‹ Les arts meconnusChapitre 81 sur 151 · GILLOT · texte numérisé non relu

GILLOT

madesf Nous ne partageons pas complètement l’opinion du savant archéologue.

Nous sommes loin de douter du rôle important que les tapisseries ont pu prendre dans l'art, et même en remontant plus haut, celles des Assyriens et des Perses ont eu certainement une grande influence artistique sur le développement des arts gréco-étrusques, mais les différences de style entre les contrées de l'Asie centrale et de l’Asie Mineure, l'abandon successif de tous les éléments des décors anciens, nous paraissent pouvoir être attribués aux résultats des curieuses réactions contre le polythéisme, lesquelles peu à peu ont fini par modifier complètement le caractère, la politique et les mœurs de l’Orient. Le rôle de l’influence religieuse nous semble avoir été plus grand dans les arts orientaux que celui que l’éminent architecte nous paraît disposé à lui attribuer.

A chaque pas que firent les civilisations asiatiques de l’Orient vers l’Occident jusqu’en Europe et en Afrique, les religions qui

i. « Nous disons qu’en cela, écrit M. Viollet-le-Duc dans la préface du livre de M. Parvillée, les artistes orientaux subissaient des programmes; voici pourquoi : ces conquérants arabes vivaient, de temps immémorial, sous des tentes, comme la plupart des peuples sémitiques. Ils n’avaient d’autre luxe que celui des étoffes et des armes. Pour eux le monument, comme pour les Juifs de l’époque primitive, n’était autre chose que la tente, la cabane recouverte d’une étoffe précieuse ; leurs habitudes ne pouvaient se faire à ces édifices aux surfaces bossuées, couvertes de saillies de sculptures, qu’ils rencontraient sur leurs pas, là où les civilisations grecque et romaine avaient laissé de nombreuses traces. Ces statues, ces bas-reliefs, ces frises saillantes dans lesquelles s’épanouissaient de larges rinceaux mêlés à des figures et à des animaux, devaient leur paraître des monstruosités dues à des imaginations égarées par le panthéisme. Admettons donc que l’école d’Alexandrie elle-même n’eût pas déjà, avant l’invasion arabe, adopté un style de décoration se rapprochant de la tapisserie, il y a tout lieu d’admettre que les conquérants la mirent dans la nécessité d’adopter ce style, comme se rapprochant davantage de ce qu’ils avaient continuellement sous les yeux et comme étant le seul que l’homme pût se permettre en face du Dieu unique, dont les œuvres ne devaient pas être imitées par la créature. »

l’art PL RS AN

se succèdent et leurs systèmes philosophiques tendent de plus en plus vers un monothéisme étroit et jaloux, dont le principe et le but semblent être d’amoindrir, de diminuer le champ où les arts plastiques pouvaient travailler et récolter. Dans le principe, le Babylonien et l’Assyrien admettent, avec les rites chaldéens, la représentation des divinités, des rois et de toute la création, reproduite par l’émail ou la sculpture sur les murailles des monuments. Avec la Perse, disciple de Zoroastre, seuls l’homme et les animaux sont encore acceptés ; mais après l’invasion musulmane, les artistes des dynasties persanes schiites ne représentent l’homme qu’exceptionnellement ; les animaux et les fleurs restent seuls à la disposition des artistes. Avançons vers l’Occident. La Judée n’admet plus que la symbolique des plantes,, de même que les Arabes de la secte sunnite en Égypte ; enfin les Maures, en Espagne, par une idée religieuse encore plus subtile, n’acceptent dans l*art que des représentations géométriques où la plante elle-même n’est plus que rarement figurée.

Ainsi, à chaque période, la réaction religieuse, iconoclaste, s’accentue, et si on part de l’Inde aux onze millions de dieux, si on traverse la Chaldée, la Médie, la Judée, l’Égypte, l’Afrique et l’Espagne musulmane, on rencontre des lois religieuses de plus en plus restrictives, qui éliminent peu à peu les éléments caractéristiques du style propre à chaque contrée de l’Orient.

Le génie asiatique, avec de simples figures de géométrie, a su créer, à Cordoue, un art* qui nous émerveille, dû pour la plus grande part à la variété que permet l’emploi des revêtements en plâtre, d’une technique si facile, pour combiner et répéter des entrelacs à l'infini. Mais la dernière transformation artistique des musulmans n’en avait pas moins restreint l’art à des mani-

festations toujours semblables, d’une ingéniosité étonnante, mais d’où tout sentiment était exclu. Ce style, aussi borné que le Coran, trouve d’autant plus vite son point d’expression le plus élevé, mais il est condamné, la religion musulmane ne le modifiant pas, à des redites continuelles.

L’art ne peut vivre et évoluer que grâce aux sensations de l’artiste en face de la nature et de ses phénomènes multiples, ou à l'aide de surexcitations intellectuelles, produites par l'interprétation de toutes les combinaisons du polythéisme, ou d’une religion toute poétique, libre comme celle qu’a si bien développée le génie grec. Le monothéisme est anti-artistique.

Toute règle dogmatique absolue est une entrave.

La religion catholique n’a eu d’art que parce qu’elle a admis, sous l'influence gréco-byzantine, à côté du créateur invisible, la représentation d’autres émanations de Dieu sous des formes humaines et animales, et une foule de personnages secondaires dont la vie légendaire a donné des sujets ou des éléments à l'art chrétien.

Une race intelligente qui possède une école artistique dont tous les efforts sont dirigés vers un même but, doit obtenir fatalement un progrès, ou, si l’on aime mieux ce terme, une originalité. La Grèce a trouvé son idéal dans la beauté des lignes, la pureté des formes; Rome, dans la richesse de l’ornement; le christianisme, dans le sentiment et l’expression; la Renaissance dans la grâce; l’Orient iconoclaste l'a trouvé dans la fantaisie et la couleur.

En Orient, les sujets à traiter devenant de plus en plus rares, la forme exclusivement obtenue par le dessin devenait de plus en plus difficile, étant la moins étudiée; la sculpture était pros-

i.’art persan

crite, la forme déterminée par la couleur ou la tache était l’unique et dernière ressource. De là à cet égard la supériorité séculaire de l’Orient sur l'Occident dans les arts décoratifs, la tapisserie, la joaillerie et les émaux.

Nous pensons, dans ces quelques pages, avoir suffisamment démontré combien les causes des transformations de l’art en Asie, depuis la chute des Achéménides jusqu’à l’avènement de l’islamisme, sont importantes à discuter pour l’histoire générale de la civilisation. Les voyageurs qui visitent ces contrées devraient s’imposer le devoir de rapporter de nouveaux éléments d’études sur ces obscures périodes de l’art. Aux historiens, aux érudits reviendrait la tâche ardue de les étudier, et grâce à leurs efforts communs, le jour ne serait pas loin où cette grande page de l'histoire du monde pourrait être reconstituée.

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