INDUSTRIES SOMPTUAIRES
dont étaient revêtus les chevaliers français , anglais et écossais qui assistèrent , au nombre de plus de mille, au mariage de la fille du roi d'Angleterre, qui eut lieu dans la cathédrale d'York le jour de Noël de l'année 1252. L'historien que nous venons de citer parle aussi d'un drap velu, pannum villosiim, qu'on appelle en français villuse ou veluel, c'est le velours. La règle des Templiers leur permettait de s'habiller en tout temps de villuse (1).
Au douzième siècle comme au temps de l'abbé Ingon, il paraît que les étoffes de soie brochées d'or, qui figuraient dans le grand costume des dignitaires ecclésiastiques, étaient encore une exportation de l'Orient, on est du moins autorisé à le croire par les débris du précieux tissu trouvé à Paris dans le tombeau de l'évôque Pierre Lombard, mort en 1164 , et si connu sous le nom de maître des sentences. Comme marque de sa provenance, ce tissu porte des dessins représentant des poules de Numide.
La saie, qui servait dans les premiers temps à désigner une espèce particulière d'habits, était devenue à l'époque oii nous sommes parvenus le nom d'une étoffe. Hugues de Saint-Victor la signale comme étant très moelleuse, delicalus panmis. Elle servait dans les cérémonies du culte pour porter les patènes ; on l'employait aussi dans les usages de la vie civile, principalement dans le nord de la France. Les ouvriers qui la fabriquaient portaient le nom de saieleurs; ils étaient nombreux en Picardie, et surtout à Amiens , où ils se sont maintenus au nombre de quatre ou cinq mille jusqu'au dix-huitième siècle. — Le galcbrun, (jalabrunniis, isenbrunnus, ressemblait à la tiretaine; malgré cette analogie il était sans doute considéré comme une chose de luxe, car saint Bernard en défendait l'usage à ses moines (2). Le baracan, qui a gardé son nom jusqu'à nos jours, nous est aussi connu par les anathèmes de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, et par une phrase dans laquelle l'abbé de Clairvaux s'indigne de ce qu'on emploie dans les monastères le baracan, discolor barracamis , pour faire des couvertures de lit (3). Nous mentionnerons encore le sarzî/, Valfanex, qui parait avoir été une fourrure servant à faire des tuniques ou d'autres vêtements, et dont le nom, suivant Du Gange, semble indiquer une origine arabe; la gaze, gazzetum, ainsi nommée parce qu'elle venait de (iaza, ville de la Palestine; le bougren, très en usage pour les habillements et les garnitures des meuljles ; le drap d'or, pannus auro lextilis ; le clialuns, drap à refletg l'aljriqué à Gliàlons, pannus Catalauncnsis; une étoffe désignée sous le nom de tra-
(1) Du Caiig(!, v" Villosa.
(2) Du Gange, v» Galubrunmis.
(;>) ."S. Bernardus, De v:ta cl moribus viouarlionirn, cnp. i\.
lir, INDUSTRIES SOMPTtJAlRES.
moserica, parce que la Irame en était de lin et la chaîne en soie ; le tnolcquin, qui était un lissn de fin lin; Veslanfort, qni tirait son nom de Stamford, ville d'Angleterre , renommée pour la fabrication de cette étoffe, ({u'on imitait du reste avec succès dans quelques villes du nord de la France.
La grande variété de ces étoffes n'indique-t-elle pas évidemment, dans les diverses classes de la société une consommation étendue, dans l'industrie et le commerce une activité remarquable, il suffit de jeter les yeux sur le Livre des métiers d'Etienne Boileau pour s'assurer que la production était considérable. Nous donnons icil'énumération complète des divers corps de métiers qui concouraient, au treizième siècle, à rhabillement des hommes et des femmes, et qui, outre les habits, fournissaient la chaussure, la coiffure, les bijoux et autres accessoires. Ces métiers étaient fort nombreux ; en voici l'indication :
Les orfèvres; les paternotiers ou fabricants de chapelets d'os et de corne; de corail, de coquilles et cVambre ; les cristalliers et picrriers de pierres naturelles, c'està-dire les joailliers lapidaires ; les batteurs d'or et d'argent à filer ; les laceurs de fil et de soie, ou fabricants de lacets; les dorlotiers ou rubaniers; les fîleresses de soie à grands fuseaux; les fileresses de soie à petits fuseaux; les crespiniers de fil ou de soie, qui travaillaient non seulement à la garniture des meubles, mais encore aux coiffures des femmes, et qui fabriquaient des franges et autres ornements propres à entrer dans leur parure; les braaliers de fil; les ouvriers de draps de soie, de velours et de bourserie en lacs; les fondeurs, qui fondaient et moulaient en cuivre des boucles, des agrafes dites mordants, des anneaux; les faiseurs de bouclettes à souliers; les tisserandes de couvre-chefs de soie; les tisserands de langes, c'est-àdire les drapiers; les foulons; les teinturiers; les chaussiers, appelés plus tard chaussetiers, qiu faisaient en drap, en toile ou en soie, les chausses, qui précédèrent les bas tricotés ; les tailleurs de robes ; les liniers, les chavenaciers, marchands de grosse toile de chanvre, appelée canevas; les espingliers, les peigniers ; les boutonniers d'archal, de cuivre ou de laiton; les fripiers, marchands de vieilles robes, de vieux linge et de vieux cuir; les boursiers-braiers, fabricants de bourses en peaux de lièvre et de chevreau, qu'on appelait clicvreiiuiiers, et de braies en peaux de vache, de cerf, de truie, de cheval et de mouton ; les corroyers, qui faisaient des ceintures et les placiuaient de métal; les gantiers; les chapelliers de fleurs; les chapelliers de feutre ; les chapelliers de coton ; les chapelliers de paon ; les fourreurs de chapeaux, les faiseresses de chapeaux d'orfroy. Les merciers ne fabriquaient pas, mais ils avaient pour la vente un ])rivilége Irès-étendu : ils tenyient les étoffes de
INDI STHIES SOMPTi; MiUlS. 117
soie, les chapeaux de soie, les bourses, les ceintures, comme on le voit par le passage suivant :
J'ui les mignoles ceinlurùltîs.
J'ai beax ganz à damoiselètes, J'ai ganz forrez, douilles et fangics, J"ai de bonnes boucles à cengles; J'ai chainèles de fer bMcs,
J'ai les giiinples ensafrauées, J'ai aiguilles encliainelées, J'ai esciins à melre joiax, J'ai borses de cuir à noiax, etc.
{Le dit des merciers.)
Nous n'entrerons point dans le détail de ce qui concerne chacun de ces métiers en particulier, soit pour les procédés de fabrication, soit pour l'organisation économique ou politique ; nous nous bornerons seulement à citer quelques faits qui méritent selon nous une mention spéciale. Les fripiers, ancêtres directs des marchands d'habits ambulants de la capitale , parcouraient comme eux les rues de Paris en annonçant à haute voix leur marchandise et en criant : La cotte et la chape !... ou bien : Cotte et surcotlel... comme aujom'd'hui : Vieux habits, vieux (jalons l .. . il leur était défendu, ainsi qu'aux Juifs, d'acheter des vêtements mouillés ou ensanglantés, précaution sage, qui avait sans doute pour but d'empêcher les voleurs d'assassiner les gens ou de les jeter à l'eau pour s'approprier leurs habits et en trafiquer ensuite. Les orfèvres ne pouvaient travailler de nuit, si ce n'était ptnir le roi, la reine, leurs enfants, et l'évêque de Paris. La soie était alors une marchandise si précieuse , qu'on cherchait par les prescriptions les plus minutieuses à empêcher les femmes qui l'employaient do la mettre en gage ou de la vendre sous main. Tout était ])révu pour assurer aux consommateurs des objets également estimables par la matière première et la mihe en œuvre ; mais les prescriptions étaient tellement minutieuses, que le prix des divers effets d'habillement et de parure devait nécessairement se maintenir à un taux élevé. L'imperfection des arts mécaniques devait, en outre, quel qu'ait été le nomJjre des bras employés, rendre la production très-lente, et par cela même très-coûteuse. L interdiclion du travail de nuit et la stricte observation des jours fériés , en enlevant aux ouvriers une partie de leur temps, contribuait encore à l'augmentation de la main-d'œuvre. Cette observation des jours fériés était imposée par la loi civile aussi bien que par la loi rehgieuse, et cette dernière, pour rendre son autorité plus inq)0sante, appelait à son aide l'auto-
l is INDUSTRIES SOMPTUAIRES.
rité des miracles ; c'est ainsi qu'à Noyon, du temps de Guibert de Nogent, une jeune fdle fut cruellement punie de Dieu lui-même, de l'audace c^u'elle avait eue de travailler le jour du bienheureux Nicaise à quelques ouvrages de couture. Au moment oii elle passait entre ses dents un bout de fil pour l'amincir et l'introduire dans son aiguille, le fil, qui était fort gros, s'enfonça dans sa langue, comme l'aurait fait une pointe aiguë ; il fut impossible de l'arracher, et la malheureuse souffrit pendant deux jours et deux nuits des tourments incroyables. Elle obtint cependant, à force de prières et grâce à l'intercession de la Vierge, d'être délivrée de ce supplice. Le fil miraculeux fut déposé dans l'église de Noyon, et Guibert de Nogent raconte qu'il le vit c[uelcjues années plus tard encore tout taché de sang (1).
Tout incomplets qu'ils sont, les renseignements c|ui nous restent sur le commerce du douzième et du treizième siècle montrent que ce commerce, relativement à l'époque , était très-étendu et très-actif. « Quoicjue la théorie des mécaniques , disent les bénédictins auteurs de V Histoire Uuéraire (2), fût presque ignorée en France, par la raison que les mathématiques y étaient fort négligées , elles ne laissèrent pas que d'y être sur un bon pied par rapport à la praticjue; on les exerçait dans les monastères, comme ailleurs , avec assez d'art et de perfection. » Comme on voit dans un grancl nombre de villes s'établir des manufactures importantes, il est à croire que l'art du tissage fit à cette époque quelques progrès. Nous donnons ici, d'après un dessin relevé par Willemin sur un manuscrit du douzième siècle, la représentation des métiers à tisser en usage à cette époque reculée : l'ensouple, chargée de la chaîne foulée ; les marches dont l'ouvrier se sert pour élever tour à tour les deux systèmes de fils, la planchette à serrer le tissu, la navette, sont trèsreconnaissables dans ce dessin, malgré l'absence complète de perspective.
Arras, Douai, Cambrai, Saint-Quentin, Abbe ville, Beauvais, Étampes, Tours, Louviers, Chartres, Provins, étaient ce qu'on ai^pelait des villes drapantes. Les grandes transactions commerciales se faisaient généralement dans les foires, et. parmi les objets les plus recherchés c{u'on y voit figurer au commencement du treizième siècle, on trouve : les pelleteries de Blois, le cuir d'Irlande, le cordouan de Provence, les coiffes de Compiègne, les tapis de Reims, la toile de Bourgogne, les serges de Bonneval, l'étamine de Verdelai, le camelot de Cambrai, la panne ou drap d'Andresy, les bloîis ou chaps bleus d'Abbeville, la soie de Syrie, la futaine de Plaisance, le cendal de Lucques, l'écarlate de Gand, le fer de Provins. Les poètes
(I) Vie (le GuibnrL de JSofjenl; ch. 10, CoUect. Guizol, t. X.
fJ) T. iX, p. 22.'i. , •
INDUSTHIES SOAIPTUAIIIES. 119 -
(lu Nord, les trouvères, ont consacré plus d'une fois les inspirations de leur muse à célébrer les splendeurs de ces fêtes de l'industrie, comme on dirait de nos jours. La célèbre foire du Landit, entre autres,
La plus roial foire de monde,
a fourni à un rimeur quelques vers qui trouvent ici leur place. Après avoir énuméré les divers métiers qui figurent à la foire du Landit, le poète ajoute, sans faire grands frais d'imagination :
Et après trovez li pourpoint
Dont maint homme est vestu ù point,
Et puis la grande pelleterie.
La tiretaine dont simple ^ent Sont revestus de pou d'argent (1).
Les Juifs et les marchands de Venise, de Gênes, de Florence et de Pise, connus sous le nom de Lombards, étaient les visitenrs les plus assidus de ces assemblées (commerciales, et c'était surtout vers la Flandre que se concentrait l'activité pour l'importation et l'exportation. Guillaume le Breton, qui accompagna, en 1213, Pliilippe-Àuguste dans son expédition contre Ferrand de Portugal, fait une description brillante du port de Damme. « On y trouve, dit-il, des richesses de toutes les parties du monde, apportées parles navires : des tissus de Syrie, de la Chine et des (^yclades; des pelleteries variées qu'envoie la Hongrie; des graines qui donnent à l'écarlate sa brillante rougeur ; des draperies que l'Angleterre ou la Flandre rassemblent en ce lieu pour être exportées dans toutes les parties du monde. » Qu'on vante après cela la simphcité de nos aïeux ! Certes, en parcourant ces longs invent;iires où l'or et la soie éblouissent les yeux, on se demande s'il ne faut pas plutôt vanter leur magnificence.
Les progrès rapides qu'avait faits au douzième et au treizième siècle la fabrication des étoffes s'étaient étendus à la teinture elle-même. La teinturerie, primitivement confondue avec la draperie, en fut séparée, pour Paris du moins, par un arrêt (hi jtarlement en date de 1277, et soumise, comme les autres métiers, à la surveillance la plus sévère. Les gardes de la corporation visitaient les étoffes avant qu'on les pla(^ât dans les cuves. Ils les visitaient de nouveau quand elles étaient éteintes, et il y avait de la sorte pour le consommateur une double garantie. Le pastel, le ker-
,(1) Fabliaux et coules publiés par Barbazan, 1808, in-B", i. II, p. ^01.
1 ^ Di s rniKs somptcairks.
luès, le brésil, étaient les matières le plus généralement employées. Le pastel, isatis linctoria, cultivé dès le douzième siècle en Lusace et dans la Thuringe, formait l'objet il'un commerce important ; car, à cette date reculée, les contrées que nous venons de nommer en exportaient pour plus de 1 ,200.000 f. de notre monnaie (1). Le kermès, coccus ilicis, connu bien avant le douzième siècle dans le midi de la France, l'Espagne et les pays soumis à la domination des Arabes, servait à teindre les étoffes écarlates. Cet insecte, qui offre beaucoup de ressemblance avec la cochenille, se trouvait en grand nombre dans les environs de Carcassonne, et grâce à cette circonstances cette ville s'était fait par l'éclat de ses teintures une grande réputation industrielle. Le brésil, employé antérieurement à la découverte de l'Américjue, alimentait, principalement dans le Nord, de nombreuses teintureries. Nous ne saurions dire au juste de quel pays on le tirait avant la découverte du Nouveau-Monde; mais ce qui p;iraît certain, c'est que la province du Brésil n'a été ainsi nommée que parce qu'on y a trouvé une grande quantité de ce bois tinctorial, ou du moins un bois jouissant des mêmes propriétés. Lille, Amiens, Beauvais, Paris, Montpellier, et, comme nous l'avons déjà dit, Carcassonne, étaient renommés, entre toutes les villes de la France, par l'excellence de leurs teintures.
(1) Iloefcr, llisl. lie la rliinne, T. !>•', p.
