Z|2 CONCLUSION
Si nous voulions pousser jusqu'à ses dernières limites l'inventaire que nous venons de placer sous les yeux de nos lecteurs, nous aurions encore à remplir bien des pages; mais cette continuelle énumération d'objets matériels ne pourrait manquer de lasser la curiosité, et c'est par ce motif que nous réservons pour le texte explicatif, en les utilisant au fur et à mesure que nous rencontrerons dans nos planches les objets auxquels ils s'appliquent, quelques détails relatifs aux voitures, à l'équipement militaire, aux instruments de musique, etc. Nous avons cru devoir nous borner ici à ce qui constitue ce qu'on peut appeler l'installation du ménage, et nous allons essayer de résumer, comme nous l'avons fait pour le costume, les points les plus saillants et les vues générales du sujet que nous venons d'esquisser.
Le premier point qu'il faut noter d'abord, — nous avons eu déjà plusieurs fois l'occasion de signaler ce fait, — c'est qu'au moyen âge, en fait de meubles comme en fait de costumes, la distinction fut très-nettement établie par les lois entre les différentes classes de la société ; il résultait de là que le luxe était exclusivement à l'usage des classes privilégiées. Du reste, chez les princes et les nobles eux-mêmes, ce n'était ni le confortable ni les commodités de la vie que Ton recherchait, mais un certain appareil d'ostentation, plus é])louissant qu'utile, et nous pensons que l'on commet une grave erreur en vantant la simphdté de nos aïeux. Dans les rangs inférieurs de la société, ils étaient pauvres, voilà tout; dans les rangs supérieurs, ils étaient, sans aucun doute, beaucoup plus somptueux que nous ne le sommes, si l'on tient compte de la dureté des temps où ils ont vécu, du peu de développement de la fortune publique au moyen âge, et de l'état d'infériorité des arts technologiques. Mais en dehors des palais, des châteaux et des riches abbayes, on ne trouvait guère que le nécessaire, et il faut attendre jusqu'à la fin du xv^ siècle pour voir les roturiers sortir, par rapport à la richesse mobihère, de l'état d'infériorité dans lequel ils étaient restés jusqu'alors. A dater du siècle suivant, l'équihbre tend de plus en plus à s'établir entre la bourgeoisie et les classes rivales; sous Louis XIV, le niveau est à peu près le même, et, en ce qui touche le luxe et le confortable, il n'y a plus d'autres distinctions que celles qui doivent nécessairement résulter à toutes les époques de la différence des fortunes. C'est au xvn^ siècle, en effet, que l'égahté sociale commence à se faire jour chez nous. Richelieu, en fondant l'Académie française, avait constitué l'aristocratie du talent ; Louis XIV, en développant l'industrie, en substituant le travail des grandes manufactures au travail morcelé et individuel des corps de métiers, constitua une aristocratie nouvelle, celle de la fortune. Du moment où la production fut activée, il
CONCLUSION. 343 fallut nécessairement agrandir le cercle des consommateurs ; les barrières qui séparaient la noblesse et le tiers-état s'abaissèrent de plus en plus ; l'aisance se popularisa, et la conséquence immédiate de cette révolution économique fut de propager dans la bourgeoisie les beaux meubles, les belles étoffes, les glaces, la riche vaisselle (1). Le goût du confortable se répandit rapidement, et Louis XIV, alarmé probablement par des scrupules de conscience, fît faire en 1700 un recensement général du mobilier de la bom'geoisie parisienne, recensement qui fit connaître une prodigieuse quantité de riche vaisselle et des meubles précieux.
Après la question d'économie domestique ou sociale, se présente, dans l'histoire de l'ameublement, la cpiestion d'archéologie et d'art. Voici sous le rapport de l'archéologie, les principales conclusions que l'on peut tirer de l'examen des objets conservés dans les musées ou figurés dans les manuscrits :
En examinant particuhèrement la France, on peut classer l'ameublement sous quatre périodes distinctes : 1° la période gallo-romaine; 2o la période franque; 3" le moyen âge proprement dit; 4" la renaissance. Durant la première période, la (laule est complètement assimilée à l'ancienne Italie; tous les meubles, tous les ustensiles sont en quelque sorte romaniscs, et cet état de choses se perpétue, après les iavasions barbares, jusqu'à la renaissance carlovingienne, pendant laquelle on voit la tradition romaine se combiner avec les tj'pes byzantins. Dans la troisième période, c'est-à-dire dans le moyen âge proprement dit, ces deux types sont modifiés par un goût nouveau, et les meubles passent du cintre à l'ogive. Enfin, à la renaissance, on voit paraître la ligne droite et les souvenirs classiques, et l'on peut dire qu'à dater de cette époque, l'art moderne est entièrement fixé. Nous ajouterons que depuis la conquête romaine jusqu'au xvi^ siècle, les meubles dans leur disposition générale reproduisent toujours la disposition même des monuments, et qu'ils suivent pas à pas toutes les évolutions de l'architecture.
(1) Le fait que nous signalons ici est constate par de nombreux passages des grands écrivains du xvne siècle. Nous indiquerons entre autres le chapitre de LaBniyère intitule : De la Ville. « Quel est, dit ce grand observateur, quel est rcgarcment de certains particuliers qui, lichcs du négoce de leurs pères, dont ils viennent de recueillir la succession, se moulent sur les princes pour leur garde-robe et leurs équipages?...» — Et ailleui's : « Les empereuj's n'ont jamais triomphé à Rome si mollement, si commodément, ni si siirement même, contre le vent, la pluie, la poudre et le soleil, que le bourgeois sait à Paris se faire mener par toute la ville. » La Bi uycre se scandalise de voir que l'on se chauffe avec des bougies, et il ajoute : « La cire était pour l'autel et pour le Louvre ; » ce qui confirme ce que nous avons dit plus haut qm la cire était noble et le suif roturier. Le témoignage de La Bruyère est confirmé de tous points par iMolière dans le Bourgeois geiUilhomme.
2,hh CONCLUSION.
Sous le rapport de l'art, le mobilier de nos aïeux offre souvent une élégance et une perfection extrêmement remarquables. Sans parler du mobilier religieux, qui n'est souvent par son ornementation qu'un commentaire figuré de l'histoire ecclésiastique et des Écritures, on trouve chez les laïcs une richesse et une variété de composition extraordinaires. Les statuettes, les allégories, les devises, les armoiries sont semées à profusion dans leurs meubles, et agencées avec un sentiment exquis. Les gens des métiers travaillaient d'après l'inspiration puissante des traditions, des croyances et de la nature, et ce qui prouve, mieux que tout ce que nous pourrions dire, leur talent et leur goût, c'est que de nos jours, après tant de progrès dans les sciences, nous les imitons avec empressement, sans doute parce que nous sentons que nous ne les avons point surpassés. Non-seulement nous retournons vers le moyen âge dans la construction de nos éghses, mais encore nous copions ses étoffes, ses meubles, ses vitraux coloriés, ses faïences peintes, ses coffrets, ses carreaux vernissés; et cependant, malgré nos etTorts, Jean Cousin, Palissy, Benvenuto sont restés nos maîtres. On pourrait peut-être nous accuser d'exagérer, par une injuste prévention pour le sujet de cette étude, le mérite artistique du moyen âge. Heureusement les musées, les bibliothèques sont là pour répondre, et nous avons d'ailleurs la ferme conviction que les planches de ce recueil justifieront pleinement, auprès de nos lecteurs, l'opinion que nous venons d'avancer.