aux Tuileries. xvie siècle.

fines, des empreintes d'ornements divers et des figures de hautrelief. Deux de celles-ci sont décrites par Palissy lui-même dans le Devis d'une grotte pour la royne (Catherine de Médicis) : « Je y vouldrois faire certaines figures d'après le naturel, voire imitant de si près la nature, jusqu'aux petits poils des barbes et des soursilz, de la même grosseur qui est dans la nature. » Parti-

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cularités que Ton reconnaît dans les fragments des moules retrouvés; et, même page, Palissy ajoute : « Item il y en auroit un autre qui seroit tout formé de diverses quoquilles maritimes; sçavoir est les deux yeux de deux coquilles, le ne-x> bouche et menton, front, joues, le tout de quoquilles, voire tout le résidu du corps. » C'est ce qu'on a retrouvé en fragments, et aussi une main moulée sur nature et tenant une épée de forme ancienne (fig. 59). Parmi les fragments moulés sur le nu et sur les draperies est celui que nous reproduisons (fig. 60), ainsi indiqué par Palissy : « Item pour faire esmerveiller les hommes, je en vouldrois faire trois ou quatre (figures) vestus et coiffés de modes estranges, lesquels habillemens et coiffures seroient de divers linges, toiles ou substances rayées, si très approchant la nature qu'il n'y auroit homme qui ne pensast que ce fust la même chose que l'ouvrier avoit voulu imyter. »

On voit combien Palissy, qu'on appelait maître Bernard des Thuilleries, méritait l'estime des souverains qui avaient voulu qu'il logeât près d'eux.

« Les poteries de Palissy, » c'est Jacquemart qui parle, « sont remarquables à plus d'un titre : d'une pâte blanche tirant sur le jaune grisâtre pâle, leur dureté, leur infusibilité égalent celles des faïences fines ou terres de pipe; c'est déjà un caractère propre à les faire distinguer des produits italiens, dont la terre est d'un rouge sale et sombre. L'émail a beaucoup d'éclat; il est dur et assez souvent tressaille (fendillé); les couleurs sont peu variées, mais vives : c'est un jaune pur, un aune d'ocre, un beau bleu d'indigo, un bleu grisâtre, un vert émeraude par le cuivre, un vert jaunâtre, un brun violacé, et le violet de manganèse. Quant au blanc, il est assez terne et bien loin de rivaliser avec celui des faïences de Luca délia Robbia; aussi les plus persévérantes re-

Fig. 61. — Les Israélites devant le serpent d'airain, plaque en émail de Bernard Palissy.

(Musée du Louvre.)

no LES ARTS ET METIERS.

cherches de Palissy, qui inventa tous ses procédés, tendirent-elles à en augmenter l'éclat. Le dessous des pièces n'est jamais d'un ton uni : il est tacheté ou nuancé de bleu, de jaune et de brun violâtre.

« Il serait fort difficile, pour ne pas dire impossible, d'énumérer les formes diverses que Palissy a su donner à la terre émaillée (fig. 61); résumant en lui tous les talents de son époque, aussi habile dessinateur que modeleur intelligent, il trouve mille ressources d'élégance et de richesse, tantôt dans la multiplicité des reliefs et le galbe même du vase, tantôt dans le seul emploi des couleurs minérales.

« Dans un grand nombre de ses œuvres, notamment plats et bassins, on voit des objets naturels représentés avec une grande vérité de forme et de couleur; presque tous sont moulés sur nature et groupés avec un goût parfait; sur le fond, sillonné de courants d'eau où nagent des poissons de la Seine, surgissent des reptiles élégamment enroulés; des coquilles fossiles (n'oublions pas que Palissy était géologue) appartenant au terrain tertiaire des environs de Paris; sur le marli (talus qui borde le plat), parmi de délicates fougères étalées en rosettes, rampent et sautillent les écrevisses, les lézards, les grenouilles ventrues (fig. 62); l'exactitude des mouvements, la réalité des tons produits avec une palette restreinte, tout annonce un observateur scrupuleux, un artiste véritable.

« Ce n'est pourtant pas sur les ouvrages rustiques seuls qu'il convient de juger Palissy, mais bien aussi dans les vases où il a semé toutes les richesses ornementales de son époque, et où il s'est plu à développer sa verve de composition et sa science de dessinateur (fig. 63). Sous ce rapport, Palissy subit la loi commune à tous les artistes du seizième siècle; il est orfèvre. Par leur désinvolture,

Fig. 62. — Plat émaillè de Bernard Palissy. (Musée du Louvre.)

leurs bordures frangées, leurs appendices figuratifs, ses vases rap-

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pellent le métal. Comment en eût-il été autrement? Benvenuto Cellini n'était-il pas alors, nous ne dirons pas le but de toutes les imitations, ce serait insulter aux artistes ingénieux de cette époque, mais au moins l'idéal vers lequel tendaient les aspirations des autres? Pour ce qui est de la figure humaine, la préoccupation constante de Palissy est de se rapprocher du type italien, et comme, sans aucun doute, l'école de Fontainebleau lui offrait les plus fréquents modèles, on retrouve dans la plupart de ses personnages cette gracieuse élongation, cette simplicité élégante qui arrive jusqu'à la manière dans les sculptures de Jean Goujon.

« Palissy ne se borna pas à faire des vases de petite et de moyenne dimension, pour orner les dressoirs, les buffets, les tables et les consoles; il éleva la poterie aux proportions les plus gigantesques dans ces rustiques jigitlines, destinées à décorer les jardins, les grottes, les fontaines et les vestibules des habitations somptueuses. Les châteaux de Nesle et de Chaulnes en Picardie, de Reux en Normandie et d'Ecouen, et le jardin des Tuileries, en contenaient de remarquables échantillons. Tous ces travaux ont péri dans la dévastation des édifices qui les contenaient; un seul fragment de chapiteau, recueilli au musée de Sèvres, démontre la vérité des assertions des écrivains du seizième siècle touchant les créations monumentales du potier de Saintes. »

Après la mort de Palissy, survenue, à ce que l'on croit, en 1 590, l'art qu'il avait inventé dépérit insensiblement pour disparaître bientôt presque complètement en France.

Ceci doit s'entendre du genre créé en propre par Bernard Palissy, et non de l'ensemble de l'industrie céramique, qui, prenant pour guides ou modèles les coquets produits italiens, de préférence aux œuvres vraiment magistrales de l'artiste français, ne laissa pas de témoigner encore d'une certaine vitalité. Parmi les

divers centres qui méritèrent alors la notoriété, nous devons particulièrement citer Nevers, d'où sortirent une foule d'objets que

Fig. 63. — Hanap, faïence de Bernard Palissy. xvie siècle. (Musée du Louvre.)

caractérise la représentation de sujets empruntés aux époques biblique, romaine et contemporaine. La fabrique de Rouen pourrait bien n'être pas antérieure aux premières années du dix-sep-

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tième siècle; elle dut évidemment fournir sa bonne part de vaisselle de table, alors que, pour faire face aux désastreuses dépenses de la guerre, les courtisans, 'à l'exemple de Louis XIV, envoyèrent leur argenterie à la Monnaie et se mirent en faïence, comme dit Saint-Simon. Montreuil-sur-Mer produisit des vases à jour remarquables.

Fig. 64. — Pot à eau à quatre anses.

Faïence allemande. xvr siècle

Fig. 65. — Cafetière oviforme. Faïence allemande. xvi° siècle.

Mentionnons la poterie hollandaise, dite porcelaine de Delfl, qui au dix-septième siècle commença de prendre place sur tous les dressoirs et buffets, et qui, selon Brongniart, proviendrait d'une fabrique fondée peut-être antérieurement au seizième siècle. Nous indiquerons aussi la faïence à relief (fig. 64 et 65), qui a été cultivée avec un véritable talent en Allemagne, surtout dans la ville

Fig. 66. — Coupe en faïence d'Henri II ou d'Oyron. xvi° siècle.

nG LES ARTS ET MÉTIERS.

de Nuremberg : on voit au Louvre et au musée de Cluny de magnifiques spécimens de plaques émaillées et de vases aux formes architecturales, ornés de figures. La majolique était également en. honneur sur les bords du Rhin. On trouve maintes pièces datées des dernières années du seizième siècle que l'identité de formes ou l'analogie de sigles avec les œuvres primitives avaient d'abord fait classer parmi les majoliques italiennes. Cependant, la plupart de ces pièces, décorées d'armoiries et d'arabesques, auxquelles sont, en général, mêlées des légendes latines ou allemandes, portent au revers un chiffre formé de lettres gothiques, qui ne laisse aucun doute sur la patrie de l'artiste.

Pourquoi ce nom de faïence donné communément en France, presque dès la renaissance de l'art céramique, aux produits de l'industrie nouvelle? Les uns répondent : parce que Faen\a fut parmi les fabriques italiennes la première dont les poteries peintes et ornementées se répandirent chez nous, en acquérant une grande réputation. D'autres trouvent en France même, dans la Provence, près de Fréjus, un petit bourg, appelé Faïence, où la fabrication des terres e'maillées était en pleine activité avant qu'il en fût question ailleurs, et qui aurait donné son nom à la poterie que les Italiens appelèrent majolique, ce qui n'irait à rien moins qu'à ôter le mérite, sinon de l'invention, au moins de la priorité, à Luca délia Robbia. Par malheur pour cette dernière opinion, ceux qui l'émettent ne peuvent fournir à l'appui de leur dire aucun détail certain sur la nature des produits qui sont attribués à cette localité, et qui auraient dû être mis par leur célébrité même à l'abri de la destruction. Tout ce que l'on peut dire, c'est que le nom de Faenza avait été francisé sous celui de Faïence, et qu'on trouve cette ville ainsi désignée chez les auteurs du seizième siècle. En l'absence de documents positifs, c'est un

différend dans lequel un jugement décisif est difficile à porter.

Il nous reste à signaler un petit groupe de produits qui ont été désigne's par les connaisseurs sous le nom de faïences fines d'Henri II, et dont l'ensemble des échantillons connus ne se compose que d'une quarantaine de pièces. Le siège de cette fabrication, qui apparaît pour ainsi dire isolée, car elle fait disparate avec tous les produits contemporains, est resté longtemps inconnu. « Quant à la date, elle est irrécusablement inscrite sur les vases, qui portent, les uns la salamandre de François Ier, les autres les armes de France avec les trois croissants entrelacés qui formaient l'emblème d'Henri II. Ce sont des coupes (fig. (56), des aiguières, des biberons, des sucriers ovales, des salières et des flambeaux. La forme en est riche et pure, relevée de moulures élégantes. Sur la pâte, d'un blanc jaunâtre, recouverte d'un vernis cristallisé à base de plomb, et par conséquent transparent, serpentent des zones d'un jaune d'ocre, lisérées d'un brun foncé, enlacées avec toutelarichesse inventive qui caractérise l'époque-, de petits dessins en vert, en violet, en noir et plus rarement en rouge, rehaussent cette décoration. »

Si l'on ignore encore le nom de l'artiste à qui l'on doit attribuer la création de ces oeuvres, on a fini par découvrir leur lieu d'origine, qui est le bourg d'Oyron, dans le Poitou.

HORLOGERIE

Le gnomon, la clepsydre, le sablier. — Gerbert invente l'échappement et les poids moteurs. — La sonnerie. — Maistre Jehan des Orloges. — Les jacquemarts. — La première horloge de Paris. — Premières horloges portatives. — Invention du ressort spiral. — Les montres. — Corporation des horlogers. — Horloges fameuses. — Charles-Quint à Saint-Just. — Le pendule.

Il y avait chez les anciens trois instruments pour mesurer le temps : le gnomon, ou cadran solaire, qui n'est, comme on sait, qu'une table sur laquelle des lignes convenablement disposées et successivement rencontrées par l'ombre que projette un style, indiquent l'heure de la journée, d'après la hauteur ou l'inclinaison du soleil; la clepsydre, qui a pour principe l'écoulement mesuré d'une certaine quantité d'eau, et le sablier, où le liquide est remplacé par du sable.

Il serait difficile de savoir auquel de ces trois procédés chronométriques il faut attribuer l'âge le plus reculé. Toujours est-il qu'au dire de la Bible, dans le huitième siècle avant Jésus-Christ, le roi Achaz fit construire à Jérusalem un cadran solaire; qu'au dire d'Hérodote, ce fut Anaximandre qui importa le gnomon en Grèce, d'où il passa dans le monde civilisé d'alors, et que, l'an 29,3 avant notre ère, le dictateur Papirius Cursor fit, au grand ébahissement de ses concitoyens, tracer un cadran solaire près du temple de Jupiter Quirinus, à Rome.

HORLOGERIE. 119

Un acte français, conservé sous la date de 1267, parle de cadrans solaires, supportés par des colonnes et placés au bord des routes; et peu de temps après, il est question d'autres cadrans sculptés à l'angle des édifices.

Pour indiquer les heures aux ouvriers qui édifiaient la célèbre église de Brou, près de Bourg en Bresse, laquelle avait été commencée en i5o6, on construisit au-devant de l'édifice un cadran horizontal, dont le grand axe a 10 mètres et le petit 8m,5o. Ce qui rend cette horloge solaire remarquable, c'est l'absence de style; l'observateur y supplée en se plaçant lui-même sur la lettre qui marque le nom du mois courant, et son ombre lui indique l'heure. Cet horaire fut d'abord construit en larges briques vernissées; usé par le frottement des passants et des voitures, il menaçait de disparaître lorsque l'astronome Lalande le fit rebâtir, en 1756, à ses frais, en substituant la pierre taillée à la brique.

L'épigramme suivante est devenue proverbiale :

Cadran solaire et faux amis Parlent tant que le soleil luit Et se taisent quand il s'enfuit.

Selon la description qu'en fait Athénée, la clepsydre primitive était composée d'un vase de terre ou de métal, qu'on emplissait d'eau et qu'on suspendait au-dessus d'un récipient, sur lequel étaient marqués des traits, qui indiquaient les heures, à mesure que l'eau qui s'échappait goutte à goutte du réservoir supérieur venait les baigner. On trouve la clepsydre en usage chez la plupart des peuples de l'antiquité, et dans beaucoup de pays elle resta employée jusqu'au dixième siècle de l'ère chrétienne.

Platon déclare, dans un de ses dialogues, que les philosophes sont bien plus heureux que les orateurs, « ceux-ci étant esclaves

d'une misérable clepsydre, tandis que ceux-là ont la liberté' d'étendre leurs discours autant que bon leur semble ». Il faut savoir, pour l'explication de ce passage, qu'il était de coutume, dans les tribunaux d'Athènes, comme plus tard dans ceux de Rome, de mesurer, à l'aide d'une clepsydre, le temps accordé aux avocats pour leurs plaidoyers. On versait trois parts d'eau égales dans la clepsydre : une pour l'accusateur, l'autre pour l'accusé, et la troisième pour le juge. Un homme avait la charge spéciale d'avertir chacun des trois orateurs, quand sa portion d'eau allait être épuisée. Si, par extraordinaire, le temps était doublé pour l'une ou l'autre des parties, cela s'appelait ajouter clepsydre à clepsydre, et quand les témoins déposaient ou qu'on lisait le texte de quelque loi, l'écoulement de l'eau était interrompu, ce qu'on appelait aquam sustinere (retenir l'eau).

Le sablier, encore assez répandu aujourd'hui pour mesurer de courtes périodes de temps, avait la plus grande analogie avec la clepsydre, mais il ne fut jamais susceptible d'une marche aussi régulière. A vrai dire, la clepsydre reçut, à diverses époques, d'importants perfectionnements. Vitruve nous apprend qu'un siècle environ avant notre ère, Ctésibius, mécanicien d'Alexandrie, ajouta à la clepsydre plusieurs roues dentées, dont l'une faisait mouvoir l'aiguille qui indiquait l'heure sur un cadran. Ce dut être, autant du moins qu'il est permis de le constater, le premier pas fait vers l'horloge purement mécanique.

La fabrication et l'usage de ces sortes de chronomètres ne se perdirent jamais en Italie, et c'est de là qu'ils se répandirent dans l'Europe barbare. Vers 5o6, le roi de Bourgogne Gondebaud reçut en présent de Théodoric le Grand, qui régnait sur toute la péninsule, deux horloges, dont l'une était mue au moyen de l'eau. Plus tard, le pape Paul Ier fit un semblable cadeau à Pépin le Bref.

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On doit croire, toutefois, ou que ces pièces n'avaient que fort peu attiré l'attention, ou qu'elles avaient été promptement oubliées ; car, cent ans plus tard, nous voyons considérée et presque célébrée comme un notable événement l'apparition à la cour de Charlemagne d'une clepsydre, présent du fameux calife Aroun-ar-Raschid. Éginhard en a laissé une pompeuse description. Elle était, dit-il, en airain damasquiné d'or; elle marquait les heures sur un cadran, au moment où chacune d'elles venait à s'accomplir : un nombre égal de petites boules de fer tombaient sur un timbre et le faisaient tinter autant de fois qu'il y avait de nombres marqués par l'aiguille. Aussitôt douze fenêtres s'ouvraient, d'où l'on voyait sortir un nombre égal de cavaliers, armés de pied en cap, qui, après diverses évolutions, rentraient dans l'intérieur du mécanisme, et les fenêtres se refermaient.

Peu de temps après, Pacificus, archevêque de Vérone, en fabriqua une bien supérieure à celle de ses devanciers; outre les heures, elle marquait le quantième du mois, les jours de la semaine, les phases de la lune, etc. Mais on n'avait encore là qu'une clepsydre perfectionnée.

Pour que l'horlogerie prît véritablement date dans l'histoire, elle devait attendre que le poids fût substitué à l'eau comme principe moteur, et que l'échappement fût inventé : ce n'était qu'au commencement du dixième siècle que ces importantes découvertes devaient être faites.

Sous le règne d'Hugues Capet, un homme, grand par son talent comme par son caractère, vivait en France : il s'appelait Gerbert. Les montagnes de l'Auvergne l'avaient vu naître. Il avait passé son enfance à garder les troupeaux près d'Aurillac. Un jour, des moines de l'ordre de Saint-Benoît le rencontrèrent dans la campagne; ils s'entretinrent avec lui, et,

ARTS ET MÉTIERS. — II. IÛ

comme ils lui trouvèrent une intelligence précoce, le recueillirent dans leur couvent de Saint-Gérauld. Là, Gerbert ne tarda pas à prendre goût pour la vie monastique. Ardent à s'instruire et consacrant à l'étude tous les moments dont il pouvait disposer, il devint en quelques années le plus savant de la communauté. Après qu'il eut prononcé ses vœux, le désir d'augmenter ses connaissances scientifiques le fit partir pour l'Espagne. Durant plusieurs années, il fréquenta assidûment les universités de la péninsule ibérique. Bientôt il se trouva trop savant pour l'Espagne; car, malgré sa piété vraiment sincère, d'ignorants fanatiques l'accusèrent de sorcellerie. Cette accusation pouvant avoir des suites fâcheuses pour lui, il ne voulut pas en attendre le dénoûment, et, quittant précipitamment la ville de Salamanque, sa résidence habituelle, il vint à Paris, où il ne tarda pas à se faire de puissants amis et protecteurs.

Enfin, après avoir été successivement moine, supérieur du couvent de Bobbio, en Italie, archevêque de Reims, précepteur de Robert Ier, roi de France, et d'Othon III, empereur d'Allemagne, qui lui donna le siège de Ravenne, Gerbert, sous le nom de Sylvestre II, monta au trône pontifical, et mourut en ioo3.

« Ce grand homme, » dit M. Dubois, « fut l'honneur de son pays et de son siècle. Il possédait presque toutes les langues mortes ou vivantes; il était mécanicien, astronome, physicien, géomètre, algébriste, etc. Il importa en France les chiffres arabes. Au fond de sa cellule de moine, comme dans son palais archiépiscopal, son délassement favori fut l'étude de la mécanique. Il était habile à construire des cadrans solaires, des clepsydres, des sabliers, des orgues hydrauliques. Ce fut lui qui, le premier, appliqua le poids moteur aux horloges, et il est, suivant toute probabilité, l'inventeur de ce mécanisme admirable qu'on nomme Y échappement , la

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plus belle, la plus nécessaire de toutes les inventions qui ont été faites dans l'horlogerie. »

Fig. 67. — Sablier, travail français du xvi0 siècle.

Ce n'est pas ici le lieu de donner la description de ces deux mécanismes, qui ne peuvent guère être expliqués qu'à l'aide de

i24 LES ARTS ET MÉTIERS.

figures purement techniques; disons seulement que le poids est encore le seul moteur des grosses horloges, et que l'échappement dont nous parlons a été uniquement employé dans le monde entier jusqu'à la fin du dix-septième siècle.

Malgré l'importance de ces deux inventions, on s'en servit peu pendant les onzième, douzième et treizième siècles. Les clepsydres et les sabliers (fig. 67) continuèrent d'être plus exclusivement en usage. On en fabriquait qui, ornés, ciselés avec beaucoup d'élégance, contribuaient à la décoration des appartements, comme aujourd'hui les bronzes et les pendules plus ou moins riches.

Au moyen âge, suivant Viollet- Leduc, « il fut encore d'usage, dans les tournois, de limiter parfois la durée des joutes entre deux champions à la durée d'un sablier, qu'on appelait horloge. Celui qui, des deux adversaires, pendant cet espace de temps, avait obtenu un plus grand nombre d'avantages, était déclaré vainqueur. On empêchait ainsi que des joutes à armes courtoises ne pussent, par suite de l'acharnement des jouteurs, dégénérer en luttes sanglantes ».

L'usage du sablier ou poudrier dans la marine lui a fait souvent donner le nom d'horloge de mer, ainsi que le prouve cet article de l'inventaire de Charles V en i38o : « Un grand oreloge de mer, de deux fioles pleines de sablon, en un grant estuy de bois, garny d'archal. » Au seizième siècle, les protestants, fatigués de la longueur des prêches, fixèrent à chaque chaire un sablier d'une heure, et, le sable écoulé, chacun, considérant le sermon comme fini, quittait le temple. Il existe encore quelquesuns de ces sabliers, qu'on plaçait sur des consoles tournantes, travaillées en fer forgé avec beaucoup d'art.

L'histoire ne nous dit pas quel fut l'inventeur de la sonnerie; mais il est du moins avéré que ce rouage existait au commence-

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ment du douzième siècle. La première mention s'en trouve, d'une façon moins obscure, dans les Usages de l'ordre de Ci-

Fig. 68. — Jacquemart de Notre-Dame de Dijon, qu'on a plus tard doté d'une pipe.

féaux, compilés vers 1120. On y voit prescrit au sacristain de régler l'horloge de manière qu'elle « sonne et l'éveille avant les

matines » ; dans un autre chapitre du même livre, il est ordonné au moine de prolonger la lecture jusqu'à ce que « l'horloge sonne ». Auparavant, dans les monastères, les moines veillaient à tour de rôle pour avertir la communauté des heures où devaient se faire les prières; et dans les villes il y avait des veilleurs de nuit, qui d'ailleurs se sont conservés en beaucoup d'endroits, pour crier dans les rues l'heure que marquaient les horloges, les clepsydres ou les sabliers.

Suivant l'opinion commune, la première horloge publique, dont le mécanisme même ait fait battre les heures, fut placée à Londres, dans l'église de Westminster, en 1 368.

La sonnerie inventée, nous ne voyons aucun perfectionnement apporté à l'horlogerie avant la fin du treizième siècle; mais au commencement du suivant, elle reprit son essor, et l'art ne s'arrêta plus.

Pour donner une idée de ce qui se fit à cette époque, nous emprunterons une page au premier écrit où il soit question de l'horlogerie, c'est-à-dire à un ouvrage, encore inédit, de Philippe de Maizières, intitulé le Songe du vieil pèlerai.

« Il est à savoir qu'en Italie y a aujourd'huy (vers i35o) ung homme, en philosophie, en médecine et en astronomie, en son degré singulier et solempnel, par commune renommée, excellent es dessus trois sciences, de la cité de Pade (Padoue). Son surnom est perdu, et est appelé maistre Jehan des Orloges, lequel demeure à présent avec le comte de Vertus, duquel, pour science treble (triple), il a chacun an de gages et de bienfaits 2,000 flourins ou environ. Cettui maistre Jehan des Orloges a fait un instrument, par aucuns appelé Sphère ou Orloge du mouvement du ciel; auquel instrument sont tous les mouvements des signes et des planettes; avec leurs cercles et epicycles, et différences par

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multiplication, roes (roues) sans nombre, avec toutes leurs parties, et chacune planette en ladite sphère, particulièrement. Par telle

Fig. 6g. — Grande horloge (restaurée) du Palais de Justice de Paris. xivc s.

nuit, on voit clairement en quel signe et degré les planettes sont, et estoiles du ciel : et est faite si soubtilement cette sphère que, nonobstant la multitude des roses, qui ne se pourroient nombrer

bonnement, sans défaire l'instrument, tout le mouvement d'icelles, est gouverné par un tout seul contrepoids, qui est si grant merveille que les solempnels astronomiens de lointaines régions viennent visiter en grant révérence ledit maistre Jehan et l'œuvre de ses mains; et disent tous les grands clercs d'astronomie, de philosophie et de médecine, qu'il n'est mémoire d'homme, par escrit ne autrement, qui, en ce monde, ait fait si soubtil ne si solempnel instrument du mouvement du ciel, comme Torloge susdite... Maistre Jehan de ses propres mains forgea ladite orloge, toute de laiton et de cuivre, sans aide d'aucune autre personne, et ne fit autre chose en seize ans tout entiers, si comme de ce a esté informé l'écrivain de cettui livre, qui au grant amitié audit maistre Jehan. »

On sait, d'autre part, que l'habile homme dont Maizières prétend que le véritable nom était perdu s'appelait Jacques de Dondis, et qu'en dépit de l'affirmation de l'écrivain, il n'avait fait que composer l'horloge, dont les pièces avaient été exécutées par un excellent ouvrier, nommé Antoine. Toujours est-il que, placée au sommet d'une des tours du palais de Padoue, l'horloge de Jacques de Dondis ou de maistre J ehan des Orloges excita l'admiration générale, et que, plusieurs princes de l'Europe ayant désiré en avoir de pareilles, maints ouvriers tâchèrent de l'imiter. Bientôt, en effet, églises ou monastères purent s'enorgueillir de chefs-d'œuvre analogues.

Parmi les plus remarquables horloges de cette époque, il faut citer celle dont parle Froissart, et qui fut enlevée à la ville de Courtray par Philippe le Hardi, après la bataille de Rosebecque (i 382). « Le duc de Bourgogne, » dit notre auteur, « fit oster des halles un orologe qui sonnait les heures, l'un des plus beaux qu'on sceut trouver delà ne deçà la mer, et celui orologe

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mettre tout par membres et par pièces sur chars, et la cloche aussi. Lequel orologe fut amené et charroyé en la ville de Dijon en Bourgogne, et fut là remis et assis, et y sonne les heures vingt-quatre entre jour et nuit. »

C'est la célèbre horloge de Dijon, qui, alors comme aujour-

Fig\ 70. — Horloge à roues et à poids. xve siècle. Bibl. nat., cabinet des Antiques.

d'hui, était surmontée d'automates en fer, frappant les heures sur la cloche. On a beaucoup discuté sur l'origine du nom de Jacquemart donné à ces personnages. En Belgique, on fait venir le mot de Jaken of de Markt (Jacques du marché); en France, d'un serrurier de ce nom établi à Lille en 1422, et qui aurait été chargé de réparer l'horloge de Dijon; en Allemagne, du mot Hammer, qui signifie marteau. Il est plus probable que jacque-

i3o LES ARTS ET MÉTIERS.

mart dérive du jaque de maille, parce que la plupart des figures de ce genre représentent des hommes de guerre revêtus de l'habillement ainsi appelé.