On sait qu'un peintre chargé de représenter les peuples selon leurs différentes manières de s'habiller, les peignit tous dans le costume de leur pays, excepté les Français auprès desquels il se contenta de figurer des étoffes de différentes couleurs et une paire de ciseaux, pour les laisser libres de se tailler un costume à leur goût. Cette allégorie toute moderne aurait eu, même au treizième siècle, son actualité. Il suffit en effet de rapprocher du nom des étoffes le nom du vêtement pour se convaincre qu'à cette date reculée la mode exerçait déjà son empire, et qu'elle savait, comme de nos jours, se plier à tous les caprices. Au nombre de ces vêtements si variés nous trouvons : la cape, le manteau, la cote, Vesclavine, lepelichon, les cointises, le pourpoint , la belle amie, Vaiibe, le (jamhison, le halandras, le hocqueton, le doublier, le siglaton, la gaiizape et quelques autres, telles que la fîeraduca, etc., qui n'ont point de nom en français. Le plus usuel de ces vêtements était la cape, que nous avons déjà plusieurs fois rencontrée sur notre route. La cape, qui, selon Du Cange, descendait en Hgne directe de la caracalle, était pour la forme du moins un vêtement commun aux femmes, aux laïques, aux moines, aux clercs et aux rois. Dans les statuts de l'ordre de Saint-Renoît, généralement adoptés en France, nous voyons que les frères peuvent posséder deux capes. L'auteur anonyme des Miracles de saint Hugues, abbé de Cluny, raconte que le roi de France envoya au seigneur abbé une cape toute resplendissante d'or, d'ambre et de pierres précieuses. Les prêtres, dans les usages de la vie civile, s'en servaient
comme les bourgeois; aussi le pape Innocent IV engagea-t-il l'évèque de Maguelone à en interdire l'usage aux juifs, parce qu'il arrivait sonvent, dit Innocent IV, que les étrangers, les prenant pour des prêtres, leur rendaient des honneurs qui ne sont dus qu'au sacerdoce. Dans l'origine, les capes qui enveloppaient le corps tout entier, capa, suivant Isidore de Séville, quia totum homwcm capit, n'avaient point de manches. Ce fut vers la fin du douzième siècle et au commencement du treizième que les ecclésiastiques commencèrent à mettre des manches à leurs capes. Le seizième canon du concile de Latran de l'an 1215 leur en défendit l'usage, et pendant tout un siècle cette défense fut répétée par les synodes et les constitutions des évèques. Exclue par l'ÉgUse du costume usuel des prêtres, la cape fut adoptée pour leur costume officiel; mais, suivant Dom Claude de Vert, juge irrécusable en ces matières, on ne peut fixer l'époque où l'on commença à distinguer les capes ou chapes de chœur, capœ chorales, de celles qui servaient dans la vie civile. Comme ce vêtement enveloppait le corps d'une manière parfaite, et qu'il était le plus souvent en poil de chèvre, on s'en servait surtout comme d'un habit de campagne ou de voyage. Les marchands qui couraient le pays en portaient pour se garantir des intempéries de l'air :
Tos à guise marclieans
Fin eiU voslus de capes grants,
dit le roman de Florimond ; quand elles avaient celte destination on les appelait capes à pluies, capœ pluvial es; elle's étaient alors garnies d'un chaperon qui se rabattait sur la tète; quelquefois aussi on s'en revêtait par-dessus les habits militaires. Sous Louis VII, la cape fut interdite aux filles publiques, «afin qu'on pùt les distinguer des femmes légitimement mariées. » Plus tard on ordonna aux lépreux de porter par dessus leurs vêtements des capes fermées quand ils montaient à cheval, pour ne point les confondre avec les autres cavaliers qui portaient des capes ouvertes. Ce vêtement, d'un usage si populaire, était aussi au treizième siècle l'une des pièces les plus importantes de la garde-robe royale. Il y avait à la cour des officiers-portechapes qui, de cinq qu'ils étaient dans l'origine, furent réduits à trois par Philippe-le-Bel, et remplacés plus tard par les portemanteaux du roi.
Le pelichon, pellichium, pellicium, se plaçait généralement par-dessus la tunique ou. l'habit de corps. Le pellichon, comme son nom latin l'indique, était fait en peau. Les prêtres le portaient comme les laïques, ce qui fit donner le nom de surpUs, super pellicium, au vêtement de linge qu'ils plaçaient par-dessus dans les cérémonies de l'Église; et suivant la remarque de Dom Claude de Vert, comme le
pelichon avait des manches larges, il fallut faire au surplis des manches plus larges encore ou les ôter tout à fait. Il arriva de là que dans quelques églises on porta le surphs à manches longues et larges, tandis que dans d'autres on en laissa pendre les manches sans les passer dans les bras.
L'aube, alba, ne figure pas seulement dans la toilette ecclésiastique. Suivant un usage très-répandu, et qui remonte aux premiers temps de l'Éghse gallicane, on revêtait d'une aube blanche les nouveaux chétiens, et plus tard on continua d'en couvrir les jeunes enfants aussitôt après leur baptême. C'était ce qu'on appelait l'habit d'innocence, vestis innocentiœ. Les nouveaux baptisés le portaient pendant huit jours, et quand on le leur enlevait, après l'expiration de ce délai, c'était l'occasion d'une fête de famille connue sous le nom de désaiibage (1). Il était trèsexpressément défendu aux mères de garder l'aube quia vait servi à leurs enfants, de peur qu'elles ne les profanassent en les faisant figurer dans les cérémonies des sortilèges.
Le balandras ou balandran, balandrana, manteau double avec des ouvertures pour passer les bras, était surtout adopté par les gens qui montaient à cheval. En 1226, il fut défendu aux moines de Saint-Benoit de s'en servir, et cette défense fut renouvelée pour les prêtres, en 1254, par le concile d'Albi. Par une exception assez rare le balandras garda sa forme et son nom jusqu'au dix-septième siècle. La Fontaine le mentionne dans la fable intitulée Jioréc et le Soleil.
Sous son balandras fais qu'il sue.
Saint-Amand le mentionne également ;
G INuit^ couvre tes feux de ion noir balandran !
Le doublier, duplarius, avait la forme d'un sac percé d'une ouverture pour laisser passer la tête :
Le chapel prend, l'escharpe et le doublier, Et le bordon qui ni volt pas laissier,
dit le roman d'Aubery; ces deux vers donnent lieu de croire que le doubUer était surtout porté parles pèlerins. Il en était de même de l'esclavine, sclavina, salabarra, saraballa, vestis grossa, tunique longue, qui tirait son origine du pays des Esclavons.
La cyclade des Grecs, y. 'r/.lo;, parce qu'elle enveloppait le corps comme la mer
[i) Du Gange, v" Alba et v» Vestis innocentiœ.
i2li VÊTEMENTS AUX DOUZIÈME ET TREIZIÈME SIÈCLES.
enveloppait les Cyclades, était devenue an treizième siècle le siglaton porté par les i'emmes comme la gauzape, robe sans manches snr laquelle on commença à figurer (les armoiries sous le règne de Philippe-Auguste.
Le gambison, la cotte gamboisiée, la contre-pointe, paraissent avoir été un vêtement du même genre. Le gambison, d'égale grandeur par derrière et par devant, se portait en temps de guerre par-dessus l'armure comme la cotte d'armes ; en tenue de ville pardessus l'habit de corps. On a lieu de croire, dit Du Gange, c[ue le gambison était ouaté et piqué. Les plus riches le faisaient garnir avec du coton, les pauvres avec de l'étoupe.
Les cointises, c{ui prenaient le nom de l'étoffe avec laquelle on les confectionnait, sont indiquées par Mathieu Paris comme étant d'une grande élégance. On appelait aussi cointises les ornements des drapeaux elles caparaçons.
La cotte, c[ue Roquefort appelle veste, soubreveste, robe de dessous, tunique, a été beaucoup plus exactement définie par M. Quicherat une longue blouse à manches ajustées (1). — Les manches, ajoute M. Quicherat, en étaient la seule partie apparente, attendu que le corsage et la jupe disparaissaient entièrement sous le surcot. — Le surcot, comme le nom l'indique, se mettait par dessus la cotte. Il était tpielquefois sans manches, quelquefois avec des demi-manches qui descendaient un peu plus bas que le coude ; quelquefois aussi avec de fausses manches retombant sur le dos. Sous le règne de Philippe le Hardi la noblesse déploya un grand luxe dans l'ornementation de la cotte et du surcot, dont l'étolfe verte, écarlate, bleu foncé, rouge saumon, etc., était toujours assortie à la couleur du champ des armes du seigneur qui s'en revêtait, et y faisait broder les pièces de son blason en soie, en or, ou en argent. Jusqu'au commencement du treizième siècle, ce blason s'adaptait aux vêtements au moyen d'une simple appUcation de couleurs nommée balure. Plus tard cette application fut remplacée par la broderie. Cette dernière mode, toute nouvelle vers 1270, causa un vif mécontentement à Joinvdle, qui en parla même un jour au roi Philippe le Hardi, en lui conseillant d'employer son argent en aumônes au lieu de le dépenser à ces futilités, dont le prix eût soulagé bien des misères, car il y avait telles pièces brodées des armoiries du roi c[ui ne coûtaient pas moins de 25,000 à 30,000 francs de notre monnaie. Nous ajouterons, d'après M. Quicherat, que l'étiquette ne permettait pas qu'on parût revêtu de ses armoiries ailleurs qu'en bataille, chez soi ou chez ceux dont on était ]"égal.
fl) lîist. du Costume en France au '] ualoi-zicme siècle. École de Cliartes, séance, d'inauguration, 5 mai I8/i7. lii-b°, p. 17.
VftTKMENTS AUX DOUZIÈME ET TREIZIÈME SIÈCLES. 125
Sous les règnes de Louis le Gros, de Philippe-Auguste et de saint Louis, on continuait toujours à porter les braies, pantalons assemblés par pièces, faits indistinctement de soie, de laine ou de peau, et qui ne descendaient alors cpie jusqu'aux jarrets . Les braies s'attachaient à la taille par un ceinturon c[u'on appelait la braière ; de là l'expression si fréquente, dans les poëmes du moyen-âge, pour dire qu'un cavalier avait été coupé en deux : // est iranché jusqu'au nœud du braier. En parlant des femmes qui, dans le ménage, intervertissent les rôles et font mentir le" vers : . ■
Du côié de la barbe est la toute-puissance,
nous disons aujourd'hui : « Telle femme porte les culottes. » On disait au treizième siècle : « Elle porte le braier. »
Les chausses, qui complétaient le vêtement des jambes et c[ui se plaçaient sous les braies, correspondaient, on l'a déjà vu, aux bas dont on se sert aujourd'hui. Si l'on s'en rapporte à un dessin de la fin du treizième siècle, elles ressemblaient exactement à nos pantalons à pieds. Elles étaient faites de plusieurs pièces rapportées, et tenaient sur la jambe par un cordon placé au dessus des braies. A Paris, les chausses devaient être cousues de fil blanc et noir, afin qu'on pût suivre le fil et vérifier si la couture était bien faite.
Aux nombreuses espèces d'habits que nous venons d'énumérer nous ajouterons, pour compléter l'inventaire de la toilette au treizième siècle, le plus répandu et pour ainsi dire le plus intime de tous les vêtements, la chemise, qui s'appelait en latin camisia, et en langue vulgaire camise et quelquefois cliaisne, comme on le voit par ces vers :
.... Trayez-vous arricr, N'aloucbiez pas à mon cliaisne.
Sire chvealier.
La chemise, que nous avons déjà vue figurer dans le costume des soldats, fut adoptée définitivement au treizième siècle dans le costume civil. Pour les menues gens, elle était en toile de chanvre; et souvent aussi, mais non pas exclusivement, comme on l'a dit à tort, en étoffe de laine. Les élégants, hommes ou femmes, en laissaient passer le collet autour du cou.
Sous les Mérovingiens, pour sceller un contrat d'alliance d'une manière irrévocable, nous avons vu que l'on donnait des cheveux; il parait que, sous les successeurs de Hugues Capet, on donnait sa chemise. C'est du moins ce qui arriva du temps de Louis IX ; le Vieux de la montagne, qui rechercliait l'alliance du saint
roi, lui envoya, pendant son séjour en Palestine, des ambassadeurs qui lui présentèrent une chemise, et lui adressèrent cette singulière harangue : « Sire, nous sommes venus à vous de par notre sire ; et il vous mande que tout ainsi que sa chemise est l'ahellement le plus près du corps de la personne, ainsi vous envoie-t-il la chemise que voici, dont il vous fait présent, en signifiance que vous êtes celui roi lequel il aime le plus avoir en union et à entretenir. '»
Entre personnages du même rang et du même sexe, des dons de cette nature n'étaient que bizarres ; mais, entre les chevaliers et les dames, ils prenaient, il faut l'avouer, une tout autre signification. Nous avons déjà parlé, à l'occasion de la chevalerie, des présents accordés parles femmes aux preux qui combattaient pour elles, il faut ajouter la chemise à la liste déjà si variée de ces présents ; et c'est sans doute pour montrer jusqu'où pouvait aller en ces sortes d'affaires la fantaisie féminine, qu'un poëte français du treizième siècle a composé un fabliau intitulé : Des trois chevaliers et del chamise, c'est-à-dire de la chemise. Dans ce fabliau, on voit une dame recherchée par trois chevahers, qui devaient combattre dans un tournoi, leur envoyer par son page une de ses chemises, en les prévenant que son cœur serait acquis à celui d'entre eux qui descendrait dans la lice couvert de ce simple vêtement. Deux des chevaliers refusent, un troisième accepte ; il combat avec la chemise de la dame, qu'il inonde de sang. On lui décerne le prix du tournoi; malgré la gra\'ité de ses blessures, il est guéri ])ar prouesse . et la dame lui donne son cœur, après s'être revêtue elle-même aux yeux de son mari de la chemise ensanglantée.
Les serviettes, les nappes et les mouchoirs étîdent faits des mêmes matières que les chemises, chanvre ou laine, pour les consommateurs vulgaires ; mais chez les riches ces mêmes objets se faisaient de préférence en soie. Primitivement la serviette s'appelait mappa, la nappe mantile ; mais dans le moyen-âge les accep'ions changèrent : mappa devint la nappe, et 7nantile la serviette, d'où l'on a fait le diminutif manipulus, mouchoir.
Le mouchoir, selon Dom Claude de Vert, se portait au bras gauche, et c'est de là, d'après le savant bénédictin, qu'est venue cette farton de parler : Du temps qu'on se mouchait sur la manche, c'est-à-dire lorsqu'on était fort simple et qu'on n'avait point encore inventé les poches. Les évêques portaient leur mouchoir à leur crosse, les chantres à leur bâton. Cet usage se maintenait encore au dixhuitième siècle dans l'église de Saint-Denis et dans un grand nombre d'églises de campagne, afin que ceux qui tenaient les croix processionnelles pussent se moucher à leur aise.
La serviette, comme le mouchoir, se portait, à table, tortillée autour du bras gauche, et de cette façon l'usage en était plus commode, la main droite restant toujours disponible. Les serviettes étaient ornées de franges et quelquefois même de clochettes d'argent.
La couleur n'était point indifférente dans les vêtements du moyen-âge ; on sait que pour l'église il y eut toujours cinq couleurs officielles : le blanc, le rouge, le vert, le violet et le noir. Le rouge signifiait le sang versé par les martyrs ; le vert, l'espérance qui animait ces martyrs quand ils mouraient pour Jésus-Christ ; le blanc, la pureté des vierges ; le violet était l'attribut des confesseurs et des pontifes ; le noir, l'emblème de la mort. Ce symboHsme se retrouve en quelques points dans la société laïque, mais avec un sens tout différent. Le vert était adopté pour les bonnets dont on coiffait les banqueroutiers au pilori des halles, et il s'est conservé dans la calotte du galérien relaps ou de celui qui avait tenté de s'échapper du bagne. Le jaune, à quelques exceptions près, signifiait félonie, déshonneur, bassesse. Le bourreau barbouillait de jaune la maison des individus coupables du crime de lèse-majesté ; ses valets étaient habillés de jaune. C'était pour les femmes le signe de la prostitution, pour les maris placés sous le triste patronage du saint Gendulfe l'attribut de leur confrérie malencontreuse, pour les juifs le stigmate de leur dégradation traditionnelle. Les hérétiques pénitents pouvaient être condamnés à porter toute leur vie un scapulaire de moine sans capuchon, avec des croix jaunes devant et derrière. Mêlée avec le vert la couleur jaune composa le costume du fou des rois et des autres fous, joyeux enfants de la mère Sotte, qui parodiaient dans des saturnales cyniques les austères cérémonies de l'Église (1).
