‹ Les As, peints par eux-mêmes;Chapitre 23 sur 29 · AU SERVICE DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

AU SERVICE DE LA FRANCE

meur. Son amour pour la France ressemble à celui que certains éprouvent pour la femme qui les a fait souffrir : il l'aime davantage encore si c'est possible, et à chacun de ses camarades qui vont le voir il ne cesse de demander, en se traînant sur ses béquilles :

(( Pourrai-je reprendre du service dans l'aviation? »

Devant tant de gloire, il n'y a qu'à s'incliner. C'est pourquoi j'ai préféré vous narrer cette aventure plutôt que chercher dans un souvenir personnel un épisode qui ne présenterait certainement pas le même intérêt.

Sergent J...

de Vescadrille La Fayette.

A l'Attaque des Drachens

A lo heures 3o, le 24 août 1916, le commandant m'annonce que nous partons à midi 3o pour une expédition sur le front. A l'heure dite, les trois appareils sont en ligne. A midi 45, nous décollons. B... roule et s'arrête. Il y a foule autour de D... Nous faisons deux tours qui nous portent à 900 mètres, rien ne bouge. Tant pis, en route. Vent d'ouest avec nuages bas à i. 000 mètres. Nous sommes terriblement secoués.

A 2 heures i5, nous arrivons à C... Vingt minutes plus tard, D... nous rejoint. Le bois à l'orée duquel nous nous posons est truqué.

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avec de vastes espaces vides pour éviter les conséquences d'un bombardement et cacher des hangars et des tentes abritant sept escadrilles de chasse. Tous les aigles sont là.

Nous sommes reçus par leur chef, le commandant B... et ses adjoints. Ils nous montrent sur la carte les lignes anciennes et nouvelles et on nous donne une carte 011 sont repérées du matin même les cinq (( saucisses » boches qu'il s'agit d'abattre ou tout au moins de coller au sol pendant l'attaque de la position de Maurepas.

<( Les allemands, nous dit le commandant, ont des treuils permettant de descendre leurs drachens aussi vite qu'un Nieuport peut piquer. Alors nous avons eu l'idée de recourir à l'avion-canon. Cela sera très chaud, nous allons vous fournir une protection soignée : dix pilotes, dix as. A vous de vous garer des batteries terrestres.

(( Départà 4 heures 3o, rendez-vous à B... à 5 heures i5. Ordre : marcher très groupés, attaquer les saucisses du sud au nord et ensuite en redescendant s'il y a lieu.

« A partir de 6 heures on pourra les laisser remonter si elles ne sont pas cuites. Attendre à B... le capitaine F... qui donnera le signal

en avant, si l'attaque se déclenche. Et maintenant, bonne chance. »

Je surveille le remplissage des réservoirs, le nettoyage des bougies, etc. Il ne s'agit pas de rester là-bas, car avec le vent du nordouest il ne faut pas compter planer loin. Une foule de chasseurs à pied, au repos à proximité, nous entoure. Ce sont des soldats d'un bataillon glorieux, il a la fourragère.

k heures 3o! Nous partons. D... monte mieux que nous. Néanmoins, nous nous tenons à 200 mètres l'un de l'autre en altitude et en distance. A i.ooo mètres, nous quittons le champ et voguons vers l'est.

Au-dessous de nous ce n'est bientôt que dépôts, gares, camps. Puis viennent des tranchées; loin, des zigzags blancs en tous sens. Ce sont les anciennes secondes lignes. A cet endroit nous dépassons une rangée de nos saucisses qui sont à peine à 5oo mètres plus bas que nous (et nous sommes à 2.000). Mon pilote en compte vingt-sept sur à peine 5o kilomètres de front. Notre artillerie a de bons yeuxl

Un espace dénudé et tout criblé de trous, aussi aride, aussi sec qu'un banc de sable sur lequel aurait passé une averse de grêle,

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s'étend sous nos ailes. Tous les entonnoirs se touchent et se recoupent. L'un d'eux attire spécialementl'attention : blanc, immense, on y enfoncerait facilement l'église de ce qui fut Bray-sur-Somme. C'est une mine qui l'a creusé.