Quoi qu'il en soit, constatons que, dès la fin du quatorzième siècle, beaucoup d'églises étaient surmontées de jacquemarts. A Dijon, sur le clocher de Notre-Dame, c'est une famille complète, composée du père, de la mère et de l'enfant (fig. 68). A Moulins, il y avait un enfant de plus, fille et garçon, Jacquelin et Jacqueline. Un document de 141 o, conservé aux archives de Montpellier, parle de la construction dans cette ville d'une horloge, où « il y aura un homme de bois appelé Jacomarl, qui battra ladite horloge ». A Lambesc, en Provence, chaque coup dirigé par Giacomar sur le dos de sa femme Giacomarda est évité par celle-ci, qui, en se baissant, laisse arriver le marteau sur le timbre. Ce sont Martin et Martine qui décorent l'horloge de Cambrai.

La première horloge qu'ait possédée Paris fut celle de la tour du Palais de Justice, appelée depuis tour de V Horloge : Charles V la fit construire en 1370 par un ouvrier allemand, Henri de Vie, qui n'employa pas moins de huit ans à son exécution, touchant chaque jour 6 sols parisis, c'est-à-dire environ 12 francs de notre monnaie. Cette horloge renfermait un poids pour moteur, une pièce oscillante pour régulateur et un échappement; elle fut décorée de sculptures par Germain Pilon et réparée un grand nombre de fois, notamment en 1 85 1 (fig. 69).

Les villes de Sens et de Troyes en possédaient de plus anciennes : en 1377, on bâtissait une lanterne pour contenir celle de Sens, et en 1379 on exécutait d'importantes réparations à celle de Troyes, qui avait un cadran mensuel à côté de l'horaire et un jacquemart sous la figure du roi Antiochus pour frapper les heures. Dès 1 37O, Chambéry fut dotée par le comte de Savoie

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Amédée VI, dit le comte Vert, d'une horloge publique, placée au

sommet du clocher de Saint-Léçer.

Fig. 7i.— Horloge portative du xvie siècle.

« La ville de Baie, » rapporte M. Blavignac, « paraît avoir eu une horloge mécanique antérieure à cette date, car une cons-

i32 LES ARTS ET METIERS.

piration contre l'Etat et qui devait éclater le mardi gras de i3y6, fut déjouée en prenant la précaution de faire avancer l'horloge d'une heure. L'horloge en question était surmontée d'une tête couronnée, qui, à chaque coup de balancier, roulait les yeux et tirait contre l'Autriche une langue rouge, ayant près d'un mètre de longueur. »

Le moyen âge avait un goût très prononcé pour ces pièces mécaniques. Citons encore celle de Lund, en Suède, qui date de la même époque. A chaque heure, deux cavaliers allaient l'un au-devant de l'autre et se donnaient autant de coups qu'il y avait d'heures à sonner-, alors une porte s'ouvrait, et on voyait la vierge Marie, assise sur un trône, l'enfant Jésus entre ses bras, recevant la visite des rois mages, suivis de leur cortège : les rois se prosternaient et offraient leurs présents : Deux trompettes sonnaient pendant la cérémonie; puis tout disparaissait, pour reparaître à l'heure suivante.

Jusqu'à la fin du treizième siècle, les horloges furent exclusivement destinées aux édifices publics, ou tout au moins affectèrent, si nous pouvons parler ainsi, un caractère monumental, qui ne leur permit pas de pénétrer, de quelque temps, dans les maisons ordinaires.

Les premières horloges, à poids et contre-poids, construites pour l'usage privé, parurent en France, en Italie et en Allemagne, vers le commencement du quatorzième siècle; elles ne laissèrent pas cependant d'être d'abord d'un prix tel, que les grands seigneurs et les riches particuliers pouvaient seuls en faire l'acquisition. Mais l'élan était donné, qui devait faire que l'industrie arrivât bientôt à confectionner ces pièces plus économiquement. On ne tarda pas, en effet, à placer des horloges portatives dans les habitations les plus modestes (fig. 70). Il va sans dire qu'on

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Fig'. 72. — Horloge portative à caisse, de l'époque des Valois. xvie siècle.

ne s'interdit pas, plus tard, de les rendre luxueuses, soit en or-

i34 LES ARTS ET MÉTIERS.

nant, en sculptant l'horloge même, soit en la plaçant sur de riches piédestaux, ou caisses, dans l'intérieur desquels pendaient les poids moteurs (fig. 7 1 et 72), soit en les suspendant à la muraille. D'après un bas-relief des stalles de la cathédrale d'Amiens on voit qu'elle ressemblait tout à fait à ces coucous qui sont encore assez communs chez les paysans.

Le quinzième siècle a largement marqué sa trace dans l'histoire de l'horlogerie. En 1 401, la cathédrale de Séville s'enrichit d'une magnifique horloge à sonnerie. En 1404, Lazare, Servien d'origine, en construisit une pareille pour Moscou. Celle de Lubeck, qui était décorée des figures des douze apôtres, datait de 1405. Il faut signaler aussi la célèbre horloge que Jean-Galéas Visconti fit construire pour Pavie, et surtout celle de Saint-Marc de Venise qui ne fut exécutée qu'en 1495.

Sous Charles VII fut inventé le ressort spiral, lame d'acier très mince, qui, s'enroulant sur elle-même dans un tambour ou barillet, produit, en se détendant, l'effet du poids sur les rouages primitifs. On dut à la possibilité de renfermer ce moteur dans un espace restreint la faculté de fabriquer des horloges d'une très petite dimension. On trouve, en effet, dans certaines collections, des horloges du temps de Louis XI, remarquables non seulement par la richesse artistique de leur décoration, mais encore par le peu de volume qu'elles occupent, bien qu'elles soient ordinairement d'un mécanisme fort compliqué, quelques-unes marquant le quantième, sonnant l'heure et servant aussi de réveillematin.

Les rois de France avaient, au moins depuis le quatorzième siècle, des horlogers en titre. Celui de Charles VII reçut septante écus d'or d'à-compte « pour la vente de cinq horloges, quatre desquels étaient à cloche et contrepoids ». En 1480, Jehan de Paris

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fabriqua pour Louis XI, au prix de 16 livres 10 deniers tournois, une horloge de voyage qui sonnait les heures; on la plaçait dans une mallette, et elle était portée à dos de cheval. Les Martinot oc-

Fig. 73 à 75. — Montres du l'époque des Valois. xvic siècle.

cupèrent la charge d'horlogers du roi pendant plus d'un siècle, depuis Henri III jusqu'à Louis XV.

Il est difficile, sinon impossible, de fixer l'époque précise de l'invention des montres; peut-être faut-il ne voir dans la montre,

surtout après l'invention du ressort spiral, qu'un dernier pas fait vers la forme portative de l'horloge. Toujours est-il que, d'après les assertions recueillies dans Pancirole et du Verdier, on faisait, à la fin du quinzième siècle, des montres qui n'étaient pas plus grosses qu'une amande. On cite même les noms de Myrmécides et de Carovagius comme ceux de deux ouvriers célèbres en ce genre de travail. Le dernier avait, dit-on, fabriqué une montre-réveil, qui non seulement sonnait à l'heure voulue, mais encore battait le fusil (briquet) pour allumer une chandelle. Nous savons d'ailleurs, de source certaine, qu'il existait sous Louis XI des montres à la fois très petites et parfaitement exécutées; et il est démontré que Pierre Hele fabriquait à Nuremberg, en i5oo, des montres qui avaient la forme d'un oeuf, circonstance qui fit donner longtemps aux montres de ce pays le nom à'œufs de Nuremberg.

L'histoire nous apprend, en outre, qu'en 1642 il fut offert à Guidubaldo délia Rovere une montre à sonnerie, enchâssée dans le chaton d'une bague ; qu'en 1675, Parker, archevêque de Cantorbéry légua à son frère Richard une canne en bois des Indes, ayant une montre incrustée dans la pomme; et qu'Henri VIII, roi d'Angleterre, portait une très petite montre, qui n'avait besoin d'être remontée que tous les huit jours.

Il n'est pas hors de propos de noter ici que la marche de ces petits instruments ne fut régulière qu'après qu'un ingénieux ouvrier, dont le nom n'a pas été conservé, eut inventé la fusée: c'était une sorte de cône tronqué, à la base duquel était attachée une petite corde de boyau, qui, s'enroulant en spirale jusqu'au sommet, venait s'attacher au barillet, dans lequel était renfermé le ressort. L'avantage de cette disposition consiste en ceci : par le fait de la forme conique donnée à la fusée, la traction du ressort agissant sur un rayon plus grand du cône à mesure qu'il se détend, il arrive

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que l'équilibre est établi entre les premiers et les derniers efforts du ressort. Plus tard, un horloger du nom de Gruet substitua les chaînes articulées aux cordes à boyau, qui avaient le grave inconvénient d'être hygrométriques et de varier de tension, selon l'état de l'atmosphère.

Fig. 76. — L'horloger, dessiné et gravé par J. Amman. xvi° siècle.

L'usage des montres se propagea rapidement en France.

Sous les règnes des Valois, il s'en fabriquait un grand nombre de fort mignonnes auxquelles les horlogers donnaient toutes sortes de formes, notamment celles d'un gland, d'une amande, d'une croix latine, d'une coquille (fig. 7 3 à y5;. Elles étaient gravées, ciselées, émaillées; l'aiguille qui marquait l'heure était le plus souvent d'un travail délicat, et parfois ornée de pierres fines. Quel-

i3S LES ARTS ET METIERS.

ques-unes de ces montres faisaient mouvoir des figures symboliques : tantôt le Temps, Apollon, Diane; tantôt la Vierge, les apôtres, les saints. Marguerite de Valois en possédait plusieurs, et l'on voit dans les comptes de la maison de Navarre qu'elle en fit réparer deux en 070, par Ferry : une grande à sonnerie et réveil, et une petite garnie de diamants et rubis. L'horloger du roi Abraham de la Garde reçut, en i5gi , d'Henri IV la somme de 145 écus pour la façon d'une montre d'argent, « dorée à un cadran du soleil ».

L'ensemble de ces travaux multiples exigeait, on le comprend, un grand nombre d'horlogers; aussi dut-on songer à réunir ces artisans en communauté. Les statuts qu'ils avaient reçus de Louis XI en iq83 furent confirmés par François I"; ils contenaient une suite de prescriptions destinées à sauvegarder en même temps les intérêts des membres de la corporation et la dignité de leur profession (fig. 76).

On n'était reçu maître qu'en faisant preuve de huit ans d'apprentissage, et après avoir produit un chef-d'œuvre dans la maison et sous les yeux d'un des gardes visiteurs de la communauté. Les gardes visiteurs, élus par tous les membres de la communauté, ainsi que les prud'hommes et les syndics, avaient droit de veiller, en s'introduisant dans les ateliers, à la bonne confection des montres et horloges; et quand il leur arrivait de trouver des pièces qui ne leur semblaient pas faites selon les règles de l'art, ils pouvaient non seulement les saisir, les briser, mais encore imposer à leur auteur une amende au profit de la corporation. Les statuts donnaient, en outre, aux seuls maîtres reçus le droit de trafiquer, directement ou indirectement, de toutes marchandises d'horlogerie, neuves ou d'occasion, achevées ou non.

« Sous l'empire de ces sages institutions, protectrices du tra-

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vail, » fait remarquer Dubois, « les maîtres horlogers n'avaient pas à redouter la concurrence des personnes étrangères à la corporation. S'ils se préoccupaient de la supériorité artistique de

Fig. 77. — Horloge publique d'Iéna. xvc siècle.

quelques-uns de leurs confrères, c'était dans le but tout moral de leur disputer les premières places. Le travail du jour, supérieur à celui de la veille, était surpassé par celui du lendemain. Ce fut par ce concours incessant de l'intelligence et du savoir, par cette

i4o LES ARTS ET MÉTIERS.

rivalité légitime et fortifiante de tous les membres de la même famille industrielle, que la science elle-même atteignit peu à peu l'apogée du bien et le sublime du beau. L'ambition des ouvriers était d'arriver à la maîtrise, et ils n'atteignaient ce but qu'à force de labeurs et d'efforts industrieux. L'ambition des maîtres était d'arriver aux honneurs du syndicat, cette magistrature consulaire la plus honorable de toutes, car elle était le fruit de l'élection et la récompense des services rendus à l'art et à la communauté. »

Arrivé au milieu du seizième siècle, et pour ne pas sortir du cadre assigné à cet aperçu, nous pouvons nous borner à mentionner quelques-unes des œuvres remarquables produites pendant une centaine d'années par un art qui s'était dès lors manifesté avec une puissance dont il ne devait plus que déchoir.

On a longtemps cité comme très curieuse l'horloge qu'Henri II fit construire, en i55o, pour le château d'Anet. Chaque fois que l'aiguille allait marquer l'heure, un cerf, sortant de l'intérieur de l'horloge, s'élançait, poursuivi par une meute de chiens; bientôt la meute et le cerf s'arrêtaient, et celui-ci, au moyen d'un mécanisme des plus ingénieux, sonnait l'heure avec un de ses pieds. Rappelons, à ce propos, que l'horloge de Berne, exécutée en 1 527, faisait mouvoir une procession d'ours dans toutes les postures.

En Suisse, on a conservé quelques anciens cadrans divisés en vingt-quatre heures selon la coutume d'Italie, ou plutôt en deux fois douze heures, de telle manière que les deux pointes de l'aiguille répètent à la fois l'indication de l'heure. Celui de la grande horloge de Soleure est dans ce cas : c'est un monument de 1544. Il y a une curieuse vue de la ville, les douze signes du zodiaque, une sphère pour les phases lunaires, et plusieurs figures mécaniques, où la Mort n'a pas été oubliée. L'expression proverbiale/a/n? le tour du cadran, suivant la juste remarque de Blavignac, pour dé-

Fig. 7U. — Horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg, construite en i?;\

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signer qu'on a passé vingt-quatre heures dans un même état, est un souvenir de la division dont nous venons de parler.

L'horloge d'Iéna (fig. 77), qui existe encore, n'est pas moins fameuse. Au-dessus du cadran est une tête en bronze, qu'on dit représenter les traits d'un bouffon d'Ernest, électeur de Saxe, mort en 1476. Dès que l'heure va sonner, cette tête, d'une laideur assez remarquable pour avoir fait donner à l'horloge elle-même le nom de Tête monstrueuse , ouvre une bouche très grande. Une statue, représentant un vieux pèlerin, lui offre une pomme d'or au bout d'une baguette; mais au moment où le pauvre Hans (c'est ainsi que s'appelait le fou) va refermer la bouche pour croquer et avaler la pomme, le pèlerin la retire précipitamment. A gauche de cette tête est un ange chantant (ce sont les armes de la ville d'Iéna)-, il tient d'une main un livre qu'il élève vers ses yeux chaque fois que l'heure sonne, et de l'autre main il agite une clochette.

La ville de Niort, en Poitou, a aussi possédé son horloge extraordinaire, que décoraient un grand nombre de figures allégoriques : œuvre de Bohain, elle datait de 1570.

Une horloge bien autrement fameuse fut celle de Strasbourg (fig. 78). Construite en i352, elle passa longtemps pour la merveille des merveilles-, lorsqu'en 1 5J3 Conrad Dasypodius, mécanicien suisse, entreprit de la restaurer, il en fit une œuvre entièrement nouvelle, et l'on peut en dire autant du savant Schwilgué, qui la remit en état de 1 838 à 1842. Une sphère mouvante, sur laquelle sont figurées les planètes, les constellations, et qui accomplissait sa rotation en 365 jours, en était la pièce la plus importante. Des deux côtés, et au-dessous du cadran de l'horloge, étaient représentées par des personnages allégoriques les fêtes principales de l'année et les solennités de l'Église. D'autres cadrans, distribués

HORLOGERIE

avec symétrie sur la façade de la tour dans laquelle l'horloge était installée, marquaient les jours de la semaine, le quantième du mois, les signes du zodiaque, les phases de la lune, le lever et le coucher du soleil, etc. A chaque heure, deux anges sonnaient de la trompette; lorsque le concert était terminé, la cloche tintait; puis immédiatement un coq, perché au faîte, déployait ses ailes avec bruit et faisait entendre son cri naturel. Le rouage de la sonnerie, par le moyen de trappes mobiles, de cylindres et de ressorts cachés dans l'intérieur de l'horloge, fairait mouvoir une quantité considérable d'automates sculptés avec beaucoup d'art.

Des auteurs incrédules attribuaient la confection de ce chef-d'œuvre à Copernic, ajoutant que lorsque cet habile astronome eut achevé

Fig. 79-

Carillon de l'horloge de Saint-Lambert de Liège.

i44 LES ARTS ET MÉTIERS.

son travail, les échevins et consuls de Strasbourg lui firent crever les yeux, afin de le mettre dans l'impossibilité d'en exécuter un semblable pour quelque autre ville. Cette dernière assertion doit être d'autant plus rangée au rang des légendes que, outre qu'il est démontré que l'horloge de Strasbourg fut faite par Conrad Dasvpodius, on serait fort en peine de prouver que Copernic ait jamais visité l'Alsace, et qu'il ait eu jamais les yeux crevés.

Une tradition analogue s'est attachée, d'ailleurs, à l'histoire d'une autre horloge qui existe encore, et qui ne fut pas moins renommée que celle de Strasbourg. Nous voulons parler de l'horloge de l'église Saint-Jean, à Lyon, construite en 1 598 par Nicolas Lippius, horloger de Bille, réparée et augmentée depuis par Nourrisson, artisan lyonnais. Le mécanisme horaire fonctionne seul aujourd'hui, mais l'horloge n'en reçoit pas moins de nombreux visiteurs , à qui de bonnes gens répètent encore , de la meilleure foi du monde, que Lippius fut mis à mort aussitôt après l'achèvement de son chef-d'œuvre. Pour démontrer l'invraisemblance de ce prétendu supplice, il suffit de faire observer que, même au seizième siècle, on ne tuait pas les gens pour crime de chef-d'œuvre, et Ton a, du reste, la preuve que Lippius mourut tranquille et honoré dans son pays natal.

A ces horloges fameuses il faut ajouter celles de Saint-Lambert de Liège (fig. 79), de Nuremberg, d'Augsbourg, de Bâle-, celle de Médina del Campo, en Espagne, et celles qui, sous le règne de Charles Ier ou pendant la dictature de Cromwell, furent construites et placées en Angleterre ou en Ecosse, à Saint-Dunstan de Londres et dans les cathédrales de Cantorbéry, d'Edimbourg, de Glasgow, etc.

Avant d'achever, et pour être juste envers un siècle dont nous avons fait une date de décadence, nous devons reconnaître que,

HORLOGERIE. t45

quelques années avant la mort du cardinal de Richelieu, c'est-àdire de i63o à 1640, des artistes recommandables firent de louables efforts pour créer une nouvelle ère à l'horlogerie; mais les perfectionnements qu'ils imaginèrent portaient bien plus sur les procédés de fabrication des diverses pièces qui composent les rouages des montres et des horloges que sur la beauté ou l'ingéniosité de ces ouvrages. C'étaient là des progrès purement professionnels, en vue d'une production plus rapide, plus économique; progrès que l'on pourrait qualifier de services rendus par l'art au métier.

Le temps des grandes compositions ou des merveilles délicates était passé : on ne plaçait plus de chefs-d'œuvre mécaniques dans de frêles bijoux; l'époque était loin où, déposant le sceptre de cet empire sur lequel « le soleil ne se couchait jamais » , le vainqueur de François Ier, retiré dans un cloître, prenait plaisir à s'occuper de la confection des pièces d'horlogerie les plus compliquées. Charles-Quint avait pour aide, sinon pour guide dans ses travaux, le savant mathématicien Jannellus Turianus, qu'il avait su décider à partager sa retraite. On dit qu'il n'avait pas de plus grande joie que de voir les moines de Saint-Just s'ébahir devant ses montres à réveil et ses horloges à automates; mais on ajoute qu'il éprouvait un véritable désespoir quand il lui fallait constater qu'il n'était pas moins impossible d'établir l'accord parfait entre les horloges qu'entre les hommes.

A vrai dire, Galilée n'était pas encore venu pour observer et formuler la loi du pendule, dont H uyghens devait faire, vers 1687, l'heureuse application aux mouvements d'horlogerie.

LES ARTS ET .MÉTIERS. — II. 19

SELLERIE ET CARROSSERIE

L'équitation chez les anciens. — Le cheval de monture et d'attelage. — Véhicules des Gaulois. — Diverses espèces de montures aux temps de la chevalerie. — L'éperon et la selle. — La litière. — Les carrosses. — Les mules des magistrats.

Le cheval a e'te' qualifié par BufTon « la plus noble conquête de l'homme ». Les historiens nous apprennent que cette conquête était faite dès les âges les plus reculés.

Nous trouvons cette magnifique peinture du cheval dans le livre de Job : « Est-ce vous, dit le Seigneur, qui avez donné le courage au cheval, et qui le rendez terrible par son frémissement? Le ferez-vous bondir comme la sauterelle, lui qui, par le souffle si fier de ses narines, inspire la terreur? Il creuse la terre de son sabot; il est plein de confiance en sa force et court au-devant des armes. Il se rit de la peur et n'en est point saisi : la vue de l'épée ne le fait point reculer. Il n'est effrayé ni du bruit que font les flèches dans le carquois du cavalier, ni de l'éclat des lances et des boucliers. Il s'agite, il frémit, il ne peut se tenir lorsqu'il entend le son des trompettes*, dès qu'elles donnent le signal décisif, il dit : Courage! il sent de loin l'approche des troupes... » Il s'agit ici du fougueux animal, dressé pour la guerre et soumis au maître qui l'a dompté.

Xénophon dans son Traité de l'Équitation et dans son

SELLERIE ET CARROSSERIE

Alaitre de la Cavalerie , Pausanias dans ses Voyages , Diodore dans ses Histoires , sont, chez les Grecs, les auteurs qui fournissent les plus nombreux témoignages de l'honneur dans lequel

Fig. 80. — La carruque, ou voiture de luxe à deux chevaux, du v" au x' siècle. D'après un manuscrit du ixc siècle.

étaient tenus les exercices équestres. Chez les Latins, Virgile, à l'occasion des jeux funèbres célébrés chez Aceste en mémoire d'Anchise, nous apprend qu'on exerçait la jeunesse romaine à l'art de l'équitation, tel que l'avaient pratiqué lesTroyens. Les courses de chevaux et de chars, qui avaient lieu dans les jeux so-

lennels de la Grèce, sont restés justement célèbres, comme celles qui se perpétuèrent à Rome et dans toutes les grandes villes du monde romain, jusqu'au cinquième ou sixième siècle.

Nous sommes porté à croire que Ton se servit presque simultanément du cheval comme monture et comme attelage. Mais il semble que les chars n'étaient guère montés que parles chefs, qui combattaient du haut de cette estrade ambulante, pendant que des écuyers conduisaient l'attelage.

On attribue à Cyrus le Grand la première idée des chars garnis de faux, qui taillaient en pièces dans tous les sens les hommes qui s'opposaient au passage du véhicule, ou qui étaient renversés par la violence du choc. Ces mêmes engins se retrouvent chez les Gaulois; car nous voyons un chef, nomme Bituit, qui, fait prisonnier par les Romains, figura sur son char armé de faux, dans la pompe triomphale du général qui l'avait vaincu.

L'équitation fut non seulement pratiquée, mais portée au plus haut degré de perfection chez les peuples de l'antiquité, et l'usage des chars était autrefois à peu près général pour la guerre et dans certaines cérémonies. Les Romains, et à leur exemple les Gaulois, qui se piquaient d'être habiles charrons, eurent plusieurs espèces de voitures à roues. Parmi ces voitures romaines et gauloises, dont les Francs abandonnèrent l'emploi, parce qu'ils préféraient monter à cheval, on distinguait la carruque (d'où est venu le mot carrosse), à deux roues et à deux ou quatre chevaux (fig. 80), richement ornée d'or, d'argent, d'ivoire; le pilentiun , voiture de cérémonie, avec un baldaquin ou un dais d'étoffe*, le petoritnm, voiture découverte et propre aux transports rapides; le cisium, léger véhicule d'osier à deux places, sans abri , traîné par des mules et destiné aux voyages prolongés ; enfin diverses charrettes : le plaustrum , le serracum , la benne, les camuli

SELLERIE ET CARROSSERIE

(camions), etc. Ces derniers véhicules, principalement affectés aux charrois de travail (fig. 81), continuèrent à être usités, même alors que les voitures de luxe eurent disparu presque complètement. Il resta cependant, outre les litières à mulets, des bas ternes et des carpenta, qui furent les carrosses d'apparat de l'époque mérovingienne. Ainsi voyagea Galswinthe, la fille du roi des Goths,

Fig. 81. — Charrette attelée de bœufs, fin du xv" siècle. D'après un manuscrit de la Bibl. de Bourgogne, à Bruxelles.

lorsqu'en 567 elle fut amenée d'Espagne pour épouser Chilpéric Ier. A son entrée dans chaque grande ville , elle quittait son lourd chariot pour un char de parade, élevé en forme de tour et tout couvert de plaques d'argent. Mais les reines seules, les femmes de haut rang, qui ne pouvaient entreprendre de longues routes à cheval, se permirent ce moyen de locomotion, tandis que les hommes, rois et grands personnages, eussent rougi de

i5o LES ARTS ET METIERS.

se faire porter comme « des corps saints » , selon la pittoresque expression d'un seigneur de Charlemagne, sinon toutefois à l'époque des rois fainéants, alors que, comme Boileau l'a fort bien dit:

Quatre bœufs attelés, d'un pas tranquille et lent , Promenaient dans Paris le monarque indolent.

La chevalerie, dont les exercices étaient l'image de la guerre, fit de l'équitation un art nouveau, qui fut toujours inse'parable de l'éducation de la noblesse, et chevalier ne tarda pas à devenir synonyme d'homme de bonne naissance. Le Livre des faits du chevalier messire Jean le Maingre, dit Boucicault, maréchal de France, écrit vers le commencement du quinzième siècle, énumère les exercices auxquels était soumis le jeune gentilhomme qui aspirait à ce titre : « Il s'essayait à saillir (sauter) sur un coursier, tout armé-, item, saillait, sans mettre le pied à l'étrier, sur un coursier armé de toutes pièces; item, à un grand homme monté sur un grand cheval, saillait déterre à chevauchon (califourchon) sur ses épaules en prenant ledit homme par la manche à une main (d'une main), sans autre avantage (aide); item, en mettant une main sur l'arçon de la selle d'un grand coursier, et l'autre emprès les oreilles, le prenait par les crins en pleine terre et saillait de l'autre part (côté) du coursier. »

Le chevalier Bayard, encore page du duc de Savoie et seulement âgé de dix-sept ans, fit merveille à Lyon, raconte son historien, dans la prairie d'Ainay, devant le roi Charles VIII, « en chevauchant sur son roussin », et donna, par son seul talent à manier un cheval, une haute idée de ce qu'il valait. C'est dire assez l'importance attribuée à la science de l'équitation. On n'était bon et preux chevalier qu'après avoir fait ses preuves dans les joutes et les tour-

SELLERIE ET CARROSSERIE. i 5 r

nois, avec le titre d'écuyer. Bien que ses fonctions consistassent essentiellement en services rendus, l'écuyer, qui occupait un rang supérieur à celui du page, était plutôt pour le chevalier un auxiliaire, un frère d'armes, qu'un serviteur. Il avait pour charge de porter les armes du chevalier, de prendre soin de sa table, de sa maison, de ses chevaux. Au moment du combat, il se tenait derrière lui, tout prêt à le défendre, à le relever s'il était renversé de cheval, à lui donner, au besoin, une monture fraîche ou de nouvelles armes. Il gardait les prisonniers que le chevalier faisait, et, à l'occasion, il combattait pour lui et à côté de lui.

Fig. 82. — Éperons français du xme siècle.

Le principal signe distinctif entre les chevaliers et les écuyers consistait dans la matière dont étaient faits leurs éperons : d'or pour les premiers, d'argent pour les seconds. On sait que les Flamands, à la désastreuse bataille de Courtray, recueillirent sur les morts, après l'action, 4,000 paires d'éperons d'or; donc 4,900 chevaliers de l'armée de Philippe le Bel avaient succombé (i3o2).

