ENSEIGNES
sancc, s'éloigne de jour en jour davantage de ses inspirations premières ; l'ornementation architecturale commence par s'allourdir pour passer ensuite d'une fantaisie pleine de verve et de bon goût à une régularité monotone, et, dans la seconde moitié du règne de Louis XIV, les façades n'offrent plus qu'une décoration de détail assez insignifiante, et dans laquelle tout se borne en général à des tètes sculptées, des corbeilles de fleurs, des trophées d'armes et des armoiries.
Les enseignes. — On suit que le numérotage des maisons ne date que de la fin du xviii^ siècle, il fallait donc, antérieurement à cette époque, une marque quelconque qui pùt les faire reconnaître, et cette marque c'étaient les enseignes.
L'enseigne n'était point, au moyen-âge, ce qu'elle est de nos jours, une inscription qui indiquait le nom et la profession d'un marchand, et qui changeait à chaque nouveau locataire ; elle était adhérente à la maison elle-même, elle lui donnait son nom, et elle subsistait aussi longtemps qu'elle, ce qui n'empêchait point les artisans ou les marchands de faire représenter sur les façades les attributs de leur profession, mais ces attributs restaient entièrement distincts de l'enseigne proprement dite.
Pour ces marcpies de reconnaissance des habitations, comme pour les tapisseries et les peintures murales, nos aïeux s'inspiraient indistinctement de toutes les traditions qui leur étaient familières; il y avait des enseignes mystiques, chevalerescpies, mythologiques, historiques, satiriques ou facétieuses. L'image de la Vierge Marie et celle des saints dont le souvenir se rattache aux premiers âges de notre liistoire, tels que saint Denis, saint Martin, saint Éloy, sainte Geneviève, étaient surtout populaires dans toute la France, ainsi que les saints que les corporations des métiers avaient adoptés pour patrons. Les traditions des croisades se retrouvaient dans les Trois-Maures, la Ville-de-JérusaJcm, la Croix-Roiige; les traditions de la chevalerie, dans les Quatre- fil s- Ay mon, chevauchant la lance au poingsur un seul et même .coursier, tels c[ue nous les voyons encore aujourd'hui dans les vignettes de la BibliotJièque bleue. Les fabHaux fournissent aussi leur contingent; il en est de même des romans et des contes de fées, qui donnent le Chat-Botté, le Pelit-Chapcron-Bouge , Gargantua. Quant aux enseignes satiriques et facétieuses, elles étaient extrêmement nombreuses, et elles se produisaient tantôt sous la forme d'un calembourg ou d'un rébus, tantôt sous la forme d'un dessin épigrammatique. Citons des exemples : Au Puissant-Vin {au Puits-sans-vin), c'était un puits dans lequel un individu était représenté tirant un sceau d'eau; — A la Roupie, c'était ime roue et une pie ; — A la Vieille Science : dans cette enseigne, citée par Sau-
DEVISES. 273 val, on voyait une vieille femme sciant l'anse d'un vase : la Vieille-scie-ame. Quelquefois c'était le nom même du propriétaire, déguisé en rébus, qui figurait sur la façade de la maison; c'est ainsi que Cotiier. le médecin de Louis XI, plaça sur la sieime un arbuste aux branches duquel étaient représentés des fruits, simulant tant bien que mal des abricots, avec cette légende : A l'Abri- CoTTiER. Les choses les plus saintes elles-mêmes n'étaient point respectées par l'esprit facétieux de nos ancêtres, et aujourd'hui encore on peut voir, comme dernier souvenir du moyen-âge, des auberges qui portent pour enseigne : au Signe-de-la- Croix, ce qui est exprimé par un cygne avec une croix en sautoir.
Les animaux servaient aussi très-souvent d'emblèmes; mais dans les enseignes, de môme que dans le blason et les bestiaires, ils étaient complètement défigurés, et rejetés pour ainsi dire en dehors de la nature. C'était le Singe-Vert, le Griffon, le Lion-d'Or, le Lion-d' Argent, le Clial-qui-pelolte, la Tmie-qui-file. Ce dernier emblème, qui a donné son nom à différentes rues de quelques-unes de nos vieilles villes, nous conduit, en passant par la reine Pédauque, droit à la métamorphose de Daplmé en laurier. C'est une remarque que nous avons eu déjà l'occasion dt; faire, en traitant, dans un recueil périodique, le sujet qui nous occupe encore ici. Dians la tradition païenne, avons-nous dit dans ce premier travail, Daphné, poursuivie par Apollon, prie Jupiter de la changer en arbre. Dans la tradition chrétienne, la reine Pédauque, menacée dans son honneur, prie Dieu de lui donner une patte d'oie. Enfin dans l'enseigne dont nous venons de parler, c'est une belle jeune fille qui, pour se soustraire aux violences de son seigneur, prie la Vierge de la déformer en la changeant en truie, et qui après sa métamorphose garde encore son fuseau comme un souvenir de son premier état.
Les femmes, si maltraitées par les conteurs, les trouvères et les théologiens, n'étaient pas épargnées non plus dans les enseignes. La bonne femme y était représentée par une femme sans tête, et sur la façade d'une maison de la ville de Troyes, maison désignée sous le nom du Trio-de-malice, on avait symbolisé ccî nom par un chat, un singe et une femme.
Les devises. — Tout en faisant une large part à la veine railleuse et narquoise, nos aïeux gai*daient une bonne place aux idées morales, et l'on vit, principalement au XVI*' siècle, les inscriptions aphoristiques, les citations des livres saints, les proverbes de la sagesse populaire se dessiner sur les façades à côté des enseignes : Faisons bien et laissons dire. — Nul bien sans peine. — Rends le bien pour LE MAL. Telles sont les sentences qui se lisent à Auxonne, à Fécamp, à Abbeville,