La coiffure, la chaussure, les bijoux et tous les accessoires de la toilette sont au douzième et au treizième siècle variés et multiples.
Parmi les coiffures les plus usuelles était le chaperon. « Le chaperon, dit Monet, est un habillement de teste des vieux François, façonné de drap, à la testière serrée en guise de capuchon, terminé en bourrelet vers le derrière de la teste, auquel bourrelet pendoit une longue et estroite manche qui s'entortilloit au col. Il y avoit au miheu de la testière une longue creste de drap qui se couchoit sur l'une des oreilles contre le chaud et le vent. Le chaperon duroy estoit parsemé d'orfèvreries ou diapré de pierreries. » Cette description, du reste, n'a rien d'absolu, et le chaperon varia souvent, dans le même siècle, suivant les provinces et la fantaisie de ceux qui le portaient. Plus un personnage était important, plus il donnait d'am-
[1 ) M. l'iigollot, Monnaies des éiéques, des innotmts et des fous. 1837, In-h°, p. LXXIII.
pleur à son chaperon, plus il le surchargeait de fourrures. Les personnes sans titre le portaient étroit et sans aucune ornementation; quelquefois il descendait jusqu'à la ceinture, comme on le voit dans Mathieu Paris, à la date de 1227 : Caparouem mque ad cingulum . Dom Claude de Ycrt dit que cette coiffure n'est autre chose que le capuchon détaché de la cape; et ce qui confirme son opinion, c'est qu'au douzième siècle il y avait une espèce de chaperon pendant qui restait rahattu sur le dos comme les capuchons des moines ou les capuchons de nos dominos modernes. La longue queue pendante qu'on portait vers 1215 s'appelait lirippium, comme on le voit dans une ordonnance relative aux écoliers de Paris : ordonnance dans laquelle il leur est enjoint de faire disparaître le lirippium de leur coiffure. Le chaperon rabattu sur le dos était l'un des signes du deuil. On saluait en portant la main au chaperon, et c'était le comble de la politesse de l'ùter tout à fait.
La couleur et les ornements des chaperons servirent plusieurs fois de signe de ralliement dans les guerres civiles et les temps de troubles. Dans le quatorzième siècle, le chaperon blanc eut à peu près le même rôle que le bonnet rouge dans la révolution française ; au douzième siècle, au contraire, il eut une mission toute pacifique. Voici ce qu'on lit à ce sujet dans l'historien Rigord :
1162-1196. — « De longues (|uerelles, dit Rigord, avaient existé entre le roi d'Aragon, Alphonse II et Raymond, comte de Saint-Gilles. Les sujets ou vassaux de ces deux princes souffraient tous les désastres de la guerre, quand Dieu leur envoya pour sauveur un pauvre charpentier nommé Durand. Il reçut du Christ luimême une cédule sur laquelle était empreinte l'image de la Vierge ; et présentant cette cédule à tous les habitants des deux partis rivaux, il leur prêcha la paix, et par son éloquence il obtint que cette paix fût conclue. Les sujets du roi Alphonse et les vassaux du comte de Saint-Gilles firent imprimer sur l'étain l'image de la bienheureuse cédule, et la portèrent suspendue sur leur poitrine. Ils portèrent aussi toujours avec eux des capuchons de toile blanche taillés sur le modèle des scapulaires des moines, en mémoire de l'alliance qu'ils venaient de contracter. Mais, ce qu'il y a de plus admirable, c'est cjue ce capuchon devint pour ceux qui le portaient la sauvegarde la plus sûre. Un homme en avait-il fait périr un autre dans quelque rencontre, le frère de sa victime, en voyant le meurtrier couvert du signe vénérable s'avancer au-devant de lui, oubhait aussitôt la perte qu'il avait faite pour ne plus songer qu'au pardon ; il donnait, en gémissant et en versant des larmes, le baiser de paix au coupable, et l'emmenait même dans sa maison pour le faire asseoir à sa table (1). »
(1) lligord, Vie de Philippe -Auguste^ Collecl. Guizol, I. XI, p. 3i-35.
Cette institution si utile ne tarda point cependant à dégénérer. Durand se mit à faire le commerce de chaperons blancs (1). Une foule de gens sans aveu se rallièrent aux cnpucics; c'est ainsi qu'on nommait les membres de l'association. Des brigandages furent commis ; les milices communales de l'Auxerrois se levèrent en masse, et les capuciès furent exterminés jusqu'au dernier en punition de leurs désordres. Comme si cette triste parole de Dante devait se vérifier dans tous les âges : « Hélas! vous êtes si faibles, qu'ime bonne institution ne dure pas autant qu'il en faut pour voir des glands au chêne que vous avez planté ! »
On a dit que les chapeaux avaient pris naissance sous Charles VI; cette assertion n'a pas besoin d'être discutée, puisqu'elle est réfutée par un document incontestable, le Livre des Métiers d'Etienne Boileau, rédigé sous le règne de saint Louis. On trouve en effet dans ce curieux monument de notre législation industrielle la mention des chapeliers de fleurs, des chapeliers de feutre, des chapeliers de coton, des chapeliers de paon ; des fourreurs de chapeaux et des faiseresses de chapeaux d'orfroi. Il faut cependant distinguer. Sans aucun doute, les chapeaux de feutre se rapprochaient plus ou moins des chapeaux modernes : il y en avait de pointus, de cylindriques, d'hémisphériques, et le feutre en était de loutre, de poil de chèvre , de bourre (2) ; mais les chapeaux de coton paraissent n'avoir été que de simples calottes, comme les chapeaux de fleurs n'étaient que de simples couronnes. « Il n'y avait point de cérémonies d'éclat, point de noces, point de festins oh l'on ne portât un chapel de roses, dit Legrand d'Aussy. Ce chapel ou couronne, placé sur la tète des convives, rappelait les jours fastueux de la grande élégance romaine. Les amants en offraient à leurs maîtresses. Dans une chanson du treizième siècle, un chevalier rencontrant une jeune fille, met pied à terre, attache son cheval à un arbre, et s'asseyant près de la bachelette, il lui parle du talent qu'il a de tresser des chapeaux avec la fleur qui blanchoije. Les jongleurs comptaient aussi, parmi leurs agréments, l'art défaire ces chapelez de flors, qui, dans les joutes poétiques, étaient la récompense des vainqueurs. Les jeunes gens, à qui les chapels de fleurs convenaient si bien, les firent servir à exprimer leurs sentiments , en attachant un sens mystérieux à chacune des fleurs qui entraient dans leur composition, imitant en cela ces bouquets emblématiques, appelés sélam, dont les croisades avaient apporté le secret en Occident, et dans lesquels les amants rendent, en Orient, visible aux yeux de celles qu'ils aiment ce qu'ils n'osent ou ne peuvent leur dire de vive voix. »
(1) Du Gange, \oCapuciali.
(2) Quicherat, ubi suprà, p. 20.
L'auteur du lai du trot représente quatre-vingts jouvencelles
Ki cortoises furent et bêles, SVstoient nioll bien acesmées ; Totes pstoient drsfublées, Ensi sanr. moelekins estoient; Mais copiaux de roses avoient En lor chies mis, et d'aiglanlier Por le plus doucement flairier.
Les confréries, dans les grandes fêtes de l'église, les prêtres, le jour de la Fête-Dieu, ainsi quêtons ceux qui assistaient à la procession , les religieuses, le jour de leur prise d'habit, les nouvelles mariées, le jour de leurs noces, portaient un chapeau de fleurs. « L'habillement de l'épousée nouvelle, dit Legrand d'Aussy, étant tout blanc, en signe de la pureté virginale qu'elle apportait à son mari, on avait cru sans doute qu'il fallait quelque ornement d'une couleur tranchante pour relever cette blancheur si uniforme. Quant aux hommes, on représentait leur chasteté par un chapel de branches vertes (1). » Tous les vendredis de l'année, saint Louis faisait porter à un de ses enfants une couronne de roses en mémoire de la couronne d'épines du, Sauveur; et quand les connétables servaient les rois de France, ils avaient aussi cette couronne sur la tête. Les couronnes de roses ou de pervenche tenaient une grande place dans les redevances féodales. C'était, avec les éperons et les gants , le plus important symbole des droits honorifiques ; mais, par un singuUer contraste, cet ornement, qui constituait la dépendance du vassal vis-à-vis de son seigneur, devenait, dans la classe noble elle-même, le signe de l'exliérédation pour les filles. En effet, les filles nobles ne recevaient souvent pour toute dot qu'un chapel de roses; et quand elles étaient ainsi dotées, elles perdaient tous leurs droits à la succession de leur père et de leur mère. Les chapeliers de fleurs étaient en même temps jardiniers ; et comme leur métier était principalement étabh pour servir les genlius houmes, ils ne payaient rien à l'entrée ou à la sortie de Paris pour leurs marchandises ; ils pouvaient travailler également de jour et de nuit, et n'étaient point astreints à l'obhgation de faire le guet. L'usage des chapeaux de fleurs s'est maintenu jusqu'au règne de Philippe de Valois.
Le chapel de paon- surpassait encore en élégance le chapel de fleurs. C'était une couronne ou une coiffe ornée de broderies et surmontée de plumes de paon , ou recouverte à l'extérieur de ces plumes recousues à l'aiguille. « Si les chapeliers de paon, dit le Livre des Métiers, employent dans les chapeaux de l'étain doré qui n'a
11) ! pgrand d'Aussy, Vie privie des Français, t. il, p. 11x1 ■
point été argenté avant de recevoir la dornre, l'ouvrage sera regardé comme mauvais, brûlé comme tel, et l'ouvrier payera au roi cinq sous d'amende. »
Vorfvoi était une broderie en or et en perles qui, appliquée à la coiffure, rehaussait l'éclat de la parure entière, et qui servait aussi à orner les robes de soie et de velours. Dans les romans du moyen-âge, l'orfroi figure toujours sur la tête des plus belles dames. Le tresson, trecéoiir, tréçouer ou tressour, était un bandeau orné qui retenait les cheveux des femmes. C'était, pour le nord et pour le centre de la France, ce que la benda était dans la Provence et dans l'Itahe. Les couvre-chefs tissus de soie, les guimples de soie, la garlande d'or et d'argent, également portée par les grands seigneurs et les nobles dames, formèrent, jusqu'au règne de Philippe le Bel, les principales coiffures des classes riches. Dans les mêmes classes, les femmes portaient aussi un voile qui descendait du haut de la tête sur les épaules et ne laissait voir qu'une très-petite partie de leurs cheveux. Les reines et les femmes de haute noblesse ajoutaient à ce voile une couronne ou un diadème. Les veuves portaient, en outre, un bandeau qui leur couvrait le front, enveloppait les contours du visage et cachait le cou et la gorge. Chez les jeunes filles, le visage, les cheveux et le cou se montraient plus à découvert, et quelques-unes laissaient pendre des deux côtés de la tête des espèces de claque-oreilles chargées de perles et de pierres précieuses. Chez les femmes du peuple, on trouvait un voile d'une étoffe trèssimple, le chaperon et quelquefois un ruban. Les femmes juives, par le 16^ canon du concile d'Arles de l'an 1234, sont obligées, lorsqu'elles ont atteint l'âge de douze ans, de ne sortir qu'entièrement voilées.
Les mêmes coiffures étaient souvent portées par les deux sexes. En 1276, il est question, dans des statuts de la ville de Marseille, de la Inique, qui servait aux hommes et aux femmes. 11 y avait des huques à capuchon, des huques de soie, de camelot, d'orfèvrerie et des huques fraisées. On peut encore ranger dans la catégorie qui nous occupe l'aumusse, sorte de mantelet de fourrures dont les clercs et les laïques, et notamment les rois et les princes, couvraient leur tète et leurs épaules. Les bonnets, qui paraissent au douzième et au treizième siècle, furent ainsi nommés, d'après Dom Claude de Vert, de l'étoffe même dont ils étaient faits. Le savant bénédictin, pour justifier cette opinion, cite un passage de Guillaume de Nangis, dans lequel il est dit que saint Louis cessa de s'habiller d'écarlate et de drap vert ou honnête. Dom Claude de Vert en conclut que le bonnet était primitivement une coiffure faite avec le drap nommé honnête, comme plus tard on appela castor le chapeau fabriqué avec le poil de cet animal. Les bonnets carrés, tiitupia, sont mentionnés dans un statut synodal de l'éghse d'Angers de l'année 1265. On y voit
qu'à cette date les bonnets carrés étaient à l'usage des clercs mariés ou des clercs célibataires, qui devaient s'en coiffer pour venir à l'église et les ôter quand ils se trouvaient en présence de l'évêque, de l'archiprètre et du doyen. Les gradués en droit portaient aussi , à ce qu'il paraît , à cette date , un bonnet particulier nommé (nrretum. Quant aux moines, ils gardaient le capuchon, qui devint, au treizième siècle, la cause d'une querelle très-vive entre les cordeliers. Les uns, les spiritualistes, voulaient, par esprit d'humilité, porterie capuchon très-étroit ; les autres, par respect pour la tradition, s'entêtaient à maintenir la vieille forme. La querelle dura près d"un siècle. En 1314, les spiritualistes, qui avaient rallié à leur querelle les bourgeois de Narbonne et de Béziers, chassèrent de ces deux villes, par la force des armes, leurs adversaires, partisans du capuchon traditionnel. Mais c'était encore trop peu cependant que de se battre pour une pareille question. Le capuchon, après avoir fait des soldats, fit des martyrs, et, en 1318, quatre spiritualistes condamnés par l'inquisition furent brûlés à Marseille.
La fabrication des chaussures n'était ni moins active, ni moins variée que celle des chapels de fleurs, des chapeaux de feutre et des bonnets. L'industrie des cuirs semble avoir été très-avancée au douzième et au treizième siècle , et eUe se partageait en plusieurs métiers auxquels il était interdit , suivant l'usage , d'empiéter sur les attributions les uns des autres. On trouve, en effet, parmi les ouvriers qui préparaient le cuir ou qui le mettaient en œuvre, les baudroyers, qui correspondaient aux corroyeurs ; les cordouaniers, les savatiers, qui travaillaient : les premiers, les chaussures fines et neuves en cordouan, les autres, les vieilles chaussures en peau ordinaire ; les basaniers , qui employaient la basane , comme leur nom l'indique; et les peintres selliers, qui ornaient d'applications peintes l'équipement en cuir des chevahers, car il était de mode de relever la beauté du cheval par une décoration très-élégante , et l'on sait, entre autres exemples , que Richard Cœur de Lion, même avant son expédition de la Terre-Sainte, avait des lions peints sur sa selle. Le cuir le plus précieux était le cordouan, cordehisus aluta, peau de chèvre préparée et teinte à la façon du maroquin, et dont les Arabes avaient appris la préparation aux Espagnols, Dans l'origine, il était défendu de faire venir à Paris d'autre cordouan que celui d'Espagne, parce qu'il était le meiUeur de tous, et celui de Flandre corroyé au tan était absolument proscrit; mdis on finit en France par imiter les procédés espagnols, et l'importation fut déclarée hbre du moment où la matière première était de bonne qualité. Pour les chaussures à vil prix, on se servait de basane et de veau ; mais il était toujours défendu de mêler le neuf avec le vieux. On était de plus obhgé d'indiquer quelle
qualité de cuir était entrée dans la confection des chaussures, sous peine de voir, comme toujours, la marchandise saisie et brûlée.