Il fallait, pour gagner ses éperons (d'or), expression devenue proverbiale, faire quelque action d'éclat, qui montrât qu'on était digne d'être adoubé ou armé chevalier. La cérémonie de réception commençait par le don des éperons, et celui qui conférait l'ordre de chevalerie, fût-il roi ou prince, prenait la peine de chausser ou attacher lui-même les éperons au récipiendaire. En vertu du même principe, lorsqu'une faute ou quelque action lâche ou indigne avait

mérité un blâme ou un châtiment au chevalier, c'était par la privation ou le changement des éperons que commençait sa dégradation. Pour une infraction légère, un héraut substituait aux éperons d'or les éperons d'argent, qui faisaient redescendre le chevalier au rang d'écuyer; mais en cas de forfaicture, comme on disait, un bourreau ou un cuisinier lui coupait les courroies de ses éperons, ou encore on les lui tranchait avec une hache sur un fumier, et l'infamie pesait à jamais sur celui qui avait subi cet affront public.

Le port des éperons était regardé comme une marque d'indépendance et de pouvoir; aussi, lorsqu'un seigneur prêtait foi et hommage à son suzerain, était-il obligé de quitter ses éperons, en signe de vasselage. En 816, époque à laquelle la chevalerie n'était pas encore constituée, une assemblée de seigneurs et d'évêques défendit aux ecclésiastiques la mode profane de porter des éperons, laquelle s'était introduite parmi le haut clergé.

L'usage de l'éperon semble remonter à la plus haute antiquité. On a beaucoup discuté sur l'origine de ce mot. Du temps de Louis le Débonnaire on disait spouro, qui est devenu sporen en allemand, sperone en italien, spur en anglais, éperon en français. Les Latins

Fig. 83. — Eperon allemand.

SELLERIE ET CARROSSERIE

disaient calcar (qui signifiait originairement ergot de coq), par analogie sans doute avec la première forme donnée à l'éperon.

Cette forme a singulièrement varié avec les siècles. La plus ancienne que l'on connaisse est celle d'un éperon trouvé dans le tombeau de la reine Brunehaut, morte en 6i3, et qui est tout simplement en broche ou pointe.

On les fit longtemps ainsi, paraîtrait-il-, mais, à partir du treizième siècle jusqu'à la fin du seizième, on en voit en rosette, en étoile, à molette tournante, et presque toujours façonnés de la plus riche et délicate manière (fi g. 82). Au temps où les chevaux étaient bardés de fer ou de cuir, il fallait nécessairement que les éperons fussent fort longs pour atteindre jusqu'au ventre de l'animal (fig. 83 et 84). Les éperons de Godefroi de Bouillon, qui ont été conservés (attribution plus ou moins contestable), sont un exemple de ce système. Sous Charles VII, les jeunes seigneurs portaient, mais alors bien plus par mode que par utilité, des éperons dont la molette, large

comme la main, était fixée à l'extrémité d'une tige de métal d'un demi-pied.

Si, de temps immémorial, toute monture put « sentir l'éperon »,

Fig. 84. — Éperon italien.

i54 LES ARTS ET METIERS.

il y eut au moins une époque où toute sorte d'éperon ne put pas indistinctement s'appliquer aux flancs de tel ou tel individu de la race chevaline. « Il y a, » dit Brunetto Latini, écrivain du treizième siècle, dans son Trésor de toutes choses, espèce d'encyclopédie du temps, « il y a chevaux de plusieurs manières : les uns sont destriers (ou grands chevaux) pour le combat (d'où notre expression : Monter sur ses grands chevaux-, les autres, pour chevaucher à Taise de son corps, sont palefrois (qui s'appelaient aussi amblans, haquenêes); les autres sont ?~oussins (ou courtauds), pour somme porter. » Somme signifie ici fardeau, et ce fardeau, que nous appellerions aujourd'hui le bagage, se composait des armes et du haubert de rechange, que le chevalier avait soin d'avoir avec lui en partant pour la guerre.

Les juments et les bâtiers (chevaux portant le bât) étaient réservés à la culture et au service des champs, et c'est évidemment dans cet intérêt qu'il était interdit à un chevalier de les monter. Faire monter un chevalier « sus jument » était, comme la privation des e'perons, une des peines les plus infamantes qu'on pût lui imposer, et du moment où il l'avait subie, « nul qui aimât son honneur n'eût touché ce chevalier déshonoré, non plus qu'un fol tondu (lépreux) ».

Les chevaux des chevaliers français étaient sans oreilles et sans crinière; ceux des Allemands, sans queue. La raison de ces mutilations se trouverait dans l'armure même du cheval et dans la manière dont il était caparaçonné. Nous avons dit ailleurs (i) que si les hommes étaient couverts de fer, les chevaux n'étaient pas moins lourdement cuirassés (fig. 85). L'ensemble de l'armure et des ornements du cheval prenait le nom de harnement; les lames

(i) Voy. le volume de l'Ancienne France, intitulé l'Armée.

SELLERIE ET CARROSSERIE

de fer ou de cuir (car le cuir était souvent employé aussi) s'appe-

Fig. 85. — Chevalier arme et monté en guerre au xvc siècle. (Musée d artillerie de Paris.

laient bardes. Nous avons non seulement énuméré les pièces qui

i56 LES ARTS ET METIERS.

composaient le harnement : chanfrein, nasal, jlancois, etc., mais encore signalé, en citant des exemples, le luxe qui présidait parfois à cet habillement du cheval. Nous ne reviendrons pas sur ce point, qui se rapporte plus spécialement à l'armurerie; mais nous devons dire quelques mots de la selle, qui est, qu'on nous accorde l'expression, un instrument d'équitation, et non une pièce de l'armement.

L'usage des selles paraît avoir été inconnu des cavaliers primitifs et n'avoir jamais pu s'introduire chez certains peuples, qui, par parenthèse, furent les plus fameux dans l'art de dresser des chevaux et de s'en servir. Les Thessaliens, les Numides, montaient à cru, sans selle, sans étriers, se liant simplement au cheval par la pression des genoux et du gras de la jambe; position en crochet, qui est encore celle des plus intrépides cavaliers de l'Orient et de l'Afrique. Hippocrate avait attribué à l'absence de soutien sur leurs montures les fréquentes et graves maladies des hanches et des jambes qui affectaient les Scythes; Galien fit la même remarque pour les légions romaines, qui n'adoptèrent la selle que vers l'an 340 de l'ère chrétienne. Les Gaulois, les Francs, n'en usaient pas plus que d'étriers; mais, lorsque les armures de fer eurent été adoptées, il eût été à peu près impossible aux chevaliers, que leur harnais tenait en quelque sorte raides et tout d'une pièce sur leurs grands chevaux, de garder l'équilibre sans le secours de la selle, et de soutenir le moindre des chocs auxquels ils étaient exposés.

Ils adoptèrent donc des selles hautes, ou plutôt profondes, emboîtant solidement les cuisses et les reins, avec de grands étriers servant d'appuis aux pieds. Le luxe venant orner les pièces du harnachement, il va de soi que les selles, qui d'ailleurs se trouvaient en vue, ne furent pas plus négligées que le reste de la pa-

SELLERIE ET CARROSSERIE

rure du cheval. Ciselées, gravées, elles reçurent des dorures, des peintures, des broderies même, et concoururent ainsi, en même temps que l'écu, à faire reconnaître, par les « images » qu'elles portaient, l'homme d'armes complètement caché dans son vêtement de fer (fig. 86 à 88).

Quant aux étriers, dont il n'est question nulle part chez les Grecs ni les Romains, on peut affirmer qu'ils furent contemporains de

Fii,\ 86. — Selle de tournoi peinte, tirée de l'Armeria rcal de Madrid. xvic siècle.

l'invention des selles. Us apparaissent dès les premiers temps de la dynastie mérovingienne, et, si l'on adopte l'étymologie allemande que les savants ont proposée (streben, s'appuyer), le mot et la chose auraient été apportés par les Francs dans les Gaules. Quoi qu'il en soit, ils ne cessèrent plus d'être employés, surtout à la guerre et lorsque le poids des armures rendit leur usage indispensable. Ils étaient naturellement très grands, très massifs et très lourds à l'époque de la chevalerie; quand ils diminuèrent de largeur et de poids, ils furent travaillés avec plus de recherche, et

devinrent des objets d'art, chargés d'ornements ingénieux et rehaussés par la gravure, la ciselure et la dorure (fig. 89).

Nous avons attribué plus haut, d'après M. de Varennes, l'abandon des voitures de luxe au dédain des Francs pour ce mode de transport, qu'ils réputaient efféminé; mais nous devons faire remarquer, avec le même auteur, que la cause pourrait bien s'en

Fig. 87. — Caparaçon du cheval d'Isabelle la Catholique. xve siècle.

trouver aussi dans le mauvais état où étaient tombées, lors de la décadence de l'empire romain, ces magnifiques voies dont les vainqueurs du monde avaient doté les provinces conquises. Ajoutons que les rues des villes, étroites, tortueuses, sans direction méthodique, étaient le plus souvent autant de cloaques et de fondrières. Philippe-Auguste, le premier, fit paver une partie des rues de Paris, de cette Lutcce qui déjà lors de la conquête romaine avait mérité la qualification significative de

SELLERIE ET CARROSSERIE

fangeuse. Les princes et les grands, qui , comme Molière le fait dire plaisamment à Mascarille, craignaient « d'imprimer leurs souliers en boue » et n'eussent que difficilement circulé en voiture dans l'intérieur des villes, adoptèrent donc le cheval et la mule. Les dames

Fig. 88. — Housse de selle, xvi" siècle.

s'en servaient aussi, mais le plus souvent elles montaient en croupe derrière un cavalier, quand elles ne se faisaient pas porter en litière.

Pendant le moyen âge, les voitures ne furent longtemps que de simples charrettes non suspendues, à quatre roues d'ordinaire,

i6o LES ARTS ET METIERS.

et auxquelles on attelait des chevaux, montés par des serfs. Ces moyens de locomotion devinrent tellement communs, que Philippe le Bel leur opposa un des articles de son ordonnance de 1294, sur les superjlnités, en disant que « nulle bourgeoise n'aurait char ».

Monter en char était un privilège qui n'appartenait qu'à la noblesse et au clergé. « Si ces voitures, » dit Viollet-Leduc, « étaient fort simples comme forme et combinaison, elles étaient enrichies de peintures, de dorures, recouvertes d'étoffes posées sur des cercles comme nos voitures de blanchisseurs; à l'intérieur, des coussins étaient jetés sur des banquettes disposées en travers. On entrait dans ces chars par derrière, et souvent cette issue était fermée par des chaînes ou des barres d'appui. Du reste, le coffre, jusqu'à la fin du quinzième siècle, reposait sur deux essieux, sans courroies ni ressorts; et les essieux étant fixes, parallèles, il fallait s'y prendre de loin pour tourner. »

Au quatorzième siècle, Eustache Deschamps, dans son Miroiter de mariage, fait dire à une femme de qualité :

Et si me fault bien, s'il vous plest,

Quand je chevaucherai par rue,

Que j'aie ou cloque (mante) ou sambue (cape de cheval),

Haquenée belle et ambiant,

Et selle de riche semblant,

A lacs et à pendants de soye.

Et si chevauchier ne pouvoye ,

Quant li temps est frès comme burre ,

Il me faudrait avoir un curre (char)

A cheannes, bien ordonné,

Dedans et dehors painturé,

Couvert de drap de camocas (camelot).

Je voy bien femmes d'avocas ,

De poures bourgois de villaige

Qui l'ont bien; pourquoy ne l'aurai-je,

A quatre roncins (roussins) atelé?

SELLERIE ET CARROSSERIE

ibi

Les chars de voyage ou les chars d'honneur avaient la même forme, c'est-à-dire qu'ils n'étaient que des tombereaux recouverts de riches étoffes. On en trouve des représentations dans les ma-

Fig. 89. — Etrier en bronze du xvie siècle.

nuscrits-, mais ajoutons qu'ils n'étaient en usage, pour les entrées solennelles, que pour les dames de la suite; rois et nobles montaient ordinairement à cheval. Lors des obsèques royales ou princières, on transportait le corps du défunt dans des chars luxueusement décorés.

i62 LES ARTS ET METIERS.

La litière, d'un fréquent usage chez les anciens, resta en honneur pour les cortèges; c'était une sorte de lit couvert ou découvert, juché sur un double brancard et porté par deux chevaux, l'un devant, l'autre derrière. Femmes et malades voyageaient souvent en litière, et quand le duc Robert le Diable voulut se faire ermite, ce fut en litière qu'il se rendit à Jérusalem, du moins suivant la légende. Isabeau de Bavière était en litière « très riche, bien aournée et toute découverte », rapporte Froissart, lors de son entrée à Paris (20 juin i38q), où elle venait épouser le roi Charles VI. Presque toutes les dames qui lui faisaient escorte figurèrent de la même façon dans cette solennité, l'une des plus fameuses de l'époque. En d'autres circonstances, la même princesse montait une « belle et grande haquenée ».

Durant les fêtes données à la cour de Bourgogne, en 14G8, pour le mariage du duc Charles avec Marguerite d'York, on vit beaucoup de seigneurs en litière. Suivant Olivier de la Marche, celle du sire de Ravenstein, de la maison de Clèves, était couverte de drap d'or cramoisi, les pommeaux d'argent, tout le bois richement peint et armoyé; deux chevaux noirs la portaient, harnachés de velours bleu, à gros clous d'argent, et montés chacun par un page. « Dedans ladicte litière estoit le chevalier, à demy assis sur de grans coussins de velours cramoisy, et le fond estoit d'un tapis de Turquie. »

L'emploi des litières cessa d'être général avec les premières années du seizième siècle : on leur substitua le cheval ou la voiture. Quand, par exemple, Marie d'Angleterre, qui allait épouser Louis XII, fit son entrée à Abbeville (octobre 1 5 1 4) , elle était sur une haquenée, ainsi que la plupart des dames, « et le résidu en chariots, raconte Robert de la Marck. Le roi, monté sur un grand cheval bayard, qui sautait, vint recevoir sa femme,

SELLERIE ET CARROSSERIE

avec tous les gentilshommes de sa maison, de sa garde : tout à cheval ». L'entrevue d'Henri VIII et de François Ier, au camp du Drap d'or, donna le plus beau spectacle qu'on eût jamais vu de chevaux caparaçonnés, parés et harnachés avec une richesse inouïe (fig. go).

Fig. 90. — Henri VIII au camp du Drap d'or (1S20), bas-relief de l'hôtel du Bourgtheroulde,

à Rouen.

L'empereur Charles-Quint fut obligé d'assez bonne heure, à cause de ses fréquentes attaques de goutte, de renoncer à l'usage du cheval. Lorsqu'il allait en campagne ou en voyage, il était presque toujours suivi d'une litière et d'une chaise; des mules portaient la litière, où il se tenait couché, tandis que des porteurs soulevaient la chaise (fig. 91), pourvue d'un dossier mobile et dont les quatre montants pouvaient porter une espèce d'abri en toile

iG4 LES ARTS ET MÉTIERS.

ou en cuir. Ce véhicule était de l'invention de Jean Turriano, qui lui fit plus tard une si belle horloge.

En 1457, les ambassadeurs de Ladislas V, roi de Hongrie, offrirent à Marie d'Anjou, mère de Louis XI, un chariot qui fit l'admiration de toute la cour et du peuple de Paris, « parce que, dit un historien du temps, il était branlant (suspendu) et moult riche ».

Il ne paraît pas cependant que les voitures aient été suspendues en France avant le milieu du siècle suivant, et ce système primitif consista en deux courroies, qui passaient longitudinalement sous le coffre. De là le surnom de chars branlants. On avait alors apporté quelques autres modifications à la façon des voitures : on y plaça une double entrée sur les côtés entre les roues, avec des marchepieds fixes, et on les surmonta d'une capote pouvant se relever ou s'abaisser à volonté. C'est ce qu'on appela les coches d'abord, ensuite les carrosses, d'après le mot italien carroccio.

En général, le cheval et la mule servaient de monture à tout le monde, aux bourgeois comme aux nobles, aux femmes comme aux hommes. Les monloirs établis dans les rues, évidemment trop étroites, sinon pour le passage, au moins pour le croisement des voitures, les anneaux scellés aux portes, prouvent assez cet état de choses. La mule était particulièrement montée par les hommes graves, les magistrats, les médecins qui avaient à « ambuler » par la ville. Garder le mulet, expression proverbiale qui signifie attendre en s'impatientant, dérive de ce fait que dans la cour du Palais se tenaient les valets des hommes de loi, lesquels gardaient la monture de leurs maîtres.

Selon Sauvai, les deux premiers carrosses qu'on vit à Paris, et qui firent l'admiration du populaire, appartenaient, l'un à la reine Claude, et l'autre à Diane de Poitiers, favorite de François I°r.

SELLERIE ET CARROSSERIE

L'exemple ne tarda pas à être suivi, et si bien, qu'en ces temps où les lois somptuaires étaient encore regardées comme des mesures efficaces, on vit le parlement supplier Charles IX de défendre aux coches de circuler par la ville. Les magistrats continuèrent d'aller au Palais sur leurs mules jusqu'au commencement

Fig. 91. — Chaise à porteurs de Charles-Quint. Armeria real de Madrid.

du dix-septième siècle, témoin Gilles le Maistre, mort en 1 562. Il avait passé un contrat avec ses fermiers, dans lequel étaient marquées les conditions suivantes : la veille des quatre grandes fêtes de Tannée, ils devaient lui amener une charrette couverte avec de bonne paille fraîche dedans, pour y asseoir commodément sa femme et sa fille, tandis que lui (premier président) mar-

cherait devant, monté sur sa mule, accompagné de son clerc, qui serait à pied. Christophe de Thou, qui lui succéda à la tête du parlement, fut le premier qui s'y rendit en carrosse, mais seulement parce qu'il avait la goutte; d'ailleurs, sa femme continuait de se promener à cheval, assise en croupe derrière un valet.

Henri IV n'avait qu'une seule voiture. « Je ne saurois aller vous voir, » écrit-il un jour à Sully, « pour ce que ma femme se sert de ma coche. » Ces coches n'étaient ni élégants ni commodes : ils

Fig. 92. — Voiture de l'époque de Henri IV.

avaient pour portières des mantelets ou tabliers du cuir, que l'on tirait ou écartait pour y entrer ou en sortir, et des rideaux semblables contre la pluie ou le soleil (fig. 92).

Le maréchal de Bassompierre, sous Louis XIII, fit faire un carrosse à glaces qui passa pour une véritable merveille, et dès lors fut donné l'élan qui devait inaugurer la féconde période de la carrosserie moderne.

Il y avait autrefois à Paris, comme on le voit par maints documents, plusieurs corporations représentant l'industrie du harnement. Tout d'abord venaient les selliers-bourreliers et les selliers-lormiers-carrossiers. Les privilèges des premiers leur ré-

SELLERIE ET CARROSSERIE

servaient spécialement la confection des selles et harnais (colliers, dossiers de selles et autres objets servant à l'attelage); les seconds fabriquaient, en outre, des carrosses et la lormerie (brides, mors, etc.). Une communauté très ancienne est celle des lormiersêperonniers, « artisans, dit le glossaire de Jean de Garlande, qu'aimait beaucoup la noblesse militaire, parce qu'ils fabriquaient des éperons argentés et dorés, des poitrails en métal pour les chevaux et des mors de bride bien travaillés ». On trouvait aussi les chapuiseurs, qui faisaient les arçons d'aune à selles (montants de bois pour la selle) et les fusts à somme (bâts pour les bêtes de somme), ouvrages la plupart du temps confectionnés en bois d'aune.

Les blasonniers et aiireurs de selles recouvraient ensuite de cuir ou de basane les selles et bâts préparés par les chapuiseurs; et enfin les peintres de selles s'occupaient de les orner en se conformant soit à la mode, qui fut toujours souveraine chez nous, soit aux lois héraldiques, quand il s'agissait du harnais d'apparat ou de guerre des gentilshommes.

Fig. q3. — Bannière de la corporation des selliers de Tonnerre.

ORFEVRERIE

Les bijoux gaulois. — Le trésor de Guarrazar. — Orfèvrerie religieuse.— Progrès de l'orfèvrerie à la suite des croisades. — Émaux de Limoges. — L'orfèvrerie cesse d'être exclusivement religieuse. Émaux translucides. — Jean de Pise, Agnolo de Sienne, Ghiberti. — Des ateliers d'orfèvrerie sortent de grands peintres et sculpteurs. — Benvenuto Cellini. — Les orfèvres de Paris.

Avant la conquête romaine, les Gaulois travaillaient les métaux, fer, or, argent et cuivre, avec assez d'adresse; leur procédé consistait à couler des lingots dans des moules de terre cuite et à les battre de manière à leur donner la forme convenable. On a trouvé, dans les fouilles récentes, un grand nombre de bijoux de fabrication gauloise, tels que colliers, anneaux, plaques, bagues, ceintures, bracelets, agrafes, dont quelques-uns attestent déjà un certain goût (fig. 94 et 96).

La domination romaine ne fit que développer cette industrie essentiellement nationale; car même les bijoux dits mérovingiens n'ont aucun rapport, suivant Violîet-Leduc, avec les bijoux romains ou gallo-romains de la fin de l'empire. « On a voulu trouver dans le caractère que possèdent ces objets une influence byzantine; mais, outre qu'il est difficile d'expliquer comment les arts de Byzance auraient pu exercer une influence sur des peuplades venues des bords de la Baltique, il est quantité de ces objets usuels portés par les chefs des Burgondes et des Francs, qui n'ont, même comme fabrication, aucune relation avec les analogues façonnés

ORFÈVRERIE

à Byzance. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, les grandes agrafes de fer damasquiné d'argent, si communes dans les tombeaux, ne sont, ni comme forme, ni comme matière, ni comme procédé de fabrication, des copies ou des réminiscences lointaines de ce qu'on

Fig\ 94. — Bracelets, agrafe et diadème gaulois en bronze et argent.

faisait alors à Byzance. Si, entre ces objets de provenance différente, on surprend certains rapports dans la composition des entrelacs, par exemple, nous croyons que ces rapports sont dus à une origine commune, émanée de l'extrême-Orient. »

On sait qu'aux temps antiques les plus reculés l'orfèvrerie était florissante-, il n'est guère de récit ancien qui ne mentionne les bi-

LES ARTS ET METIERS. — II

joux, et chaque jour encore la découverte d'objets précieux, dans les ruines ou les tombeaux, vient attester à quel haut degré de perfection le travail de l'or et de l'argent était porté chez des races depuis longtemps éteintes.

Sous l'empereur Constantin, le triomphe de la religion chré-

Fig. 95. — Pince et agrafes d'origine gauloise.

tienne, en favorisant la décoration intérieure des édifices consacrés au culte, imprima un nouvel essor au développement de ce bel art. Les papes successeurs de saint Sylvestre (lequel avait provoqué les libéralités de Constantin) continuèrent à entasser dans les églises de Rome les plus somptueuses pièces d'orfèvrerie et les plus massives. Symmaque (498 à 514), à lui seul, selon un calcul de Seroux d'Agincourt, aurait enrichi le trésor des basiliques de

ORFEVRERIE.

i3o livres d'or et de 1,700 livres d'argent, formant la matière des objets le plus délicatement travaillés.

C'était de la cour des empereurs grecs que venait l'exemple de ces splendeurs, car on entend saint Jean Chrysostome s'écrier : « Toute notre admiration est aujourd'hui réservée pour les orfèvres et pour les tisserands ! » et l'on sait qu'ayant eu la courageuse imprudence de censurer le faste de l'impératrice Eudoxie, l'éloquent Père de .l'Église expia par l'exil et les persécutions cet excès de zèle et de franchise.

Les brillants spécimens de l'orfèvrerie des Visigoths, que l'on a exhumés en j 858 dans le petit champ de Guarrazar, à dix lieues de Tolède, et qui ont été acquis par notre musée de Cluny, jettent sur les rares monuments de cette époque un jour tout nouveau. Quelques antiquaires ont prétendu voir là une preuve que les barbares venus du Nord subissaient dans les arts l'influence byzantine

Fig. 96. -- Couronne votive de Suintila, roi des Visigoths (62ô-o3i). Afmeria real de Madrid.

rien ne confirme d'ailleurs cette opinion. Le plus remarquable, tant par ses dimensions et son extrême richesse que par la singularité de son ornementation, est une couronne votive , destinée à être suspendue, selon l'usage de ce temps, dans un lieu saint, celle de Recesvinthe, qui régna sur les Goths d'Espagne de 653 à 672. Elle se compose d'un large bandeau à charnière et formé d'une double plaque, de l'or le plus fin. Trente saphirs cabochons et autant de perles alternant régulièrement, disposés sur trois rangs et en quinconces, en occupent le tour extérieur. Des ornements découpés remplissent les interstices des pierreries.

La couronne votive du roi Suintila, qui fut renversé du trône en 63 1 , est tout aussi riche et plus ancienne d'une trentaine d'années (fig. 96). Elle est d'or plein, décorée de saphirs et de perles disposés en roses, et rehaussée de deux bordures également serties de pierres fines. L'originalité de ce précieux joyau consiste dans les lettres appendues en guise de pendeloques au bord inférieur du bandeau. Ces lettres, découpées à jour, sont remplies de petits fragments de verre rouge, cloisonnés d'or; leur assemblage donne l'inscription suivante : Suintilanus rex offeret (offrande du roi Suintila). Chacune d'elles est suspendue au bandeau par une chaîne à doubles chaînons, et soutient tour à tour une pendeloque de saphir violacé, en forme de poire. Enfin, la couronne est suspendue par quatre chaînes, dont le bouton d'attache est un chapiteau en cristal de roche.

Cinq des couronnes si heureusement découvertes à Guarrazar sont accompagnées de croix : celles-ci, reliées par une chaîne au même bouton d'attache, étaient évidemment destinées à rester suspendues à travers le cercle de la couronne. La croix qui accompagne la couronne de Recesvinthe est de beaucoup la plus riche : huit grosses perles et six saphirs, tous montés à jour, en ornent

ORFÈVRERIE

ij3

la face antérieure. Les quatre autres croix ont la forme de ce qu'on

Fig. 97. — Épée de Charlemagne (Trésor impérial de Vienne).

appelle en blason des croix pattêes; mais elles diffèrent les unes des autres, sous le rapport de leurs dimensions et des ornements dont elles sont enrichies.

i74 LES ARTS ET MÉTIERS.

Nous avons constaté plus haut que les rois et les leudes de l'époque mérovingienne étalaient, dans leur vaisselle et sur quelques meubles d'apparat, un luxe d'orfèvrerie, où la prodigalité le disputait ordinairement au bon goût. Nous avons vu à l'œuvre saint Éloi, qui mérita, dès le septième siècle, de devenir le patron des orfèvres, et nous avons mentionné non seulement ses remarquables travaux, mais encore l'influence prolongée qu'il exerça sur toute une période historique de l'art. Enfin, nous avons dit que Charlemagne, qui semblait s'être donné pour but d'imiter Constantin en le surpassant, dota magnifiquement les églises d'oeuvres d'art, sans préjudice des innombrables somptuosités que renfermaient ses palais.

D'après une tradition, la perte de la plupart des belles pièces d'orfèvrerie qui avaient appartenu à ce monarque serait due à cette circonstance qu'on les avait placées, autour de lui, dans la chambre sépulcrale où son corps fut déposé après sa mort; les empereurs d'Allemagne, ses successeurs, ne se seraient pas fait scrupule, par la suite, de s'approprier ces richesses, dont quelques rares échantillons, notamment son diadème et son épée, sont encore conservés dans le musée de Vienne (fi g. 97 et 98).

Singulièrement effacé pendant la période de trouble et de souffrances que traversa l'Église au septième et au huitième siècle, et à laquelle devait mettre fin la puissance de Charlemagne, le luxe religieux, qui subit dès lors d'une façon marquée l'influence byzantine, se manifesta avec une abondance extraordinaire. Ainsi, l'on a calculé que sous Léon III, qui occupait la chaire pontificale de 795 à 816, la valeur pondérable des dons en orfèvrerie dont ce pape enrichit les églises ne s'éleva pas à moins de 1,075 livres d'or et 24,744 livres d'argent !