Sur le sol des milliers d'étincelles et de lueurs courent sans cesse, on dirait une poignée de sel jetée sur la surface rougie d'un fourneau. C'est la préparation d'artillerie qui commence. Et, en effet, une fumée de poussière et de verre pulvérisé s'élève des lignes. Elle est tellement intense que le vent l'entraîne à plus de 10 kilomètres vers l'est.

Sur 20 kilomètres, la terre fume comme si elle était en feu : elle y est en effet. Tout à coup, quatre explosions formidables nous secouent. Quatre gros nuages noirs s'arrondissent tout près de nous. Il est 5 heures 5, nous sommes à Biaches et les Boches nous saluent.

Nous virons et montons en spirales, car nous devons attendre ici le capitaine F... Une escadrille de Nieuport nous suit. D... accompagne toutes nos évolutions à 200 mètres. J'ai beau écarquiller les yeux, je ne vois pas une seule saucisse boche.

I']k LES AS PEINTS PAK EUX-MEMES

5 heures i4- L'avion de F..., que je reconnais à ses bandes tricolores, vient se placer à notre hauteur à droite et nous fait le signal : «En avant! »

Allons-y, mais où diable sont ces drachens? Tout à coup, je vois le pointeur de D... se lever et tirer. Je suis la direction de son obus lumineux et j'aperçois une grosse saucisse grise qui, à 4oo mètres au plus du sol, descend, descend. Je trouve la distance un peu forte, nous sommes à 2.4oo mètres et environ à 3.ooo de distance, ce qui fait 4.000 de portée environ. Cependant je tire (hausse : 2.5oo mètres). Mon coup esta peine court de 100 mètres et arrive éteint. Je tire encore : mon coup passe à droite à 5o mètres (le vent), un autre du pointeur de D... dépasse le but, un autre de moi est un peu court. Je monte sur mon siège pour voir : hélas I même ainsi je ne peux plus mettre ma ligne de visée sur l'objectif! Ah! si j'avais la hausse latérale.

Je tire tout de même sur l'ennemi qui est au sol, mais le coup est trop long de 100 mètres. Tous les obus se voient admirablement etmême dans l'atmosphère chargée de poussière ils laissent une traînée blanche.

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Nous virons à gauche derrière Péronne et nous allons vers une autre saucisse signalée à Driancourt. Chemin faisant, j'en aperçois une à Bonvincourt. Trois obus : un trop loin arrive près, mais éteint; un à 100 mètres long; un plus près à hauteur, à gauche.

Les Nieuport nous accompagnent merveilleusement, mais les coups de io5 et de i3o des Boches aussi. Notre camarade, de front avec nous, tire tant qu'il peut. Son tir est, comme le mien, assez bon de loin, mais arrive éteint, et médiocre de près, car il ne peut plus viser.

Une autre saucisse à 25o ou 3oo mètres d'altitude, celle-là entre Templeux et Driencourt. Je raisonne mon tir avec calme et je déclenche à peine au-dessus. Dedans ! Joie 1 Non, hélas ! l'obus effleure le drachen à 5 mètres au plus en dessous et reparaît de l'autre côté. Un autre coup moins bon, d'autres tout près, puis plus de ligne de mire. Juste au moment où je suis le plus près et 011, la saucisse étante terre, la distance se lit à l'altimètre devenu télémètre! J'enrage I

Voici la saucisse de Manancourt et une autre tout près vers Bouchavesnes. Elles sont au sol l'une et l'autre. A ce moment, la

canonnade fait rage elles fusées incendiaires de l'ennemi montent à nous en gerbes. C'est par une protection spéciale de la Providence que nous échappons, car elles montent en sifflant jusqu'à 3. 000 mètres et nous sommes à i.85o. Une gerbe nous entoure. Debout sur le strapontin, je tire vite, mais avec placidité, et je vois nos obus tout près du but.

Mon pilote fait de son mieux pour que les remous des explosions ne me vident pas pardessus bord. A un moment, une forme noire passe devant nous en tourbillonnant de haut en bas. C'est un gros obus qui, parvenu au sommet de sa trajectoire, a culbuté. Il descend ainsi 5oo mètres, puis éclate.