Les souliers à bec, que nous avons déjà rencontrés et que nous retrouverons encore dans le quatorzième siècle, considérablement allongés, sous le nom de souliers à la poulaine , étaient toujours pointus quoiqu'en restant stationnaires quant à la longueur de leurs pointes. Cette pointe forme le signe caractéristique des souliers de l'époque; mais les espèces n'en étaient pas moins variées. On connaît les lieuses, houses ou houzéaulx, qui étaient fendus d'un bout à l'autre sur le devant, et se fermaient sur le cou-de-pied avec des boucles ou des courroies.
Souliers ù lalz, aussi houzéaulx , Ayez souvent frez et nouvéauix, Et qu'ils soient beaux et fetis, I\i trop larges, ni trop pelis (1).
Boman de la Rose.
Les houzéaulx, en latin osa, étaient ainsi nommés, dit Jean de la Porte, qui ne paraît pas difficile en fait d'étymologies, ab ossis, qiiod pi'imum de coriis boum facta sunt. Ainsi, suivant Jean de la Porte, le mot os a donné naissance au mot houzéaulx, parce que ceux-ci sont faits avec des cuirs de bœuf. N'avions-nous pas raison de dire que Jean de la Porte n'était pas difficile en fait d'étymologies ? Les houses faites « pour soy garder de la boé et de froidure quand l'on chemine par pays et pour soy garder de l'eaue , » paraissent avoir été à l'usage des gens qui fatiguaient beaucoup. Matliieu Paris en parle, en 1247, comme d'une chaussure militaire. Dans une histoire fabuleuse de Merlin, on voit le célèbre enchanteur venir dans une ville « comme un boskillons, une cuignie à son col, uns grans housians cauchiés. » Joinville, en parlant de l'efiet que le soleil d'Orient avait produit sur la peau de sa figure, dit « le cuir nous devenoit tanné de noir et de terre à ressemblance d'une vieille bouse, qui a esté longtemps mucée derrière les coffres. » Nous ajouterons, pour en finir avec tous ces détails, qu'on appelait les jarretières bandes de houzéaulx, hose bandeu en allemand; ce qui prouve que cette chaussure couvrait une partie de la jambe, où elle s'attachait avec des jarretières (2).
L'escarpin, scarpus, distinct de la pantoufle, qui se nommait subarus, était, selon toute apparence, la chaussure du négligé des femmes, comme on le voit par ces vers du roman de Garin :
(1) Roquefort, Gloss. au mot Houses.
(2) Du Gange, v" Osa.
Tote dolente hors de sa chambre ési, Désafublie, chaucié en escharpins, Sor ses espaules M gisoient li crins.
Les estivaux, estival ia, étaient, comme lem^ nom l'indique, des chaussures d'été, portées par ceux qui se distinguaient dans leur toilette. Aussi les estivaux étaient-ils faits de velours, de brocart ou de quelque autre riche étoffe. On trouve cependant dans le récit de l'ambassade de Louis, duc d'Anjou, en Sardaigne, dans l'année 1278, des estivaux de cuir blanc à la manière des Sardes.
Les souHers, siibtalares, solearii, portaient des boucles faites de laiton, d'archal et de cuivre. On les mettait à l'aide d'un chausse-pied nommé trainell. Les bottes ou bottines étaient d'im usage très-fréquent, et souvent d'une grande élégance. Quand Philippe-Auguste fut couronné à Reims, il portait des bottes parsemées de fleurs de lis d'or. Les moines, comme les laïques , se servaient de cette chaussure. On voit dans les statuts de l'hôpital Saint-Julien que les prêtres de cet hôpital devaient avoir des bottes noires ou brunes avec des semelles peu épaisses. Dans l'ordre de Cîteaux, il était défendu aux frères convers de chausser des bottes quand ils travaillaient dans les granges. Il est aussi souvent question dans le cartulaire de l'abbaye de Saint-Bertin de bottes qui étaient données à l'abbé et aux chevaliers de l'abbaye. Cette redevance est assez fréquemment imposée dans la féodalité ecclésiastique. Il en était de même à Paris, où les métiers qui travaillaient le cuir étaient soumis à un impôt pour les bottines du roi. Nous mentionnerons encore un fait qui mérite d'être noté, c'est qu'au douzième siècle on voit reparaître les cothurnes (1).
Les gants occupent parmi les accessoires du costume une place importante. A la fin du treizième siècle, ils étaient tantôt en basane ou en peau de cerf, tantôt en vair ou en gris, et, comme les gants modernes dits à la Crispin, ils recouvraient le poignet, même chez les femmes, ainsi que le remarque M. Quicherat à l'occasion de la statue de Catherine de Courtenai, qui se voit dans les caveaux de Saint-Denis. Les gants des évêques, des abbés et autres grands dignitaires ecclésiastiques étaient fabriqués au crochet, avec des fils de soie, et rehaussés de broderies d'or. Ceux des prêtres et des clercs étaient de cuir noir.
Aujourd'hui, il est de bon ton, dans la plupart des relations de la vie, dans les visites, les soh'ées ou les bals, de rester ganté; c'était le contraire au moyen-âge. Déjà, dans les lois barbares, il est défendu aux juges de siéger avec des gants; plus tard, on ne peut se présenter devant le roi, les princes ou les princesses, que
(1) Du Can^e, v" Bota.
les mains nues. Les lidèles qui assistaient à la messe étaient leurs gants pendant la lecture de l'Évangile, et ils agissaient de même lorsqu'ils s'approchaient de la sainte table ou qu'ils entraient dans le confessionnal. Le vassal, en rendant hommage à son suzerain, devait quitter ses gants, en même temps que son épée, son couteau et ses éperons. Les amis et les parents qui se rencontraient dans une rue ou dans une maison se dégantaient pour se toucher la main , et c'était le comble de l'impolitesse que de déroger à cet usage ; entre gens chatouilleux sur le point d'iionneur, il s'ensuivait quelquefois mort d'homme.
Avant rinstitution des tabellionages municipaux ou royaux, le donateur ou le vendeur d'un immeuble renonçait à ses droits de propriété en donnant un de ses gants au nouveau possesseur. Malgré l'absence de toute transaction écrite, cette investiture était regardée comme suffisante, et, suivant la juste remarque de M. Quicherat , elle se maintint dans les transactions civiles longtemps encore après l'établissement des notaires. La féodalité s'en empara même pour en faire le symbole de la dépendance du vassal vis-à-vis de son seigneur. En 1294, le comte de Flandres, en remettant son gant au roi de France , lui céda humblement la possession de Bruges, et d'autres villes qui étaient , comme on le disait alors, les plus beaux joyaux de sa couronne. Dans un ordre de faits moins relevés , on voit les seigneurs, et principalement les seigneurs ecclésiastiques, imposer comme redevance un gant pour chaque vente de terre ou de maison qui se faisait dans le ressort de leur fief. Quelquefois le gant était remplacé par une somme de quelques deniers. Enfin, le gant figure dans les circonstances les plus variées comme attribut, comme symbole ou comme gage : comme attribut, car le noble comptait au nombre de ses privilèges les plus précieux celui de porter le gant sur lequel son faucon se perchait pendant la chasse ; comme symbole, car jeter son gant par terre c'était provoquer son ennemi au combat, et le ramasser c'était accepter le duel ; comme gage , car c'était souvent par l'abandon de leur gant que les dames témoignaient aux servants d'amour de l'abandon de leur cœur, ou qu'elles exprimaient leur reconnaissance pour quelque service signalé. Ainsi, dans le Roman de Gérard de Nevers, une jeune femme, touchée de l'empressement de Gérard à la défendre, lui donne le gant qui couvrait sa main gauche en disant : « Sire, mon corps, ma vie, mes terres et mon honneur, je mets en la garde de Dieu et de vous (1) ! » Suivant d'autres usages, dont il serait difficile d'exphquer l'origine , on donnait des gants aux maçons et aux tailleurs de pierre lorsqu'ils
(1) DuCangc, \° Cirothecœ.
commençaient quelque construction importante, et, dans quelques villes du Nord, on donnait aussi une paire de gants blancs au bourreau lorsqu'il allait pendre un malfaiteur.
Le goût des fourrures, que nous avons eu déjà l'occasion de mentionner plusieurs fois, n'avait rien perdu de sa vivacité au douzième et au treizième siècle. On les employait tantôt à faire des vêtements complets, comme le pelichon, dont il a été parlé plus haut, tantôt à doubler les vêtements ou les chaperons ; tantôt enfin à garnir l'extérieur des manches, des collets, etc. On s'en servait aussi pour faire des couvertures de lit, même dans les couvents, et c'était là un raffinement de délicatesse contre lequel les réformateurs s'élevaient avec indignation. Saint Bernard, qui avait le droit de se montrer sévère, lui qui couchait sur la terre et ne vivait que d'eau mêlée de larmes , de pain mêlé de cendre , et de potage de feuilles de hêtre, saint Bernard reproche amèrement à ses moines de ne pouvoir dormir que sous des couverlures qui viennent de loin.
Le nombre des pelletiers était considérable à Paris en 1292, On en comptait alors 214, tandis qu'il n'y avait que 19 drapiers. M. Géraud, le savant et regrettable auteur de Paris sous Philippe le Bel, en conclut qu'à la fin du treizième siècle le drap était encore une étoffe de luxe réservée aux bourgeois, comme la soie et le velours l'étaient aux seigneurs ; et qu'en général les menues gens s'habillaient encore avec des peaux. Ce qu'il y a de certain , c'est que les chevaliers et les grands , quand ils quittaient leurs armures ou leurs habits de parade, se revêtaient d'une robe fourrée longue et ample cjui figurait assez bien, ce nous semble, nos robes de chambre modernes. Les fourrures les plus communes étaient les peaux d'agneau, de chat, de renard, de lièvre et de chien. Les chats domestiques, que l'on appelait chais de feu ou de foier, comme on le voit par un registre des péages de Paris, ne pouvant suffire à la consommation, il fallut recourir pour s'approvisionner à l'Espagne et à l'Italie; et Pierre le Vénérable signale comme une calamité la passion [damnabilis curiositas) dont les moines de Cluny s'étaient épris pour les pelleteries étrangères. Les fourrures de seconde qualité étaient celles de lapin, de chat sauvage, d'écureuil commun, de loup et de martre. L'hermine, dont les Arméniens approvisionnaient l'Europe, la martre zibeline, le petit-gris, le vair, le .sable et le lérot figuraient au rang des pelleteries les plus précieuses. Le vair, qu'on distinguait en menu vair et en gros vair, était un assemblage de petits morceaux de peaux d'hermine et de peaux d'une espèce particuhère de belette nommée gris.
(1) De vita et moribus religiosorum, cap, 10.
Le vair tirait son nom de sa variété, pellis varia; dans le menu vair, les taches ou mouches qui tranchaient sur le fond étaient beaucoup plus nombreuses, plus serrées, et par conséquent plus petites. Dans le gros vair, les taches étaient plus clair-semées. Le sable était formé de pointes de queues de zibelines. Les pelleteries d'hermine se composèrent d'abord de peaux cousues ensemble en laissant pendre les queues, dont les extrémités sont noires. Mais Du Gange, qui savait tout, nous apprend que pour rendre ces fourrures plus unies on retrancha les queues, et qu'on les moucheta de petits morceaux de peaux d'agneau de Lonibardie, qui sont d'un très-beau noir. Suivant la chronique de Bertrand Duguesclin, l'hermine était apportée de l'Orient :
Vestus moult noblement de sandaure et d'orl'iois, Et de beaus dras oiivers d'hermins s.irrazinois.
Quelques-unes des fourrures dont nous venons de parler gardaient leurs couleurs naturelles ; d'autres étaient teintes, et on leur donnait de préférence une couleur rouge, principalement à la zibeline et au rat. Les peaux rouges étaient appliquées de préférence aux collets et aux manches. Quand les habits étaient garnis de la sorte, on les appelait engols, c'est-à-dire garnis à la goule; en d'autres termes, garnis à l'ouverture supérieure du vêtement par laquelle on passe la tète :
Ces haiiz barons, qui tant font à \o<'r. Qui sont veslos de fi ez ei mines cliers De vair, de gris et d'ermine envolé.
On faisait aussi des habits formés de plusieurs bandes, dont l'une était de fourrure et l'autre d'étoffes de diverses couleurs ; la bande de fourrure, ordinairement rouge, se nommait (jueules, et c'est de là que sont venues entre autres les armoiries de la maison de Coucy, qui portait fascé de vair et de gueules. Ainsi le blason, si fier de ses emblèmes de gueules, de sable, de pourpre, d'hermine et de vair, n'a fait en définitive, comme le remarque Du Gange, qu'emprunter le vocabulaire de la pelleterie (1).
L'importance que l'on attachait aux belles fourrures était si grande que l'Église crut devoir, différentes fois, imposer l'obhgation d'y renoncer à ceux qu'elle voulait soumettre à une pénitence sévère. Les hommes éminents en piété n'attendaient même pas ces prescriptions, et l'on sait que saint Louis, par un motif religieux, laissa de côté toutes ses riches pelleteries.
(1) Voir, sur les fourrures au douzième et au treizième siècle, Petrus Damianus, lib. II, cpist. 1 ; — lib. V, epist. 16. — r>u Gange, aux mois coopertorium, gula, sabelum catta, et !'• dissert, sur Joinville.
Le costume, déjà si orné dans les classes élevées et riches, reçut encore aux douzième et treizième siècles un nouvel éclat parles progrès de l'orfèvrerie et l'application de cette industrie à l'ornementation des colliers, des bourses, des ceintures et autres objets du môme genre. Depuis le commencement de la monarchie, l'orfèvrerie avait toujours été cultivée en France avec talent. Les successeurs de saint Eloi fabriquaient non-seulement des vases sacrés et des effigies de saints, mais des plans en relief de villes, offerts par les communes et les seigneurs en reconnaissance de quelque miracle opéré dans le pays, ou en commémoration des vœux formés pendant une grande calamité publique. Les reliques, qui jusque alors avaient été placées dans des coffres de bois, furent renfermées dans des châsses en métal. On commença à fabriquer chez nous, comme on le faisait en Italie, des portes de bronze ou d'argent. On perfectionna, par l'imitation des ouvrages arabes, l'émail sur métaux, et la grande quantité de rubis, hyacinthes, émeraudes et sapliirs, apportés d'Orient, multiplièrent, en se répandant dans le commerce, les matières précieuses qui jusque-là avaient été assez rares. Les grands travaux que saint Louis et Suger firent exécuter pour enrichir les églises ; les vases d'or et d'argent, les fioles d'onyx, de sardoine, d'émeraude et de cristal, dont ils firent hommage à l'éghse de Saint-Denis, contribuèrent à perfectionner les ouvriers. Il en fut de même des encouragements que les rois concédèrent aux artistes dont le talent rehaussait les splendeurs de leur cour, et des privilèges qu'ils concédèrent à la corporation des orfèvres et à celle des crist ailiers ou pierreriers de pierres naturelles, qui correspondaient à nos bijoutiers-lapidaires.