De cette époque date le fameux autel d'or de la basilique de

ORFÈVRERIE

Saint-Ambroise de Milan, exécuté en 835, sous les ordres de l'archevêque Angilbert II, par Volvinius, et qui, malgré son immense valeur matérielle, a pu cependant parvenir jusqu'à nous. « Les quatre côtés du monument, » dit à ce sujet M. Labarte, « sont d'une grande richesse. La face de devant, toute en or, est

Fig. 98. — Diadème de Charlemagne (Trésor impérial de Vienne).

divisée en trois panneaux par une bordure en émail. Le panneau central présente une croix à quatre branches égales, qui est rendue par des filets d'ornement en émail, alternant avec des pierres fines cabochons (polies, mais non taillées). Le Christ est assis au centre de la croix-, les symboles des Évangélistes en occupent les branches; les Apôtres sont placés trois par trois dans les angles.

îj6 LES ARTS ET METIERS.

Toutes ces figures sont en relief. Les panneaux de droite et de gauche renferment chacun six bas-reliefs, dont les sujets sont tirés de la vie du Christ; ils sont encadrés par des bordures, formées d'émaux et de pierres fines, alternativement disposés. Les deux faces latérales, en argent rehaussé d'or, offrent des croix très riches, traitées dans le style de ces bordures. La face postérieure, aussi en argent rehaussé d'or, est divisée aussi en trois grands panneaux; celui du centre contient quatre médaillons, et chacun des deux autres six bas-reliefs, dont la vie de saint Ambroise a fourni les motifs. Dans l'un des médaillons du panneau central, on voit saint Ambroise recevant l'autel d'or des mains de l'archevêque Angilbert; dans l'autre, saint Ambroise donne sa bénédiction à Volvinius, maître orfèvre [magister faber), comme le dit l'inscription qui nous a transmis le nom de l'auteur de cette œuvre. »

L'Italie n'était pas seule à posséder d'habiles orfèvres et à les encourager. Nous avons signalé, entre autres protecteurs éclairés et assidus de l'orfèvrerie sacrée, une suite d'évêques d'Auxerre, auxquels il faut ajouter Hincmar, archevêque de Reims, qui fit exécuter en 85o une châsse splendide, pour renfermer les reliques de saint Rémi, l'illustre patron de sa basilique. Cette châsse était revêtue de lames d'argent, et les statues des douze évêques, ses successeurs, en ornaient le pourtour.

Et cependant, malgré toute sa magnificence artistique, l'orfèvrerie de l'Occident pouvait encore ne paraître qu'un reflet des merveilles qu'enfantaient à cette même époque les artisans orientaux, ou byzantins, pour employer la désignation généralement consacrée.

Un spécimen des plus curieux de l'art byzantin, conservé en Russie, est un reliquaire en or, doublé d'une plaque d'argent, et

ORFÈVRERIE

au centre duquel est exécuté au repoussé un Christ en croix (fig. 99). Au-dessus de sa tête, posée sur un nimbe doré, on lit cette ins-

Fig. 99. — Reliquaire byzantin, en émail cloisonné , provenant du mont Athos. xc siècle.

cription grecque : « Jésus-Christ, roi de gloire. » Ce morceau, d'un fini remarquable, est plaqué d'une mosaïque de pierres précieuses de différentes couleurs, séparées par des cloisons en or; la croix est cantonnée d'émail avec des filigranes d'argent. Par der-

LES ARTS ET METIERS. — II

rière sont gravés les noms de l'archimandrite Nicolos. C'est un travail du dixième siècle, qui a été trouvé dans le monastère Ibérien du mont Athos.

S'il n'est venu jusqu'à nous que de rares spécimens de l'orfèvrerie d'une date antérieure au onzième siècle, on peut en attribuer la cause non seulement à la valeur intrinsèque, qui a dû désigner ces objets à la rapacité des barbares pendant les invasions qui eurent lieu après Charlemagne, mais encore, comme nous l'avons fait remarquer ailleurs, au renouvellement du mobilier religieux, qui fut la conséquence en quelque sorte obligée de la réforme architecturale. Il fallait approprier le style de l'orfèvrerie au style des édifices qu'elle devait orner. Les formes qui furent alors adoptées pour les divers objets du culte subirent l'austère influence des monuments, qui eux-mêmes portaient comme une empreinte originelle byzantine; cette dernière s'expliquait, d'ailleurs, par le crédit dont jouissait, notamment pour tout ce qui touchait au travail des métaux, la cité de Constantin, à laquelle l'Orient en général s'adressait quand il s'agissait de quelque œuvre importante.

L'école allemande dut surtout de contracter une couleur byzantine au mariage de i'empereur Othon II avec la princesse grecque Théophano (972), union qui resserra naturellement les relations des deux empires, et qui amena un grand nombre d'artistes et artisans d'Orient en Allemagne. Une des pièces les plus remarquables entre celles qui subsistent encore de cette époque est la riche couverture en or d'un Evangéliaire qui se voit à la Bibliothèque royale de Munich, sur laquelle sont exécutés au repoussé divers bas-reliefs d'une grande délicatesse, et dont le dessin a cette pureté qui distinguait alors l'école grecque.

L'empereur Henri II fut donc le bienvenu, et, si l'on peut dire,

ORFEVRERIE.

le bien servi par l'état de l'art, lorsque, élevé au trône en 1002 et inspiré par une ardente piété, il voulut renchérir encore envers les églises sur la magnifique libéralité de Constantin et de Gharlemagne. C'est à ce prince que la cathédrale de Bâle dut un parement d'autel (fig. 100), qui ne peut être comparé pour la richesse qu'à celui de Milan, mais sans le rappeler, bien entendu, par le

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Fig. 100. — Autel d'or, donné à l'ancienne cathédrale de Baie vers 1019 par l'empereur Henri II ; aujourd'hui au musée de Cluny.

style, qui a perdu toute trace du style antique. Il faut citer aussi la couronne du saint empereur et celle de sa femme Cunégonde, aujourd'hui conservées dans le trésor des rois de Bavière, et qui sont, l'une et l'autre, à six pièces articulées, formant cercle, et supportant, la première, des figures d'anges ailés, la seconde, des tiges à quatre feuilles, d'un dessin à la fois correct et gracieux, et d'une exécution qui révèle une grande habileté de main.

iSo LES ARTS ET METIERS.

« Au surplus, » dit M. Labarte, « le goût de l'orfèvrerie s'était alors généralement répandu en Allemagne à cette époque, et un grand nombre de prélats suivirent l'exemple de l'empereur. Il faut citer Willigis, le premier archevêque-électeur de Mayence, qui dota son église, vers Tan qg5, d'un crucifix du poids de 600 livres, dont les diverses pièces étaient ajustées avec tant d'art que tous les membres pouvaient se détacher aux articulations, et Bernward, évêque de Hildesheim, qui était lui-même, à l'exemple de saint Éloi, un orfèvre distingué. »

Vers la même époque, c'est-à-dire dans la première partie du onzième siècle, un moine de Dreux, nommé Odorain, qui s'était rendu fameux en France par ses travaux d'orfèvrerie, exécuta pour le roi Robert un grand nombre de pièces, destinées aux églises que celui-ci avait fondées.

Comme nous l'avons fait observer dans un précédent chapitre, les croisades provoquèrent une notable activité dans l'orfèvrerie en Europe, par suite du grand nombre de châsses et de reliquaires qu'il fallut faire exécuter pour recueillir les restes vénérés des saints que les soldats de la foi rapportaient de leurs lointaines expéditions (fïg. 101 et 102). On vit se multiplier aussi les offrandes de vases sacrés et de devants d'autels. Les livres saints reçurent des étuis, des couvertures, qui furent autant de somptueux ouvrages confiés aux orfèvres. A vrai dire, sans la direction essentiellement religieuse que reçurent à cette époque certaines branches du luxe, que les croisés avaient appris à connaître en Orient, on eut vu peut-être les. arts, qui recommençaient seulement à vivre d'une vie propre en Occident, s'éteindre et périr en quelque sorte dans le premier élan de leur renaissance.

C'est principalement au ministre de Louis le Gros, Suger, abbé de Saint-Denis (mort en 11 52), qu'il faut faire honneur de cette

ORFEVRERIE.

consécration des arts, car il se déclara hautement leur protecteur; il sut, en quelque sorte, légitimer leur rôle dans l'État, en opposant leur but pieux aux censures trop exclusives de saint Bernard et de ses disciples.

Fig. 101. — Châsse émaillée, travail de Limoges. xn° siècle. (Musée de Cluny.)

A côté du puissant abbé, un simple moine mérite d'être spécialement nommé, Théophile, artiste éminent qui écrivit en latin une Description des arts industriels de son temps [Diversarum artium schedula), et consacra soixante-dix-neuf chapitres de son

livre à l'orfèvrerie. Ce précieux traité nous montre, de la plus irrécusable manière, que les orfèvres du douzième siècle devaient posséder une sorte d'universalité de connaissances et de manipulations, dont la seule énumération nous étonne d'autant plus que nous voyons partout aujourd'hui les industries tendre à la division presque infinie des travaux. L'orfèvre alors devait être à la

Fig. 102. — Châsse en cuivre doré, fin du xn° siècle.

fois modeleur, ciseleur, fondeur, émailleur, monteur de pierres, nielleur; il lui fallait savoir jeter en cire ses modèles, aussi bien que les travailler au marteau, ou les enjoliver au burin; il lui fallait successivement confectionner le calice, les burettes, les ciboires des églises métropolitaines, où se trouvaient prodiguées toutes les ressources de l'art, et produire, par le procédé du vulgaire estampage , les découpures ou gaufrures de cuivre destinées à l'ornement des livres des pauvres [libri pauperum), etc.

Le trésor de l'abbaye de Saint-Denis possédait encore, à l'é-

ORFEVRERIE.

poque de la Révolution, plusieurs des chefs-d'œuvre créés par les artistes dont Théophile avait décrit les procédés; notamment la riche monture d'une coupe en agate orientale, qui portait le nom de Suger, et que Ton croit avoir servi de calice pour dire la messe, et la monture d'un vase antique de sardonyx, connu sous le nom

Fig. io3. — Coupe des Ptolémées , vase antique donné par Charles le Simple à l'abbaye de Saint-Denis.

de coupe des Ptolémées , que Charles le Simple avait donnée à l'abbaye (fig. io3). Apportés au Cabinet des médailles en 1 793, la monture de la coupe des Ptolémées et le calice de Suger y restèrent jusqu'à ce qu'ils eurent été volés, en 1804.

Parmi les pièces de cette époque qui subsistent encore, en cuivre et en argent doré, à 18 becs, nous pouvons signaler, outre la « grande couronne de lumière », suspendue sous la coupole

dans la cathédrale d'Aix-la-Chapelle (fig. 104), et la splendide châsse dans laquelle Frédéric Ier recueillit les ossements de Charlemagne; au musée du Louvre , un vase en cristal de roche monté

hmmMmmmîismg:

Fig. 104. — Une des Béatitudes, fragment de la Couronne de lumières de la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, travail en cuivre du xu° siècle.

en or et enrichi de pierreries, donné à Louis VII par sa femme Éléonore; au musée de Cluny, des candélabres; à la Bibliothèque nationale de Paris, la couverture d'un manuscrit latin portant le

ORFEVRERIE.

n°622; une coupe en agate onyx (fig. io5), bordée d'une ceinture de pierres fines se détachant sur un fond de filigrane, et le beau calice d'or de saint Rémi (fig. 106), qui, après avoir figuré dans le Cabinet des antiques, a été rendu, en 1861, au trésor de Notre- Dame de Reims.

Des formes sévères, un style noble, distinguent les œuvres d'orfèvrerie des onzième et douzième siècles et, pour principaux élé-

Fig. io5. — Gondole en agate, provenant du trésor de l'abbaye de Saint-Denis. xn° siècle.

(Bibl. nat.)

ments de décoration accessoire, on y voit le plus souvent figurer les perles, les pierres fines et les émaux dits cloisonnés, qui ne sont autre chose, d'après la description minutieuse de Théophile, que des espèces de délicates mosaïques, dont les lames d'or séparent les segments diversement colorés.

A partir du treizième siècle, l'industrie qui nous occupe renonça aux traditions byzantines pour adopter des formes et des procédés qui appartiennent en propre à l'Occident. Alors, en ef-

LES ARTS ET MÉTIERS. — II

i86 LES ARTS ET METIERS.

fet, elle y avait atteint une rare perfection. Plusieurs villes du Rhin, Metz, Arras, Rouen, Bourges, Amiens, Troyes, Limoges, possédaient d'excellents ateliers d'orfèvrerie.

Au temps de saint Louis, il y eut une singulière recrudescence dans le nombre et la richesse des dons et offrandes de pièces d'orfèvrerie aux églises. Ce fut alors qu'on vit, par exemple, Bonnard, orfèvre parisien, assisté des meilleurs ouvriers, passer deux années à fabriquer la châsse de sainte Geneviève, à laquelle il employa iq3 marcs d'argent et 7 marcs et demi d'or (le marc valait 8 onces); cette châsse, installée en 1242, était en forme de petite église avec des statuettes et des bas-reliefs rehaussés de pierreries-, elle fut portée en 1793 à la Monnaie; mais la dépouille n'en produisit que 23,83o livres. Un demi-siècle auparavant, les plus célèbres orfèvres allemands travaillèrent pendant dix-sept ans à la fameuse châsse en argent doré, dite des grandes reliques, que possède encore la cathédrale d'Aix-la-Chapelle, et qui fut fabriquée à l'aide des dons déposés par les fidèles pendant cet espace de temps dans le tronc du parvis : un édit de l'empereur Frédéric Barberousse ayant appliqué toutes les offrandes à cette destination, « tant que la châsse ne serait pas achevée ».

D'ailleurs, cette époque, qui peut être considérée comme marquant l'apogée de l'orfèvrerie religieuse, est en même temps celle où une importante transition va s'opérer, qui introduira dans la vie civile ce même luxe depuis longtemps dévolu aux seuls usages du culte. Mais avant d'aborder cette phase nouvelle nous devons mentionner, non même sans grand honneur, l'orfèvrerie émaillée de Limoges, qui jouit pendant plusieurs siècles d'une très grande célébrité. Limoges s'était fait, dès la période mérovingienne, une réputation pour ses travaux d'orfèvrerie. Saint Eloi, le grand orfèvre des rois mérovingiens, était originaire de cette

ORFEVRERIE.

contrée, et il travaillait chez Albon, orfèvre et monétaire de Limoges, quand son habileté lui valut d'être appelé à la cour de

Fig. 106. — Calice de saint Remy. xnc siècle. (Trésor de la cathédrale de Reims.)

Clotaire II. Or la vieille colonie romaine avait conservé sa spécialité industrielle, et pendant le moyen âge elle se rit surtout re-

marquer par la production d'ouvrages d'un caractère particulier, qui déjà se fabriquaient chez elle et en d'autres parties de la Gaule avec une certaine perfection.

Cette orfèvrerie constitue un genre mixte , en cela que le cuivre est la matière servant de fond d' œuvre, et en cela aussi que ses principaux effets sont dus non moins à la science de l'émailleur qu'au talent de l'ouvrier sur métal. Les procédés de fabrication en étaient fort simples, à décrire, s'entend, car l'exécution ne pouvait être que d'une longueur et d'une minutie extrêmes.

« Après avoir dressé et poli une plaque de cuivre, » dit M. Labarte, à qui nous empruntons textuellement cette description, « l'artiste y indiquait toutes les parties qui devaient affleurer à la surface du métal, pour rendre les traits du dessin ou de la figure qu'il voulait représenter; puis, avec des burins et des échoppes, il fouillait profondément dans le métal tout l'espace que les divers métaux devaient recouvrir. Dans les fonds ainsi champlevés (terme parfois adopté pour désigner la fabrication même de ces ouvrages), il introduisait la matière vitrifiable, dont il opérait ensuite la fusion dans le fourneau. Lorsque la pièce émaillée était refroidie, il la polissait par divers moyens, de manière à faire paraître à la surface de l'émail tous les traits du dessin rendus par le cuivre. La dorure était ensuite appliquée sur les parties du métal ainsi réservées. Jusqu'au douzième siècle, les traits du dessin affleuraient seuls le plus ordinairement à la surface de l'émail, et les carnations, comme les vêtements, étaient produites par des émaux colorés. Au treizième siècle , l'émail ne servait plus qu'à colorer les fonds. Les figures étaient réservées en entier sur la plaque de cuivre, et les traits du dessin, exprimés alors par une fine gravure sur le métal. »

Entre les émaux cloisonnés et les émaux cliamplevés , la diffé-

ORFEVRERIE.

rence n'est autre, on le voit, que celle du mode de disposition première des compartiments destinés à recevoir les diverses compositions vitrifiables. Ces deux genres d'ouvrages analogues eurent, toute influence de mode mise en compte, une vogue à peu

Fia:. 107

Crosse d'abbé émaillée, travail de Limoges, xiii0 siècle.

près égale; mais encore le premier rang paraîtrait-il appartenir à l'orfèvrerie de Limoges, qui, au temps où se manifesta le besoin des reliquaires particuliers et des offrandes collectives aux églises, eut sur l'autre orfèvrerie l'avantage d'être d'un prix beaucoup moins élevé, et par conséquent plus accessible à toutes les classes

igo LES ARTS ET METIERS.

(fig. 107). Il n'est guère aujourd'hui de musée ni même de collection privée qui ne contienne quelque échantillon de l'ancienne industrie limousine.

D'après Viollet-Leduc, « on se tromperait si l'on pensait que la fabrication de l'orfèvrerie ait perfectionné ses moyens à dater du treizième siècle : c'est le contraire qui se voit. Certes, on trouve, aux deux siècles suivants, des pièces qui présentent plus de régularité dans l'exécution que celles d'une époque antérieure*, mais, de fait, cette exécution est moins belle, moins empreinte d'originalité. Le métier se substitue au travail de l'artiste, la richesse au goût ».

Avec le quatorzième siècle, le luxe de l'orfèvrerie cesse d'avoir pour but exclusif la décoration ou l'enrichissement des basiliques-, il prend tout à coup un tel développement dans les sphères civiles, que, voulant ou feignant de vouloir le rappeler dans Tunique voie où il s'était tenu jusqu'alors, le roi Jean, par une ordonnance de 1 356, défend aux orfèvres « & ouvrer (fabriquer) vaisselle, vaisseaux (vases) ou joyaux d'argent, de plus d'un marc d'or ni d'argent, sinon pour les églises ».

Mais on peut faire des ordonnances pour avoir l'avantage de ne pas les suivre, et bénéficier particulièrement de cette exception. Ce fut, paraît-il, ce qui arriva alors-, car, dans l'inventaire du trésor de Charles V, fils et successeur du roi qui avait signé la loi somptuaire de i356, la valeur des diverses pièces d'orfèvrerie n'est pas estimée à moins de dix-neuf millions de notre monnaie. Ce document, où la plupart des objets sont mentionnés avec de minutieux détails, suffirait pour composer à lui seul un véritable tableau historique de l'état de l'orfèvrerie à cette époque, et il peut en tout cas donner une haute idée du luxe que cette industrie devait servir.

ORFEVRERIE.

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Parmi les 3 20 articles de cet inventaire, nous donnerons, à titre d'exemple, la description d'une salière en forme de nef: « Elle est garnie de pierreries, et aux deux bouts il y a deux dauphins, et dedans deux singes qui tiennent des avirons. Autour de la salière, il y a 8 rubis, 8 saphirs et 28 perles. Au long du mât, qui est d'or, il y a quatre cordes de menues perles, 2 rubis et 2 saphirs percés, et une grosse perle à moulinet, pendante par une chaîne d'or au col d'un singe, qui est sur le mât. Au pied de ladite salière , il y a G rubis , (3 saphirs et 24 perles. » Charles V avait, rien

Fia:. 108. — Agrafe du mariage de Louis IX. xin° siècle.

que pour le service de table, 292 pièces de vaisselle d'or rehaussées de pierres fines. Son frère, le duc d'Anjou, en comptait deux douzaines, pesant i3 à 14 marcs chacun. Quant aux ducs de Bourgogne, leurs inventaires témoignent de richesses bien autrement considérables.

D'où ce luxe inouï provenait-il? De l'extrême inégalité dans la répartition des fortunes et du bien-être, de sorte que quelquesuns seulement profitaient de tous les avantages d'un pays. Comme il n'existait pas d'institutions de crédit qui pussent donner aux capitaux un emploi utile avec la certitude de pouvoir les retirer en temps de besoin, il en résultait, selon la remarque de M. de

la Borde, « une grande richesse dans un petit nombre de mains, et cette richesse maintenue en nature, c'est-à-dire en vaisselle resplendissante, en armes de luxe, en ustensiles de ménage faits de métaux précieux, jusqu'aux chaudrons et aux chenets qui étaient d'or massif, en bijoux ornés de pierreries, rehaussés de perles et d'émaux, en costumes surchargés de broderies d'or et d'argent, fastueux ornements à l'usage des hommes et des femmes dans les fêtes de la paix, ressources immédiatement réalisables par la fonte, ou comme garantie dans les emprunts pour les besoins de la guerre ».

En nous occupant de l'ameublement civil, nous avons indiqué les noms et l'usage des diverses pièces qui figuraient sur les tables ou les dressoirs : nefs, aiguières, fontaines, hanaps, etc.; nous avons rappelé les nombreuses et capricieuses formes que prenaient ces objets : fleurs, animaux, statues grotesques; nous ne devons pas oublier les joyaux de toutes espèces, enseignes ou ornements de coiffure, écussons, agrafes (fig. 108), chaînes et colliers, camées antiques (fig. ioq), qui figuraient dans le trésor du roi de France. En traitant de l'ameublement religieux, nous avons, en outre, fait observer que, tout en se consacrant aux parures profanes, l'orfèvrerie n'avait pas moins continué de faire merveille dans la production des objets du culte, et ce serait nous répéter qu'appuyer cette assertion de nouveaux exemples.

Ces deux questions écartées, laissons un poète du temps en soulever une troisième, qui mérite de prendre ici sa place. Eustache Deschamps, mort en 1422, écuyer huissier d'armes de Charles V et de Charles VI, énumère longuement tous les divers bijoux ou joyaux à la possession desquels prétendaient les nobles dames du t^mps. Il faut, dit-il,

ORFÈVRERIE. iq3

Aux matrones Nobles palais et riches trônes, Et à celles qui se marient Qui moult tôt (bientôt) leurs pensers varient , Elles veulent tenir d'usage Vestements d'or, de draps de soye , Couronne, chapel et courroye De fin or, espingle d'argent ; Puis couvrechiefs à or batus , A pierres et perles dessus.

Encor vois-je que leurs maris , Quand ils reviennent de Paris , De Reims , de Rouen et de Troyes , Leur rapportent gants et courroyes , Tasses d'argent ou gobelets , Avec bourse de pierreries , Coulteaux à imagineries , Espingliers (étuis) taillés à émaux.

Elles veulent encore, elles disent qu'on doit leur donner :

Pigne (peigne) et miroir d'ivoire , Et l'estui qui soit noble et gent (riche et beau) , Pendu à chaînes d'argent ; Heures (missel) me fault de Notre-Dame, Qui soient de soutil (délicat) ouvraige, D'or et d'azur, riches et cointes (jolies), Bien ordonnées et bien pointes (peintes), De fin drap d'or très bien couvertes, Et quand elles seront ouvertes, Deux fermaux (agrafes) d'or qui fermeront.

On voit que, composé d'après ce programme, récrin d'une princesse ou d'une puissante châtelaine devait être vraiment splendide. Malheureusement pour nous, les spécimens de ces parures des femmes du quatorzième et du quinzième siècle sont encore plus rares dans les collections que les pièces de grosse orfèvrerie, et l'on est à peu près réduit à s'en figurer l'aspect et la richesse

LES ARTS ET MÉTIERS. — II. 2 5

d'après la mention des inventaires, cette grande source de renseignements pour les temps dont les monuments ont disparu.

Fig. 109. — Camée antique, monture du temps de Charles V. (Bibl. nat.

C'est là qu'on voit se déployer le luxe des fermails, ou agrafes de manteau et de chape, et qui s'appellent aussi pectoraux, parce qu'ils tiennent le vêtement croisé sur la poitrine; des ceintures,

ORFEVRERIE.

des chapels (coiffures), des reliquaires portatifs et autres « petits joyaux pendants et à pendre », dont nous avons renouvelé l'usage sous le nom de breloques, et qui représentent toutessortes de sujets plus ou moins bizarres.

On trouve, par exemple, des fermaux d'or où il y a un paon, une fleur de lis, deux mains qui « s'entretiennent ». Celui-ci est chargé de 6 saphirs, Go perles et autres grosses pierreries; celui-là, de 18 ballaii (rubis) et 4 émeraudes. A une ceinture de Charles V, laquelle est faite « de soie ardant, garnie de 8

ferrures d'or », pen- F'"- no- — Reliquaire en argent doré. xv°s. (Musée de Cluny.)

dent « ung coutel, une forcettes (ciseaux) et un canivet (canif) », garni d'or; les breloques (joyaux pendants) représentent, soit « un homme chevauchant, un coq qui tient un miroir en façon de trèfle », soit « un cerf de perles qui a les cornes d'esmail », ou encore un homme monté sur un serpent qui a deux têtes et

Fig. m. — Enseigne du collier des orfèvres de Gand. xve siècle.

qui « joue du cor sarrazinois » (trompette d'origine sarrasine). Enfin, notons que, pour les reliquaires, on suit une mode depuis longtemps établie, et qui consiste à les former d'une statuette représentant le saint (fig. 110), ou d'un sujet dont son image fait partie, et à laquelle sont attachées par une chaînette les reliques incrustées dans quelque petit tabernacle d'or ou d'argent, précieusement travaillé.

ORFÈVRERIE

Fig. 112. — Ëcusson en argent doré, exécuté par Corneille de Bonté. xvc siècle. (Musée de l'hôtel de ville de Gand.)

Voici que s'ouvre le quinzième siècle, et avec lui une période

iqS LES ARTS ET METIERS.

des plus tumultueuses. La France voit tout à coup se paralyser l'élan d'une industrie qui, pour prospérer, a besoin d'un autre état de choses que les sanglantes dissensions civiles et l'envahissement des étrangers. Non seulement alors les ateliers se ferment, mais encore princes et gentilshommes sont plus d'une fois contraints de faire eux-mêmes main basse sur leurs riches garnitures de table ou sur leurs collections de joyaux, pour soudoyer et armer les hommes de guerre qu'ils commandent, quand ce n'est pas pour payer leur propre rançon.

Pendant ce temps-là, l'orfèvrerie fleurit dans un pays voisin, dans les Flandres, soumises alors à la puissante maison de Bourgogne, laquelle favorise avec autant de goût que de générosité l'art qui vient de s'introniser dans les principales villes. C'est encore là une époque de magnifiques productions, mais dont il n'est guère resté qu'une ou deux pièces attribuées à Corneille de Bonté, qui travaillait à Gand, et qui passe généralement pour le plus habile orfèvre de son temps (fig. 1 1 i et 112).

Quoi qu'il en soit, le style de l'orfèvrerie du quinzième siècle continue, comme dans les deux ou trois siècles précédents, à se conformer au style architectural contemporain. Ainsi, la châsse de Saint-Germain des Prés, qui datait de cette époque, avait la forme d'une petite église ogivale; et quelques pièces qui existent encore à Berlin portent l'empreinte du caractère gothique, qui était celui des édifices d'alors (fig. 1 13 et 1 14).

Mais une influence va se faire sentir, qui ne tardera pas à modifier du tout au tout l'aspect général des produits de l'industrie dont nous nous occupons. Cette transformation devait être provoquée par l'Italie, au sein de laquelle, malgré des troubles intérieurs et de graves démêlés avec les autres nations, régnait une somptueuse opulence. Gênes, Venise, Florence, Rome, étaient

ORFEVRERIE.

depuis longtemps déjà autant de centres où les beauxarts luttaient d'essor et d'inspiration. Dans la plupart des riches marchands devenus patriciens des fastueuses républiques italiennes, on trouvait autant de Mécènes, sous le patronage desquels se développaient de grands artistes, que protégeaient à l'envi les papes et les princes. « Du moment, dit M. Labarte, que les Nicolas, les Jean de Pise, les Giotto, secouant le joug des Byzantins, eurent fait sortir l'art des langueurs de l'assoupissement, l'orfèvrerie ne pouvait plus être recherchée en Italie qu'à la condition de se tenir à la

Fis. n3.