Nous retournons vers les lignes. Il est 6 heures 5. Le sol fume toujours sous le tir de barrage. J'aperçois cinq obus oubliésdans le fond de la carlingue. Je tourne vers mon compagnon ma main écarquillée. Il comprend et me ramène. Les saucisses n'ont pas bougé. Elles sont toujours à terre. Hausse 2.400 mètres, angle 35° : je tire et, en suivant mon coup, que vois-je ? Une escadrille de six ou sept avions jaune clair qui montent en spirales à 5oo mètres au-dessous de

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nous. Des croix noires, ce sont des Boches 1

Plus d'émotion, de la joie : on va s'expliquer ! Je vise l'un d'eux, le plus près, dont le fuselage acajou porte une croix rouge. Hausse 200 mètres, trois ou quatre longueurs d'avance. Mon coup passe devant et au-dessus à 10 mètres au plus. Un autre coup traverse le groupe, c'est le pointeur de D... qui tire, et j'appuie d'un tracer ultrasensible. Celui-ci est allé oii Dieu a voulu, je n'ai pu le suivre, mais il était bien parti. Les Boches, d'un seul mouvement, se retournent et s'enfuient, comme leurs saucisses, vers le sol.

Nous allons vers nos lignes pour de bon cette fois. 6 heures i5, je n'ai plus que deux coups de canons lumineux. Je les tire sur une grosse batterie qui nous canarde. Les explosions de io5 et de i3o continuent autour de nous. Les lignes. Quatre éclatements jaune verdâtre, de la mélinite. Les nôtres nous saluent donc aussi .»^ C'est fini!

A côté de nous, le pilote d'un Nieuport nous fait des signaux amicaux. Derrière nous nos fidèles biplans, au-dessus l'escadrille des aigles, nous rentrons.

Tout à coup une fumée fantastique s'al-

longe derrière l'appareil de D... : le feu? Je le crie à mon pilote qui, dans un retournement, nous place derrière notre camarade. Soulagement : la fumée sort des échappements, c'est le moteur qui graisse trop, mais dans quelle proportion !

Le panache qu'il laisse derrière lui a au moins 2 kilomètres. Le vent souffle debout, nous revenons lentement en baissant. A i.5oo mètres nous croisons à hauteur une saucisse bariolée comme un habit d'arlequin. L'observateur, un Anglais, nous fait un signe amical.

Atterrissage. Je suis fourbu. La position en équilibre sur le strapontin m'a brisé les jambes. Le capitaine F... nous félicite : jamais je n'avais vu l'ennemi fuir de la sorte. Nous remercions les camarades. On est inquiet du sort d'un des Nieuport d'escorte, pas rentré : nous apprenons parla suite que le caporal Danguenguer est tombé dans les lignes adverses.

Arrivée du colonel B... Il nous remercie et se déclare satisfait du résultat obtenu. Les nouvelles sont bonnes, l'attaque a réussi : Maurepas a été enlevé avec trois cents prisonniers. Par malheur, outre le Nieuport,

A L ATTAQUE DES DRAGHENS 2"]^

deux autres appareils sont restés en Bochie. De plus, deux camarades sont blessés.

Nous avons la maîtrise de l'air, le fait est incontestable, mais ce n'est pas gratis.

Capitaine Norbert G...

L'Incendiaire des Drachens

L'adjudant Bloch s'est vu citer au communiqué pour ses exploits obtenus sur des drachens ennemis, n n'est pas un tueur d'avions boches, c'est un incendiaire de saucisses. Nous allons rapporter la conversation au cours de laquelle il a bien voulu nous conter ses principaux exploits. Mais nous tenons à insister auparavant sur le côté tragique de ces attaques d'engins défendus par les canons, les avions, les chenilles éclairantes, sans oublier les ripostes de l'infanterie, les mitrailleuses, les fusils,

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et la panne de moteur contre laquelle le pilote ne pouvait rien tenter. Descendre un avion est certes une prouesse remarquable, mais on peut admettre en fait que triompher d'une « saucisse » est encore plus difficile, plus dangereux.