Les produits de l'orfèvrerie et les divers accessoires du costume sont très-variés à la date à laquelle nous sommes parvenus. Nous indiquerons parmi les accessoires du costume, le fermail, les boutons, les chapelets, la ceinture, l'aloïère, la bourse et les aiguillettes. Parmi les bijoux proprement dits, les colliers, les bagues, et les ornements en pierres fines enchâssées.
Le fermail était tantôt une simple agrafe de manteau, tantôt une agrafe trèsrichement décorée, dont on se servait autant comme un ornement que comme un objet d'utilité.
•Le plomb, l'étain, le fer ou le cuivre entraient indistinctement dans la composition des fermaux ordinaires. Ceux des riches étaient argentés ou dorés, quelquefois même en argent ou en or. Martial de Paris, dans ses Arrêts d'amour, en parle en ces termes :
Dessus li avoient leurs manteaux Tout de grosses perles barrez.
Fermants à moult riches fermaux.
Les fermaux étaient quelquefois à brides, et de la sorte ils se prêtaient à un certain écartement, ce qui donnait beaucoup d'aisance au manteau, et ne gênait point les mouvements comme les agrafes d'une seule pièce.
Les boutons, qu'on appelait aussi noijauxàrobes^ se faisaient d'os, de corne, de cuivre, d'ivoire, de laiton, de verre ou de pierreries enchâssées. Le métier de boutonnier était à ce qu'il paraît très-difficile, puisqu'on exigeait huit ans d'apprentissage quand l'apprenti payait pension chez son maître, et dix ans quand il ne payait pas. Dans tous les objets où, comme dans les boutons ou dans le fermail, on employait des pierres fines, il était expressément défendu de mêler du verre peint à ces pierres (1); mais cette défense a sans doute été très-souvent éludée, car un grand nombre de prétendus bijoux du moyen-âge ne sont que du verre de couleur enchâssé dans des métaux précieux.
Les chapelets, dont l'invention, suivant quelques écrivains, est due à Pierre l'Hermite, n'étaient pas seulement un objet de dévotion, mais encore un objet de toilette. Au douzième siècle on était loin du temps où les fidèles comptaient le nombre de leurs prières en faisant des marques sur un bâton, ou en plaçant dans leur tunique, comme le solitaire Paul, de petits cailloux dont le nombre s'élevait quelquefois jusqu'à trois cents, chaque caillou devant servir à indiquer qu'on avait fait une prière. D'après un portrait de Charles le Bon, comte de Flandre, mort en H 27, on peut penser que les chapelets se portaient au cou comme les colliers des ordres chevaleresques ; et si l'on en juge par le nombre des corporations de patenostriers qui existaient à Paris au treizième siècle, l'usage devait en être très-répandu. Ces corporations, classées d'après les matières qu'elles mettaient en œuvre, travaillaient l'os, la corne, le corail, l'ivoire, les coquilles et l'ambre; et comme il n'est plus parlé des patenostriers dans les actes des siècles suivants, il est à présumer que l'usage des chapelets fut, sauf quelques exceptions, restreint aux personnes d'église. C'est qu'en effet le treizième siècle marque l'aflaiblissement du mysticisme chrétien, et que déjà on se rapproche du temps où les soins de la parure, comme l'a dit un prédicateur populaire, ne laisseront plus aux femmes le loisir d'arriver à temps à l'office.
La bourse, qu'on appelait aussi escarcelle, aumônière, bourse sarrazinoisc, se
(1) Ét. Boileau, le Livre des métiers, p. 73.
uo VÊTEMENTS AUX DOUZIÈME ET TREIZIÈME SIÈCLES.
portait à la ceinture. Dans les fêtes de Saumur, dont nous avons déjà parlé, Pierre Mauclerc parut avec une bourse ornée des quinze blasons de ses alliances ; Jean de Dreux, qui revenait de la Palestine, avait aussi dans les mêmes fêtes une aumônière tissue en perles d'un travail exquis. Les bourses desliommes étaient en peau avec des grelots et des clochettes id'argent; celles des femmes, plus élégantes, en velours ou en étoffes de soie avec 'des ornements d'or et des pierres fines. Dom Garpentier cite un testament dans lequel on Ht ce passage : « Je donne à Agnès, femme de Pierre Pouchin, une bourse de velours vermeil et un bourselot cloqueté d'argent. » Cet usage de porter la bourse à la ceinture remontait à des temps trèsreculés, car on en trouve des traces sur la colonne théodosienne. Les aumùnières • sarrazinoises à l'usage des femmes contenaient de la petite monnaie destinée aux aumônes, et elles étaient attachées avec des lacets de soie ; mais d'après un passage de Guillaume de Nangis, on voit qu'elles étaient aussi communes aux hommes; car, suivant ce chroniqueur, saint Louis tenait enfermée dans son aumonière une bourscttc d'ivoire où se trouvait la chaîne de fer à cinq branches avec laquelle il se faisait frapper par son confesseur quand il avait fait l'aveu de ses fautes. Les officiers municipaux dans les villes de commune portaient devant eux une grande bourse de velours aux armes de leur ville, dans laquelle ils mettaient les placets ou les lettres royales. Le recteur de l'Université de Paris dans le dix-huitième siècle portait encore sa bourse à sa ceinture ; de là vient que cHscingcrc, qui au propre veut dire ôter la ceinture, signifie quelquefois au figuré dépouiller, détrousser, parce que les voleurs qui aujourd'hui fouillent les poches agissaient alors plus commodément en coupant les bourses.
La ceinture, dont nous avons déjà parlé à diverses reprises, garde encore aux douzième et treizième siècles une véritable importance historique, quoiqu'à cette époque elle eût cessé d'être une distinction et qu'elle fût pour ainsi dire tombée dans le domaine public. Elle parait ici tout à la fois dans le costume militaire et dans le costume civil, dans celui des hommes et dans celui des femmes. Avant l'étabhssement de l'uniformité de l'équipement pour les troupes, — et l'on sait que cette uniformité n'existait point encore à l'époque qui nous occupe, — les soldats, cavaliers ou fantassins , portaient deux écharpes ou ceintures qui se croisaient devant et derrière pour faire connaître la nation à laquelle ils appartenaient et la troupe dont ils faisaient partie.
La ceinture militaire, dit Bonneton de Peyrins (1), était une large courroie qui
(1) CoUecl Leber, t. Vll, p. 1572 el suiv.
ceignait le corps au-dessus des hanches, et qui était ornée de plaques d'or ou d'argent, les chevaliers y mettaient même des pierreries. On substitua plus tard à cette ceinture des écharpes ou bandes, ce qui fit qualifier les gens de guerre de bandier, bandolier.
Pierre, seigneur de Palluau, maréchal de Bourgogne, légua par son testament, en 1241 , à l'église de Saint-Vincent de Châlons, deux ceintures, une d'or et une d'argent, pour qu'il en fût fait des vases sacrés.
Au reste, cette ceinture ne fut en usage que tant qu'on fut armé du haubert, et elle cessa de paraître quand on adopta l'armure de fer battu. La ceinture était la marque de la liberté et de la force, tant qu'on la portait sous les armes. Entre autres cérémonies observées dans la dégradation d'un chevalier, était celle de lui ôter sa ceinture .
Suivant Dom Claude de Vert, l'usage de porter les clefs, la bourse, le mouchoir à la ceinture vient évidemment de ce qu'à l'époque où l'on agissait ainsi on n'avait point encore de poches. La ceinture, alors, était considérée comme un emblème de possession: et sur certains points de la France, ceux qui faisaient l'abandon de leurs biens à leurs créanciers la déposaient entre les mains des gens de justice. Au treizième siècle, les veuves portaient pt)ur ceinture une corde à gros nœuds qui s'appelait cordelière, et qui était regardée comme une marque de continence. Les femmes mariées, au contraire, avaient la ceinture ornée de pierreries, d'arabesques ou de clous d'or ou d'argent. Les femmes folles de leur corps, comme on disait au moyen-âge, toujours jalouses d'imiter dans leur tenue la mise des personnes honorables, portèrent des ceintures de tout point semblables à celles des femmes mariées. Il arriva de là que la reine Blanche, se trouvant un jour à l'église, rendit par mégarde le baiser de paix qu'elle avait reçu du prêtre à une fille perdue qui se trouvait à ses côtés. Vivement contrariée de cette méprise et d'un semblable contact, la reine fit défendre aux filles de cette espèce la ceinture en usage parmi les honnêtes femmes. L'aventure, à ce qu'il parait, fit grand bruit, car la mémoire s'en est conservée jusqu'à nos jours dans le dicton populaire : Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Cet ornement était d'un usage si général que plusieurs corporations se trouvaient exclusivement occupées à en approvisionner le public. Les membres de ces corporations sont désignés sous les noms de courroiers, de ceinturiers d'étain, faiseurs dedemi-ceinls, courroieurs-ceinturiers. Les courroiers ne travaillaient pas seulement sur le cuivre, mais encore sur la soie et les étoffes d'argent. Les ceinturiers d'étain ornaient avec des clous de ce métal des ceintures de cuir; enfin les faiseurs de demi-ceints confectionnaient
les ceintares à pendants qui distinguaient les femmes des artisans et les paysannes'.
Les bagues, d'où est venu, dit Du Gange, le mot bagatelle, chose de peu d'importance et bonne à amuser les femmes, paraissent aussi avoir été d'un usage trèsfréquent sous le règne de Louis le Gros et de ses successeurs ; mais ce n'étaient pas seulement les femmes qui s'en paraient comme d'un objet de toilette : dans le vêtement ecclésiastique, la crosse est, avec la bague ou l'anneau, l'un des signes de l'investiture épiscopale.
Orderic Vital nous fournit quelques renseignements curieux sur l'ensemble et la physionomie générale du costume de son temps, que nous n'avons pour ainsi dire étudié jusqu'ici que pièce à pièce et par le détail.
« On portait, dit Orderic Vital, à la manière des femmes, de longues chevelures que l'on entretenait avec grand soin. On se servait de chemises et de tuniques fort étroites, mais en récompense très-longues et tramantes jusqu'à terre. . . Les bonnes coutumes de nos pères ont été abolies, car les habits de ceux-là étaient modestes et proportionnés à leur taille. Par là ils avaient la liberté de monter à cheval et de faire les exercices du corps que la raison et l'occasion pouvaient exiger. Mais de nos jours tout est changé. Une jeunesse débauchée adopte la mollesse des femmes, et les courtisans cherchent à plaire au sexe en imitant les vices qui lui sont propres. Ils mettent à l'extrémité de leurs pieds des figures de serpents qu'ils admirent en marchant comme quelque chose de beau. Ils balayent la poussière avec les longues queues de leurs tuniques et de leurs manteaux. Leurs mains, instruments destinés à servir le corps avec agilité, sont couvertes de longues et larges manches qui les empêchent d'agir. Ils ont la tête rase par devant comme des voleurs, et par derrière une longue chevelure comme les femmes publiques. Autrefois c'était la coutume des pénitents, des captifs et des pèlerins de laisser croître leurs cheveux et leur barbe, et par là ils faisaient connaître leur état. Mais à présent, parmi tous les hommes, c'est à qui aura les plus longs cheveux et la plus longue barbe. Vous les prendriez pour des boucs, et à la figure, et à l'odeur, et à la lascivité des mœurs. Ces cheveux qui leur sont si chers, ils ne se contentent pas de les laisser croître, ils les frisent, ils les tordent en différentes manières. Une coiffe leur couvre la tête sans bonnet. A peine voit-on quelque militaire paraître en public la tête découyerte et tondue suivant le précepte de l'Apôtre. Leur habillement et leur démarche font assez connaître ce qu'ils sont au dedans et comment ils observent les lois de la rehgion (1). »
(1) Orderic \'i\a\, Inter scripl. historiœ Piorman. edilos ah Andréa Duchesnc, p. C82.
• Les détails fournis par Longueval, d'après les actes du concile de Montpellier ^ concordent de tout point avec les indications données par Orderic Vital. Les hommes et les femmes portaient, dit l'historien que nous venons de citer, des étoffes chargées de figures fantasques qui leur donnaient la forme d'un monstre ou d'un diable. Les femmes avaient des robes d'une- longueur démesurée qu'elles laissaient traîner derrière en queue de serpent, et cette queue était exclusivement réservée aux personnes de haut parage. Ainsi la vanité humaine se glissait partout; et dans les solennités les plus tristes de la vie, elle isolait encore les classes de la société les unes des autres, en maintenant entre elles la distinction des habits et des couleurs, distinction qui ne s'effaçait môme pas devant la mort. Dans la tenue de deuil, par exemple, à la fin du treizième siècle'et dans le cours du quatorzième, le noir était exclusivement réservé à la haute noblesse, le brun aux classes moyennes, le violet aux rois, le blanc aux reines dans leur veuvage. Cette apparition du noir, en tant que couleur funèbre dans le costume français, doit être considérée comme une nouveauté de la fin du treizième siècle; car Pierre le Vénérable, qui vivait dans le douzième, n'aurait point signalé comme une particularité l'habitude qu'avaient les Espagnols de se vêtir de noir à la mort de leurs proches, s'il avait trouvé cette habitude dans son propre pays. Il est difficile, du reste, de donner sur ce sujet des détails bien précis, et pour en finir avec le deuil, nous ajouterons qu'on ne l'exprimait pas seulement par la couleur, mais aussi par la forme de certains vêtements ou la manière de les porter. C'est ainsi qu'après la perte d'un proche parent, on tenait le chaperon rabattu sur le dos sans fourrure et la cornette roulée autour du cou.
Ici des bourgeois et des bourgeoises, enrichis par les progrès toujours croissants de l'industrie, marchaient la tète ornée de couronnes d'or ou d'argent; là, des femmes galantes, en tuniques vertes et en capes vertes, épiaient au détour des rues les étudiants de l'Université de Paris, toujours trop disposés à quitter l'étude pour le plaisir. Les gens de loi, la barbe rase, la chevelure longue, étalée par derrière sur les épaules et descendant par devant presque sur les yeux, portaient une espèce de soutane et par dessus un manteau long agrafé sur l'épaule droite ; de sorte que le manteau étant toujours ouvert de ce côté, le bras conservait une liberté entière pour la mimique des plaidoiries. Leur coiffure consistait en un bonnet d'étoffe, et ils plaidaient la tète couverte; mais ils se découvraient toutes les fois qu'ils avaient des pièces à lire ou des conclusions à prendre (1). Les jongleurs allaient à cheval,
(1 Fournel, Hist. des Acoca's, eic. Pari», 1813, in-8°, loin. I'", p. 83, 8/4.
Ikh V.ÊÏEMENTS AUX DOUZIÈME ET TREIZIÈME SIÈCLES.
la vielle suspendue à l'arçon de la selle. Leurs habits étaient bariolés; une bourse appelée malette pendait à leur ceinture pour déposer l'argent qu'ils recevaient de ceux qu'ils avaient amusés de leurs chansons ou de leurs romans. Quelques uns, à ce qu'il paraît, jouaient ou chantaient avec des masques, et chez les Anglo-Normands, ils se rasaient la tête et la barbe; mais il semble qu'en France ils ne suivaient pas cette mode.
Quant aux troubadours, nous n'avons rien de particulier sur leur costume. Un grand nombre d'entre eux appartenant à la noblesse, on a tout lieu de croire qu'ils n'avaient en général que l'habit de leur caste ; nous dirons seulement que la chair du paon et du faisan étant, suivant nos vieux romanciers, la nourriture des preux et des amoureux, le plumage de ces oiseaux était aussi regardé par les dames comme le plus bel ornement dont elles pussent décorer les poëtes, qui le plus souvent s'inspiraient uniquement de la gloire militaire et de l'amour. Les plumes du paon et du faisan servaient donc aux dames de la Provence à tisser des couronnes qu'elles donnaient comme récompense des talents poétiques. Les cercles aux couleurs éclatantes qui sur le plumage du paon semblent représenter des yeux, exprimaient les regards de la foule fixés sur le troubadour quand il chantait.