Châsse du xvc siècle.

hauteur des progrès de la sculpture, dont elle était fille. Quand on sait que le grand Donatello, Philippe Brunelleschi, le hardi constructeur du dôme de Florence; Ghiberti, l'auteur des merveilleuses portes du Baptistère, eurent des orfèvres pour premiers maîtres, on peut juger quels artistes devaient être les orfèvres italiens de cette époque. » Le premier en date est le célèbre Jean de Pise, fils de Nicolas, qui, amené à Arezzo en 1 286 pour sculpter la table de marbre du maître-autel et un groupe de la Vierge entre saint Grégoire et saint Donato, voulut payer son tribut au goût du temps pour l'orfèvrerie, en ornant Tautel de ces fines ciselures en argent, colorées d'émaux, auxquelles on donne le nom d'émaux translucides sur relief, et en composant un fermail ou bijou dont il décora la poitrine de la Vierge; ciselures et fermail sont aujourd'hui perdus.

A Jean de Pise succèdent ses élèves, Agostino et Agnolo de Sienne.

En 1 3 1 6, Andréa d'Ognabene exécutait, pour la cathédrale de Pistoie, un devant d'autel, qui est venu jusqu'à nous, et auquel devaient succéder des travaux plus importants. Vinrent ensuite Pietro et Paolo d'Arezzo, Ugolino de Sienne, et enfin maître Cione, l'auteur de deux bas-reliefs d'argent, qui se voient encore sur l'autel du Baptistère de Florence. Maître Cione, dont l'école fut nombreuse, eut pour élèves principaux Forzone d'Arezzo et Leonardo de Florence, qui travaillèrent aux deux monuments d'orfèvrerie les plus considérables que le temps et les déprédations aient respectés : l'autel de Saint-Jacques de Pistoie, et ce même autel du Baptistère, où furent adaptés après coup les bas-reliefs de Cione. Pendant plus de cent cinquante ans, l'ornementation de ces deux autels, dont la description ne saurait donner une idée, fut, si nous pouvons parler ainsi, la lice où se rencontrèrent tous les plus fameux artistes en orfèvrerie.

ORFEVRERIE.

A la fin du quatorzième siècle, Luca délia Robbia, que nous avons vu s'illustrer dans la céramique, puis Brunelleschi, qui fut aussi grand architecte que grand statuaire, sortent des ateliers d'un orfèvre. A la même époque, brillent Baccioforte et Mazzano de Plaisance, Arditi le Florentin, et Bartoluccio, le maître du fameux sculpteur Ghiberti, à qui sont dues ces portes du Baptistère que Michel -Ange jugeait dignes d'être placées à l'entrée du paradis.

On sait que l'exécution de ces portes fut, en 1400, donnée au concours, et Ton peut dire, à l'honneur de l'orfèvrerie, que Ghiberti, se mesurant avec les plus redoutables concurrents, puisque parmi eux figuraient Donatello et Brunelleschi, ne dut peut-être la victoire qu'à ce seul fait, qu'il avait, par habitude prise en quelque sorte, traité son modèle avec toute la délicatesse d'un travail d'orfèvrerie. Et il faut ajouter, mais alors à la louange du

LES ARTS ET MÉTIERS. — II

Fig. 114. — Ostensoir en argent dore du xve siècle. Trésor de la cathédrale d'Aix-la- Chapelle.

grand artiste, que, bien qu'appelé par le succès à des œuvres sculpturales d'une importance supérieure, il tint à rester toute sa vie fidèle à sa première profession, et ne crut pas déroger en fabriquant même des bijoux. C'est ainsi, par exemple, qu'en 1428 il monta en cachet, pour Jean de Médicis, une cornaline qu'on disait venir du trésor de Néron, et qu'il la fit supporter par un dragon ailé sortant d'un massif de feuilles de lierre; en 1429, pour le pape Martin V, un bouton de chape et une mitre, et en 1439, pour le pape Eugène IV, une mitre d'or chargée de cinq livres et demie de pierres précieuses, laquelle représentait, par devant, le Christ entouré d'une foule de petits anges, et par derrière, la Vierge au milieu des quatre Évangélistes.

Pendant les quarante années que dura l'exécution complète des portes du Baptistère, Ghiberti ne cessa, d'ailleurs, de se faire aider par plusieurs orfèvres, qui, sous un pareil guide, ne purent manquer de devenir à leur tour des maîtres habiles.

L'énumération serait longue des orfèvres qui, par la seule force de leur talent, sous la direction des sculpteurs en renom, devaient pendant deux siècles concourir à la production des merveilles dont les églises d'Italie sont encore peuplées; et ce ne serait, en somme, qu'une monotone énumération, à l'intérêt de laquelle n'ajouteraient guère toutes les descriptions que nous pourrions donner de leurs ouvrages. Nous citerons cependant les plus illustres d'entre eux, par exemple, Andréa Verocchio, dans l'atelier duquel passent le Pérugin et Léonard de Vinci; Domenico Ghirlandajo, ainsi surnommé parce que, étant orfèvre, il avait inventé une parure en forme de guirlande dont s'étaient passionnées les belles Florentines, et qui laissa ensuite le marteau et le burin pour prendre le pinceau; Maso Finiguerra, qui, ayant la réputation du plus habile nielleur de son temps, grava une paix ou patène, que conserve le Cabinet

ORFEVRERIE.

des bronzes de Florence, et qu'on a reconnue être la planche de la première estampe imprimée, dont la Bibliothèque nationale de Paris possède Tunique épreuve ancienne (fig. 1 15).

Fig. n5. — L'adoration des Mages, plaque d'une paix attribuée à Maso Finiguerra, et conservée à Florence. xve siècle.

En i5oo, naquit Benvenuto Cellini, qui devait être comme l'incarnation du génie de l'orfèvrerie, et qui conduisit cet art à l'apogée de sa puissance.

« Cellini, citoyen florentin, aujourd'hui sculpteur, » rapporte Vasari, son contemporain, « n'eut point d'égal dans l'orfèvrerie,

quand il s'y appliqua dans sa jeunesse, et fut peut-être maintes années sans en avoir, de même que pour exécuter les petites figures en ronde-bosse et en bas-relief et tous les ouvrages de cette profession. Il monta si bien les pierres fines, et les orna de chatons si merveilleux, de figurines si parfaites, et quelquefois si originales et d'un goût si capricieux, que l'on ne saurait imaginer rien de mieux; on ne peut assez louer les médailles d'or et d'argent qu'il grava, étant jeune, avec un soin incroyable. Il fit à Rome, pour le pape Clément VII, un bouton de chape, dans lequel il représenta un Père Éternel, d'un travail admirable-, il y monta un diamant taillé en pointe, entouré de plusieurs petits enfants ciselés en or avec un rare talent. Clément VII lui ayant commandé un calice d'or dont la coupe devait être supportée par les Vertus théologales, Benvenuto exécuta cet ouvrage qui est vraiment surprenant. De tous les artistes qui de son temps s'essayèrent à graver les médailles du pape, aucun ne réussit mieux que lui, comme le savent très bien ceux qui en possèdent ou qui les ont vues. Aussi lui confiait-on les coins de la monnaie de Rome, et jamais plus belles pièces ne furent frappées.

« Après la mort de Clément VII, Benvenuto retourna à Florence où il grava la tête du duc Alexandre sur les coins de la monnaie, qui sont d'une telle beauté, que l'on en conserve aujourd'hui plusieurs empreintes comme de précieuses médailles antiques, et c'est à bon droit, car Benvenuto s'y surpassa lui-même. Enfin, il s'adonna à la sculpture et à l'art de fondre les statues. Il exécuta, en France, où il fut au service du roi François Ier, quantité d'ouvrages en bronze, en argent et en or. De retour dans sa patrie, il travailla pour le duc Cosme de Médicis, qui lui commanda d'abord plusieurs pièces d'orfèvrerie et ensuite quelques sculptures. »

Ainsi, Benvenuto est à la fois orfèvre (fig. 1 16 et 1 17), graveur

ORFÈVRERIE

de médailles et statuaire, et dans ces trois branches de l'art il excelle, comme l'attestent celles de ces œuvres qui ont survécu.

Fig. 116. — Pendeloque, d'après un modèle de Benvenuto Cellini. xvic siècle. (Bibl. nat.

Malheureusement encore la plupart de ses travaux d'orfèvrerie ont été détruits, ou sont confondus aujourd'hui avec ceux de ses contemporains (fig. 1 1 S et 119), sur le goût italien desquels son

génie original avait puissamment influé. En France, il ne reste de lui qu'une magnifique salière qu'il exécuta pour François Ier; à

Florence, on a conservé la monture d'une coupe en lapis-lazuli, offrant trois ancres en or émaillé, rehaussées de diamants, ainsi que le couvercle en or émaillé d'une autre coupe, en cristal de roche.

Outre le buste en bronze de Gosme Ier, on peut encore admirer, en même temps que le groupe de Persée et Méduse, qui appartient à la grande sculpture, la réduction ou plutôt le modèle de ce groupe, qui par sa dimension touche à l'orfèvrerie, et le piédestal de bronze, orné de statuettes, sur lequel Persée est posé, ouvrages qui font voir ce dont Cellini était capable comme orfèvre. Puis, répétons-le, l'influence qu'il exerça sur ses contemporains fut immense aussi bien à Florence qu'à Rome, aussi bien en France qu'en Allemagne, et son oeuvre tout entière aurait pu disparaître qu'il n'en resterait pas moins justement célèbre pour

Fig. 117. — Aiguière de Benvenuto Cellini. xvi° biècle.

ORFEVRERIE.

avoir dominé son époque, en imprimant à l'art qu'il professait un mouvement aussi fécond qu'audacieux.

D'ailleurs, à l'exemple du moine Théophile, son prédécesseur du douzième siècle, Benvenuto Cellini, après avoir donné l'exemple pratique, voulut que les théories qu'il avait trouvées en usage et celles qui étaient dues à son esprit d'initiative fussent conservées

Fig. 118. — Coupe en Iapis-lazuli, montée en Fig. no. — Burette en cristal de roche, monor, enrichie de rubis et d'une figurine en tée en argent doré et émaillé. Travail ita-

or émaillé. Travail italien du xvic siècle. lien du xvi° siècle.

à la postérité. Un traité [Trattato intorno aile otto principali arti delV Orijîceria), dans lequel il écrivit et enseigna tous les meilleurs procédés pour travailler l'or, est resté comme un des plus précieux ouvrages sur la matière, et de nos jours encore les orfèvres qui veulent remonter aux véritables sources de leur art ne se font pas faute de le consulter.

Le style artistique du célèbre orfèvre florentin est celui d'une époque où, par un retour passionné vers l'antiquité, on avait in-

■2o8 LES ARTS ET METIERS.

troduit partout, jusque dans les sanctuaires chrétiens, l'élément mythologique. Le caractère du moyen âge cesse de présider à l'enfantement des œuvres plastiques, dont les modèles sont choisis parmi les grands restes de la Grèce et de Rome idolâtres. L'art, que la religion du Christ avait réveillé et maintenu, est tout à coup redevenu païen, et Cellini se montre un des fervents des vieux temples relevés en l'honneur des dieux et des déesses du paganisme-, c'est-à-dire que sous son impulsion et à son exemple la phalange d'artistes, dont il est en quelque sorte le chef, ne put manquer d'aller loin dans la voie naturelle où il avait marché l'un des premiers.

Quand Cellini vint en France, il trouva, c'est lui-même qui l'atteste dans son livre, qu'on y travaillait « plus que partout ailleurs en grosserie » (la grosserie comprenait l'orfèvrerie d'église, la vaisselle de table et les figures d'argent), « et que les travaux qu'on y exécutait au marteau avaient atteint un degré de perfection qu'on ne rencontrait dans aucun autre pays ».

L'inventaire de la vaisselle et des bijoux d'Henri II, parmi lesquels il y en avait beaucoup de Benvenuto Cellini, cet inventaire, dressé à Fontainebleau en i 5Go, nous montre qu'après le départ de l'artiste florentin les orfèvres français étaient restés dignes de cet éloge; et pour avoir une idée de ce qu'ils savaient faire sous Charles IX, il suffit de rappeler la description, conservée dans les archives de Paris, d'une pièce d'orfèvrerie que cette ville fit exécuter pour l'offrir en présent au roi, lors de son entrée, le (5 mars 1 57 1 .

« C'était, » dit ce document, dont nous rajeunissons l'orthographe, « un grand piédestal, soutenu par quatre dauphins, sur lequel était assise Cybèle, mère des dieux, représentant la mère du roi, accompagnée des dieux Neptune et Pluton, et de la déesse Junon,

ORFÈVRERIE

sous les traits de Messeigneurs frères et de Madame sœur du roi.

Fig. 120. — Châsse de saint Sébald, à Nuremberg; commencement du xvie siècle.

Cette Cybèle regardait un Jupiter, représentant notre roi, élevé

LUS ARTS ET METIERS. — II

sur deux colonnes, Tune d'or et l'autre d'argent, avec l'inscription de sa devise : Pietate et Justitia, sur lequel était une grande couronne impériale, soutenue d'un côté par le bec d'un aigle posé sur la croupe d'un cheval sur lequel il e'tait monté, et de l'autre côté, du sceptre qu'il tenait, et par cela étant comme déifié. Aux quatre coins du piédestal étaient les figures de quatre rois ses prédécesseurs, tous portant la nom de Charles, à savoir : Charles le Grand, Charles V, Charles VII, Charles VIII, lesquels, de leur temps, sont venus à bout de leurs entreprises, et leurs règnes ont été heureux, comme nous espérons qu'il adviendra de notre roi. Dans la frise de ce piédestal étaient les batailles et victoires, grandes et petites, par lui obtenues; le tout, fait de fin argent, doré d'or de ducat, ciselé, buriné et conduit d'une telle manufacture , que la façon surpassait l'étoffe. »

Cette pièce extraordinaire était l'œuvre de Jean Regnard, orfèvre parisien; et l'époque où se produisaient de telles œuvres fut justement celle où les guerres de religion allaient causer l'anéantissement d'un grand nombre de chefs-d'œuvre de l'orfèvrerie ancienne et moderne. Les huguenots brisaient et fondaient sans pitié, partout où ils triomphaient, les vases sacrés, les châsses, les reliquaires. C'est alors que furent perdus les plus précieux monuments orfèvres des temps de saint Éloi, de Charlemagne, de Suger et de saint Louis.

Dans le même temps, l'Allemagne, sur laquelle l'influence de l'école italienne s'était moins immédiatement fait sentir, mais qui ne devait pas échapper à ce courant, l'Allemagne avait aussi, notamment à Nuremberg et Augsbourg, d'excellents ateliers d'orfèvrerie, qui répandaient dans l'empire, et même à l'étranger, de remarquables ouvrages (fig. 120 et 121). Une nouvelle carrière s'ouvrit pour les orfèvres allemands quand les ébénistes de leur pays

Kg. m. - Bassin et pot à bière en étain, travail de Nuremberg. XVi= siécl,

eurent imaginé ces cabinets , dont nous avons dit quelques mots ailleurs (voyez Mobilier"1, et dans la complexe décoration desquels figuraient des statuettes, des bas-reliefs d'argent, des incrustations d'or et de pierreries.

Les trésors et les musées d'Allemagne ont pu conserver beaucoup de riches pièces de cette époque. Une des plus précieuses collections en ce genre est celle qui existe à Berlin, où, dans le but de suppléer aux originaux en argent, qui ont été fondus, on a réuni une grande quantité de beaux bas-reliefs en plomb et plusieurs vases en étain, épreuves de pièces d'orfèvrerie qu'on suppose être des seizième et dix-septième siècles. A ce sujet, faisons remarquer que le prix considérable de la matière, joint aux ordonnances prohibitives de luxe, n'ayant pas toujours permis aux riches bourgeois de posséder des vases d'or et d'argent, il arriva plus d'une fois aux orfèvres de fabriquer de la vaisselle d'étain, à laquelle ils donnèrent même tant de soin, que ces vases passèrent sur les dressoirs des princes. L'inventaire du comte d'Angoulême, père de François Ier, fait mention d'une vaisselle artistique d'étain considérable. Plusieurs orfèvres même se consacrèrent exclusivement à ce genre, et aujourd'hui les étains de François Briot, qui florissait sous Henri II, sont regardés comme les pièces les plus parfaites de l'orfèvrerie du seizième siècle (fig. 1 22).

Quoi qu'il en soit, on peut dire qu'après Cellini, et jusqu'au règne de Louis XIV, l'orfèvrerie ne fait que suivre fidèlement les traces du maître italien. Placé haut par l'essor de la renaissance, cet art réussit à se maintenir à ce niveau élevé, sans que toutefois aucune individualité marquante se révèle, jusqu'à ce que, dans un siècle non moins illustre que le seizième, de nouveaux maures se montrent pour lui donner un surcroît d'éclat et de magnificence. Ceux-ci se nomment Ballin, de Launay, Julien de Fontaine, la

ORFEVRERIE.

Barre, Vincent Petit, Roussell;ils sont les orfèvres, les joailliers de Louis XIV, qui les tient à gages, qui les loge dans son Louvre; c'est pour ce prince qu'ils produisent tout un ensemble imposant d'œuvres admirables, dont le Brun fournit souvent les dessins, et qui, sous cette inspiration toute française, quittent les formes gra-

Fig-. 122. — Pot en étain, exécuté par F. Briot. xvia siècle.

cieuses, mais un peu fluettes , de la renaissance, et prennent un caractère plus grandiose.

Arrivé au terme de cette esquisse historique de l'orfèvrerie en général, nous croyons qu'il ne sera pas hors de propos d'y adjoindre un rapide tableau de l'histoire plus spéciale des orfèvres français, dont la puissante corporation peut être considérée non seu-

2i4 LES ARTS ET METIERS.

letnent comme la plus ancienne, mais aussi comme le modèle de toutes celles qui se formèrent chez nous au moyen âge. Mais auparavant, et puisque nous avons déjà rappelé la part exceptionnelle prise par l'orfèvrerie de Limoges au mouvement industriel de cette époque, nous ne saurions passer outre sans signaler un autre genre de travaux, qui, pour dériver des plus anciens, ne donnèrent pas moins, et à juste titre, une sorte de nouveau lustre à la vieille cité où avaient brillé les premiers orfèvres de la France. « Vers la fin du quatorzième siècle, » dit M. Labarte, « le goût pour les matières d'or et d'argent ayant fait abandonner l'orfèvrerie de cuivre émaillé, les émailleurs limousins s'efforcèrent de trouver un nouveau mode d'application de l'émail à la reproduction des sujets graphiques. Leurs recherches les conduisirent à n'avoir plus besoin du ciseleur pour exprimer les contours du dessin; le métal fut entièrement caché sous l'émail, qui, étendu par le pinceau, rendit tout à la fois le trait et le coloris. Les premiers essais de cette nouvelle peinture sur cuivre furent nécessairement fort imparfaits; mais les procédés s'améliorèrent peu à peu, et enfin, vers 1540, ils avaient atteint à la perfection. Jusqu'à cette même époque ies émaux de Limoges furent presque exclusivement consacrés à la reproduction de sujets de piété dont l'école allemande fournissait les modèles; mais l'arrivée des artistes italiens à la cour de François Ier, et la publication des gravures des œuvres de Raphaël et autres grands maîtres de l'Italie, donnèrent une nouvelle direction à l'école de Limoges, qui adopta le style de l'école italienne. Le Rosso et le Primatice peignirent des cartons pour les émailleurs limousins, et alors ceux-ci, qui n'avaient encore travaillé qu'à exécuter les plaques destinées à être enchâssées dans des diptyques, sur des coffrets, créèrent une orfèvrerie d'une nouvelle espèce. Des bassins, des

ORFÈVRERIE

aiguières, des coupes, des salières, des vases et des ustensiles de toutes sortes, fabriqués avec de légères feuilles de cuivre dans les formes les plus élégantes, se revêtirent de leurs riches et brillantes peintures. »

En première ligne des artistes qui ont illustré cette charmante orfèvrerie, il faut placer Léonard, peintre de François Ier, qui

Fier. 123 et 1:4. — Cotes d'une salière èmaillée à six pans, représentant les travaux d'Hercule, exécutée à Limoges pour François 1", par Pierre Raymond, xvi" siècle.

fut le premier directeur de la manufacture royale d'émaux fondée à Limoges par ce roi. Viennent ensuite Pierre Raymond (fig. 1 23 à 125), dont on a des ouvrages datés de 1 534 à 1 578 , les Penicaud, Courteys, Martial Raymond, Mercier, et Jean Limousin, qui était émailleur en titre d'Anne d'Autriche.

Notons qu'à la fin du seizième siècle Venise, imitant sans doute Limoges, fabriquait, elle aussi, des pièces d'orfèvrerie en cuivre émaillé, et revenons à nos orfèvres nationaux.

Leur célèbre corporation pourrait, sans trop de peine, retrou-

2iG LES ARTS ET METIERS.

ver ses traces dans la Gaule dès l'époque de l'occupation romaine; mais elle n'a pas besoin de faire remonter son origine au delà de saint Éloi, qui est encore son patron, après avoir été son fondateur ou son protecteur. Éloi, devenu premier ministre de Dagobert Ie', grâce d'ailleurs à son mérite d'orfèvre qui l'avait fait distinguer entre tous, Éloi, tout honoré qu'il était de l'amitié royale, n'en continua pas moins à travailler dans sa forge, comme un simple artisan. « Il faisait pour le roi, » dit la chronique, « un grand nombre de vases d'or enrichis de pierres précieuses, et il travaillait sans se lasser, étant assis et ayant à ses côtés son serviteur Thillon, d'origine saxonne, qui suivait les leçons de son maître. »

Ce passage paraît indiquer que déjà l'orfèvrerie était organisée en corps d'état et qu'elle devait comprendre trois degrés d'artisans : les maîtres, les compagnons et les apprentis.

Il semble évident, en outre, que saint Éloi avait fondé parmi les orfèvres deux corporations distinctes, l'une pour l'orfèvrerie laïque, l'autre pour l'orfèvrerie religieuse, afin que les objets consacrés au culte ne fussent pas fabriqués par les mêmes mains qui exécutaient ceux qu'on destinait aux usages profanes et aux pompes mondaines. Le centre de l'orfèvrerie laïque à Paris fut d'abord la Cité, auprès de la demeure même de saint Éloi, qu'on appela longtemps maison ait fevre , et autour du monastère de Saint-Martial. La juridiction de ce monastère renfermait l'espace compris entre les rues de la Barillerie, sous la Calandre, aux Fèves et de la Vieille-Draperie, de la dénomination de Ceinture Saint-Eloi. Un violent incendie détruisit tout le quartier des orfèvres, à l'exception du monastère, et les orfèvres laïques allèrent s'établir en colonie, toujours sous les auspices de leur saint patron, à l'ombre de l'église de Saint-Paul des Champs, qu'il avait

ORFÈVRERIE

fait construire sur la rive droite de la Seine. L'agrégation des forges et des boutiques de ces artisans ne tarda pas à former une espèce de faubourg, qui prit le nom de Clôture ou Culture Saint- Éloi.

Plus tard, une partie des orfèvres revinrent dans la Cité; mais

Fig. 125. — Fond intérieur de la salière de Pierre Raymond, exécutée à Limoges, avec le portrait de François Ier.

ils s'arrêtèrent sur le Grand-Pont, et ne rentrèrent pas dans les rues où les savetiers s'étaient installés à leur place. D'ailleurs, le monastère de Saint-Martial était devenu, sous le gouvernement de sa première abbesse, sainte Aure, une succursale de l'école d'orfèvrerie que le seigneur Éloi avait créée, en 63 1 , dans l'ab-

2i8 LES ARTS ET METIERS.

baye de Solignac, aux environs de Limoges. Cette abbaye, dont le premier abbé, Thillon ou Théau, élève ou, selon l'expression de la chronique, serviteur de saint Éloi, fut aussi un habile orfèvre, conserva pendant plusieurs siècles les traditions de son fondateur, et fournit non seulement des modèles, mais encore d'adroits ouvriers à tous les ateliers monastiques de la chrétienté, qui faisaient exclusivement pour les églises de l'orfèvrerie géminée et émaillée.

Cependant, les orfèvres laïques de Paris continuaient à se maintenir en corporation, et leurs privilèges, qu'ils attribuaient à la faveur spéciale de Dagobert et de saint Éloi, furent reconnus, dit-on, en 768, par une charte royale, et confirmés, en 846, dans un capitulaire de Charles le Chauve. Ces orfèvres ne travaillaient l'or et l'argent que pour les rois et les grands, que ^atteignait pas la sévérité des lois somptuaires. Le Dictionnaire de Jean de Garlande nous apprend qu'au onzième siècle il y avait à Paris quatre espèces d'ouvriers en orfèvrerie : les monétaires {nummulariï) , les fermailleurs (firtnaculariï) , les fabricants de vases à boire (cipharii), et les orfèvres proprement dits (aurifabri, travailleurs d'or). Ces derniers avaient leurs ouvroirs (ateliers) etfenestres (étalages) sur le pont au Change, en concurrence avec les changeurs, la plupart Lombards ou Italiens. Dès cette époque avait commencé entre ces deux corps d'état une rivalité qui ne cessa qu'à la décadence complète des changeurs.

Lorsque Etienne Boileau, prévôt de Paris sous Louis IX, obéissant aux vues législatives du roi, rédigea son fameux Livre des métiers pour constituer sur des bases fixes l'existence des corporations, il n'eut guère qu'à transcrire les statuts des orfèvres à peu près tels que les avait institués saint Eloi, avec les modifications résultant du nouvel ordre de choses.

ORFÈVRERIE

Aux termes de ces statuts, nul ne pouvait ouvrer d'or (travailler en or) qui ne fût à la touche de Paris, et d'argent qu'il ne fût aussi bon qu'esterlins. La France excellait alors par la pureté de son étalon d'or, et l'Angleterre par celle de l'argent. Les orfèvres de Paris étaient exempts du guet et de toutes autres redevances féodales; ils élisaient, tous les trois ans, deux ou trois prud'hommes « pour la garde du métier », et ces anciens exerçaient une police permanente sur les ouvrages de leurs con-

Fij-T- 126. — Sceau ancien de la corporation des orfèvres de Paris.

frères et sur la qualité des matières que ceux-ci employaient. Un apprenti n'était reçu maître qu'après dix années d'apprentissage, et tout maître ne pouvait avoir chez lui qu'un apprenti, outre ceux qui étaient de sa famille. La corporation, en tant que confrérie pour les œuvres de charité ou pour les dévotions, avait un sceau (fig. 126) qui la plaçait sous le vocable de saint Éloi, mais, en tant qu'association industrielle, elle apposait sur les objets fabriqués un seing-, ou poinçon, qui répondait de la valeur du métal; cette marque avait été établie, en 1 2y5, par Philippe le Hardi. Tous les ans, au jour de Pâques, les orfèvres donnaient un dîner

aux pauvres de l'hôtel-Dieu; les dépenses en étaient faites par la boîte de saint Éloi, sorte de caisse d'épargne alimentée par le denier à Dieu prélevé sur toutes les ventes d'orfèvrerie.

