‹ Les arts meconnusChapitre 119 sur 151 · LA TERRE CUITE. — LES VASES · texte numérisé non relu

LA TERRE CUITE. — LES VASES

’est par les productions en terre cuite que nous sommes le mieux à même, actuellement en Europe, d’apprécier le sens artistique des anciens habitants de l’Amérique, ainsi que le degré auquel, dans cette partie de l’art, on était arrivé chez eux. D’Orbigny après avoir dit que les Péruviens n’avaient pas fait de progrès dans la sculpture, ajoute que leurs vases, ceux qu’on a retrouvés dans les ruines ou dans les tombeaux, feraient penser le contraire. « On s’étonne, dit-il, de trouver dans ces vases des figures qui annoncent l’entente du dessin, un degré réellement extraordinaire de vérité, de perfection, de finesse dans les traits. » Rien n’est plus juste, et l’on a pu s’en assurer aussi bien au Champ-de-Mars qu’au Trocadéro, où se trouvaient non seulement des vases de toutes dimensions, mais aussi des petites tètes, des statuettes ou petites idoles sacrées, enfin toutes les espèces d 'ex-voto en terre cuite apportées probablement par les pèlerins qui visitaient les lieux de dévotion.

M. Wiener, dans une de ses plus intéressantes conférences

au musée, faisait remarquer avec raison qu'il n’y a pas une des créations naturelles animées ou inanimées que les Américains n’aient représentée, modelée en terre cuite. Nous paraîtrons certainement enthousiaste de parti pris quand nous déclarerons qu’aucun peuple au monde ne nous semble avoir poussé aussi

TERRE CUITE. — VASE TROUVÉ A SANTA. — CHASSEUR DE VIGOGNE. RÉDUCTION A MOITIÉ.

Gravure extraite de La Nature.

loin qu’eux la céramique, au point de vue de la diversité et de l’imagination des sujets. Cependant, nous n’exagérons rien. Et tous ceux qui jetteront seulement un coup d’œil sur les mille vases exposés dans les vitrines du musée ethnographique ne manqueront pas de remarquer cette variété vraiment inouïe delà

céramique péruvienne, passant des formes les plus simples aux plus étranges, des plus élégantes aux plus imprévues; tel vase

terre cuite. — Vase trouvé dans une grotte dans les roches S.-E. de San-Sébastian. Terre cuite brune, dessins noirs. Réduction au dixiéme. — Gravure extraite de la Revue l'Art.

imitant le fruit dont il renferme le suc, tel autre les traits du buveur lui-même dans la pose de l’ivresse la plus complète et la mieux observée.

Certainement la Grèce épure infiniment mieux la forme et le détail; mais elle ne dépasse pas la beauté de ce vase (voir la gravure ci-jointe), où seule, une petite tête, placée près du goulot, forme une tache, incorrection typique, qui dénonce son origine. Le Japon et la Chine n'ont pas poussé plus loin la variété et l'étrangeté que les artistes de l'ancienne Amérique dans les séries de vases ornés de groupes ou de figures humaines

Ici le vase est formé par un masque d'Indien, très bien modelé, des mieux réussis comme type, véritable et excellent portrait, peut-être de son propriétaire; là il emprunte les traits d'une femme allaitant son enfant ; ailleurs deux guerriers se combattent, un berger garde son troupeau; Pinça a réuni son conseil sur le sommet d’un autre vase, etc.

Le règne végétal et le règne animal à leur tour sont mis à contribution. Les vases affectent tantôt la forme du fruit dont ils contiendront la liqueur, que cette forme soit laide ou mal commode, tantôt celle du mollusque, du poisson, de l’oiseau ou du quadrupède. Les procédés de l'estampage sont souvent mis à contribution pour obtenir plus de vérité et d’exactitude, grande préoccupation artistique de l’Indien. Enfin, hommes, bêtes et plantes se mélangent et composent de véritables groupes rondesbosses dans lesquels se retrouve toujours le principe du vase, souvent, il est vrai, sous une forme très excentrique. Parfois la scène est représentée en bas-relief méplat à la manière étrusque ; et certaines caricatures, quelques sujets grotesques et principalement des scènes de chasse, rappellent tout à fait le caractère et

i . L’assertion que les Indiens ont possédé le tour à potier nous paraît douteuse; c’est aussi l’opinion de M. Angrand.

l’art américain

présentent les défauts que nous constatons dans les œuvres primitives qui décorent les tombeaux aux environs de Pérouse et de Velletri.

Nous ne nous appesantirons pas sur les effets naïfs que produit l’eau versée dans les silvadores , vases doubles, où, par un système de sifflet plus ou moins aigu, le liquide reproduit plus ou moins bien le chant d’un oiseau posé sur le col du vase, ou les cris de joie d’un petit Indien, accroupi sur l’ouverture, qui semble s'humecter de la chicha ou bière sacrée; mais nous ferons remarquer la finesse de la décoration du grand vase et cette élégance dont quelques spécimens en ce genre ont tellement frappé les archéologues, qu'ils sont partis de cette supériorité et de ces rapports de la céramique américaine avec celle de la Grèce pour affirmer que les premières populations qui ont peuplé le Nouveau Monde devaient avoir une origine gréco-asiatique.

Grâce à M. Pinart nous pouvons étudier la plus belle série de statuettes et de masques de terre cuite américaine que nous connaissions. Ces masques et ces statuettes sont mexicains. Ce sont tantôt les divinités, formées des plus étranges allégories, qui se succèdent dans les vitrines; ci Te\catlipoca , le dieu créateur, revêtu de la dépouille d’un oiseau, Ixcuina tenant un enfant dans ses bras, Quet^al coati, le dieu de l’air, le redoutable Huit{ilopochtli , probablement le diminutif de la célèbre statue de Mexico, auquel tant de victimes humaines et de compagnons de Cortez furent sacrifiés; là de petites réductions de temples ou téocallis, tous monuments ou fétiches grossiers, plus intéressants comme symbolisme que comme art, aucun de ces monuments ne pouvant être considéré comme un exemplaire de choix.

Il en est tout autrement d'une petite série de masques du Yucatan, terre cuite de l'art toltèque, de cette civilisation antérieure et supérieure, qui, ne s’égarant jamais dans le goût bizarre et le symbolisme surchargé des Mexicains, a pu ainsi étudier la nature avec plus de soin que les Péruviens. Ici une comparaison va parfaitement nous édifier. Sur la muraille sont

Page 1