Les champions, qu'une juridiction barbare condamnait à descendre dans la lice pour décider par les armes les subtilités du droit, devaient s'habiller de blanc ou de cottes rouges « et estre rongnez à la reonde par dessus les oreilles (1). » Les chevaliers appelés en duel pour meurtre ou pour homicide devaient également porter les cheveux coupés au dessus des oreilles, et il leur était interdit dans le combat de garder leurs coiffes.
Les chasseurs avaient le pourpoint fourré de gris, la robe courte, la veste serrée avec une ceinture de cuir d'Irlande, le couteau de chasse appelé quenivel; la pierre désignée sous le nom de fusil et servant à aiguiser le couteau, l'arc et les flèches, la chaussure éhoite et bien tirée, dessinant la forme des jambes et des pieds, les éperons en fer bruni, le cornet d'ivoire suspendu au cou.
Les paysans, qui portaient d'ordinaire la jaquette serrée, liée aux flancs par un ceinturon, savaient parfois dans les grands jours faire briller sous des vêtements plus somptueux leur élégance improvisée. Us accouraient en habits de fête sur le passage des rois, et Guillaume le Breton, en racontant les transports qu'excita dans les moindres villages la victoire de Bouvines, témoigne d'une manière irrécusable que le luxe était sorti de l'enceinte des villes. Les populations tout entières se
(1) Ihi Cange, vo Campiones.
pressaient sur la route de Philippe-Auguste, célébrant dans le triomphe du roi leur propre triomphe, car c'étaient les milices qui avaient eu l'honneur de la journée, e* cette fois la distinction des classes s'effaçait dans les habits comme elle s'était effacée par le courage sur le champ de bataille. « Chevaliers, citadins, habitants des champs, dit le poëte de Philippe-Auguste, tous brillent sous l'écarlate. Nul ne porte que des vêtements de soie, de lin très-fin ou de pourpre. Le paysan, tout resplendissant sous les ornements impériaux, s'étonne de lui-même et ose se comparer au roi souverain. L'habit change tellement son cœur, qu'il pense que l'homme lui-même est changé , ainsi que le vêtement (jui lui est étranger, et ce n'est pas même assez pour chacun de paraître avec autant d'éclat que ses compagnons, s'il ne cherche encore à se distinguer des autres par quelque ornement. Ainsi tous se disputent à l'envi, cherchant à se dépasser l'un l'autre par la richesse ùe leurs vêtements (1). »
Si les plus humbles paysans eux-mêmes pouvaient dans les fêtes nationales oublier sous de somptueux habits l'infériorité de leur condition, il y avait à côté d'eux d'autres hommes plus riches souvent, mais toujours plus malheureux, auxquels le mépris ou la crainte infligeait par un vêtement particulier une proscription perpétuelle. Ainsi en était-il pour les cagots, les lépreux, les juifs.
Comme les modernes bohémiens chantés par un grand poëte, les cagots, race maudite, qui ne pouvait prendre alliance avec les autres chrétiens, dit Florimond de Raymond, étaient astreints, suivant une ancienne tracUtion rapportée par M. Francisque Michel, à porter habituellement une patte de canard sur l'épaule lorsqu'ils voulaient obtenir devant la justice réparation des insultes auxquelles les exposait la réprobation dont ils étaient victimes. Ce qu'il y a de certain, ajoute M. Francisque Michel après avoir dit qu'il ne garantit pas l'authenticité de cette tradition, c'est que jusqu'à la fin du dix-septième siècle, les cagots pyrénéens, les gahets gascons et les caqueux de la Bretagne étaient contraints par la législation alors en vigueur à porter une marque distinctive appelée pied d'oie ou de canard dans les arrêts des parlements de Navarre et de Bordeaux (2).
Aussi réprouvés et plus persécutés que les cagots, les juifs étaient astreints comme eux à des marques particulières qui les isolaient au milieu des populations. Grégoire de Tours dit que de son temps ils affectaient pendant la semaine sainte de paraître plus magnifiquement vêtus qu'à l'ordinaire, et de passer cette semaine
(1) La Pkilippide, colleci. Guizol, l. XII, p 360.
(2) Histoire des races maudite-, t. l", p. V.
l/i6 VÊTEMENTS AUX DOUZIÈME ET TREIZIÈME SIÈCLES.
en réjouissances, tandis qu'ils se montraient en deuil dans les fêtes de Pâques. Cette affectation eût été cruellement punie plus tard. Nous trouvons, en effet, aux douzième et treizième siècles, de nombreuses ordonnances qui les signalent à l'animadversion publique. Saint Louis, à la requête d'un moine, ordonna à tous les agents de l'autorité royale de forcer les juifs à porter sur leurs habits deux rouelles, c'est-à-dire deux espèces de cocardes de drap jaune, l'une sur la poitrine, l'autre sur le dos. Lorsqu'un juif était trouvé dans la rue sans cette marque distinctive, il était condamné à dix livres d'amende, et dépouillé de son habit au profit de ceux qui l'avaient dénoncé. En Languedoc, la rouelle des juifs avait un doigt d'épaisseur et une palme de diamètre. Philippe le Hardi, en confirmant en 1271 le règlement de saint Louis, en étendit les dispositions. Outre les rouelles, il enjoignit aux juifs de porter une corne attachée au sommet de leur bonnet, et leur défendit de se vêtir d'habits de couleurs apparentes. Déjà, en 1264, on leur avait interdit l'usage des capes rondes, et le pape Innocent IV avait écrit à ce sujet à l'évèque deMaguelonne, parce que les étrangers, les prenant pour des prêtres, leur rendaient honneur et respect. Les conciles confirmèrent en ce point les décisions de l'autorité civile. Les seigneurs imitèrent les conciles et les rois. La populace, touiours prompte à l'insulte, se crut autorisée à faire expier à ces malheureux la marque d'infamie dont les avaient notés ceux mêmes qui devaient les protéger. Les violences à leur égard allèrent même si loin, que Philippe le Long, en 1317, crut devoir leur permettre de voyager sans porter la corne au sommet de leur bonnet. Les plus riches furent dispensés, à prix d'argent, de porter cette corne dans les lieux de leur résidence, et il en fut de même des rouelles jaunes appliquées sur les habits ; mais c'était pour le temps trop de sagesse et de tolérance. Un édit du roi Jean, en date de l'année 1363, rétablit les choses dans leur sévérité primitive : « Les juifs, dit l'ordonnance du roi .Tean, de quelque estât qu'ils soient, et en quelque terre qu'ils demourront, dores-en-avant porteront une grand'rouelle bien notable, de la grandeur de nostre graut scel, partie de rouge et de blani-, et telle que l'on puisse bien appercevoir ou vestement dessus, soit mantel ou autre habit, en tel lieu qu'ils ne la puissent musser (cacher), non contrestant quelconque privilège que eux ou aucuns d'eux dieiit avoir ou aient de non porter icelle rouelle (1). »
Malgré la sévérité de ces ordonnances, les juifs, grâce à la fortune souvent considérable qu'ils amassaient par une infatigable activité, pouvaient adoucir quelquefois
(1) Ru: des oidon., t. III, p. 6Zi2.
la proscription qui les frappait. Les lépreux, plus malheureux encore, n'attendaient de la société qu'une réprobation sans merci, et rejetés par la loi civile et la loi religieuse dans une solitude irrévocable, ils devaient y porter constamment les signes extérieurs de la réprobation. Quand un lépreux était condamné à la mort civile, les prêtres le conduisaient en chantant à l'église; arrivé là, on le plaçait devant l'autel, et après avoir répété à son intention l'office des morts, on le dépouillait de ses habits, qui étaient remplacés par une robe noire; on le conduisait ensuite, soit dans ime léproserie, soit dans une cabane située loin de toute habitation. Cette robe noire qu'il ne quittait jamais, et le bruit de la crécelle ou cliquette qu'il portait à la main, avertissaient les passants de sa présence. Du reste, la couleur et l'étoffe du vêtement variaient suivant les lieux. D'après la coutume de Lille, quand un individu, né, baptisé et résidant sur une paroisse, était reconnu lépreux, tous les habitants de cette môme paroisse devaient, outre une petite maison pour sa demeure, un lit et divers ustensiles de ménage, lui fournir un manteau et une esclavine de grosse toile. Dans le Hainaut, les lépreux étrangers aux communes de cette province en étaient expulsés après avoir reçu, aux frais des habitants ou des échevinages, un chapeau, un manteau gris, une cliquette et une besace. Lors même qu'ils montaient à cheval, les lépreux devaient porter par-dessus leurs vêtements des capes fermées pour qu'on pùt les distinguer du reste de la population ; ce qui montre, outre la particularité relative aux lépreux, que la cape se portait à cheval comme aujourd'hui le manteau, et que celle à l'usage des cavaliers était ordinairement ouverte.
Cette singularité d'un costume exceptionnel, que la loi ou l'usage imposait à certaines classes comme un signe de flétrissure ou comme l'avertissement de la contagion, bien des gens la recherchaient aussi par vanité ou par aberration d'esprit; et il est bon de noter en passant que tous les rêveurs, tous les réformateurs, qui se montrèrent si nombreux au moyen-àge, en affichant toujours la prétention commune à tous de ramener le monde au christianisme primitif; il est bon de noter, disons-nous, que ces réformateurs, qui alors s'appelaient hérétiques, avant de changer l'Eglise ou la société, commençaient toujours par changer le costume, quelquefois même par le supprimer tout à fait, pour se rapprocher davantage du premier homme dans son état d'innocence. Les gallois et (jaUoiscH du Poitou méritent entre autres une mention particulière. Ces gallois étaient des enthousiastes qui avaient eu , hommes ou femmes , des passions vives et malheureuses , et qui formaient entre eux une confrérie dite des pénilents d'amour. Suivant les règles bizarres de leur institut, les membres de cette confrérie devaient dans les chaleurs
l/i8 VÊTEMENTS AUX DOUZIÈME ET TREIZIÈME SIÈCLES.
de l'été se couvrir de manteaux amples et épais , et de bons chaperons doublés ; tandis que l'hiver ils portaient une petite cotte simple, avec une cornette longue et mince, et rien de plus. C'était un crime à leurs yeux de se prémunir contre le froid par des fourrures, des gants, des étoffes. Leur idéal était d'étouffer en juillet et de grelotter en décembre. Aussi, dit un vieil historien, « en trouve-t-on un grand nombre morts et péris de froid, et convenoit les chauffer et frotter au feu comme roides et engellez. »
Cette diversité de costume qui distinguait entre elles les castes et les sectes distinguait aussi les provinces , et dans les provinces elles-mêmes elle variait de ville en ville: mais on ne possède à cet égard que des renseignements fort incomplets. On sait par Gervais de Tilbury, qui vivait au douzième siècle, qu'à cette époque les peuples de la Narbonnaise, hommes ou femmes, au Ueu de ces larges toges qu'ils portaient primitivement, et qui avaient fait donner à la province le nom de togata, se servaient de vêtements extrêmement serrés et à plis, comme les Espagnols et les Gascons, et que les hommes se rasaient et se couvraient la tête avec des capuchons. On sait aussi que dans les villes municipales, au nord comme au midi, les magistrats urbains, les bourgeois et les jurés eux-mêmes portèrent souvent des habits particuliers, ou du moins des signes distinctifs sur ces habits, mais nous n'avons rien rencontré de précis à ce sujet. Ce n'est que plus tard qu'on peut, à l'aide des registres financiers des villes, restituer l'histoire du costume municipal. Nous n'en parlons donc ici que pour mémoire.
Par l'ensemble et le nom même de ses diverses parties, le costume des femmes se rapprochait beaucoup de celui des hommes. La différence consistait surtout dans l'étoffe et la façon. Robe longue et manteau long, queue traînante, grand collet qui laisse le haut de la poitrine à découvert et se termine par deux grandes pointes, tel est au douzième siècle le type le plus général. Quelques robes ont les manches boutonnées depuis le coude jusqu'à la main; d'autres ont une double manche; celle de dessus s'élargit en descendant et se termine au haut de l'avant-bras. Dans le Midi on trouve parmi les vêtements usuels le garde-corps, gardarauba, gardacorsium. Le garde-corps, qui se rapprochait du spencer moderne, était serré autour de la taille et dessinait la poitrine. Il portait quelquefois un capuchon; quelquefois aussi il était fraisé , mais le plus ordinairement on Tornait d'une lisière en draps de couleur variée. 11 en est souvent question dans les statuts de la ville de Marseille. Au nord comme au midi de la France, le voile était l'une des pièces essentielles du costume des femmes, etRigordnous apprend que les cottereaux, qui traînaient à leur suite un grand nombre de filles perdues, enlevaient dans les églises
le saint linge appelé corporal, et le donnaient à ces filles, qui en faisaient des voiles pour orner leur tète (1).
Sous le règne de saint Louis et dans les deux siècles suivants, les robes et les manteaux des femmes et des demoiselles nobles étaient en quelque sorte historiés de blason. Les manteaux des dames étaient mi-partis des armoiries de leur mari et des armoiries de leur famille : les premières à droite, les secondes à gauche. En 1201, un habillement complet de cette façon à l'usage d'une dame du palais est coté 8 livres (136 francs de notre monnaie), et la toile des chemises pour les femmes de hautparage, 1 sol 6 den., soit 4 fr. 50 c. Les veuves de distinction plaçaient quelquefois par-dessus leurs robes blasonnées un scapulaire blanc semé de larmes noires qu'elles ne quittaient que dans les cas où elles contractaient un nouveau mariage. Peut-être était-ce là ce qu'on nommait V habit de viduité. Cet habit, plus simple que le vêtement mondain, mais un peu moins sévère que le vêtement monacal, rappelait cependant, comme ce dernier, des engagements sérieux. Il était noir ou gris pour les bourgeoises, blanc pour les reines et les princesses, et c'est de là, dit-on, que vient le nom de reines blanches, porté en France par plusieurs femmes mères ou veuves de roi. On peut croire, d'après quelques témoignages, du reste assez vagues, que la prise de V habit de viduité était accompagnée de cérémonies religieuses, et constituait un état tout à fait à part, une sorte de sanctification, car on \ oit au douzième siècle une comtesse de Flandre se rendre tout exprès à Rome pour le recevoir des mains du pape (2). Il n'y a, du reste, en ce qui touche le costume des femmes, rien d'absolu. En rapprochant les textes des représentations figurées, et même ces représentations entre elles, on trouve souvent des différences fort sensibles, soit dans les détails, soit même dans l'ensemble ; ainsi quelques femmes ont les cheveux partagés en deux masses tombant de chaque .côté de la tête, et légèrement roulés à l'extrémité, tandis que d'autres les ont ramassés sur les oreilles et enfermés dans un réseau. Les unes encore ont des surtouts à manches larges, tandis que d'autres ont le surtout sans manches.
Malgré les fréquentes admonitions des prédicateurs, malgré le mysticisme qui au douzième siècle atteignait son apogée , le luxe et la coquetterie des femmes semblaient augmenter et se raffiner sans cesse, et comme l'a dit un trouvère, le diable finissait toujours par avoir raison. Les occasions de briller et de plaire n'étaient en effet que trop fréquentes. Les tournois, les cavalcades, donnaient aux plus
(1) Du Cange, v" Gardacorsinus.