Nous emprunterons au Dictionnaire des institutions de M. Chéruel d'autres détails intéressants sur cette riche corporation. « Les maîtres orfèvres qui tombaient dans la pauvreté et leurs veuves étaient logés par les gardes en charge dans la maison commune de l'orfèvrerie, et ils y recevaient des secours fournis par les aumônes et par le trésor de la corporation. Les orfèvres avaient fait construire, dès 1 39g, un corps de bâtiment annexé à leur maison commune et appelé l'hôpital des orfèvres de Paris. Les confiscations prononcées en justice, à la requête des gardes du métier, appartenaient à la maison commune, ainsi que le tiers des épaves ou objets trouvés et remis au bureau des orfèvres. Des édits de 1 355 et de 1378 leur permettaient d'en disposer en faveur des membres de leur corporation devenus indigents. »

La corporation ne tarda pas à obtenir de Philippe de Valois des armoiries (fig. 127), qui lui attribuaient une sorte de noblesse professionnelle, et acquit, par la protection marquée de ce roi, une prépondérance qu'elle ne réussit pas cependant à conserver dans l'assemblée des six corps de marchands; car, bien qu'elle réclamât le premier rang à cause de son ancienneté, elle fut forcée, malgré la supériorité incontestable de ses travaux, de se contenter du second et même de descendre au troisième.

Les orfèvres, hors de la rédaction du code des métiers par Etienne Boileau, s'étaient déjà séparés, volontairement ou malgré eux, de plusieurs industries qui avaient longtemps figuré à la suite de la leur. Les crist ailiers ou lapidaires, les batteurs d'or ou d'argent, les brodeurs en or f roi , les patenôtriers en pierres précieuses, vivaient sous leur propre dépendance; les monétaires

ORFEVRERIE.

restaient sous la main du roi et de sa Cour des monnaies; les hanapiers, les fermai Heurs, les potiers d'étain (fig. i 28), les boîtiers, les grossiers, et d'autres artisans qui travaillaient les me'taux communs, n'eurent plus à Paris aucun rapport avec les orfèvres. Au contraire, dans les villes où quelques maîtres d'un même

Fiy. 127. — Armes de la corporation des orfèvres de Paris, avec cette devise Vases sacrés et couronnes, voila mire œuvre.

métier ne suffisaient pas à composer une communauté ou confrérie ayant ses chefs et sa police particulière, force était bien de réunir sous la même bannière les métiers qui avaient le plus d'analogie entre eux, sinon le moins de répugnance. Voilà comment dans certaines localités de France et des Pays-Bas, les orfèvres, quelque fiers qu'ils pussent être de la noblesse de leur origine, se trouvaient parfois confondus, appareillés avec les potiers d'é-

tain, les merciers, les chaudronniers et même les épiciers; et comment il se fit qu'on accola sur les bannières fleurdelisées les armes parlantes de ces divers corps d'état. Ainsi, par exemple, on vit figurer sur la bannière des orfèvres de Castellane (fig. 129), réunis aux merciers revendeurs et tailleurs, une paire de ciseaux, une ba-

Fig. 120. — Le potier d'étain, d'après une gravure de J. Amman, xvi1' siècle.

lance et une aune; à Chauny (fig. i3o), une échelle, un marteau et un pot indiquaient que les orfèvres avaient pour compères les potiers d'étain et les couvreurs; à Guise (fig. i3i), l'association des maréchaux, chaudronniers et serruriers révélait son affinité avec eux par un fer à cheval, un maillet et une clef; les brasseurs d'Harfleur (fig. 102) cantonnaient dans leurs armoiries quatre barils entre les bras de la croix de gueules chargée d'une

ORFEVRERIE.

coupe d'or, qui était l'emblème de leurs compères les orfèvres; à Maringues(fig. 1 33), la coupe d'or posée sur un champ d'azur surmontait le paquet de chandelles des épiciers, etc.

Ces bannières ne se déployaient que dans les cérémonies publiques, aux processions solennelles, aux entrées, mariages, ob-

Fig. 129. — Corporation de CasteUane (Provence).

Fig. i3o. — Corporation de Chauny (Champagne).

Fig. i3i. — Corporation de Guise (Picardie).

Fig. i32. — Corporation de Harfleur (Normandie).

Fig. i33. — Corporation de Maringues (Auvergne).

sèques des rois, reines, princes et princesses. Exempts du service militaire, les orfèvres n'eurent pas, comme d'autres corps de métiers, l'occasion de se distinguer dans la milice des communes. Ils n'en occupaient pas moins la première place dans les montres de métiers, et remplissaient souvent des charges d'honneur. A Paris, c'étaient eux qui avaient la garde de la vaisselle d'or et d'argent, quand la bonne ville donnait un grand festin à quelque

hôte illustre; c'étaient eux qui portaient le dais sur la tête du roi, à son joyeux avènement; ou qui, couronnés de roses, promenaient sur leurs épaules la châsse vénérée de sainte Geneviève (fig. 134). Sous Louis XIII, on leur accorda le droit de complimenter le monarque dans les circonstances solennelles, droit dont ils usèrent à de nombreuses reprises, comme l'attestent les médailles qu'ils firent frapper pour en perpétuer le souvenir.

En Belgique, dans ces opulentes cités où les corporations étaient reines, les orfèvres, en vertu de leurs privilèges, dictaient la loi et dirigeaient le peuple. Ils furent loin sans doute de jouir de la même influence politique en France : un d'eux, néanmoins, fut ce prévôt des marchands, Etienne Marcel, qui, de ] 356 à 1 358, joua un rôle si audacieux pendant la régence du dauphin Charles. Mais c'était surtout aux époques de paix et de prospérité que l'orfèvrerie parisienne brillait de toute sa splendeur : alors ses bannières flottaient sans cesse au vent, pour les fêtes et les processions de ses nombreuses et riches confréries, soit à Notre- Dame, à Saint-Martial, à Saint-Paul, soit à Saint-Denis de Montmartre.

En i337, le nombre des gardes de la communauté de l'orfèvrerie parisienne avait été porté de trois à six. Les élus faisaient graver leurs noms et insculpter leurs poinçons sur des tables de cuivre, qui étaient conservées, comme des archives, à la maison de ville. Tout orfèvre français reçu maître après la production de son chef-d'œuvre laissait l'empreinte de son seing ou poinçon particulier sur de pareilles tables de cuivre, déposées dans le bureau du métier, tandis que le poinçon de la communauté elle-même devait être insculpté à la Cour des monnaies, qui en autorisait l'usage. Chaque communauté se trouvait avoir ainsi sa marque, que les gardes apposaient sur les pièces, après avoir essayé et

ORFEVRERIE.

pesé le métal. Ces marques, du moins aux derniers siècles, représentaient en général les armes parlantes ou emblèmes des villes : pour Lyon, c'est un lion; pour Melun, une anguille; pour Char-

Fig. 134. — La corporation des orfèvres de Paris, portant la châsse de sainte Geneviève, d'après une ancienne gravure.

très, une perdrix; pour Orléans, la tête de Jeanne d'Arc, etc. (fig. i35à i38).

Les orfèvres de France se montraient, et avec raison, jaloux de leurs privilèges, ayant besoin, plus que tous les autres artisans,

LES ARTS ET METIERS. — II

d'inspirer une confiance sans laquelle leur métier eût été perdu; car leurs ouvrages devaient avoir une valeur authentique et légale comme celle de la monnaie. On comprend donc qu'ils aient exercé une active surveillance sur tous les objets d'or et d'argent, qui se fabriquaient en quelque sorte avec leur garantie. De là, ces visites fréquentes des maîtres jurés dans les ateliers et boutiques des orfèvres (fig. i3q); de là, ces procès perpétuels contre toutes les négligences ou fraudes-, de là, ces guerres avec les autres métiers qui s'arrogeaient le droit de travailler les métaux précieux sans avoir qualité pour le faire. La confiscation des marchandises, le fouet, le

Fig. i35 à i33. — Marques des orfèvres de Lyon, Chartres, Melun et Orléans.

pilori, sont appliqués aux orfèvres de contrebande, qui altéraient le titre, cachaient le cuivre sous l'or, ou donnaient pour vraies des pierres fausses.

A vrai dire , il paraît singulier que la plupart des autres métiers fussent passibles du contrôle des orfèvres, tandis que ceux-ci n'avaient à répondre qu'à eux-mêmes des excursions qu'ils faisaient sans cesse sur le domaine des industries rivales. Du moment que l'objet à fabriquer était d'or, il appartenait à l'orfèvrerie. L'orfèvre exécutait tour à tour des éperons, comme l'éperonnier; des armures et des armes, comme l'armurier; des ceintures et des agrafes, comme le ceinturier et le fermailleur. Toutefois, il y a lieu de croire que, pour la confection de ces divers objets, les orfèvres avaient recours à l'aide des artisans spéciaux, qui alors ne manquaient pas de tirer tous les bénéfices possibles de cette association fortuite.

ORFEVRERIE.

Ainsi, lorsqu'il fallut fabriquer la belle épée orfévrée que Dunois portait à l'entrée de Charles VII à Lyon, en 1449, épée d'or garnie de diamants et de rubis, prisée plus de i5,ooo écus, l'orfèvre n'intervint probablement que pour en composer et ciseler la poignée , tandis que le fourbisseur se chargeait d'en forger et trem-

Fig . i.V). — Intérieur de l'atelier d'Etienne Delaulne, célèbre orfèvre au xvi° siècle , dessiné et gravé par lui-même en i5"0, à Strasbourg.

per la lame ; de même, quand il fallait ouvrer une robe de joyaux, comme celle que Marie de Médicis devait revêtir pour le baptême de son fils, en 1606, robe couverte de 32, 000 pierres précieuses et de 3,ooo diamants, l'orfèvre ne faisait que monter les pierreries et fournir le dessin de leur application sur le tissu d'or et de soie.

Bien avant que François I" eût appelé à sa cour Benvenuto Cellini et quelques bons orfèvres italiens, les orfèvres français avaient prouvé qu'ils ne demandaient qu'un peu d'encouragement pour se placer d'eux-mêmes à la hauteur des artistes étrangers. Mais cette faveur leur manquant, ils allaient s'établir ailleurs-, ainsi, l'on signale parmi les orfèvres qui, au quinzième siècle, étaient en renom à la cour de Flandre, Antoine, de Bordeaux, Margerie, d'Avignon, et Jean, de Rouen. Il est vrai que sous le règne de Louis XII, alors que les finances avaient été épuisées dans les expéditions d'Italie, l'or et l'argent étaient devenus si rares en France, que le roi fut obligé de défendre la fabrication de toutes les espèces de grosserie.

La découverte de l'Amérique ayant ramené l'abondance des métaux précieux, Louis XII rapporta son ordonnance en i5io, et l'on vit dès lors s'accroître et prospérer les communautés d'orfèvres, à mesure que le luxe, propagé par l'exemple des grands, descendait dans les rangs moyens de la société. La vaisselle d'argent ne tarda pas à remplacer la vaisselle d'étain, qui couvrait les dressoirs bourgeois, et bientôt on en vint à ce point que « la femme d'un marchand portait sur elle plus de joyaux qu'une image de la Vierge ». Le nombre des orfèvres devint alors si grand que, dans la seule ville de Rouen, il y avait, en 1 563, deux cent soixanle-cinq maîtres ayant droit de marque !

Résumons ce chapitre.

Jusqu'au milieu du treizième siècle, c'est l'art religieux qui domine : les orfèvres ne sont occupés qu'à exécuter des châsses , des reliquaires, des ornements d'église. A la fin de ce siècle et pendant le suivant, ils font de la vaisselle d'or et d'argent, enrichissent de leurs ouvrages les trésors des rois et des grands,

ORFÈVRERIE

et donnent un éclatant développement aux parements d'habits.

Au seizième et au dix-septième siècle, les orfèvres s'adonnent encore davantage à la ciselure, à remaillage, au niellage; ce ne sont que bijoux merveilleux (fig. 140) : colliers, bagues, boucles, chaînes, cachets, etc. Le poids de la matière n'est plus le principal, la main-d'œuvre est surtout appréciée, et l'orfèvre exécute en or, en argent, en pierreries, les belles inventions des peintres et des graveurs; néanmoins, cette mode des œuvres délicates a pour inconvénient d'exiger une foule de soudures et à'alleaiges, qui dénaturent le titre du métal. Alors commence -une lutte acharnée entre les orfèvres et la Cour des monnaies, lutte qui se poursuit, à travers un dédale de procès, de requêtes , d'ordonnances, jusqu'au milieu du règne de Louis XV. En même temps, les orfèvres italiens et allemands, faisant irruption en France, amènent avec eux l'usage des matières à bas titre; la vieille probité professionnelle est suspectée, bientôt elle est méconnue.

A la fin du seizième siècle, on fabrique peu de vaisselle plate historiée. On revient à la vaisselle massive, dont le poids et le titre peuvent être aisément vérifiés. L'or n'est plus guère employé que pour les joyaux, et l'argent se glisse, sous mille formes, dans l'ameublement. Après les cabinets revêtus et ornés de sculptures en argent vinrent les meubles d'argent inventés sous Louis XIV par Claude Ballin.

Mais cette masse de métal précieux retirée de la circulation devait bientôt y rentrer, et la mode passa. Les orfèvres se virent réduits à ne fabriquer que des pièces de petite dimension, et la plupart se restreignirent aux travaux de joaillerie, qui les exposaient moins aux vexations de la Cour des monnaies.

D'ailleurs, l'art du lapidaire avait presque changé de face ainsi

que le commerce des pierreries. Pierre de Montarsy, joaillier du roi, fut l'auteur d'une sorte de révolution dans son art, que les voyages de Chardin, de Bernier et de Tavernier en Orient avaient comme agrandi. La taille et la monture des pierres précieuses ne furent pas dépassées depuis. On peut donc dire que Montarsy fut le premier joaillier, comme Ballin le dernier orfèvre.

Fig-. 140. — Joyau de cou en or massif, émaillé et orné de perles. xvie siècle.

PEINTURE SUR VERRE

Le verre. — Vitrage des fenêtres. — Verrières de couleurs. — La mosaïque. — Vitraux des douzième et treizième siècles en France : Saint-Denis, Sens, Poitiers, Chartres, Reims, etc. — Aux quatorzième et quinzième siècles, l'art est en pleine floraison. — Jean Cousin. — Robert Pinaigrier et ses fils. — L'art étranger-

Le verre était connu des peuples anciens ; et même, en s'en rapportant à l'autorité de Pline le naturaliste, les Gaulois auraient possédé avant les Romains l'art de sa fabrication. « Si l'on étudie les divers fragments de cette matière fragile qui ont pu arriver jusqu'à nous, » dit Champollion-Figeac, « si l'on tient compte des ornements variés dont ils sont chargés, ou des figures humaines que quelques-uns d'entre eux représentent, il sera difficile d'admettre que l'antiquité ne connut pas les moyens de marier le verre avec la peinture. Si elle n'a pas produit ce qu'on appelle aujourd'hui des vitraux, cela tient sans doute à ce que l'usage n'existait point de clore les fenêtres avec des vitres. »

Cependant, on en a trouvé quelques rares échantillons aux fenêtres des maisons exhumées à Pompéi ; mais il fallait que ce fût là une exception, car ce n'est guère qu'au troisième siècle de notre ère qu'on aperçoit dans les historiens trace des vitres fenestrales, employées dans les édifices, et même il faut arriver aux temps de saint Jean Chrysostome, de Lactance et de saint Jérôme pour trouver une formelle affirmation de cet usage.

Il est probable que des matières opaques ajourées ont dû former les premières défenses que l'homme opposa aux intempéries de l'atmosphère. Après avoir employé des treillis de bois, des grilles de métal et des pierres percées de trous, on eut recours à la corne bouillie, éclaircie, étendue en feuilles-, à la peau huilée ou parchemin, au papier végétal, aux étoffes de lin, enfin aux pierres tendres et translucides dites spéculaires. Les clôtures de fenêtres en pierre ajourée sont encore très nombreuses en Grèce et en Italie*, on en connaît même un exemple en France, lequel date du douzième siècle.

Quant aux vitraux proprement dits, les plus anciens textes connus les placent dans des édifices français. Dans une épître latine composée par Sidoine Apollinaire, mort en 488, l'évêque poète parle d'une église de Lyon, bâtie par saint Patient : « Sous des figures peintes, dit-il, un enduit d'un vert printanier fait éclater des saphirs sur des vitraux verdoyants (per prasinwn vitrum). »

Au sixième siècle, Grégoire de Tours raconte qu'un soldat brisa la fenêtre vitrée d'une église de Brioude, pour s'y introduire clandestinement et commettre divers sacrilèges, et nous savons que lorsque ce prélat fit reconstruire la basilique de Saint-Martin de Tours, il eut soin d'en clore les fenêtres avec du verre « de couleurs variées ». Vers la même époque, le poète Fortunat célèbre pompeusement l'éclat de la verrière d'une église à Paris, qu'il ne nomme pas; mais les savantes recherches de Foncemagne sur les premiers rois de France nous apprennent que l'église bâtie à Paris par Ghildebert Ier, en l'honneur de la sainte Croix et de saint Vincent, aussi bien que les églises de Lyon et de Bourges, était fermée par des fenêtres vitrées [yitreis fenestris). En Bretagne, saint Gildas fit clore de la même manière une petite église construite par lui sur les bords du Blavet.

PEINTURE SUR VERRE. 233

Du Cange, dans sa Constantinople chrétienne, signale les vitraux de la basilique de Sainte-Sophie, reconstruite par Justinien, et le chroniqueur Paul le Silentiaire s'enthousiasme sur l'effet merveilleux des rayons du soleil dans cet assemblage de verres si diversement colorés.

Voici ce que nous lisons dans la vie de Benoît Biscop, abbé de Wearmouth en 680 : « Ce qu'il faut signaler en lui, c'est un zèle extraordinaire pour ce qui pouvait relever la gloire et la beauté des églises et ajouter à la pompe des cérémonies religieuses. L'Angleterre, à cette époque reculée, était encore plongée dans la barbarie : il n'y avait presque point de temples ni de chapelles bâtis en pierre; l'usage des vitres aux fenêtres y était inconnu, de même que celui des peintures sacrées , et l'on n'y trouvait de livres qu'en infime quantité. L'industrieux abbé pourvut admirablement à tous ces besoins : il amena avec lui, de France, des maçons, des vitriers, des peintres habiles en leur art, et fit construire des basiliques de matériaux solides, garnir les croisées de vitraux historiés, et décorer autels et murailles de tableaux et images rapportés de Rome ou reproduits d'après les naïves représentations des catacombes (1). »

Au huitième siècle, époque à laquelle l'usage des vitres commençait à devenir fre'quent, la basilique de Saint-Jean de Latran et l'église de Saint-Pierre, à Rome, avaient des verrières de couleur, et Gharlemagne, qui avait fait exécuter des mosaïques en verres de couleur dans un grand nombre d'églises, ne négligea pas ce genre d'ornement dans la cathédrale qu'il érigea à Aixla-Chapelle.

On ne savait fabriquer encore que de petites pièces de verre,

(1) 17e des saints, grand in-8° illustré, cdit. Didot, 1886.

LES ARTS ET MÉTIERS. — II. 3o

habituellement rondes et désigne'es sous le nom de cives, dont l'assemblage, au moyen de réseaux en plâtre, de châssis en bois ou de lames de plomb, servait à clore les fenêtres. Cette matière étant d'ailleurs fort chère, les riches édifices pouvaient seuls être fermés ainsi. Au surplus, il ne faudrait pas s'étonner si, à une époque où toutes les branches de l'art étaient retombées dans une sorte de barbarie, et où le verre n'entrait qu'exceptionnellement dans les usages ordinaires de la vie, on ne s'était pas avisé de le décorer de figures et d'ornements peints.

Quant à la mosaïque, soit en marbre, soit en verres de couleur, Martial, Lucrèce et d'autres écrivains de l'antiquité la mentionnent dans leurs ouvrages. L'Egypte la connaissait avant la Grèce; les Romains en ornaient les voûtes et le pavé de leurs temples, et même aussi les colonnes et les rues. Il nous est resté de magnifiques échantillons de ces décorations, qui étaient devenues inséparables de l'architecture sous les empereurs.

On a voulu attribuer l'usage d'employer le verre coloré dans les mosaïques à la rareté des marbres de couleur. Ne pourrait-on pas croire aussi que l'usage simultané du marbre et du verre fut le résultat d'un perfectionnement dans l'art de faire des mosaïques? car le verre, que, par des mélanges métalliques, on pouvait amener à une grande variété de nuances, se prêtait bien plus facilement à des combinaisons picturales que le marbre, dont les teintes sont le résultat des caprices de la nature. Sénèque, faisant allusion à l'emploi de ces verres colorés dans les mosaïques, se plaignait de ce qu'on ne pouvait « plus marcher que sur des pierres précieuses » : c'est dire combien l'usage des riches mosaïques s'était répandu à Rome.

Cet art dut singulièrement tomber en décadence, car les quelques monuments qui nous restent en ce genre, datant des pre-

PEINTURE SUR VERRE

miers siècles chrétiens, sont empreints d'un caractère de simplicité qui n'est nullement en désaccord avec la barbarie des artistes de ces temps-là (fig. 141). Parmi ces monuments il faut citer un pavé, découvert à Reims, et sur lequel se trouvent figurés les douze signes du zodiaque, les saisons de l'année et le sacrifice d'Abraham-,

Fig. 141. — Sainte Cécile et Valérien , son époux. Mosaïque conservée à l'église de Sainte-Cécile, à Rome (me ou iv° siècle).

un autre, où l'on voit Thésée et le labyrinthe de Crète, rapprochés de David et de Goliath. On sait, en outre, qu'il existait dans le Forum de Naples un portrait en mosaïque du roi des Goths Théodoric, qui avait fait exécuter par le même procédé un baptême de Jésus-Christ dans l'église de Ravenne. Sidoine Apollinaire, décrivant le luxe excessif de Consentius à Narbonne, parle de voûtes et de pavements garnis de mosaïques. Les églises de Saint-Jean

de Latran, de Saint-Clément et de Saint-Georges en Velabre, à Rome, montrent encore des mosaïques de cette époque. Enfin, Charlemagne avait fait orner de mosaïques la plupart des églises construites par ses soins.

Si nous revenons à la verrerie, nous trouvons que sous Charles le Chauve, en 863, il est fait mention de deux artisans, Ragenat et Balderic, qui deviennent en quelque sorte les chefs de race des verriers français. Nous apprenons d'ailleurs, par la chronique de Saint-Bénigne de Dijon, qu'en io52 il existait dans cette église un « très ancien vitrail » représentant le martyre de sainte Paschasie, et qui aurait été retiré de l'église primitive, restaurée en 85o par l'empereur Charles le Chauve.

On peut donc conclure de là qu'à cette époque l'usage de la peinture sur verre était vulgarisé depuis longtemps. « Il ne faut pas croire cependant, » rapporte le savant Émeric David, « que les artistes ne fussent parvenus alors qu'à tracer des hachures en noir sur des verres de diverses couleurs. Us peignaient également sur du verre teint et sur du verre sans couleur. Dans le premier cas, ils exprimaient les formes des corps par des traits et des hachures qui offraient tantôt des tons noirs ou bleuâtres, tantôt deux et jusqu'à trois nuances de la teinte fondamentale. Dans le second, ils épargnaient convenablement le fond pour ménager des clairs, et ils formaient ensuite les traits et hachures ou avec des tons noirs, ou avec des nuances de la teinte principale, de même que dans l'opération précédente. Les couleurs étaient puisées dans des verres teints réduits en poudre avec des préparations métalliques, et elles s'incorporaient au feu avec la matière qui servait de support. »

Dès le dixième siècle, les verriers devaient avoir acquis une certaine importance, puisque les ducs souverains de Normandie

PEINTURE SUR VERRE

Fjlt. 142. — Saint Timothée, verrière de la fin du xr siècle, trouvée dans l'église de Neuviller (Bas-Rhin).

créèrent alors des privilèges en leur faveur. Or, comme tout

privilège se rattachait à la caste nobiliaire, ils imaginèrent de les donner à des familles nobles dont la position de fortune e'tait précaire. Quatre familles de Normandie obtinrent cette distinction. Mais s'il avait été décidé qu'en se livrant à cette industrie les titulaires ne dérogeaient pas, il n'avait pas été dit, comme on le croit communément, que leur profession conférât la noblesse; tout au contraire, un proverbe s'établit qui longtemps resta usité, à savoir que « pour faire un gentilhomme verrier, il fallait d'abord prendre un gentilhomme ».

A quel pays peut-on attribuer l'honneur d'avoir produit les premiers vitraux peints? Bien que cette question ne soit pas franchement résolue, on sait d'une façon certaine que la France possède les plus anciennes verrières qui existent encore, que celles de l'étranger ne dépassent guère le commencement du douzième siècle, et qu'à diverses reprises les artistes français ont été appelés à exécuter des travaux en Angleterre, en Allemagne et en Italie. Depuis le temps où le vitrail fut connu , la France a constamment été renommée pour l'excellence de sa fabrication. Tel est le témoignage positif de Théophile, qui a consacré une grande partie de sa Schedula diversarum artium à la peinture sur verre : non seulement il dit que les Français se distinguent surtout dans « la décoration des fenêtres par les vitraux », mais qu'ils sont fort habiles dans la fabrication du verre.

Bien qu'elle fût en pleine activité, la peinture sur verre était encore loin de s'exercer toujours par les procédés qui devaient en faire une des plus remarquables manifestations de l'art. L'application au pinceau des couleurs vitrifiables n'était pas généralement adoptée. Dans les monuments qui nous restent de cette période, nous trouvons, en effet, de grandes cives coulées en verre blanc, sur lequel l'artiste a peint des personnages; mais, comme

PEINTURE SUR VERRE

la couleur n'était pas destinée à s'incorporer dans le verre par l'action du feu, on appliquait par-dessus, pour en assurer la conservation, une autre cive translucide, mais épaisse, que l'on soudait à la première.

Pendant que la verrerie peinte cherchait à perfectionner ses procédés, la mosaïque déclinait de plus en plus. Outre qu'il n'est resté qu'un petit nombre de mosaïques des dixième et onzième

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Fig. 14.3. — Bordure d'un ancien vitrail à l'église abbatiale de Saint-Denis.

siècles, elles sont d'un dessin fort incorrect et manquent entièrement de goût et de coloris.

Au douzième siècle, tous les arts se réveillent enfin. On voit surgir les magnifiques cathédrales aux voûtes imposantes, et l'art du verrier vient en aide à l'architecture, pour répandre sur les intérieurs consacrés au culte cette lumière à la fois prismatique et harmonieuse qui donne le calme du recueillement. Mais si, dans les vitraux de cette époque, on est forcé d'admirer l'ingénieuse combinaison des couleurs pour les rosaces, il n'en est pas de même

24o LES ARTS ET METIERS.

pour ce qui concerne le dessin et le coloris des personnages. Les figures sont ordinairement tracées en lignes raides et grossières sur des verres d'une teinte sombre, où se perd toute l'expression des têtes; l'ensemble du costume est lourdement drapé; il écrase le personnage par son ampleur, comme pour l'enfermer dans une longue gaine. C'était là, du reste, le caractère général des monuments du temps (fig. 142).

Les verrières dont Suger fit orner l'église abbatiale de Saint- Denis, et dont quelques-unes sont venues jusqu'à nous, datent de 1 140. Comme elle fut bâtie avec une promptitude extraordinaire (en trois ou quatre ans, dit-on), l'abbé, ne trouvant pas assez de peintres sur verre à Paris, en appela « de divers pays », c'està-dire peut-être de la Champagne et de l'Anjou, pour concourir à sa décoration. L'Adoration des Mages, l'Annonciation, l'histoire de Moïse, et diverses allégories, y sont représentées dans la chapelle de la Vierge et dans celles de Sainte-Osmane et de Saint-Hilaire. On voit aussi, parmi les tableaux principaux, le portrait de Suger aux pieds de la Vierge. Les bordures qui entourent les sujets peuvent passer pour des modèles d'harmonie et de bonne entente des effets (fig. 143); mais c'est encore dans ces sujets eux-mêmes, dont le dessin est d'ailleurs très heureux, que le goût d'assortiment et de combinaison de couleurs est porté au plus haut point.

Saint-Maurice d'Angers nous montre comme monument un peu antérieur, et peut-être comme le plus ancien spécimen de vitraux peints en France, l'histoire de sainte Catherine et celle de la Vierge, qui, à la vérité, n'offrent pas le même mérite d'exécution et de goût que les anciens vitraux de Saint-Denis.