D'ailleurs le récit que nous allons donner le prouvera au lecteur :

« Au moment où la mobilisation fut décidée, j'étais en Amérique. Les bateaux français étant très rares, je dus attendre quelques semaines avant de pouvoir m'embarquer. J'arrivai au commencement d'octobre. Ce fut d'ailleurs pour être menacé d'une punition, les autorités compétentes ignorant les difficultés de la traversée.

« J'avais le brevet de pilote civil, américain, depuis 1909. Cette formalité n'était pas suffisante, puisqu'on voulut me verser dans l'infanterie. Grâce à de multiples démarches, je parvins à me faire affecter au centre de Pau. Mais l'école est fermée. Je fais une demande pour partir au front. On me répond que je ne puis être envoyé au poste qui me convient, « car pendant les hostilités, on a décidé de ne pas former de pilotes » 1 Finalement le centre de Pau est à nouveau

ouvert. J'y suis mécanicien. Et je reste un an à régler des appareils.

« Enfin en octobre 1916, on veut bien de moi comme aviateur et je pars à l'escadrille N 3, la glorieuse équipe des Cigognes, en même temps que Chaînât. Je commence par effectuer des reconnaissances à longue portée. Au cours de l'une d'elles, le temps était si rigoureux que mon observateur, l'adjudant Hatin, rentrait avec la figure gelée. Le malheureux fut, depuis, tué dans un combat.

« Au bout de quelques mois, je suis jugé digne de passer sur monoplace. Là, les rondes de chasse commencent. Puis ce sont des combats, et je finis par me spécialiser dans l'attaque des drachens.

« J'obtiens ma première citation en juillet 1916 :

— « Toujours volontaire pour les missions les plus périlleuses, nombreux combats contre les avions ennemis, s'est particulièrement distingué dans l'attaque des drachens. Le 26 jufn, parti pour attaquer un drachen, descend à 4oo mètres et met en fuite trois avions ennemis. Le 29 juin, descend à 100 mètres, met le feu à des approvi-

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sionnements ennemis et crible de balles de mitrailleuse les soldats qui veulent éteindre l'incendie. Le i"' juillet, attaque successivement deux drachens à 200 mètres de hauteur, réussit à les enflammer malgré l'intervention de deux avions ennemis et des feux très nourris de mitrailleuses et de canons spéciaux. Rentre avec son appareil criblé de balles. »

(( J'avoue que j'étais heureux de cette citation qui retraçait succinctement plusieurs actes assez émouvants. Je me permettrai de les rappeler en détails.

« Le 26 juin, j'étais parti à la recherche d'un drachen. Je descendais à 5o mètres audessus de l'endroit qui m'avait été indiqué, mais j'avais beau regarder, je n'apercevais pas la saucisse annoncée. Par contre, du terrain d'aviation voisin, trois avions s'empressaient de s'élever pour me poursuivre. Je n'hésitais pas, je tirais contre eux mes fusées et l'effroi que ce jet de flammes produisait suffisait à les mettre en fuite. Je rentrais sans être autrement incommodé.

« Trois jours plus tard, en allant à la chasse aux drachens, j'éprouvais une forte déconvenue. Je n'en trouvais aucun. Tous étaient

restés prudemment à terre. Chemin faisant, j'arrive sur Péronne. Une canonnade des plus violentes m'accueille. Une seule ressource me reste pour la faire cesser. Je fais semblant d'avoir été touché. Je simule la chute. Les batteries cessent de tirer. J'arrive ainsi à 200 mètres du sol. Je suis à 10 kilomètres à l'intérieur des lignes ennemies,

« Soudain j'aperçois un bivouac. J'observe les allées et venues des troupes. Je distingue un immense magasin à fourrage. Je n'hésite pas. Je descends encore et, à 5o mètres, je lance mes fusées. Aussitôt un incendie fantastique se déclare. Sans se soucier de moi, les soldats accourent en foule pour éteindre le sinistre. C'est ce que j'attendais et, à cet instant, c'est ma mitrailleuse qui continue l'œuvre des fusées. Je tire parmi cette multitude et déroule mes bandes en toute tranquillité. Et je rentre sans incident, malgré les canons, les fusils, les mitrailleuses, en volant à loo mètres du sol. Mon appareil était criblé, inutilisable, mais j'étais sain et sauf.