(2) Recueil des historiens, I. Xi, \). 389,
sévères elles-mêmes un prétexte et une excuse pour faire briller les robes de siglaton et de cendaU ornées de rubis et de saphirs, les ceintures étincelantes, qui bienque placées sous la robe, ne laissaient pas néanmoins que d'éblouir les yeux, car aux flancs de cette robe, on laissait, de droite et de gauche, des ouvertures, des fenêtres d'enfer, disent les auteurs ecclésiastiques, au travers desquelles brillaient Tor et les pierreries. Associées à tous les nobles exercices, les femmes savaient comme les hommes d'armes assouplir et façonner au frein les chevaux indociles, et plus d'une châtelaine est représentée sur son sceau à cheval, souvent même à la manière des hommes, et tenant à la main une fleur, telle qu'une rose ou un lis, ce qui dans les sceaux des femmes, aussi bien que dans ceux des évêques et des abbés, exprime l'intégrité des mœurs. Les dames alors montaient à cheval pour faire honneur aux princes dans leurs entrées solennelles, comme il advint en 1237 quand Raymond Bérenger, prince d'Aragon, rendit visite aux Marseillais. Les demoiselles de Marseille, déguisées en hommes d'armes, formèrent la cavalcade la plus brillante. Trois d'entre elles, vêtues de toile d'argent, la couronne sur la tête et les mains pleines de fleurs, s'approchèrent, dit Nostradamus (1), du comte Raymond pour lui faire la révérence, et celui-ci, « extrêmement aise et joyeux de voir une tant illustre et belle compagnie de dames, dit d'une grâce naïve et provençale : Si Diou mi sauve la vida, veicy de belles gendarmas. »
Bien des fois déjà, dans le cours de ce travail, nous avons signalé les efforts tentés par l'Église poiu^ établir une ligne de démarcation nettement tranchée, dans les habitudes ordinaires de la vie, entre le costume des ecclésiastiques et le costume séculier, et toujours nous avons vu ces efforts se briser contre le mauvais vouloir et la vanité. Au douzième et au treizième siècle, le même fait se renouvelle encore. Les mêmes désordres entraînent toujours les mêmes réprimandes. Le pape Martin V gourmande avec force les ecclésiastiques qui portent des manches pendantes et des habits d'une longueur démesurée. Le concile de Latran, en 1134, prive de leius bénéfices les prêtres qui ont des habits froncés, plissés, tailladés et de couleur tranchante, et cette disposition du concile est fortement approuvée par saint Bernard, qui blâmait Suger d'avoir adopté pour lui-même ces modes condamnables. En 1195, le concile de Montpellier renouvelle les mêmes défenses, en proscrivant plus particulièrement les habits échancrés par le bas, lingualœ vestes ; mais il ne paraît pas cjue ces défenses aient porté leurs fruits, car un nouveau concile, tenu dans la même ville en 1214, insiste sur le même objet, interdisant aux bénéfîciers de se servir,
(1) Histoire et chronique de Provence. Lyon, lOlZi, p. 197.
quand ils montent à cheval, de mors dorés, d'éperons dorés, d'avoir des robes ouvertes, des manches pendantes, ou de se signaler par des couleurs éclatantes, telles que le vert et le rouge, le rouge surtout, qui inspire à saint Bernard une si vive indignation quand il se demande comment les ministres de l'autel ne frémissent pas de toucher de leurs mains consacrées ces habits ornés de fourrures écarlates qu'on appelle gueules, et qui servent à parer ou plutôt à perdre les femmes. Le mal s'étendait partout, et les stattits synodaux des églises épiscopales le signalèrent en même temps sur les divers points de la France. Dans l'église d'Amiens, en 1226, il est question de manteaux, d'épitoges, de vêtements bariolés, virgata; mipartis, partita; déchiquetés, discissa, ou bordés de futaine, de soie ou d'or, superiorata de fustcuia, païuiisque sériais vel aureis (1 ). A Cluny , ce sont les draps frisés panni frisii (peut-être aussi les draps de la Frise) qui font la désolation de Pierre le Vénérable. La confusion éclatait ainsi partout entre les vêtements ecclésiastiques et les vêtements laïques; le clergé séculier, aussi bien que les moines, tendait sans cesse h faire disparaître tout^ distinction, et ce n'était que dans le temple même et pendant la célébration des offices que la discipline cléricale reprenait enfin ses droits. Là du moins, synodes ou conciles étaient respectés jusque dans les plus petits détails d'un formalisme souvent minutieux. Ainsi, il était ordonné aux prêtres de se peigner avant d'aller à l'autel, et de réciter, en faisant cette partie de leur toilette, une prière particulière qui rappelle celle que nous avons donnée plus haut en parlant de la cérémonie de la première barbe. Cette prière était, à ce qu'il parait, exactement répétée, parce qu'on y attachait une vertu particulière, le prêtre qui se peignait les cheveux priant le Saint-Esprit d'enlever tout ce qu'il y avait dans son cœur de contraire à la vertu, en même temps que le peigne enlevait dans sa chevelure tout ce qu'il y avait de contraire à la propreté (2).
En même temps qu'elle proscrivait chez les prêtres avec une égale sévérité la négligence et le luxe de la tenue, pour en obtenir une simplicité décente, l'Église se montrait splendide dans les vêtements qui servaient aux cérémonies du culte. Nous avons déjà parlé des magnifiques débris trouvés dans les tombeaux des abbés Morard et Ingon; ce que l'on connaît des habits sacerdotaux du douzième et du treizième siècle prouve que les traditions de cette grande et somptueuse élégance ne s'étaient point perdues : on peut le voir par les chasubles et les mitres conservées à Sens, à Provins, à Toulouse, dans les églises de Saint-Etienne, de Saint-Quiriace
(1) iMartene, Amplis. colkctiu^Xom. VU, col. 122G.
(21 Dom Claude de Vei l, Explication des cérémonies de la messe, J710, in -8°. t. II, p. 371
OU de Saint-Sernin ; par la chasuble en soie de saint Reguobert, évèque de Bayeux, rétole et le manipule du même saint, tout tissu d'or et de perles ; l'étole de saint Pol, évèque de Léon, dont la broderie représente des chiens et des cavaliers; la dalmatique de saint Etienne de Muret; la chasuble donnée, vers le milieu du treizième siècle, par saint Louis au bienheureux Thomas Élie , curé de Biville ; les insignes et quelques portions du vêlement d'Hervée, évèque de Troyes, etc. (1).
Ainsi l'Église, dans ses solennités, s'entourait de toutes les pompes du siècle pour mieux faire éclater sa puissance aux yeux des fidèles, et transporter pour ainsi dire dans le sanctuaire les splendeurs de cette Jérusalem céleste que les mystiques entrevoyaient dans leurs rêves, resplendissante d'or, de cristal, de pierreries, et toute rempHe de fleurs, de chants et de parfums. Les hommes grossiers de ces âges si loin de nous ne pouvaient comprendre l'autorité spirituelle elle-même que quand elle se révélait sous des apparences sensibles, et le vêtement ecclésiastique était à la fois un enseignement et un symbole, comme les monuments figurés qui décoraient le portail des cathédrales. Dans l'ordre civil, il en était de même pour la royauté, et les grands rois de notre histoire ont eu seuls le privilège de s'habiller comme tout le monde, mais avec cette réserve qu'ils devaient à certains moments revêtir, comme les grands dignitaires ecclésiastiques, le costume d'apparat auquel était attachée la représentation du pouvoir suprême; et il faut toujours distinguer dans leur histoire l'habit traditionnel qui se transmet comme le sceptre et la couronne, et ce qu'on pourrait appeler l'habit civil et individuel.
Dans la période qui nous occupe, les habits traditionnels restent les mômes. Ce sont ceux qui figurent dans les cérémonies du sacre. L'abbé de Saint-Denis, qui en avait la garde, les apportait lui-même à Reims lors du couronnement; et après les avoir placés sur l'autel, il veillait près d'eux comme auprès d'un trésor inestimable. Cette toilette du couronnement se composait d'une dalmatique bleue pareille à la chasuble des sous-diacres, d'un surcot ou manteau royal de même couleur, fait à peu près comme une chape sans chaperon , de chausses de soie violette , de bottines de soie bleue azurée et fleurdeUsée d'or, car le bleu , qui domine dans le costume, — on dit encore un habit bleu de roi pour exprimer ce souvenir, — paraît avoir été la couleur officielle des rois de France et des princes de leur sang, comme on le voit pour Philippe, comte de Boulogne, fils de Pliilippe-Auguste ; saint Louis, Philippe le Hardi, Pliilippe le Bel, Louis de France, comte d'Évreux, fils puiné de Philippe le Hardi; Charles de Valois, Philippe de Valois, etc. (2). La tenue se
(1) Bulletin du comilc dc.i arts, t. IV, p. 17i.
('2) Dissertation .sur le bleu, couleur de nos rois, par Bullet. co!lpct Lclxîi-, I. XIIJ, p. 249.
complétait par la couronne, l'épée, le sceptre doré, la main de justice en ivoire, haute d'une coudée. Le monarque, avant de revêtir ses insignes, se dépouillait de sa robe devant l'autel, et ne gardait que ses chausses, sa cote de soie et sa chemise, ouvertes pour faire les onctions saintes devant et derrière, et maintenues, pour empêcher l'écartement de ces ouvertures, par des agrafes d'argent. Les reines, en se présentant pour le sacre devant le maître-autel de Reims , avaient, comme les rois, la tunique et la chemise ouvertes jusqu'à la ceinture ; mais leur sceptre était plus petit que celui des rois; leur couronne n'était point portée par des pairs, mais par des barons ; elles recevaient l'onction sur la tête et la poitrine , et avec l'huile sainte seulement, tandis que les rois la recevaient avec la sainte ampoule et en neuf endroits du corps.
L'archevêque de Reims, dans cette grande cérémonie, portait lepallium. C'était lui qui ceignait l'épée du roi; le duc de Bourgogne attachait les éperons; l'abbé de Saint-Denis présentait les bottines, et le grand chambellan les chaussait. On trouve cependant au douzième siècle quelques dérogations à ce cérémonial, dans le récit, très-succinct d'ailleurs, que Suger a donné du couronnement de Louis le Gros. « L'archevêque de Sens, dit Suger, oignit de l'huile sainte le seigneur Louis le Gros, célébra la messe d'actions de grâces, ôta au jeune roi le glaive de la milice séculière, lui ceignit celui de l'Église pour la punition des malfaiteurs, le couronna joyeusement du diadème royal, et lui remit respectueusement, avec l'approbation du clergé et du peuple, les insignes de la royauté, ainsi que le sceptre et la main de justice, pour qu'il eût à s'en servir à la défense des éghses et des pauvres (1).
Nous ajouterons pour expliquer cette variante, qu'on nous passe le mot, que le cérémonial du sacre ne parait avoir été arrêté d'une manière précise que sous Louis le Jeune. Ce prince en fit écrire le détail tel que nous l'avons analysé plus haut, et ses successeurs s'y conformèrent exactement jusqu'au règne de Charles V. Quelques modifications furent faites par ce dernier roi ; mais ces modifications peu importantes n'altérèrent en rien le caractère de la cérémonie, et changèrent peu de choses au costume. Jusque-là nous voyons seulement que sous saint Louis, outre la dalmatique et le surcot, on déposa sur l'autel la cotte d'armes de Philippe- Auguste. L'habit de guerre du vainqueur de Bouvines figurait noblement dans la royale toilette du vainqueur de Taillebourg (2).
Les grands feudataires, toujours prêts à imiter les rois aussi bien qu'à les com-
(1) Vie de Louis le Gros, chap. xiii, Collect. Guizot, t. VIII, p. i9 .
(2) Voir sur les sacres le Cérémonial français, par Godefroy. Paris, 1649. 2 vol. in-fol.
battre, se faisaient sacrer ou plutôt couronner comme eux. Mais nous savons peu de choses de ces investitures féodales, et à la date à laquelle nous sommes parvenus , nous ne connaissons avec quelque détail que le couronnement des ducs d'Aquitaine. En 1218, l'un de ces couronnements est mentionné par Godefroy dans son curieux ouvrage : Le Cérémonial français. La solennité avait lieu dans la ville épiscopale de Limoges. Le duc était reçu à la porte de la cathédrale par l'évêque et son clergé revêtus de chapes de soie. L'évêque remettait au duc l'anneau de sainte Valérie, le cercle ducal , la bannière ducale, la verge de justice, l'épée, les éperons, et il le revêtait ensuite d'un manteau de soie; mais on ignore quelles étaient la forme et la couleur de ce manteau.
Après avoir fait, comme on vient de le voir, la part du costume officiel de la royauté aux douzième et treizième siècles, si nous cherchons maintenant quel était, dans le cours ordinaire de la vie , le costume particuHer des rois ou des reines de la troisième race, nous serons forcé de laisser plus d'une question sans réponse.
Louis le Gros n'est guère connu que par les sceaux qui ont été reproduits par Montfaucon. Ces sceaux sont au nombre de trois. Sur l'un, Louis est représenté à cheval, tenant une bannière, ce qui signifie qu'il avait pris part à de nombreuses expéditions militaires. Sur les deux autres, il est assis sur un trône soutenu par des lions. Il porte une couronne à fleurons et un long spectre surmonté d'une fleur de lis. Son visage est barbu.
Le successeur de Louis le Gros, Louis VII,- est également représenté dans son sceau assis sur un trône soutenu par des lions. Ses cheveux sont longs, mais il n'a point de barbe, et cette dernière circonstance mérite d'être notée, car elle se rattache à l'un des faits les plus tristement célèbres de notre histoire. Voici ce qu'on rapporte à ce sujet.
Pierre Lombard ayant appris que Louis le Jeune avait sans pitié brûlé trois mille de ses sujets dans l'église de Vitry, alla trouver ce prince, et après de vifs reproches, lui proposa de couper sa barbe en expiation de son crime. Louis se soumit; sa femme, Éléonore de Guienne, s'en indigna, le quitta, et porta en dot au roi d'Angleterre, qu'elle épousa, les belles provinces dont elle était souveraine. Cependant le portrait de Louis le Jeune, donné par Dutillet, d'après la statue peinte et dorée qui ornait le tombeau de ce prince, porte une barbe assez touffue. Louis à la fin de sa vie avait-il éludé la pénitence imposée par Pierre Lombard, ou l'artiste par déférence pour sa mémoire l'avait-il représenté tel qu'il était avant le massacre de Vitry? C'est ce que nous ne saurions dire; mais (juoique la statue de Louis VII
soit en désaccord sur ce point avec une indication historique que nous avons tout lieu de croire exacte, cette statue n'en mérite pas moins de fixer l'attention des archéologues, principalement au point de vue du costume royal. Ce costume, trèsbien détaillé, se compose d'une tunique de. dessous qui vient jusqu'aux pieds, d'une tunique de dessus plus courte , et d'un manteau bleu agrafé sur l'épaule droite. La manche de la tunique de dessous offre une particularité assez bizarre : on y voit à l'endroit du coude une pièce brodée de forme quadrangulaire, terminée par de petites pattes, et qui servait, selon toute apparence, à protéger la manche contre le frottement (1).
Comme Louis le Gros, comme Louis VII, Philippe-Auguste, sur son sceau, est assis dans un trône soutenu par des lions ; il n'a point de barbe, mais il a la chevelure longue, et sa couronne, comme celle des rois de sa race, est à fleurons. Sa femme Ingeburge, d'après le dessin donné par Montfaucon, porte une robe de haute taille, serrée aux manches, un manteau couvrant les épaules et retenu sur la poitrine par un cordonnet, une ceinture et des cheveux flottants. C'est ainsi qu'elle était habillée sur sa tombe de cuivre dans le prieuré de Saint-Jean-de-Lisse près Corbeil. Mais ces sortes de représentations sont-elles toujours l'exacte reproduction de la nature? C'est ce que nous n'oserions affirmer; car, suivant la judicieuse remarque d'un érudit, les artistes du moyen âge négligeaient beaucoup le costume dans leurs œuvres (2).