Il faut citer encore, dans la ville d'Angers, quelques fragments que renferment l'église de Saint-Serge et la chapelle de l'Hôpital;

PEINTURE SUR VERRE

puis une verrière de l'abbaye de Fontevrault; une autre dans

Fig, 144. — Fragment d'un vitrail de Y Enfant prodigue, de la cathédrale de Sens, xnr' siècle.

l'église de Saint- Pierre de Dreux, représentant des scènes de la vie

LES ARTS ET METIERS. — II

de la Vierge et de celle de Jésus-Christ; enfin, à Vendôme, dans l'église de la Trinité, une des croisées du pourtour du chœur, où se voit la Glorification de la Vierge, laquelle porte au front une auréole, dont la forme, dite amandaire, a fourni aux archéologues le sujet de longues discussions, les uns voulant établir que cette auréole, qu'on ne voit figurée de la sorte sur aucun autre vitrail, révélerait dans les travaux des verriers poitevins, à qui ce travail est attribué, l'influence de l'école byzantine; les autres prétendant que l'auréole amandaire est un symbole exclusivement réservé à la Vierge. Mentionnons encore, avant de passer outre sur les monuments du douzième siècle, quelques restes de verrières qui se voient cà Chartres, au Mans, à Sens (fig. 144) , à Bourges, etc.

L'usage des vitraux peints s'était répandu rapidement. Comme l'acquisition en revenait à un prix élevé, un chapitre général de Cîteaux enjoignit, en 1 182, aux abbés de l'ordre, sous des peines sévères, de faire enlever les verrières dont plusieurs d'entre eux avaient cru devoir orner leurs églises. Puisque les disciples de saint Bernard se laissaient aller eux-mêmes à un tel luxe de décoration, qu'était-ce alors dans les cathédrales et les abbayes de Tordre si riche de Saint-Benoît?

En considérant les vitraux de cette époque, on ne tarde pas à se convaincre que les peintres ont su tirer des ressources de leur art le meilleur effet possible. « Chaque verrière, » fait observer l'abbé Bourassé, « se présente comme une immense mosaïque transparente, où les couleurs sont distribuées d'une façon harmonieuse, sans ces contrastes heurtés si pénibles à l'œil. La lumière s'y décomposait comme dans un prisme, se répandait à travers la vaste enceinte de l'église en un jour voilé, doux et mystérieux. On voit que le verrier ne néglige jamais l'effet de la décoration; le vitrail n'est pas une œuvre à part dans l'édifice, c'est un accès-

PEINTURE SUR VERRE

soire important qui fait valoir l'intention de l'architecte. La nature y est sacrifiée souvent à l'effet d'ensemble : on ne craint pas de représenter des formes architecturales voisines et même des

Fig. m5. — Martyre de saint Pierre et de saint Paul. Vitrail de la cathédrale de Bourges.

xne siècle.

formes identiques, comme des colonnes et leurs chapiteaux, avec des couleurs variées et totalement dissemblables. Qu'importe aux artistes de ce temps qu'il y ait dans un même panneau des portes rouges ou vertes, des murailles jaunes ou violettes, des toits bleus ou bruns, pourvu que le résultat soit irréprochable sous le rap-

port décoratif? De loin les détails se perdent dans un ensemble éblouissant à la fois et doux au regard. »

Il y eut une véritable transition entre les vitraux du douzième et ceux du treizième siècle.

L'architecture, par son ogive plus élancée, plus gracieuse que les formes massives de l'art roman, vient ouvrir un champ plus vaste et plus favorable aux artistes. Elle se pare d'ornements symboliques, de griffons, d'animaux fantastiques; les feuilles, les rinceaux se croisent, s'entrelacent, s'épanouissent, et produisent ces rosaces si variées qui font l'admiration des verriers modernes. Les couleurs y sont plus habilement combinées, mieux fondues que dans les vitraux du siècle précédent; la façon de grouper les personnages est mieux comprise, et si les figures manquent quelquefois encore d'expression et n'ont pas dépouillé toute leur raideur, au moins les draperies sont-elles plus légères et mieux dessinées. Aussi doit-on ranger ces œuvres parmi les plus étonnantes du moyen âge; elles offrent d'inépuisables trésors à l'artiste de même qu'à l'historien et à l'antiquaire.

Les monuments qui nous restent du treizième siècle sont fort nombreux. C'est, à Poitiers, une verrière composée de petites rosaces, principalement placées à l'une des croisées du milieu de l'église et un Calvaire du chevet; à Sens, la légende de saint Thomas de Cantorbéry, représentée dans un ensemble de petits médaillons, dits verrières légendaires ; au Mans, la verrière des corporations des métiers; à Chartres, la verrière de la cathédrale, œuvre aussi magnifique que considérable, qui ne contient pas moins de mille trois cent cinquante sujets, répartis sur 143 fenêtres; à Reims , une verrière peut-être moins importante, mais remarquable aussi bien par l'éclat des couleurs que par son caractère d'habile appropriation au style de l'édifice.

PEINTURE SUR VERRE

Bourges, Tours, Angers et Notre-Dame de Paris offrent de

Fig. 146. — Gilles Malet, bibliothécaire de Charles V, et sa femme. Vitrail de l'abbaye de'Bonport (Eure). Fin du xiv" siècle.

très beaux spécimens. La cathédrale de Rouen possède, de cette

époque, un vitrail qui porte le nom de Clément de Chartres, maître vitrier, le premier des artistes en ce genre dont il reste une œuvre signée; enfin nommons la Sainte-Chapelle, qui est incontestablement la plus haute expression de ce que l'art pouvait produire. Les vitraux de ce dernier monument sont légendaires, ce qui est un des principaux caractères de la peinture à cette époque, et si quelques incorrections se remarquent dans les figures, elles sont rachetées par la recherche de l'ornementation et par l'harmonie des couleurs, qui en font une des oeuvres les plus parfaites de la peinture sur verre.

C'est au douzième siècle qu'apparaît la grisaille, genre tout nouveau, et souvent usité depuis; tantôt elle occupe la superficie totale de la verrière, tantôt elle en remplit une partie seulement, et le reste est orné de verres de couleur. Les motifs consistent en fleurons, rinceaux, feuillages, disposés avec beaucoup d'élégance. La grisaille, dont le nom suffit en quelque sorte à décrire l'aspect, fut employée en même temps que la mosaïque de verre en couleurs variées, qu'on voit dans l'église de Saint-Thomas à Strasbourg, dans la cathédrale de Fribourg en Brisgau, et dans plusieurs églises de Bourges (fig. 145).

Le grand nombre de peintures sur verre du treizième siècle, que l'on a pu étudier dans les églises, a inspiré l'idée de classer ces divers monuments, et de les ranger sous des influences d'écoles, désignées par les noms de franco-normande , de germanique, etc. On est même allé plus loin, car on a voulu reconnaître dans la manière propre aux artistes de l'ancienne France un style normand, un style poitevin (ce dernier reconnaissable, disait-on, au manque d'harmonie dans les couleurs), un style messin, etc. Nous avons de la peine à admettre ces dernières distinctions, et d'autant moins que ceux qui les établissent semblent plutôt s'ap-

PEINTURE SUR VERRE

puyer sur les défauts que sur les qualités des artistes. D'ailleurs, à cette époque, où le même seigneur possédait quelquefois plusieurs provinces très distantes l'une de l'autre, comme, par exemple, l'Anjou et la Provence, il arrivait que les artistes qu'il emmenait avec lui dans ses diverses résidences ne pouvaient manquer, en confondant leurs travaux, de faire disparaître les influences de province et de réduire, en définitive, ce qu'on appelle le style poitevin, le style normand, etc., à une fabrication plus ou moins habile, à un perfectionnement plus ou moins avancé.

Dans le quatorzième siècle, l'artiste verrier se sépare de l'architecte : bien que subordonné naturellement à l'auteur de l'édifice, où les vitraux ne doivent être qu'un ornement accessoire, il veut s'inspirer de lui-même. L'ensemble du monument est sacrifié par lui à l'effet de son dessin, plus savant et plus correct, de son coloris, plus pur et plus éclatant. Peu lui importe que telle partie de l'église soit trop éclairée, ou pas assez; que la lumière inonde l'abside ou le chœur, au lieu d'arriver partout graduellement,

comme dans les monuments antérieurs. Il veut que son travail le recommande,' que son œuvre lui fasse honneur. Les grandes figures isolées commencent aussi à prévaloir, et Ton imite quelques détails de l'architecture ogivale. De jour en jour, l'usage s'accrut de représenter au pied des images des saints les portraits des fondateurs des églises ou des donateurs des vitraux, fréquemment accompagnés d'armoiries.

Les poètes de cour, Guillaume de Machaut et Eustache Deschamps, célèbrent dans leurs ouvrages quelques verrières de leur temps et donnent même des détails rimes sur la manière de les fabriquer.

Charles V fut un protecteur zélé de tous les arts, et de la peinture sur verre en particulier. Il accorda des privilèges considérables aux verriers, et leur fit exécuter de nombreux travaux. La coutume existait dès lors d'orner de vitraux peints les habitations royales et seigneuriales (fig. 146). Les artistes composaient eux-mêmes leurs dessins, en les conformant à l'usage que l'on faisait, pour la vie privée, des salles auxquelles ils étaient destinés. Dans un poème du temps intitulé les Paraboles de vérité, Ton voit un chevalier monter après dîner dans une tourelle et s'amuser à regarder

Ung tornoi tout entour Portraict et peint en la verrière.

Quelques-uns de ces vitraux, retraçant des légendes familières, ornaient même les églises.

Parmi les œuvres les plus importantes du quatorzième siècle, il faut mentionner en première ligne les vitraux des cathédrales du Mans, de Beauvais, d'Évreux (fig. 147), et les roses de Saint- Thomas de Strasbourg. Viennent ensuite les verrières de l'église

PEINTURE SUR VERRE

Figr. 148. — Yolande d'Aragon, reine de Sicile, belle-mère de Charles VII. Vitrail du xv" s.

de Saint-Nazaire, deCarcassonne, et de la cathédrale de Narbonne. Il y a, en outre, à l'église de Saint-Jean à Lyon, à Notre-Dame

25o LES ARTS ET METIERS.

de Semur, à Aix en Provence, à Bourges, à Metz, des vitraux dignes d'attention sous tous les rapports.

Le quinzième siècle ne fait que continuer les traditions du précédent. « Les tableaux sur verre, » lit-on dans V Archéologie sacrée, « sont dessinés avec la plus grande délicatesse, et Ton remarque de notables progrès dans la composition. Les artistes soignèrent tous les détails avec un soin minutieux, sans avoir égard à la perspective, par un défaut commun à tous les tableaux du temps. » Le cadre des compositions est très riche et formé de motifs d'architecture avec des guirlandes et des feuillages.

Les travaux principaux qui datent de cette époque commencent, pour nous, en suivant Tordre de mérite, par le vitrail de la cathédrale du Mans, qui représente Yolande d'Aragon (fig. 148), mère du roi René, et Louis II, son mari, roi de Naplesetde Sicile-, nous placerons immédiatement après les verrières de la Sainte- Chapelle de Riom (fig. 149), de Saint- Vincent de Rouen, de la cathédrale de Tours, de celle de Bourges, représentant le vaisseau de Jacques Cœur, etc.

Le seizième siècle, bien qu'il dût amener avec les troubles religieux bien des ravages de nouveaux iconoclastes, nous a légué de nombreux et remarquables vitraux. Nous ne saurions les citer tous; mais il convient, avec la plupart des archéologues, de les diviser en trois branches ou écoles, qui s'établissent formellement par les manières diverses des artistes de cette époque : école française, école allemande, école messine ou lorraine (fig. 1 5o), laquelle participe des deux pre'cédentes.

A la tête de l'école française figure Jean Cousin, qui, par la diversité de son génie, sut conquérir, dans toutes les branches de l'art, une place éminente. L'occasion est favorable d'esquisser en quelques traits rapides cette physionomie essentiellement fran-

PEINTURE SUR VERRE

çaise, dont la gloire n'a été mise en son véritable jour qu'à notre époque.

On ignore la date précise de la naissance de Jean Cousin, ainsi

Fig. 149. — Tentation de saint Mars, ermite d'Auvergne; fragment d'un vitrail de la Sainte-Chapelle de Riom. xve siècle.

que celle de sa mort. On sait seulement qu'il naquit vers l'an i5oo, au village de Soucy, dans le voisinage de Sens, et il est à peu près certain qu'il ne prolongea guère sa vie au delà de 1 588- D'une activité infatigable, il produisit des œuvres fort nombreuses; car, si la peinture sur verre fut l'objet de ses préférences , on sait qu'il

s'appliqua également à la peinture à l'huile et à fresque, à la sculpture, à la gravure, et que cette variété de talents lui valut l'honneur d'être surnommé « le Michel-Ange français ». Par malheur, il n'attachait, à l'exemple des artistes du moyen âge, aucune importance à transmettre son nom à la postérité en signant ses œuvres, et ce mépris de la gloire mondaine n'a pas peu contribué à rendre difficile la tâche de lui restituer ce qui lui appartient.

La vie de Jean Cousin fut modeste, et ce qui en est connu se borne à peu de chose. Ses parents étaient de pauvres laboureurs, en condition dans la métairie de Monthard, voisine de Sens. Resté orphelin, il tomba à la charge d'un membre de sa famille, qui habitait cette ville, et qui, par indigence, l'occupait à de vils travaux. Un bourgeois charitable, frappé de son intelligence, le tira de misère et lui fournit les moyens de s'instruire. Il y avait alors à Sens, comme dans beaucoup de cités épiscopales, une école de peintres verriers , où se conservait le culte des traditions anciennes*, deux d'entre eux, Jacques Hympe et Tassin Grassot, furent les maîtres de Jean Cousin.

Quoiqu'il ait passé la plus grande partie de sa vie à Paris, dans la maison qu'il avait acquise rue des Marais (aujourd'hui rue Visconti), il allait souvent à Sens, et il dut quelquefois habiter le château de Monthard, qu'il avait orné de vitraux et d'ornements sculptés. Il jouissait de la réputation bien avant l'arrivée des Italiens Rosso et Primatice en France; mais il ne fut pas comme eux comblé des faveurs de la cour; à peine figure-t-il dans les comptes royaux de 1540 à i55o, en qualité & imagier , c'est-àdire de dessinateur, à raison de 14 livres par mois. « L'estime qu'on doit avoir pour un si grand homme, » rapporte Félibien, « m'a souvent fait informer de sa vie et de ses mœurs; mais je

Fig. i5o. — Vitrail allégorique, représentant le Camp de la Sagesse. Travail lorrain du xvie siècle conservé a la Bibliothèque de Strasbourg.

n'ai rien ouï dire de lui que de très avantageux. » Jean Cousin fut marié trois fois, et ne laissa qu'une fille.

Dans la statuaire et la peinture, ses principaux ouvrages sont le Tombeau de l'amiral Chabot et le Jugement dernier, l'un et l'autre placés au Louvre, et dont nous n'avons point à nous occuper ici. C'est à titre de peintre verrier que Cousin est le plus généralement connu, bien que la fragilité de la matière qui servait à ses compositions en ait hâté la ruine. Une des causes de leur disparition, cause qui s'étend à l'art tout entier, fut la nécessité de donner plus de clarté à l'intérieur des églises, et bien plus encore à celui des appartements. Au château d'Anet, le duc de Vendôme fit remplacer les vitres peintes en grisaille par des verres blancs, à l'unique fin d'y voir plus clair.

« Profitant des progrès matériels pour la cuisson des pièces, qui permettaient de leur donner une plus grande dimension, » dit M. Ambroise Didot dans une savante étude sur notre artiste, « Jean Cousin put réduire dans ses grandes compositions la quantité d'armatures en plomb qui cernent les contours du dessin et obscurcissent le jour. 11 sut aussi remplacer, par des couleurs plus claires, plus sobrement ménagées et d'un dessin plus large, le miroitement de ces couleurs primitives qui ne brillent de tout leur éclat que lorsque les rayons du soleil les pénètrent. » Grâce à cette innovation, jointe à une haute intelligence artistique, Jean Cousin a mérité d'être mis au premier rang dans un art où la France a excellé de tout temps.

D'après les témoignages les plus dignes de foi, l'on peut mentionner une longue suite d'ouvrages, les uns détruits, les autres conservés en partie.

Commençons par son pays natal. A Sens, dans la cathédrale, on voit la Légende de saint Eutrope, distribuée en huit compar-

PEINTURE SUR VERRE

timents; la partie supérieure représente Jésus-Christ entre les quatre évangélistes et deux prophètes, et le soubassement, un

Fig:. i5i. — Défaite des Amalécites. Vitrail de Jean Cousin, en partie détruit. xvie siècle.

groupe d'anges. Cette belle composition porte la date de i53o. Une plus remarquable encore, c'est, dans la même église, la Sibylle

tiburtine consultée par l'empereur Auguste, bien conservée à l'exception d'une partie endommagée par un boulet de canon dans l'invasion de 1814. Alexandre de la Borde en a fait la description suivante : « Marie, que la sibylle paraît montrer, tient entre ses bras l'enfant Jésus; elle est entourée d'anges formant des concerts avec des instruments de musique, et surmontée du Père éternel dans sa majesté, tenant, d'une main, le globe du monde et bénissant, de l'autre, l'univers. Dans le panneau de droite est représenté l'un des capitaines d'Auguste, revêtu d'une cuirasse et le bâton de commandement à la main; les deux vieillards qui l'accompagnent semblent être des aruspices. Le panneau de gauche est rempli par des femmes ingénieusement groupées. L'empereur est au centre, à genoux, dans une attitude d'étonnement et d'admiration. Le fond du tableau est occupé par une architecture symétrique d'une très riche ordonnance. » L'église des Cordeliers et celle de Saint-Romain, à Sens, démolies toutes deux, possédaient aussi de beaux vitraux de Jean Cousin; il n'en reste que des fragments.

La maison de notre artiste était décorée de médaillons de petite dimension au nombre de trente-deux, placés dans une galerie qui donne sur la cour; ils sont maintenant à Auxerre. On y remarque quelques sujets un peu grotesques, ce qui n'a pas lieu de surprendre de la part de Cousin, « qui excellait à composer des figures fantastiques, des mascarons et des chimères ». Aux environs de Sens, dans la chapelle du château de Fleurigny, il y a une répétition du sujet de la Sibylle tiburtine, mais il est traité tout différemment.

Au château d'Anet, près de Dreux, ce chef-d'œuvre de l'art français, élevé sous Henri II par Philibert Delorme, décoré de sculptures par Jean Goujon et de peintures sur verre par Jean

0'j.lit- Je r Oicn mp r T...-.r„.,n,t j, etrit

Fig. 152. — Scène de l'Apocalypse; vitrail de Jean Cousin, à la chapelle de Vincennes.

LES ARTS ET METIERS. — II

Cousin, les fenêtres offraient une suite de compositions exécutées en grisaille claire, et tirées en partie de la Fable et de l'Histoire sainte. De ces vitraux, dont la gravure a reproduit le grand sujet des Israélites vainqueurs des Amalécites , on a sauvé quelques parties seulement (fig. i5i).

Jean Cousin, qui avait son atelier à Paris dans la cour de la Sainte-Chapelle, a orné de ses œuvres plusieurs églises de cette ville. Tout a disparu , perte d'autant plus regrettable qu'elles étaient, au jugement de Levieil qui les avait vues, dignes de l'admiration des connaisseurs pour la belle exécution et la brillante vivacité du coloris.

Dans la chapelle de Vincennes, la verrerie est entièrement de la main de Jean Cousin; l'on y voit F Annonciation, les portraits en pied de François I'r et d'Henri II en costume royal , et les Approches du Jugement dernier, d'après l'Apocalypse (fig. i52 et 1 53). Ces magnifiques vitraux, que Lenoir regarde comme les plus beaux monuments de la peinture sur verre en France , ont malheureusement beaucoup souffert. On a voulu y constater l'imitation des Italiens, soit du Parmesan, soit de Raphaël, ou de Michel- Ange. « Mais cette diversité d'opinions, » fait observer un critique, « prouve que sa manière était à lui. Telle est la fortune des hommes de génie : ils se rencontrent sans se chercher ni se connaître. »

Enfin, l'on attribue à Jean Cousin plusieurs compositions, entre autres le Triomphe de la loi de grâce, à l'église de Saint-Patrice de Rouen, et une partie des belles verrières de celle de Saint- Acheul, à Écouen.

Un autre artiste, inférieur à Cousin, mais beaucoup plus fécond, fut le Tourangeau Robert Pinaigrier, mort vers i55o. Aidé de ses fils, Jean, Nicolas et Louis, et de plusieurs de ses élèves, il

ÙUiûTjt

Fig. i53. — Scène de l'Apocalypse; vitrail de Jean Cousin, à la chapelle de Vincennes.

26o LES ARTS ET METIERS.

avait exécuté quantité de vitraux pour des églises de Paris, qui la plupart ont disparu : Saint-Jacques la Boucherie, la Madeleine, Sainte-Croix en la Cité, Saint-Barthélémy, etc. Il reste de magnifiques spécimens de ses travaux à Saint-Merry [Légende de saint Joseph), Saint-Gervais (Vie de la Vierge), Saint- Etienne du Mont, dans la cathédrale de Chartres, et surtout à Montmorency. L'œuvre dont Pinaigrier décora les châteaux et les habitations aristocratiques n'est peut-être pas moins considérable.

Engrand le Prince et Laurent Fauconnier doivent aussi être comptés parmi les bons peintres verriers d'alors.

On fit aussi à cette époque quelques verrières sur des dessins de Raphaël, de Léonard de Vinci, du Parmesan-, on peut même noter que deux patrons de ce dernier ont servi à Bernard Palissy, qui était verrier avant d'être émailleur, pour faire les verrières en grisaille de la chapelle du château d'Écouen. Palissy exécuta pour la même résidence , d'après Raphaël et sur les dessins du Rosso, dit maître Roux , trente tableaux sur verre , représentant l'histoire de Psyché, qui passait à bon droit pour une des plus belles compositions du temps; mais on ignore ce que sont devenus ces précieux vitraux, qui à la Révolution avaient été transportés au musée des Monuments français.

Ces vitraux avaient été exécutés, dit-on, sous la direction de Léonard de Limoges (mort vers i58o), qui, de même que tous les maîtres de cette école (fig. 1 54), appliquait à la peinture sur verre les procédés de l'émaillerie, et réciproquement. Il nous reste dans les collections du Louvre, et chez quelques amateurs, des ouvrages de sa fabrication, pour laquelle il employait les meilleurs peintres verriers de son temps; car il ne pouvait pas travailler lui-même à tous les objets sortant de ses ateliers et destinés presque exclusivement à la maison du roi. Léonard, au jugement

PEINTURE SUR VERRE

de M. de Laborde, conserva le caractère français dans ses pein-

Fig\ 1 54. — Saint Paul ; émail de Limoges , par Etienne Mercier.

tures, et, tout en imitant les Italiens et les Allemands, il créa comme un style particulier à Limoges.

La vitrerie française devint cosmopolite. Elle s'était introduite

en Espagne, ainsi que dans les Pays-Bas, sous la protection de Charles-Quint et du duc d'Albe. Il paraît même qu'elle avait franchi les Alpes; car nous savons qu'en 1 5 1 2 un peintre verrier, du nom de Claude, décorait de ses œuvres les grandes fenêtres du Vatican , et que Jules II appela dans la ville e'ternelle Guillaume de Marseille, dont il avait été' à même d'apprécier le talent, lorsqu'il occupait, en qualité d'évêque, les sièges de Carpentras et d'Avignon. Rappelons toutefois, parmi les artistes flamands qui avaient échappé à cette influence étrangère, le nom de Dirk ou Thierri de Harlem (fig. 1 55) , le plus célèbre maître de la fin du quinzième siècle.

Pendant que l'art français se répandait ainsi au dehors, l'art étranger s'introduisait en France. Albert Durer consacrait son pinceau à vingt croisées de l'église du vieux Temple, à Paris, et produisait un ensemble de tableaux d'un dessin vigoureux, d'une coloration chaude et intense. Le célèbre Allemand ne travaillait pas seul ; d'autres artistes l'accompagnaient, et l'on retrouve encore dans beaucoup d'églises et de châteaux la trace de ces maîtres intelligents, dont les compositions, généralement aussi bien ordonnées qu'exécutées, sont empreintes d'une naïveté très conforme à l'esprit des sujets pieux qu'elles représentent.

En 1600, Nicolas Pinaigrier transportait sur les vitraux du château de Briffe sept tableaux en grisaille, empruntés à François Floris, maître flamand, né en i52o, tandis que les van Haeck, les Herreyns, les Jean Dox, les Pelgrin-Rœsen, appartenant tous à l'école d'Anvers, et d'autres artistes qui ont orné de vitraux la plupart des églises de la Belgique, notamment Sainte-Gudule de Bruxelles, influençaient, soit directement, soit indirectement, les peintres verriers de l'est et du nord de la France.

Un autre groupe d'artistes, les Provençaux , copistes de la ma-

PEINTURE SUR VERRE

nière italienne ou plutôt inspirés par le même soleil, le soleil de Michel- Ange, entraient dans la voie où marchaient avec éclat Jean

Fig. 155. — Fragment d'un vitrail flamand (xve siècle), peinture en camaïeu rehaussée de jaune, par Dirl; de Harlem.

Cousin, Pinaigrier, Palissy. Cette école avait pour chefs ce Claude et ce Guillaume de Marseille, que nous venons de citer comme ayant porté leur talent et leurs ouvrages en Italie, où ils formèrent les meilleurs élèves.

Quant à l'école messine ou lorraine, elle est principalement personnifiée par l'Alsacien Valentin Bousch, disciple de Michel- Ange, qui mourut en 1 541 , à Metz, où il avait exécuté depuis 1 5ai d'immenses travaux. Les verrières des églises Sainte-Barbe, Saint-Nicolas du Port, Autrey, Flavigny-sur-Moselle, sont dues à la même école, où se forma d'ailleurs Israël Henriet, qui devint le chef d'une école exclusivement lorraine, quand Charles III eut appelé les arts autour du trône ducal. Thierry Alix, dans une Description inédite de la Lorraine, écrite en i5o,o, parle de larges tables en verre de toutes couleurs, qui de son temps se fabriquaient dans les montagnes des Vosges, où l'on trouvait les herbes et autres choses nécessaires à la peinture. Les vitraux sortis des ateliers vosgiens, et envoyés sur tous les points de l'Europe, constituaient une branche commerciale fort active.

L'art déclinait néanmoins, l'art chrétien surtout disparaissait.

En effet, si Ton admire dans les vitraux de la renaissance l'esprit ingénieux et la beauté des compositions, la perfection du dessin et du modèle, la justesse et la finesse de l'expression des figures, à tel point que le degré d'excellence de l'art français nous est mieux connu à cette époque par les vitraux que par les trop rares tableaux qui nous en restent, il semble que toutes ces qualités n'aient été acquises qu'au prix de l'unité dans l'ensemble, qu'au préjudice de la solidité et des soins dans la fabrication matérielle.

Dès lors le verre est plus mince, les plombs sont plus faibles, les ferrements moins bien combinés. Toutes ces négligences ont eu pour résultat de faire qu'aujourd'hui les vitraux du seizième siècle, ayant opposé moins de résistance au temps et aux diverses chances de destruction que ceux qui les ont précédés de deux ou trois cents ans, sont, par rapport à ceux-ci, plus rares et en général plus détériorés.

CORPORATIONS DES METIERS

Origine incertaine des corporations. — Les collèges romains. — La guilde. — Les hanses. — La compagnie de la marchandise de l'eau à Paris. — Corporations proprement dites. — Le Livre des Métiers d'Etienne Boileau. — Statuts des métiers. — Les Six Corps. — Esprit des corporations. — Maîtres, compagnons, aspirants, apprentis. — Compagnonnage.

Les savants ont beaucoup discuté, sans réussir à se mettre d'accord, sur l'origine des corporations du moyen âge. Plus simple et plus rationnel eût été, selon nous, d'admettre, à priori, que les associations d'artisans doivent être aussi anciennes que les arts eux-mêmes.