« J'ai d'ailleurs constaté à maintes reprises qu'à faible altitude on ne court pas plus de dangers qu'à 3. 000 ou 4.000 mètres, et c'est

l'incendiaire des drachens 285

pourquoi je n'ai jamais franchi les lignes à une hauteur supérieure à 3oo ou 4oo mètres.

<( Le i**" juillet, c'était journée d'attaque. Mon camarade Guiguet, un as contre les saucisses, venait d'être grièvement blessé au cours d'une expédition. Je pars. J'attaque un premier drachen et réussis à Tabattre, malgré l'intervention de nombreux avions boches se précipitant à ma poursuite, les aérodromes ennemis étant proches. Je rentre sans être autrement gêné. Tout va bien. Je reprends d'autres fusées et je pars à la recherche d'un autre captif. J'en découvre un. Au moment de piquer pour déclencher mes dards de feu, un appareil allemand, qui m'a pris en chasse, s'interpose entre le drachen et moi. Il tire frénétiquement pour m'empêcher d'intervenir et me crible de balles. Je vire légèrement, riposte par une bande, tout en me tenant à la verticale à /Joo mètres du sol. L'avion est touché. Il pique, semble tomber pour s'écraser, mais je n'ai pas le lemps de le suivre. L'essentiel est qu'il m'ait laissé la route libre. Je continue ma descente vers le drachen et j'ai la chance de l'incendier à son tour.

« Nouvelles attestations officielles quelques jours plus tard :

— « Pilote remarquable, ayant au plus haut point le sentiment du devoir. D'une bravoure à toute épreuve, s'est distingué au cours de combats, d'attaques de drachens les 26 et 29 juin, i*"^ et 3 juillet 1916, rentrant chaque fois avec son appareil criblé de balles. Le 3 juillet, chargé de détruire des drachens, a rempli sa mission après avoir reçu deux blessures graves. »

« Oui, ce jour-là, je ressentis certainement la plus forte émotion de ma vie.

« C'était à Gueudecourt. La saucisse que j'avais mission d'attaquer se trouvait à une altitude relativement élevée. Mais, dès qu'elle me vit arriver, elle se fit descendre très rapidement. Je lui livre une poursuite éperdue et la rejoins à 5oo mètres. Je me prépare à lui lancer mes fusées pour lui percer le flanc, lorsqu'une balle me traverse le pouce. A ce moment, j'avais la main sur le contact. Sous l'empire de la douleur, j'appuie dans un geste instinctif et, bien entendu, je manque le but.

« Le drachen continue sa descente. Je le suis de près. Je souffre terriblement, mais

l'incenuiaire des drachens 287

il faut me venger. Je me place de côté et à l'instant où je me prépare à l'attaquer pour la seconde fois, une nouvelle balle pénètre dans ma cuisse. Ah! je ne sens plus le mal, la fureur envahit tout mon être. J'en ai trop fait et surtout on m'en a trop fait pour que j'abandonne. J'insiste, il faut que je sois vainqueur. Je déroule toute une bande de balles incendiaires et j'ai la chance de voir l'objectif s'enflammer. Je puis maintenant songera moi.

« La perte de sang provoque plusieurs évanouissements successifs. Mon appareil, qui évolue à 5o mètres du sol, est criblé de balles, et je réussis à rejoindre nos lignes par miracle, je ne sais encore comment. J'atterris derrière les tranchées anglaises, après avoir servi de cible à toutes les armes les plus diverses de l'ennemi.

« Vers le soir, on vient me chercher en automobile. J'essaye de résister. Je commence à dîner, mais la douleur a raison de mon énergie et je suis obligé de me faire éva-. cuer vers un hôpital où je reste deux mois. La médaille militaire vient me récompenser.

« Je reprends ma place au front sur un appa-

reil encore plus rapide que celui que je pilotais jusqu'alors.

« Le 3o septembre, je réussis à abattre en flammes ma quatrième saucisse. Je rentre une fois de plus, transformé en écumoire; mais inutile d'insister, c'est l'habitude.

