‹ Les arts somptuairesChapitre 2 sur 93 · CHEZ L'AUTEUR, 28, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS · texte numérisé non relu

CHEZ L'AUTEUR, 28, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS

ET CHEZ MARTINON, LIBRAfRE, 4, RUE DU COQ-SAINT-HONORÉ.

Si un grand nombre de recueils sur les costumes des différents peuples de l'Europe , et surtout des Français, ont été publiés en France et à l'étranger, on peut dire cependant qu'aucun d'eux ne semble avoir atteint le but que je me suis proposé, en préparant une histoire complète des modes nationales depuis le commencement du moyen âge jusqu'à la fin du dix-huitième siècle. Ce vaste et intéressant sujet a été déjà traité d'une manière générale dans plusieurs ouvrages, tels que les Recherches sur les costumes de Maillot (Paris, 1804, 3 vol. in-4°, fig.), etc. : ces ouvrages ne sont, il faut l'avouer, que des abrégés fort imparfaits, qui offrent peu de secours réels aux artistes et aux écrivains. Il y a sans doute des recueils bien faits dont l'art et la science tirent meilleur parti; mais ces recueils, tels que ceux de Bonnard {Costumes des treizième, quatorzième et quinzième siècles, Paris, 1828, 2 vol. in-4") ; de Willemin (iWonuments français inédits, pour servir à l'Histoire des arts, des costumes, etc., Paris, 1806-33, 2 vol. in-fol.j; de Viel-Castel (Collection de costumes, armes et meubles, pour servir àVHistoire de France, Paris, 1828-33, 3 vol. in. 4°); de Massard {Costumes français, Paris, 1836-39, 4 vol. gr. in-S"); d'Herbé (Histoire des beaux-arts en France, Paris, 1 842-45, 1 vol. in-4''), etc., ne concernent que certaines époques ou certaines nations ; ils sont toujours d'un prix excessif, qui les a empêchés de se répandre et de devenir usuels. Quelques-uns même, d'une publication récente, ont à peu près disparu du commerce, ce qui prouve d'ailleurs leur importance au point de vue historique et leur utilité dans la pratique des arts du dessin.

Il n'y a pas lon<?lemp5 qu'on comprend bien cette utilité, et qu'on rattache l'étude du costume à celle de l'hisloire proprement dite : il n'y a pas lon;;tpmps que le peintre et le statuaire se préoccupent de la question du costume dans leurs sculptures et leurs tableaux ; il n'y a pas longtemps que l'exactitude du costume est une nécessité de la mise en scène théâtrale; il n'y a piis longtemps enfin que le poêle, le dramaturge, le romancier, ne dédaignent plus de donner au costume la place qu'il doit avoir dans toute composition liitéraireoù l'on ressuscite les hommes et les mœurs d'autrefois. C'est par le costume , en un mot, que la couleur locale s'est introduite dans les œuvres d'art et d'imagination.

On a lieu de s'étonuor que . jusqu'à nos jours, les plus distinguées et les plus parfaites de ces œuvres aient, non-seulement négligé comme inutile, mais encore proscrit, en quelque sorte comme désagréable, le costume vrai qui eût ajouté tant de caractère à leur expression plastique. Ce n'était pas par ignorance, c'était par système, par habitirde au^si, qu'on se contentait d'un costume composite qui n'appartenait à aucun temps ni à aucun pays, et qui s'appropriait à tous les pays et à tous les temps, avec quelques variantes de pure fantaisie. Le théâtre, où l'on aurait dû chercher, du moins, à se rapprocher le plus pos^ihle de la vérité abfolue, le théâtre n'avait pas plus de respect pour le costume, et si les héros qu'on y faisait paraître ne différaient guère de sentiments et de langage, quels que fussent d'ailleurs le siècle et la nation où ils avaient vécu, ils différaient moins encore par le costume. Conçoit-on que les esprits éclairés et délicats, qui avaient tant d'action sur le gros du public, ne fussent pas choqués de ce bizarre anachronisme, de ce mensonge perpétuel? Ils ne remarquaient pas seulement, dans les pièces de théâtre, dans les romans, dans les peintures, dans les bas-reliefs, la fausseté, le ridicule de ces costumes de convention que chaque artiste, chaque littérateur avait le droit d'arranger à sa guise, sans s'inquiéter de l'archéologie et du sens commun.