Si l'on s'en rapporte au témoignage de Nicolas de Bray, auteur d'un poëme sur les faits et gestes de Louis VIII, ce prince affichait dans sa tenue une grande magnificence, et il avait un goût tout particuher pour les habits écarlates. De retour à Paris, après avoir été sacré à Reims, Louis invita les grands de son royaume à un banquet magnifique, où il se montra couvert de pierreries et de pourpre. Nicolas de Bray ajoute qu'après le diner le roi se coucha dans un lit de pourpre, et, pour la gloire de son pays, il prend soin de nous apprendre que les sujets ne se laissèrent point effacer par le souverain. A l'entrée du prince dans sa capitale, dit le poëte chroniqueur, on ne voyait « sur les places, les carrefours, dans les rues, que des vêtements tous resplendissants d'or, et de tous côtés des étoffes de soie. Les hommes chargés d'années, les jeunes gens au cœur impatient, les hommes à qui les ans ont donné plus de gravité, ne peuvent attendre leurs vêtements de pourpre ; les serviteurs et les servantes se répandent dans la ville , heureux de porter sur leurs
(1) Willemin, Monuments français inédits, t. I, p. 51.
(2) Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XVII, p. 794. — 'I". XXI, p. 185.
épaules de si riches fardeaux, et croient ne plus devoir de service à personne tant qu'ils s'amusent à regarder autour d'eux toutes les parures magnifiques. Ceux qui n'ont pas d'ornements pour se vêtir en des fêtes si solennelles vont emprunter des habits à prix d'argent... Les temples sont garnis de guirlandes, les autels entourés de pierreries. . . De magnifiques citoyens, se préparant à entrer dans le palais du roi, lui apportent de superbes présents, des vêtements ornés de diverses figures en broderies. On lui présente, avec la pourpre, des pierres précieuses qui effacent l'éclat de l'hyacinthe et de l'escarboucle de Phœbus (1). » La reine partageait, à ce qu'il paraît, le goût de son mari pour les couleurs éclatantes, car le même Nicolas de Bray nous apprend que quand la guerre fut déclarée aux Albigeois, cette reine déchira ses vêtements de pourpre pour témoigner la douleur qu'elle éprouvait en se séparant de son époux. L'histoire de cette guerre terrible nous offre encore sur le costume de Louis VIII un détail qui mérite de trouver place ici. Nous laissons parler le savant historien de la croisade contre les Albigeois. «Le prince Louis, dit M. Fauriel, tint une assemblée dans laquelle on délibéra, après avoir pris Marmande, si tous les habitauts, hérétiques ou non, seraient ou ne seraient pas égorgés jusqu'au dernier (on décida qu'ils le seraient tous). Le prince, appuyé sur un coussin de soie, ployait et reployait son gant cousu d'or sans dire mot pendant la délibération. Un prince qui ne dit mot, qui joue avec son gant d'or dans une telle circonstance ! ! ! »
Pour rester fidèle à cette exactitude dont nous nous sommes fait une loi dans le cours de ce travail, nous devons ajouter que ces récits de la magnificence de Louis VIII ne s'accordent guère avec d'autres témoignages liistoriques d'après lesquels la robe la plus riche de ce prince aurait coûté neuf livres quinze sols, c'est-àdire cent quatre-vingt-dix-huit francs de notre monnaie. S'il en était réellement ainsi, le roi de France, il faut en convenir, n'était en fait de luxe qu'un bien mince personnage comparativement au roi d'Angleterre, car nous voyons dans Kington que l'un des habits de Richard II avait coûté 30,000 marcs d'argent, soit 1 ,500,000 fr., et que parmi les seigneurs de la cour d'Angleterre, il s'en trouvait, comme Jean d'Arundel, qui possédaient à la fois jusqu'à cinquante-deux habits complets en étoffe d'or.
Ce n'était pas saint Louis qui se serait laissé entraîner à ces superfluités vraiment désastreuses pour le peuple qu'elles ruinaient en impôts. S'il se montra quekpiefois paré d'habits splendides, c'était, comme Charlemagne, non par vanité, mais par
(1) Collection Guizot, t. xr, p. 392-39/i.
VÊTEMEN;TS aux douzième et treizième siècles. 157
condescendance pour la dignité du pouvoir , et ce que l'on sait de son costume habituel, soit par les textes, soit par les monuments figurés, atteste toujours de sa part la simplicité la plus grande. En 1226, à l'âge de treize ans, il portait les cheveux courts, un bonnet de velours rouge, une tunique, et par-dessus cette tunique, un manteau doublé de fourrures, à fond brun semé de fleurs rouges, à manches larges et tombantes, fendues horizontalement pour passer les bras, des chausses rouges et des souhers noirs. Ce même roi, plus avancé en âge, est représenté, d'après un vitrail de la cathédrale de Chartres, avec une cotte de couleur pourpre, une ample pehsse verte fourrée d'hermine, des éperons, et un simple cercle d'or sur la tête.
Après avoir suivi quelque temps les modes de la cour, et porté comme la noblesse de riches fourrures, le saint roi, par scrupule de conscience, fît dans sa toilette une réforme complète ; il remplaça les fourrures de vair et de martre par des fourrures plus simples, et, « à son retour des croisades, en 1254, dit M. de Villeneuve-Trans, il était vêtu d'une robe de camelot fourrée de poil de chèvre ou d'agneau, quelquefois d'un camelot noir ou bleu ; ses éperons et ses étriers étaient en acier bruni, tandis que les bourgeois, les paysans mêmes se montraient revêtus àl'envide riches habillements. » Dans les grandes occasions, saint Louis, d'ailleurs, savait faire taire son humilité, comme on le YÎt aux fêtes de Saumur, et en 1234, dans la Provence, où il parut avec les insignes chevaleresques de l'ordre de la Cosse des Genêts, c'est-à-dire avec la cotte de damas blanc et la toque ou chapel de velours violet ombragé de plumes. Dans les circonstances ordinaires, il ne se distinguait du reste de ses sujets que par une simplicité plus grande. C'est ce que témoigne l'anecdote suivante que nous empruntons à Joinville :
Un jour de Pentecôte , saint Louis était à Corbeil avec trois cents chevaliers environ, maître Robert Sorbon et Joinville. Après dîner, le roi descendit dans une petite place voisine d'une chapelle de cette ville : on causait, quand maître Robert Sorbon, prenant Joinville par son manteau, lui dit, en présence du roi et de la noble compagnie : « Si vous alliez vous asseoir sur cette place, à côté du roi, en prenant sur son banc une place plus élevée que la sienne, ne seriez-vous point à blâmer? — Certes, répondit Joinville, je serais blâmable. — Eh bien! reprit Robert Sorbon, laissez-vous donc blâmer, puisque vous êtes plus richement vêtu que le roi. — Je ne suis point, sauf l'honneur du roi et le vôtre, de cet avis, dit Joinville; car l'habit que je porte, tel que vous le voyez, m'a été laissé par mes père et mère, et je ne l'ai point fait faire exprès; c'est vous au contraire qu'il faut reprendre, vous, fils de vilain et de vilaine, qui avez délaissé l'habit de vos père et
mère, et qui êtes vêtu de camelot plus fin que ne l'est le roi lui-même. — Puis, prenant le pan du surcot de maitre Robert et de celui du roi, Joinville rapprocha les deux étoffes en demandant s'il avait dit vrai. — Le roi prit la défense de maître Robert Sorbon, parce qu'il était toujours pitéable à chascun; mais au bout de quelques instants , il dit à Joinville que s'il avait soutenu maitre Robert, c'est qu'il l'avait vu tellement embarrassé, qu'il s'était cru obligé de le réconforter par quelque bonne parole ; mais qu'après tout , Joinville avait raison quand il disait qu'il fallait se vêtir honnêtement pour être plus aimé de sa femme et plus estimé de ses gens; que cependant il fallait toujours se vêtir suivant son état, « afin que les preudes du monde ne puissent dire : Vous en faites trop; n'aussi les jeunes gens : vous en faites peu (1). »
En notre temps d'égalité, le conseil du roi saint Louis mérite encore qu'on s'en souvienne.
A part la couronne et les armoiries royales, il ne paraît pas que les princesses se soient distinguées par quelque insigne particulier des autres dames nobles. On peut du moins le penser par ce que nous connaissons du costume des femmes de la famille de saint Louis, par Marguerite de Provence et Rlanche, sa fille, née en Syrie, en 1 252, et mariée à Ferdinand, infant de Castille. Les broderies de perles qui décorent la robe et la coiffure de Rlanche, ses coUiers et ses bracelets en perles ne sont point un ornement distinctif et particuher, mais tout simplement un enjolivement dans le goût espagnol. Quant à Marguerite de Provence, elle est richement vêtue, mais sans avoir rien qui l'isole du costume ordinaire des femmes de son temps. Dans l'un de ses portraits, elle est coiffée d'un bourrelet brun, rayé de bleu et surmonté d'une couronne fleurdelisée; elle a le voile, le collier pendant sur la poitrine, la robe rouge, le corsage d'hermine, les manches vertes et or, le manteau d'azur fleurdelisé et la chaussure pointue et noire. — Le rouge, le rose et le bleu sont à cette époque les couleurs qui dominent dans la toilette des femmes de haut, parage, comme on le voyait encore par un vitrail de Notre-Dame de Chartres, où Mahaut, comtesse de Roulogne, et Jeanne, sa fille, paraissaient, l'une avec une robe d'azur fleurdelisé, l'autre avec une robe rose et une ceinture d'or.
Nous mentionnerons encore , mais seulement pour mémoire , le costume des statues de femmes qui ornent le portail de plusieurs éghses, et particulièrement le portail de la cathédrale de Chartres. Ces statues, qui appartiennent au douzième et au treizième siècle, et non au sixième et au septième, comme l'ont pensé Montai j Joinville, Hist. de saint Louis. Paris, 1668. In-f», p. 7ei 8.
faucon et d'autres archéologues, sont plutôt des figures de fantaisie que des portraits historiques. Il n'y a rien de certain dans les noms qu'on leur a attribués, et les artistes qui les ont exécutées ont suivi, selon toute apparence, leur imagination plutôt que la réalité vivante qu'ils avaient sous les yeux.
En ce qui touche Philippe le Hardi, successeur de Louis IX, nous ne savons rien qui mérite d'être particulièrement noté ; nous nous bornerons à rappeler le couronnement de sa femme Marie, couronnement qui eut lieu à Paris en 1275, dans la Sainte-Chapelle.
La fête fut grande et belle ; les barons et les chevaliers étaient vêtus de drap de couleurs variées, gris, vert, écarlate. «Des fermaux d'or, des émeraudes, des saphirs, des hyacinthes, des perles, des rubis brillaient sur leurs épaules et leurs poitrines. Des anneaux d'or chargeaient leurs doigts , et leurs têtes étaient ornées de riches trécouers et de guimpes tissues de fin or et couvertes de fines perles et autres pierreries. » Les bourgeois de Paris qui ne voulaient pas se laisser efiacer par les nobles, rivalisèrent de luxe avec eux, et « encourtinèrent la ville de riches draps de diverses couleurs (1). »
On peut penser, d'après ce que nous avons dit du costume dans le cours des deux siècles dont nous venons de parcourir l'histoire, que, malgré les désastres des croisades, les guerres étrangères, les guerres rehgieuses, les dissensions intestines des villes, l'aisance et le luxe étaient beaucoup plus répandus qu'on ne serait porté à le croire quand on juge le moyen âge d'après l'apparence de sa barbarie intellectuelle. Des témoignages nombreux et irrécusables sont là pour prouver que la fabrication indigène, en tout ce qui touche la confection des effets d'habillements, étoffe, chaussure, linge, etc., avait atteint un grand degré d'activité, que, de plus, les relations du commerce s'étendaient beaucoup plus loin qu'on ne le suppose, et que les riches au douzième et au treizième siècle étaient dans leur mise bien autrement magnifiques que les riches de nos jours, Guillaume le Breton, Guillaume de Nangis et d'autres chroniqueurs , contemporains de Philippe -Auguste et de saint Louis , abondent à ce sujet en curieux détails : parmi le butin enlevé par les Français à l'armée d'Othon après la bataille de Bouvines, Guillaume le Breton cite des vêtements travaillés par les Chinois avec beaucoup d'art, que le marchand, dit-il, « transporte chez nous de ces contrées lointaines, cherchant dans son avidité à multiplier ses petits profits sur quelque objet que ce soit. » Le même chroniqueur, en racontant la
(1) Cérémonial français, recueilli par (lodefioy. 1649. In-f°, t. I, p Z(68.
campagne de Philippe-Auguste contre les Poitevins, montre des hommes d'armes sortant d'mi château chargés « des brillants vêtements des nobles, d'ornements pour la poitrine teints en écarlate et recouverts d'étoffes de soie , de tentes tissues en fd de diverses couleurs. » Il parle aussi, à propos des ovations faites au héros de Bouvines, des tapisseries de soie, des courtines éclatantes qui ornaient les rues, les chemins, les murailles des châteaux, et, chose vraiment singulière, qui se rencontre d'ailleurs dans toutes les civilisations peu avancées, au moment où l'on étalait tant de splendeur dans les habits, on était en général dans l'ameublement d'une simphcité extrême. Il y avait même plus que de la simplicité, il y avait du dénûment; ainsi, tandis que l'argent, l'or, les pierres précieuses brillaient sur les habits des seigneurs et les harnais des chevaux, le parquet des maisons et des palais n'était couvert que de paille, et il n'est pas rare dans les miniatures des manuscrits de voir des appartements seigneuriaux qui n'ont pour tous meubles qu'un banc, un coffre et une cage. A part les habits et la beauté des chevaux, la vaisselle de table et la somptuosité des repas rappelaient à peu près seules la fortune des personnes à l'aise, et de ce côté il y avait souvent profusion. Assiettes, gobelets, aiguières, coupes d'argent, rien ne manquait à l'éclat du service, même dans les abbayes, et l'on voit, en 1295, Barthélémy, abbé de Saint-Père de Chartres, se réserver pour son service personnel, après avoir résigné sa charge d'abbé , vingt-quatre écuelles ou assiettes d'argent, savoir : douze grandes et douze petites , six gobelets à pied et SLx sans pied, six madrés ou verres de cristal, six annizei à pied et six sans pied, et douze cuillers d'argent.
L'Éghse, qui ne cherchait pas et ne pouvait pas chercher le bien-être matériel des populations, et qui ne voyait le plus souvent dans les profits du commerce qu'un gain illicite, dans les artifices de la toilette qu'un piège de Satan, l'Éghse s'éleva avec une grande force contre les prodigalités du costume et les prodigalités de la table. Elle reprocha aux nobles de dépouiller et de torturer les malheureux pour paraître avec plus d'éclat dans les fêtes et les tournois. Elle continua parles synodes et les conciles la guerre qu'elle avait depuis longtemps déclarée à la vanité, et ralliant à ses principes la législation civile, elle obtint de Philippe le Bel, en 1292, une ordonnance qui réglait pour chaque condition le nombre des habits, le prix des étoffes, la nature des meubles. Cette ordonnance, qui est le point de départ de toutes nos lois somptuaires, a été souvent citée ou analysée, mais il est rare que des morceaux de cette nature ne perdent pas de leur physionomie quand ils subissent la transformation du langage moderne, et c'est pourquoi nous croyons devoir reproduire ici la célèbre loi de Philippe le Bel, non pas dans toute son étendue, mais du