« Le i" octobre, je repars à la chasse. Selon la coutume, je me tiens très bas. Ce n'est pas sans quelques risques, car il fait une brume épaisse et je crains sans cesse de me heurter aux câbles de nos drachens à nous. Près de Bapaume, j'aperçois une saucisse qui se tient à 260, mètres. J'approche, bien entendu. Et en même temps, j'en compte quatre autres très près les unes des autres. Chacune est défendue par des canons, des chenilles enflammées, des avions. Le tout converge vers moi. C'est cliarmant. Il faut jouer la finesse, il faut bluffer comme au poker.

(( Je me précipite vers la première, mais avant d'arriver à elle, j'effectue un léger virage et pique à toute allure sur la seconde qui, prise au dépourvu, tombe en flammes avant d'avoir pu essayer de riposter.

« Je rentre au terrain, après m'être frayé un passage à travers les projectiles de toutes

l'incendiaire des drachens 289

sortes. Je me pose, ne descends même pas de mon avion et, tandis qu'on me met de nouvelles fusées, je prends en hâte un verre de porto, puis je repars. J'arrive au même emplacement. Plus rienl Prudemment les quatre autres drachens se sont fait descendre.

« Je désire cependant ne pas m'être dérangé pour rien. Je descends toujours de plus en plus, je vogue au ras du sol à la recherche des fugitifs. Soudain j'en aperçois un, étendu bêtement sur la terre. Je me prépare à l'attaquer. Les Boches se rendent compte que c'est fini pour lui. Aussi n'hésitent-ils pas à me canonner d'importance au-dessus de lui au risque de l'atteindre avec leurs projectiles. Peu leur importe de l'endommager puisqu'ils pensent bien que j'en viendrai à bout si je ne suis pas abattu auparavant. J'ai cru que ma dernière heure venait de sonner. Je pensais que j'étais perdu. Des éclats venaient atteindre mon moteur, deux câbles étaient coupés, un longeron brisé, des haubans d'ailes sectionnés. Je réussissais cependant à incendier ma victime et à rentrer en voguant à 20 mètres du sol seulement jusqu'aux tranchées. Celles-ci franchies je ne

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sais comment, je parvenais à atterrir aussitôt après, encore dans les lignes anglaises. J'avais triomphé de toutes les attaques possibles qui s'étaient terminées par une poursuite audacieuse, mais vaine, d'avions ennemis.

(( A la suite de ce vol, j'avais la joie de voir citer mon nom au communiqué, j'étais heureux.

(( Et maintenant, je pars en Russie avec l'espoir d'y abattre un Zeppelin.

« Adjudant Bloch. »

Un Boche chez les Sénégalais

Tout en appartenant à la défense du camp retranché de Paris, j'allais, les jours de beau temps, exécuter des croisières sur le front. Le 21 mai 1916, par un magnifique dimanche de soleil, je décidai d'aller taquiner le Boche, si possible.

Je partis à 6 heures 45 du matin et me dirigeai vers Boissons. Je passai les lignes à 4-5oo mètres et pénétrai à 20 kilomètres à l'intérieur du territoire ennemi. Là, je fis demi-tour afin d'avoir le soleil dans le dos pour gêner l'adversaire en cas de combat et pour éviter toute surprise. Le soleil dans les

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yeux est en effet le plus cruel désavantage que puisse avoir un chasseur de l'air.

Je mis mon moteur au ralenti et, tel le pêcheur qui laisse glisser sa ligne au fil de l'onde, j'attendis l'occasion. A l'affût, je regardais de tous côtés au-dessus de moi et revenais vers nos tranchées.

J'observais ainsi depuis quelques instants, lorsque soudain j'aperçus un avion allemand s'élevant d'un aérodrome et prenant de l'altitude avant de venir chez nous. Je ne le quittai pas des yeux, mais le laissai gagner sur moi en vitesse et en montée pendant une dizaine de minutes.

L'espoir au cœur, je passai ce temps, qui me semblait interminable, à armer ma mitrailleuse, vérifier mon viseur, voir si tout fonctionnait à souhait. La veille, dans un combat où je tenais un avion ennemi à moins de 20 mètres, mon arme s'étant enrayée au second coup, je jugeais prudent de prendre toutes les précautions nécessaires. Et puis, ces opérations m'empêchaient aussi de me laisser envahir" par l'enivrement qu'on éprouve instinctivement au moment où l'on espère abattre son premier avion.

