SCULPTEURS DRESSANT ET TAILLANT UN BLOC DE PIERRE TENDRE
Abasse de Thèbes.
FRISE DE LA PORTE D’aNGKOR
D’après le petit modèle du Trocadéro.
CONCLUSION
ous avons présenté l’étude séparée de divers arts les uns méconnus, les autres à peine entrés dans l’histoire. Combien entre eux la comparaison serait intéressante!
A ne considérer que l’architecture, quelle diversité extraordinaire dans les styles issus de toutes ces civilisations! Aucun rapport, ni dans l’ensemble, ni dans les détails des monuments de la Perse, du Cambodge, de l’Amérique. Au Pérou, c’est la force, le bloc épannelé, rarement sculpté, encore plus rarement décoré de peintures; c’est la carcasse égyptienne sans les riches et belles colonnes qu’elle renferme, les immenses et instructifs bas-reliefs dont elle s’entoure ; dans l'architecture khmer, c’est la ligne, l’accumulation des portiques, des tours, des bas-reliefs et des statues; dans celle de la Perse domine la couleur, un seul grand motif plein, à peine sculpté, mais sur lequel les tons les plus vifs de l’émail viennent envelopper le monument comme une chape brodée.
Nous pouvons assurer que l'architecture moderne est loin d’avoir tiré de l’étude de ces arts toutes les ressources qu'ils peuvent fournir aux exigences les plus légitimes.
Pour les partisans de la monochromie, l'art khmer, par la profusion et la perfection de sa décoration sculpturale, ne rentret-il pas dans les conditions d'un monument décoré uniquement par la sculpture ?
L’art persan montre les effets à la fois éclatants et harmonieux que l'on peut obtenir dans la polychromie monumentale. Sans doute ces colorations ont été jusqu'ici imitées, mais avec trop de timidité, trop d’atténuation; et pourtant la science moderne nous a donné les moyens de les égaler, de les surpasser même.
« Depuis les origines de l’architecture, a dit dernièrement un de nos artistes les plus érudits, M. Séd i 1 le, dans tous les temps, chez tous les peuples, sous tous les climats, nous voyons la couleur, nécessaire aux peuples et aux individus, subsister comme le complément expressif de la forme. Ce n’est en vérité qu’au xvue siècle, que nous la voyons disparaître devant la volonté d'un roi, jaloux de ressusciter l’art romain, moins les chaudes colorations des marbres, des ors, des mosaïques, des bronzes. Et depuis lors, la mode nouvelle aidant, nous subissons une éclipse partielle de ce rayonnement, la couleur, sans laquelle notre art, renonçant à l'une de ses plus grandes séductions, semble privé de vie1. »
« Montaigne a dit : « L’accoutumance hébète nos sens. » «Fils « et petits-fils de générations qui depuis Louis XIV ont vu passer « toutes les nuances du blanc sous leurs yeux; c’est-à-dire toute
i. P. Sédille, Conférence faite au Trocadêro.
CON CLUSION
« la gamme des gris fades (que ne peint-on pas en gris?) nous « n’avons plus foi dans la couleur. »
« Seules les natures rudes et naïves subissent encore la fas- « cination des tons simples, si bien que la franchise du rouge, « du bleu, du vert, du jaune, semble aujourd’hui réservée aux « enseignes et aux devantures de boutiques.»
Pourtant nous espérons un progrès à cet égard, et le nouveau goût du public pour la mosaïque pourra l’amener.
La mosaïque! quelles ressources offrent à l’art ses millions de fragments de feu, d'or, de toutes couleurs. Nous avons montré avec quel bonheur et quelle simplicité de moyens les Persans et les Arabes comme les artistes byzantins et romains ont su en couvrir le sol, enrichir et envelopper tous les édifices. A l’époque de la Renaissance à Florence, le verre et l’émail ne suffisant plus, on y substitue les pierres précieuses; à Rome, pendant le xviff et le xviiic siècle, on dépasse le but : à Saint-Pierre, les tableaux des maîtres sont remplacés par des copies en mosaïques obtenues — comme les Gobelins — au moyen de plus de dix mille nuances, encadrées comme de vrais tableaux, qu’un célèbre critique a déclarées admirables (?) dans un jour d’indulgence.
La mosaïque comme dallage et comme décoration architecturale a trouvé un regain de faveur. M. Garnier, qui a fondé l’école de Sèvres, vient encore d’en montrer un heureux emploi et des plus judicieux dans les frises extérieures du nouveau Cercle de la Librairie.
Mais c’est à l’édilité même qu’il faut demander de changer les règlements anciens et surannés qui gouvernent nos arts, il semble qu’à Paris, principalement, on cherche à détruire, à réformer à plaisir les courbes gracieuses d’une avenue, les rares
5c>4 les arts méconnus
jardins dont les arbres se penchant sur la rue brisent l’inflexible régularité de nos constructions. On n'a pas su comprendre que le charme de nos anciens boulevards provenait en grande partie des ondulations et des mouvements de terrain. Les voies nouvelles se perdent à l’horizon, sans être interrompues et sans permettre à l’œil de se reposer, comme à Rome, sur une fontaine, un obélisque, une statue ou une terrasse en perspective sur la ville ou sur la campagne. Les arbres qui bordent les voies ne doivent pas.étre groupés, sortir de la ligne droite; on les taille suivant l’ordonnance, on les espace suivant les derniers principes militaires, et l’alignement n’en est pas même interrompu devant la façade d’un de ces rares et charmants hôtels, gothique ou renaissance, que l’on n'a pas encore démoli pour régulariser la voie.
Fit par des règlements de police (inconnus heureusement aux villes de l’étranger), on retire aux architectes le droit d’entourer les maisons d’une corniche de la même largeur qu’en Italie, en Angleterre ou en Belgique ! On mesure d’avance la dimension qu’ils doivent donner aux balcons ! La hauteur des toits! La grandeur des ouvertures! On défend les perrons, les marquises, les pavillons saillants, les grilles et les jardins devant la façade, et sur les côtés, on force l’alignement monotone, on prohibe en un mot tout ce qui fait la variété, le charme, parfois l’aspect grandiose et monumental, qui nous étonnent et que nous admirons à Londres, à Vienne, en Belgique et en Italie.
Assez de froides casernes \ de façades blanchâtres, de ces
i. Ce livre était déjà mis en pages, quand nous avons trouvé dans le volume de M. Charles Garnier: A travers les arts , plusieurs passages sur le même sujet, écrits dans le style vif, brillant, coloré, qui distingue l’éminent architecte de l’Opéra dans toutes ses production:?; à notre grand regret, nous ne pouvons en donner quelques citations, mais nous le recommandons vivement au lecteur.
CONCLUSION
hautes murailles percées de trous égaux, parallèles, à angles droits, de ces constructions sans fin, bordant sans interruption ces longues voies droites et interminables : Mairie, hôpital, prisons ou maisons tellement semblables, qu’on ne peut les distinguer que par leurs numéros!
Sillonnons Paris de lignes de chemins de fer, afin que, au lieu de vivre entassés dans le centre de la ville, nous puissions fuir aux environs et élever nos habitations comme à Londres au milieu de jardins. Là au moins elles émergeront de la verdure; les plus riches s’encadreront agréablement dans les massifs grâce à leurs silhouettes légères et variées, leurs murs émaillés, leurs grilles dorées, ornées de marbres et de mosaïques, elles apparaîtront brillantes comme une fleur, reflétant le soleil, exhalant la vie et la gaîté !