MUSÉE ARCHÉOLOGIQUE ET ETHNOGRAPHIQUE
Fondé à Lyon par M. Emile Guimet.
ous espérons avoir montré combien peut être utile l’étude de l’art de toutes les contrées, des plus anciennes et des plus modernes, de celles qui sont dites classiques ou non classiques.
Tout le monde connaît le musée grandiose de la grande nef de Sydenham, temples, portiques, façades de tous les pays et de toutes les époques, formant une des galeries monumentales les plus complètes et les plus instructives que l’on puisse voir.
C’est par là que les Expositions universelles de Paris en 1867 et en 1878 ont brillé; mais chaque fois, résultat éphémère, tout a été détruit! Pourtant ces constructions si intéressantes auraient pu être conservées à peu de frais, et déjà nous aurions au Trocadéro un ensemble bien autrement vrai, bien plus pittoresque que celui de Sydenham.
Commençant après d’autres pays, pourquoi ne pas essayer de mieux faire?
Notre tâche est d’allier l’intérêt scientifique des musées de Copenhague et de Berlin au caractère artistique de celui de Stockholm, au programme grandiose de celui de Londres. Les ressources dont nous disposons permettent d’y arriver.
Un ministre de l'Instruction publique a dit avec raison que la France est comme un de ces enfants gâtés par la nature et la fortune, qui, ne travaillant pas à augmenter leur patrimoine, sont tout étonnés de le trouver un jour plus pauvre que celui de leurs voisins.
Aujourd'hui nous défions les archéologues, les naturalistes, les anthropologistes et les ethnographes de publier une œuvre sérieuse sans être obligés de citer continuellement et en première ligne les collections d’outre-Manche et d’outre-Rhin. L’État donne beaucoup d'encouragement aux arts, il a raison. Écoles magnifiques, musées splendides, expositions annuelles non seulement à Paris, mais en province; médailles, popularité, tout est prodigué; aussi l’art français prospère et certainement il peut se placer à la tête des arts modernes de l'Europe. Mais la science obtient en Angleterre et en Allemagne les privilèges que l’art seul possède chez nous.
Aussi en attendant que l'on puisse donner à nos voyageurs une popularité et des ressources considérables, remercions ceux qui, dans des conditions modestes, conservent le courage et demandent seulement que l’on ne détruise pas devant eux les résultats de tant d’efforts, qu’on ne laisse pas vendre à l’étranger, ou partager entre dix musées différents, les collections scientifiques qu’ils ont rapportées.
N’oublions pas que, nousaussi, nous avons nos Livingstone, les Belot les Mouhot, les Lagrée, les Francis Garnier, etc.; donnons-leur une place dans un monument qui attestera leurs voyages, exposera leurs découvertes et rappellera les services qu’ils ont rendus à la civilisation.
le trocadéro. — Statue par Emile-Soldi placée à la galerie ext. du monument.
omment ne pas être attristé quand on apprend ce qu'il reste de toute l'œuvre des différentes civilisations!
Pourquoi les hommes n’ont-ils pas uni leurs efforts, pour conserver au lieu de détruire perpétuellement les monuments qu’ils ont eu tant de peine à édifier? Pourquoi, quand après tant de siècles d'expériences et de labeurs, une race a trouvé l’expression, la mesure, les procédés utiles au climat, aux mœurs d’une contrée, pourquoi une autre ignorante et stupide a-t-elle changé et perdu les résultats obtenus par ses prédécesseurs ?
Et pourtant qui n’a fait ce rêve insensé d’un monument gigantesque, idéal, dû à l’union chimérique des arts et des artistes, édifié par les efforts réunis de toute l’humanité ! Il est échelonné sur le sommet d’une montagne ; formé d’immenses portiques, de superbes arcs-de-triomphe, de dômes se perdant dans le ciel, de minarets dentelés, de colonnades superposées, de galeries infinies soutenues par des éléphants, des lions, des monstres ou des
divinités, de galeries émaillées de toutes les couleurs, constellées de mosaïques, de glaces, d'argent, d’or, de pierreries et de diamants; la végétation enlace autour de sa base une immense couronne de fleurs; des nappes d’eau jaillissent à ses pieds et s’étalent comme un miroir destiné à le refléter ; les oiseaux multicolores qui s'y abritent servent encore à l’animer; le ciel, les nuages, la nature tout entière à l’encadrer!
Lorsque les plaines que ce monument domine, s’effacent devant la nuit, lui, illuminé par le soleil couchant, irisant, répercutant sa lumière, avec ses milliers de dômes, de flèches, de statues, il apparaît immense, vertigineux, jaillissant au-dessus de la terre endormie comme un autre monde ; on croit entendre une voix céleste, divine, dont il est l’instrument ! 11 représente en face du ciel, l’idéal, la puissance et le triomphe de l’art!
L'Art! l'invention de l'homme, qui, des matériaux les plus divers, combinés, variés par son génie, a su faire une nouvelle et sublime création, un autre monde lumineux, celui du sentiment, de la fantaisie, du goût et de l'ingéniosité. Dans ce monde, mêlé de larmes et de sourires, de souvenirs et d’aspirations, habitent les nains et les géants, les fantômes et les fées, des monstres combattant les dieux, le corps luttant avec l’àme, le rêve avec la réalité !
« J'ai élevé sa coupole comme une fleur , » dit à la postérité, le conquérant des Hébreux parlant du dôme babylonien.
A la science qui l’interroge, sur son œuvre, sur ce qu’elle a produit après tant de siècles, tant de guerres, de destructions et de douleurs, l'humanité peut montrer qu’elle a créé la poésie, la musique, les arts plastiques. Partout elle a trouvé des exprès-
CONCLUSION
sions variées, gaies ou tristes, élégantes ou grandioses, enthousiastes ou intimes, et celles-ci, tracées sur la terre comme sur un immense livre d’histoire, répondent aux phases différentes, par lesquelles ont passé, son cœur, ses croyances et sa vie.