.Aujourd'hui on ne tolérerait plus, même dans un chef-d'œuvre (et pourtant les chefs-d'œuvre sont bien rares à présent), la na'i've insouciance de la vérité du costume, qu'on pardonne de si bon cœur aux chefsd'œuvre des maîtres. Aujourd'hui , on veut qu'un peintre d'éventails , ou même un peintre de paravents, soit plus fidèle à celle véi ité historique que ne l'ont jamais été Raphaël , Véronèse et Rembrandt ; on veut qu'un statuaire n'habille pas en Grecs ou en Romains les grands hommes du Moyen Age et do la Renaissance . sous peine de voir les écoliers rire de pitié et hausser les épaules; on veut que le moindre théâtre de faubourg ait une mise en scène plus exacte el plus soignée que celle des théâtres où Molière, Corneille, Racine et Voltaire créèrent l'art dramatique : on veut que le roman commun et éphémère soit plus vrai de costume et moins sobre de couleur locale que Gil Blas ou la Princesse de Clcves. C'est que le public , qui juge les œuvres d'art et de littérature, a des notions sommaires d'histoire qu'il ne permet plus aux littérateurs et aux arti-tns d'ignorer ou de méconnaître.

Voilà pourquoi un ouvrage général sur le costume est maintenant indispensable pour toutes les personnes qui , de près ou de loin , s'adonnent aux arts et aux lettres. Il leur faut à chaque instant un guide sûr dans cefe voie archéologique , dont il n'est plus possible de s'écarter quand on crée des types empruntés à l'histoire : après avoir pemt l'Iiomme avec ses passions et ses mœurs , on doit le peindre avec ses attributs physiques et matériels. Telle est désormais la condition indi-peiisable de toute œuvre sérieuse qui ne saurait se soustraire aux exigences de la couleur locale, sans s'exposer à être repuussée comme fausse el mensongère.

L'Histoire du Costume n'est pas , comme on pourrait le croire, une suite de descriptions d'habillempnt.s plus ou moins variés; cette histoire est mêlée à tous les détails de l'histoire des institutions, des mœurs, des usages, des arts, de l'industrie, du commerce; elle se déroule, à travers mille lois et ordonnances civiles et ecclésiastiques, sur la place publique ainsi que dans l'intérieur des palais , des châteaux et des villes; elle se rattache, par mainte anecdote pittoresque, à la vie sociale des peuples; elle effleure ou approfondit, en passant, une foule de points d'archéologie : ici, elle jette de nouveaux mots, de nouvelles locutions proverbiales dans la langue; là, elle organise diverses corporations et divers métiers;

tantôt elle raconte les étran2;es vicissitudes de la barbe et de la chevelure; tantôt elle révèle le secret des couleurs, des livrées et des uniformes.

Je commence naturellement celle première partie de mon ouvrage par la France, qui intéresse à un plus haut degré nos romanciers, nos peintres, nos statuaires. Les costumes uo la Fronce historique ont servi de modèles, depuis l'antiquité, à ceux de tous les peuples de l'Europe, car, dans ce pays bienaimé de la mode, « nostre changement est si prompt et si subit en cela , dit Montaigne, que l'invention de tous les tailleur s du monde ne sçauroit. fourtiir assez de nouvelletés. » C'est en France surtout que le costume se trouve presque toujours lié aux faits particuliers de l'histoire, depuis l'origine de la Gaule narbonnaise, qui empruntait son surnom de Togata aux vêtements longs de ses habitants. Ainsi, dans les terribles séditions des Maillotins, c'est un chaperon mi-parti rouge et bleu qui joue le principal rôle; ainsi, François I" fait allonger la barbe de tous ses courtisans, quand il se- voit forcé de laisser pousser la sienne pour cacher une cicatrice.

Les dessins et les peintures qui accompagnent celte partie de ma publication en font une partie intéressante et indispensable. J'avais dès longtemps , dans ce but, rassemblé une prodigieuse quantité de matériaux pris aux sources les plus authentiques, c'est-à-dire d'après les manuscrits, les tableaux, les statues, les vitraux , les sceaux , les monnaies, les tapisseries, etc. J'ai, de plus, fait un choix sévère dans tous les ouvrages du. même genre qui offrent la représentation fidèle des costumes anciens, de telle sorte que cet ouvrage puisse seul remplacer avec avantage tous les livres qu'on possède sur le costume français , depuis la Monarchie française de Montfaucon jusqu'au recueil de Bonnard , gravé par Mercuri.

J'ai donc la conviction que mon travail achèvera de fonder et de populariser la science du costume historique , et qu'il deviendra ainsi le guide indispensable des écrivains, des artistes et des gens du monde.

Ferdinand SERÉ.

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