Ayant à faire valoir et à défendre des droits et des intérêts communs, les membres, toujours fort nombreux, des classes laborieuses ont dû chercher à établir entre eux des liens de solidarité fraternelle. Si loin qu'on fouille dans l'histoire de l'antiquité, les associations de ce genre laissent entrevoir leurs traces plus ou moins apparentes, mais pour ne citer que deux exemples, qui peuvent servir, en quelque sorte, de base historique aux institutions analogues des âges modernes, nous mentionnerons les collèges romains qui constituaient une véritable ligue des artisans exerçant la même profession, et les guildes Scandinaves, qui avaient pour but d'assurer les bénéfices d'une mutualité semblable aux diverses branches d'industrie ou de négoce d'une cité ou d'une région déterminée.

LES ARTS ET MÉTIERS. — II. 84

Depuis l'instant où l'Europe, longtemps soumise et divisée en provinces romaines, échappe au gouvernement de Rome, sans se soustraire à ses lois et à ses usages, les confréries ouvrières ne cessèrent jamais d'exister. Les rares vestiges qu'on en trouve ne permettent pas, il est vrai, de croire à leur état florissant, mais ils attestent au moins leur vitalité, leur persistance.

Au cinquième siècle, l'histoire de Termite Ampélius, dans la Légende des saints, mentionne des consuls ou chefs des serruriers. La corporation des orfèvres se montre déjà sous la première race de nos rois. Les boulangers sont nommés collectivement, en 63o, dans les ordonnances de Dagobert, ce qui semble indiquer qu'ils formaient un corps de métier dès cette époque reculée, et nous voyons aussi Charlemagne, dans plusieurs capitulaires, prendre des mesures pour que le nombre de ces artisans soit partout conforme aux besoins de la consommation, ce qui suppose une organisation générale de cette industrie de première nécessité. En Lombardie apparaissent aussi de bonne heure des collèges d'artisans, qui n'étaient sans doute qu'une imitation des collèges romains. Ravenne nous présente, en 943, un collège de pêcheurs; dix ans après, les annales de cette ville citent un chef de la corporation des négociants; en 1 001, un chef de la corporation des bouchers.

Selon Augustin Thierry, la corporation naquit, de même que la commune urbaine, d'une application de la guilde à quelque chose de préexistant, aux corporations ou collèges d'ouvriers, qui étaient d'origine romaine.

« Dans l'ancienne Scandinavie, » dit le savant historien, « ceux qui se réunissaient aux époques solennelles pour sacrifier ensemble terminaient la cérémonie par un festin religieux. Assis autour du feu et de la chaudière du sacrifice, ils buvaient à la ronde et vidaient

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successivement trois cornes remplies de bière, l'une pour les dieux, l'autre pour les braves du vieux temps, la troisième pour les parents et les amis dont les tombes, marquées par des monticules de gazon, se voyaient çà et là dans la plaine; on appelait celle-ci la coupe de ï amitié. Le nom à\vnitié se donnait aussi quelquefois à la réunion de ceux qui offraient en commun le sacrifice, et d'ordinaire cette réunion était appelée guilda (ghild), c'est-à-dire banquet à frais communs, mot qui signifiait aussi association ou confrérie, parce que tous les co-sacrifiants promettaient, par serment, de se défendre l'un l'autre, et de s'entr'aider comme des frères.

« Cette promesse de secours et d'appui comprenait tous les périls, tous les grands accidents de la vie; il y avait assurance mutuelle contre les voies de fait et les injures, contre l'incendie et le naufrage, et aussi contre les poursuites légales encourues pour des crimes et des délits, même avérés. Chacune de ces associations était mise sous la protection d'un dieu ou d'un héros, dont le nom servait à la désigner; chacune avait des chefs pris dans son sein, un trésor commun, alimenté par des contributions annuelles, et des statuts obligatoires pour tous ses membres; elle formait ainsi une société à part au milieu de la nation ou de la tribu. La société de la guilde ne se bornait pas à un territoire déterminé; elle était sans limites d'aucun genre, elle se propageait au loin et réunissait toute espèce de personnes, depuis le prince et le noble jusqu'au laboureur et à l'artisan libre. C'était une sorte de communion païenne qui entretenait, par de grossiers symboles et par la foi du serment, des liens de charité réciproque entre les associés, charité exclusive , hostile même à l'égard de tous ceux qui, restés en dehors de l'association, ne pouvaient prendre les titres de convive, conjuré, frère du banquet.

« Soit que cette pratique d'une grande énergie fût particulière à la religion d'Odin, soit qu'elle appartînt à l'ancien culte des populations tudesques, il est hors de doute qu'elle exista non seulement dans la péninsule Scandinave, mais encore dans les pays germaniques. Partout, dans leurs émigrations, les Germains la portèrent avec eux; ils la conservèrent même après leur conversion au christianisme, en substituant l'invocation des saints à celle des dieux et des héros, et en joignant certaines œuvres pies aux intérêts positifs qui étaient l'objet de ce genre d'association. »

De là naquirent les confréries du moyen âge, qui peu à peu se restreignirent aux gens de même métier. Chez les Anglo-Saxons et les nations du Nord, la guilde chrétienne continua de fleurir, protégée par les rois. En Gaule, ce fut autre chose : deux races d'hommes y étaient en présence, l'une victorieuse, l'autre vaincue; constitutions et mœurs s'y repoussaient mutuellement, et parla grande diversité d'origine et de condition, les guildes « ne furent, à ce qu'il semble, que les moyens de désordre, de violence et de rébellion ».

Avec Charlemagne, c'est-à-dire dès qu'un pouvoir fort et jaloux de ses prérogatives eut remplacé l'anarchie des derniers mérovingiens, commença la prohibition des guildes : plusieurs capitulaires les interdirent absolument, et l'Eglise s'empressa de s'associer à ces défenses. Un synode tenu en 1 189, à Rouen, renouvela les siennes en ces termes : « Il y a des clercs et des laïques qui forment des associations pour se secourir mutuellement dans toute espèce d'affaires, et en particulier dans leur négoce, portant une peine contre ceux qui s'opposent à leurs statuts. La sainte Écriture a en horreur de pareilles associations ou confréries, parce qu'en les observant on. est exposé à se parjurer. En conséquence, nous défendons, sous peine d'excommunication, qu'on

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passe des unions semblables ou qu'on observe celles qui auraient été faites. » Mais, dans les temps féodaux où la loi ne protégeait pas l'individu, force lui était bien de demander à l'association le moyen de défendre ses droits, ses intérêts, sa vie même. Malgré les obstacles, les guildes continuèrent d'exister : elles préparèrent,

Fiy. i56. — Gens de métier, miniature d'un manuscrit. xive siècle.

d'une façon générale, l'affranchissement des communes, et formèrent, à un point de vue restreint, le noyau des communautés de métiers.

Il y a donc tout lieu de se ranger à l'opinion du célèbre historien cité plus haut, qui veut que, pour la création des corporations, la guilde ait été, en quelque sorte, l'esprit, le moteur et le

collège romain avec son organisation professionnelle, la matière qu'il s'agissait de féconder.

Toujours est-il que les corporations s'étaient dissoutes ou effacées pendant quelques siècles; elles disparurent absolument dans cette espèce de retour à la vie barbare, où la fabrication des objets d'utilité journalière, comme la préparation des substances alimentaires, était abandonnée à des esclaves et exécutée sous l'œil et dans la maison du maître. Vers le douzième siècle seulement, elles commencèrent à reprendre un peu de leur éclat, et ce fut l'Italie qui donna le signal du réveil de ces institutions, que Rome avait vues naître et que la barbarie avait fait tomber en décadence. De bonne heure aussi, les confréries d'artisans se formèrent dans le nord de la Gaule, d'où elles se répandirent rapidement au delà du Rhin.

Sous l'empereur Henri Ier (dixième siècle), la condition ordinaire des artisans en Allemagne était encore le servage; mais deux siècles plus tard la plupart des métiers s'y trouvaient déjà groupés en collège ou corps, sous le nom d'Einnungen ou Innungen (unions) (fig. 1 56), dans un grand nombre de villes de l'empire; on en voit à Gozlar, à Wurtzbourg, à Brunswick, etc. Toutefois, ces collèges ne se constituèrent pas sans efforts et sans luttes. Comme ils élevaient leurs prétentions jusqu'à vouloir se substituer à l'ordre sénatorial, et comme ils cherchaient à s'emparer du gouvernement des cités, ils rencontrèrent, de la part des pouvoirs établis, une énergique résistance. Le treizième siècle fut témoin de combats acharnés et sanglants, où les deux partis, tour à tour vaincus et vainqueurs, se portaient l'un contre l'autre à de cruelles représailles, et ne parvenaient à dominer alternativement que par l'emploi de la force et de la violence. Les empereurs Frédéric II et Henri VII tentèrent de mettre un terme à ces

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sanglants débats, en abolissant les corporations d'ouvriers; mais ces associations, déjà vigoureuses, osèrent tenir tête à la puissance impériale.

En France, au contraire, l'organisation des communautés d'artisans, organisation qui se rattache par plus d'un point au mou-

®wd)t£Mi^

Fig-. 157. — Marchands. Miniature d'un manuscrit. xive siècle.

vement communal, ne souleva aucun orage politique; elle ne semble même pas avoir rencontré d'opposition de la part du pouvoir féodal, qui y trouvait une source abondante de prestations et d'impôts, en laissant le travail dans une sorte de servitude et d'infériorité.

La plus ancienne de ces corporations est la Hanse parisienne , ou Compagnie des bourgeois de la marchandise de l'eau, qui re-

monte probablement au collège des nautes parisiens, antérieur à la conquête des Romains. Cette association marchande avait son siège dans l'île de Lutèce ou de la Cité, à l'endroit même où fut bâtie Téglise de Notre-Dame. Dès les premiers temps de la monarchie, les marchands composaient à eux seuls la bourgeoisie des villes (fig. 157). Au-dessus d'eux étaient la noblesse et le clergé; au-dessous, les artisans, formant le menu peuple. On s'explique donc que cette bourgeoisie, qui, aux douzième et treizième siècles, pouvait être encore considérée comme une compagnie commerciale particulière, ait fini par devenir le corps commercial lui-même. Les rois, d'ailleurs, la traitèrent avec une constante faveur : Louis VI lui concéda en 1 121 de nouveaux droits, Louis VII confirma en 1 170 ses privilèges en reconnaissant qu'ils étaient fort anciens, Philippe-Auguste les augmenta.

La hanse parisienne était parvenue à être maîtresse souveraine de tout le commerce qui se faisait par eau sur la Seine et l'Yonne entre Mantes et Auxerre. Aucune marchandise, arrivant d'amont ou d'aval sur bateaux, ne pouvait être débarquée dans l'intérieur de Paris sans devenir, en quelque sorte, la chose propre de la corporation, qui, par l'intermédiaire de ses délégués, en surveillait le mesurage, la vente en gros et jusqu'à un certain point le débit en détail. Tout marchand étranger, ou plutôt tout bourgeois établi ailleurs qu'à Paris, devait déclarer, aux limites du départ de la hanse, son intention de vendre ce qu'il apportait, et on lui désignait un marchand de la ville pour être son compagnon. Ce dernier, après avoir pris connaissance du prix réel de la cargaison, avait le droit d'en prélever la moitié, ou, s'il consentait à la vente, de partager le bénéfice avec le propriétaire. « Si le marchand de la Basse-Seine osait passer outre au port de Mantes pour s'approcher de Paris, » ajoute M. Depping, qui nous

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sert de guide en ces matières, « ou si seulement un marchand étranger faisait embarquer au-dessous de Paris des denrées, pour les faire transporter vers l'embouchure du fleuve, sans hanse et

Fig. i58. — Sceau des corps de métiers réunis de la ville de Gand. (Deuxième moitié du xv' siècle.)

sans compagnie française, il était censé avoir enfreint les us et coutumes des marchands de l'eau de Paris; on saisissait la cargaison de son bateau, » et elle était dite forfait e, ou confisquée au profit du roi et de la corporation. Ce monopole, étendu par les rois, était une source de gros bé-

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néfices pour les Parisiens, qui s'enrichissaient de la peine des autres sans aucune avance de fonds. Au reste, on retrouvait des associations du même genre dans la plupart des villes commerçantes situées sur le cours des fleuves ou aux abords de la mer : à Rouen, à Arles, à Marseille, à Narbonne, à Toulouse, à Ratisbonne, à Augsbourg, à Utrecht.

Quelquefois des cités voisines, comme les grandes cités industrielles de Flandre (fig. 1 58), s'entendaient ensemble et se liaient par un pacte fédératif, pour former une ligue plus puissante, qui avait souvent le caractère politique d'une alliance offensive et défensive. Le type de cette dernière institution est représenté par l'association commerciale des villes hansêatiques d'Allemagne, groupées au nombre de 80 autour de leurs capitales : Lubeck, Cologne, Dantzick et Brunswick.

Ce que la bourgeoisie parisienne pratiquait en grand, elle en trouvait l'exemple répété de toutes parts. Avant de pouvoir arriver de la Bourgogne jusqu'à la mer, une cargaison était mise à contribution par une dizaine de seigneurs et de communes bourgeoises, tous empressés à exiger le droit de passage. Ces monopoles opposés donnèrent lieu à de longs procès, dans lesquels la hanse parisienne eut toujours l'avantage-, elle força, avec l'appui du roi, le comte d'Auxerre à se soumettre, et vint à bout, en 1450, des résistances de Rouen, après trois siècles de luttes. Telle était la rigueur de sa police , qu'elle saisit du vin expédié par un prélat d'Auxerre à son hôtel de Paris, et refusa de le restituer, contrairement à l'arrêt du parlement.

« Il n'y avait alors que la Seine et ses affluents qui permissent aux Parisiens de tirer aisément du dehors les denrées dont ils avaient besoin ou d'y envoyer celles qu'ils avaient de trop. Le commerce fluvial resta donc pendant longtemps la branche la

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plus importante du commerce parisien, et il n'est pas étonnant que le corps des marchands de l'eau fût considéré comme la communauté marchande tout entière. » Cette puissante association

Fig. 159. — Sceau de la corporation des foulons de Saint-Trond (Belgique), vers i35o.

Fig. 160. — Sceau de la corporation des menuisiers de Bruges (i356).

Fig. 1O1. — Sceau de la corporation des ton- Fig. 162. — Sceau de la corporation des tisdeurs de drap de Bruges (1356). seurs de laine de Ilasselt (Belgique). xvie s.

se maintint jusqu'à Louis XI V; un édit de 1672 la supprima dans ses droits et privilèges, « sans privilège du droit de hanse », impôt qui fit retour au roi et dont était frappée toute marchandise arrivant par eau dans la capitale.

Bien que nous ayons déjà vu, antérieurement au treizième

siècle, plusieurs corporations d'artisans autorisées ou pourvues de règlements spéciaux par quelques rois de France, ce n'est réellement que du règne de Louis XI que date la première mesure générale d'administration et de police, relative à ces communautés. Le roi nomma, en 1258, prévôt de la capitale Etienne Boileau, riche bourgeois, qui justifia à tel point cette marque de confiance, que son souverain venait quelquefois s'asseoir à ses côtés lorsqu'il rendait la justice au Châtelet. Bientôt après, Boileau entreprit de réunir en une espèce de code les coutumes des artisans de la ville.

A cet effet, il recueillit, d'après le témoignage verbal des anciens de chaque corporation, les usages et coutumes des divers métiers, lesquels, pour la plupart sans doute, n'avaient jamais été écrits : il les coordonna, les améliora probablement en beaucoup de parties, et composa ainsi le célèbre Livre des Mestîers, qui, comme le dit M. Depping, le savant éditeur de ce précieux recueil, publié pour la première fois en 1837, « a l'avantage d'être en grande partie l'ouvrage naïf et sincère des corporations ellesmêmes, et non une suite de règlements établis et formulés par les autorités municipales ou judiciaires ». Dans le préambule de ce livre, Boileau indique le principal motif qui l'a déterminé à le rédiger : « Pour ce que, » dit-il, « nous avons veu à Paris en nostre tans moût de plais (beaucoup de procès), de contens (contestations) par la delloial envie qui est mère plais et de deffrenée convoitise qui gaste soi-meime, et par le non sens as jones et as poisachans (aux jeunes et aux ignorants), entre les estranges (étrangers) gens et ceux de la ville, qui aucun mestier usent et hantent..., nostre intention est à esclairer au mius (mieux) que nous pourrons tous les mestiers de Paris, leurordonance, la manière des entrepresures (contraventions) et leurs amendes. »

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Dès lors les corporations continuèrent à s'introduire peu à peu dans Tordre des faits sociaux. Les confirmations royales se multiplient en leur faveur, et la réglementation des professions mécaniques fait chaque jour de nouveaux progrès, non seulement à Paris et dans les provinces françaises, mais encore à l'étranger, au midi comme au nord, en Italie, en Allemagne, en Angleterre et dans les Pays-Bas (fig. i5q à 164).

Fig. i63. — Méreau ou Jeton des charpentiers parisiens (i550).

Fig. 1O-4. — Méreau ou Jeton des tailleurs-maçons parisiens.

Le Livre des Mestiers d'Etienne Boileau'contient les statuts de cent corps d'état différents, et l'on remarquera que plusieurs des professions les plus importantes , telles que celles des bouchers, des tanneurs, des épiciers, des vitriers, etc., n'y figurent pas encore, soit qu'elles eussent négligé de se faire inscrire au Châtelet, où se faisait l'enquête dirigée par Etienne Boileau, soit qu'un intérêt quelconque les eût déterminées à se soustraire à cet enregistrement, qui leur imposait sans doute des redevances et des servi-

tudes. Les successeurs de ce grand magistrat dans la prévôté, qui après sa retraite, en 1270, devint annuelle, suivirent son exemple, en enregistrant les règlements des communautés qui n'avaient pas encore de statuts légaux ou qui voulaient améliorer les leurs.

Le nombre des corporations s'accrut sans cesse et finit par se multiplier d'une manière tout à fait exagérée sous les règnes des

Fig. i65. — Le chapelier, dessiné et gravé, au xvic siècle, par J. Amman.

Valois et du premier Bourbon (fig. i65 à 168). C'est ainsi que l'historien Henri Sauvai, au milieu du dix-septième siècle, n'en comptait pas moins de mille cinq cent cinquante -une, dans la capitale seulement. Il est bon de faire observer, toutefois, qu'elles étaient fort subdivisées, par ce seul fait que certain métier ne constituait souvent que la pratique d'un travail spécial. Ainsi, dans le livre d'Etienne Boileau, on trouve quatre corpora-

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tions différentes de patenôtriers, ou faiseurs de chapelets ; six de chapeliers ; six de tisserands, etc.

Au-dessus des communautés d'artisans, il y avait, du moins à Paris, quelques corporations privilégiées, qui s'entouraient d'une plus haute considération et désignées sous le nom de Corps des marchands. Leur nombre, après avoir maintes fois varié, resta

Fig. 166. — Lepicier-droguiste, dessine et gravé, au x\r Mecle, par J. Amman.

fixé à six, qu'on nommait collectivement les six corps, savoir : les drapiers, qui eurent toujours la prééminence sur les cinq autres; les orfèvres, qui la disputèrent longtemps et qui, ne pouvant tomber d'accord sur ce point délicat de préséance , s'en rapportèrent à la décision du sort*, les épiciers, les merciers, les pelletiers et les bonnetiers.

A part la prérogative que les six corps de marchands avaient

alors d'être exclusivement appelés à figurer, à leurs frais, dans le cortège de ville (fig. 169), aux cérémonies publiques, et de porter le dais au-dessus de la tête du roi, de la reine et des princes lors de leur entrée solennelle dans la capitale, on ne saurait préciser le caractère des privilèges qui leur étaient attribués et dont ils se

Fig. 167.— L'épinglier-aiguillier, dessine et gravé, au xvie siècle, par J. Amman.

montraient si jaloux. Il est seulement de toute évidence que ces six corps, imbus d'une sorte d'esprit aristocratique qui leur faisait mettre le négoce bien au-dessus de l'industrie manuelle, tenaient à grand honneur, selon les ide'es généralement reçues, leurs titre et qualité de marchand. Ainsi, les historiens contemporains nous apprennent, par exemple, que le marchand qui compromettait la dignité de la compagnie « tombait dans la classe du moyen

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peuple » ", que les merciers se vantaient d'avoir exclu de leur corps les tapissiers, « qui n'étaient que des artisans » -, que les bonnetiers, admis au dix-septième siècle à remplacer dans les six corps les changeurs, devinrent, par le fait même, « marchands, d'artisans qu'ils avaient été jusque-là ».

Malgré les statuts minutieusement rédigés ou revisés par

Fig. 168. — L'éperonnier, dessiné et gravé, au xvi° siècle, par J. Amman.

Etienne Boileau et ses successeurs, malgré les nombreux règlements d'attributions que les souverains, les magistrats et les corporations elles-mêmes ne cessaient d'élaborer, il s'en fallait de beaucoup que l'ordre et l'unité régnassent dans le commerce et l'industrie de Paris, pendant le moyen âge; et ce qui se passait à Paris se reproduisait ailleurs. Les luttes étaient vives, les rivalités acharnées entre les pouvoirs divers, entre les juridictions comme

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entre les justiciables, entre les métiers différents que rapprochait cependant l'analogie de leurs travaux.

A plusieurs reprises, la royauté essaya de corriger les abus d'un monopole funeste à l'intérêt public aussi bien qu'à l'industrie ellemême. Philippe le Bel supprima les longs services et les rétributions auxquels les maîtres assujettissaient les apprentis; il permit à tous les bourgeois de faire du pain, et maintint aux artisans forains le droit d'apporter leurs marchandises à Paris. En 1 358, Charles V, alors régent, annonça l'intention de modifier les règlements, qui, « en greigneur (majeure) partie, disait-il, sont fais plus en faveur et prouffit des personnes de chascun mestier que pour le bien commun ». En conséquence, il voulait que tous ceux qui savaient travailler pussent le faire à Paris. Les corporations résistèrent, et continuèrent durant des siècles à user de leurs antiques privilèges au détriment du bien-être général.

D'ailleurs, à ce sujet, comme pour beaucoup d'autres, l'anarchie émanait souvent des pouvoirs. Ainsi, à l'époque où Philippe- Auguste recula les limites de la capitale, le nouveau mur d'enceinte enferma des bourgs jusqu'alors séparés de la cité et placés sous la domination féodale de seigneurs laïques ou religieux, qui, naturellement, prétendirent garder tous leurs droits-, le roi de France fut obligé de reconnaître la légitimité de leurs réclamations; en sorte qu'il y eut dans ces bourgs (Bourg-l'Abbé, Beau- Bourg, Saint-Germain l'Auxerrois etc.) des communautés d'arts et métiers entièrement distinctes et indépendantes de celles de l'ancien Paris.

C'était une conséquence du régime féodal : le seigneur de la terre était regardé, en quelque sorte, comme le maître des métiers, et il octroyait, moyennant une redevance annuelle, le droit de l'exercer sur sa terre. « Ainsi faisait le roi à Paris, dans les quar-

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tiers où il n'y avait point de justice seigneuriale, » rapporte M. Depping. « Pour un certain nombre de métiers, cette vente était un des revenus, et, selon l'usage d'alors, il l'aliénait à volonté en le cédant à des gens de cour ou à des personnes qu'il voulait favoriser : il leur faisait don du métier, c'est-à-dire il les

Fig. 169. — Groupes d'orfèvres précédant la châsse de saint Marcel (règne de Louis XIII). D'après une gravure du temps.

préposait aux artisans qui le pratiquaient; il les leur abandonnait comme une source de revenu perpétuel. »

En outre , la plupart des grands officiers de la couronne , comme délégués de l'autorité royale, se disputaient le droit, toujours productif, d'autoriser, surveiller, protéger, juger, punir, et surtout rançonner les artisans des diverses professions. Le roi leur ac-

cordait la faculté de disposer arbitrairement, à leur profit, des maîtrises dans chaque corps d'état, et leur donnait par là pleine juridiction sur tous les marchands ou gens de métier qui avaient rapport à leurs propres offices, et ce non seulement à Paris, mais parfois dans toute l'étendue du royaume. Le grand chambrier, par exemple, avait juridiction sur les drapiers, merciers, pelletiers, cordonniers, tailleurs et autres marchands de meubles ou de

vêtements; les barbiers dépendaient du valet de chambre barbier

du roi; le grand panetier présidait au commerce de la boulangerie; du grand bouteiller relevaient les marchands de vin; les forgerons ou charrons étaient soumis au grand maréchal, etc.

Ces officiers royaux délivraient aux artisans les brevets de maîtrise, c'est-à-dire la permission d'exercer tel ou tel métier, avec des aides ou compagnons, en exigeant pour ce simple fait une redevance onéreuse et parfois considérable. Et comme ils entendaient toucher les bénéfices attachés à leur charge , sans avoir à s'embarrasser des rapports directs avec leurs humbles titulaires, ils nommaient ordinairement des lieutenants, chargés de les suppléer et de recueillir en leur nom les sommes qui leur étaient dues pour droits de maîtrise dans les principales villes du royaume. Les plus célèbres de ces lieutenants furent les vois des merciers, qui vivaient grassement dans l'oisiveté, entourés d'une espèce de cour marchande, qui resplendissait de tout son éclat dans les fêtes de métiers.

Les grands officiers de la couronne exerçaient, uniquement en vue de leur propre intérêt, une véritable juridiction de police sur les métiers; ils jugeaient les différends survenus entre maîtres et ouvriers, punissaient les querelles, faisaient, soit par eux-mêmes, soit par leurs lieutenants, des visites domiciliaires chez les marchands, afin de découvrir les fraudes ou de constater les infrac-

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tions aux règlements, en frappant des amendes, en prélevant des

Fig. 170. — Bannière de la corporation des cordonniers et savetiers d'Issoudun.

droits pour leurs vacations. Notons que les titulaires des charges de cour avaient toujours à lutter, pour le libre exercice de leur

juridiction sur les métiers, contre le prévôt de Paris, qui voyait dans leurs actes de suprématie et de bon plaisir un empiétement sur ses attributions personnelles, et qui s'efforçait de leur résister en toute occasion. Si, par exemple, le grand panetier faisait enfermer un boulanger à la prison du Châtelet, le grand prévôt, comme administrateur de cette prison , le mettait aussitôt en liberté : en revanche, le grand prévôt punissait-il un artisan du même métier, le grand panetier se portait appelant dans la cause de son subordonné; d'autres fois, les artisans, mécontents du lieutenant nommé par le grand officier de la couronne, qui les tenait sous sa dépendance, refusaient de reconnaître son autorité, etc. ; de là, des contestations, des procès interminables.

On comprend tous les désordres qui devaient naître d'un pareil état de choses. Peu à peu, cependant, et par suite des tendances nouvelles de la royauté, qui ne désirait que l'amoindrissement de l'influence féodale, les juridictions multiples afférentes aux corps de métiers rentrèrent sous la main de la prévôté municipale.

Après avoir examiné les corporations dans leur ensemble, occupons-nous de rechercher quelle était leur organisation intérieure. Ce fut après de longues et pénibles vicissitudes que ces associations ouvrières parvinrent à se faire une sorte de condition régulière et stable, sans jamais réussir d'ailleurs à s'organiser toutes avec les mêmes privilèges, sur les mêmes bases et sur le même modèle. Aussi , en indiquant les caractères dominants de ces institutions, si différentes les unes des autres, devons-nous faire, pour ainsi dire, nos réserves sur les nombreuses exceptions ou variétés, qu'il nous serait impossible de signaler dans ce rapide aperçu.

Au quatorzième siècle, époque où les communautés de métiers étaient à l'apogée de leur développement et de leur puissance,

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nulle association d'artisans ne pouvait avoir d'existence légale sans une concession du roi, ou du seigneur de la terre sur laquelle s'établissait l'association , prince, abbé, bailli ou maire.

Fig. 171. — Bannière des couvreurs de Paris aux armes parlantes de la corporation.

Fig. 172. — Bannière des cloutiers de Paris aux armes parlantes de la corporation.

Fig. 173. — Bannière des tanneurs de Vie à l'effigie du saint patron de la corporation.

Fit

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