Le Boche est maintenant à 3. 000 mètres. Il

UN BOCHE CHEZ LES SÉNÉGALAIS P.qS

franchit nos lignes. Il est temps d'intervenir. Je pique vers lui à toute allure en zigzaguant pour éviter une riposte précisé. Je suis aperçu lorsque je suis à 3oo mètres de distance et à 5o mètres au-dessus. Je vois le mitrailleur dérouté par ma manœuvre et ne sachant s'il doit tirer avec la mitrailleuse de droite ou celle de gauche. Un flottement certain règne à bord. Les balles se perdent de-ci, de-là. Je continue à approcher.

Profitant de la vitesse acquise, emporté par l'élan, je remonte vers l'adversaire. Il me faut faire appel à toute ma volonté pour attendre le moment favorable de tirer.

A bout portant, à lo mètres à peine, je commence à dérouler ma bande. Je n'ai que quarante-cinq cartouches, car j'en ai brûlé deux pour me rendre compte si mon arme fonctionnait bien. La décharge atteint l'ennemi en plein.

A Ja dixième balle, les Allemands cessent de riposter et piquent vers le sol à une vitesse vertigineuse. Craignant une feinte, je les poursuis dans une vrille peut-être un peu imprudente, me rapprochant de mes victimes au point de les dépasser, tout en essayant d'armer à nouveau, ce qui, pendant

une semblable manœuvre, n'est pas très aisé.

A 100 mètres du sol, je me rétablis et j'éprouve la joîe de voir mes adversaires s'écraser dans un bois de sapins près de Fontenay, à 1.200 mètres sur notre territoire, à la troisième ligne de nos tranchées.

A travers les trous d'obus et les retranchements, je cherche un petit terrain pour me poser. Je le trouve entre la troisième et la quatrième ligne. Je descends en hâte et me précipite vers ma proie.

Déjà les tirailleurs sénégalais entourent les débris. Le pilote a deux balles dans la tête et une au cœur. Le passager est pris sous le moteur. Un noir s'escrime en vains efforts pour l'attirer, au point de le couper en deux. Il crie :

« Ti sale cochon boche, ti veux pas vinir, ti viendras. »

Tous ces braves m'entourent et manifes tent leur joie :

« Ti, lieutenant, ti bien visé, ti tué sales Boches, ti épatant! »

Le commandant du groupe des batteries voisines vient me féliciter et m'embrasser : l'oiseau ennemi avait réglé le tir sur la batterie à 5 mètres de laquelle il s'était écrasé

UN BOCHE CHEZ LES SÉNécALAIS 2q5

et avait ainsi causé la mort d'un de nos lieutenants.

(( Vous l'avez vengé, » répète l'officier très ému.

Mais au même moment, une rafale de marmites venait tomber autour des débris de l'avion qui, émietté, ne pouvait être identifié. Je ramassai en hâte quelques souvenirs, tandis que les soldats mettaient à l'abri les deux mitrailleuses, l'appareil photographique, deux cartes, le plan directeur, prises assez importantes.

Le pilote portait la croix de fer et une autre décoration avec deux glaives. Ce devait être un vaillant.

Le lendemain, j'allais lancer un message aérien annonçant à l'ennemi que les deux Boches avaient été enterrés avec les honneurs militaires, et notre communiqué déclarait :

« Un appareil ennemi, attaqué par l'un des nôtres, s'est abattu, désemparé, dans nos lignes à Fontenay. »

Sous-lieutenant Raty

(prisonnier).

La Collision tragique

Ma ronde s'achève; il est i8 heures 3o. Parti depuis r6 heures, j'ai eu sans cesse à lutter contre les remous violents d'un chaud après-midi de juin. L'air est calme maintenant, et, tous deux, mon pointeur Garraud et moi, nous nous abandonnons au charme de l'heure paisible. D'un côté, dans un halo fauve, et tout éclaboussé de l'or du couchant, Paris qu'enserré' la Seine miroitante; de l'autre, muette et grave aux approches du soir, la vaste plaine allongeant ses ombres sur les prairies et sur les champs.

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