LA COLLISION TRAGIQUE
Je tâte mes commandes. Rien ne répond plus. Le tournoiement continue.
Gomment dire le flux de pensées et de sentiments qui en un instant m'a submergé?
Il semble que cette irruption tumultueuse d'idées et d'images abolit jusqu'à la notion superficielle du temps, et qu'elle fait vivre en intensité la durée de toute une vie.
La mort est là, la mort inévitable. Un atterrissage est impossible puisque les commandes ne répondent plus. C'est donc la chute, sur le terrain le plus hérissé d'obstacles de tout genre, le terrain de banlieue, avec ses maisons, ses arbres, ses murs. Nous allons arriver au sol de toute la vitesse de notre chute. Il me semble sentir déjà l'effroyable choc. Je n'aurai pas le temps de souffrir : je serai écrasé par mon moteur.
Ce terrible spectacle tant de fois vu jadis se présente à ma pensée, précis, brutal ; je vois les pauvres débris informes dans un enchevêtrement de bois, de cordes, de ferraille tordue, et toute ma chair se rétracte. Pourtant, c'est tout ce qui restera de moi dans quelques minutes, de moi maintenant encore plein de vie et de santé. Un sentiment de rage m'étreint le cœur. Si au moins je^tom-
3oO LES AS PEINTS PAR EUX-MEMES
bais dans un combat, face à l'ennemi, j'aurais la suprême consolation du devoir accompli I Mais non, je paye de ma vie une imprudence, un jeu inutile. On lira seulement demain, dans les journaux : « Double accident mortel au Bourget. » Je vois au camp les camarades s'annonçant la nouvelle, je vois les miens, je vois surtout, là-bas, de l'autre côté des tranchées, la maison familiale, et dans le décor intime et cher qui renaît soudain devant mes yeux, une femme dont la pensée inquiète me suit peut-être à cette heure même, et qui s'efforce de dompter son angoisse : ma mère !
Cruelles pensées ! avec une inexprimable rapidité elles m'obsèdent, partent, plus vite reviennent, et leur troupe sombre grossit sans cesse autour de moi, comme, autour d'un voyageur solitaire, une bande de loups!
Mon altimètre descend, i.ooo mètres. Toujours la vrille nous emporte dans un puissant tourbillon. Le paysage, dès que mon regard se pose sur lui, me semble soulevé par une danse de rêve, montant, descendant, et tournant, tournant sôns cesse, mêlant dans sa ronde folle, au bleu du ciel, les îlots gris des maisons, des carrés verts et fauves des prairies et des champs. Pour éviter d'être gagné
LA COLLISION TRAGIQUE 3oi
par le vertige, je me renfonce dans ma carlingue, et je fixe obstinément mon altimètre. A 700 mètres, la chute se fait tout à coup brutale ; l'appareil tombe comme une pierre de 200 mètres environ et mon pointeur Garraud manque d'être vidé par-dessus bord.
Le Nieuport s'est logé légèrement de biais dans mon aile gauche, en sorte que je vois, de ma place, le pilote, Maraval, et son mitrailleur Mentz. Penchés l'un sur l'autre, ils semblent se parler. Je les vois aussi qui tentent de secouer leurs commandes d'ailerons. Près de moi, Garraud, ramassé sur lui-même, a relevé son canon pour éviter, en arrivant au sol, d'avoir les jambes broyées. Il est absorbé dans ses pensées. A qui envoiet-il le suprême adieii.»^ Quelle poignante détresse sort de ce petit groupe emporté dans le tourbillon de mort, plus isolé, plus perdu dans l'immensité du ciel que quatre naufragés cramponnés, en plein océan, à la quille d'un canot 1
Et, le bruit des moteurs ayant cessé, rien ne s'entend plus que le sifflement de l'air à travers les cordes, dans la paix tiède d'un beau soir de juin, entre Paris enveloppé d'un halo fauve, éclaboussé d'or par les flè-
ches du couchant, et, vers le nord, la vaste plaine où s'allongent les ombres graves.
3oo mètres ! 200 mètres! C'est la fin. S'habituerait-on à la pensée de la mort? J'éprouve comme un soulagement en présence du dénouement suprême. Je me cramponne aux montants de la cabane et je ferme les yeux.
Un craquement. Un choc. Une seconde d'inconscience. Est-ce la mort.i^ Je rouvre les yeux. A ma droite, un mur blanc; à ma gauche, la cime d'un arbre. Doucement, craintivement, je remue mes membres ! Rien! Vivant! Une immense joie m'inonde.
Devant moi Garraud se dresse tout debout, une flamme de bonheur dans les yeux. Sauvés! Et les autres ? Broyés sans doute ?
Dans les débris que nous n'osons regarder, là, par terre .3
Un homme arrive en courant, haletant, en sueur. Je vois encore l'ahurissement peint sur sa ligure en nous trouvant intacts. Dix, vingt, cinquante personnes, bientôt une foule compacte s'amasse en dessous de nous. Nous demandons une 'échelle pour quitter notre perchoir. On ne nous comprend pas et on nous répond par des bravos. Tant pis I Nous nous suspendons à la carlingue et
LA COLLISION TRAGIQUE 3o3
nous nous laissons tomber sur les figurants.
Où sont les corps de nos pauvres camarades? Faut-il en croire nos yeux? Les voici tous deux, Maraval et Mentz, vivants, sans une égratignure.
La foule nous porte, nous presse. On nous acclame; on nous donne des fleurs. Décidément, ça finit mieux que ça n'a commencé. Et nous nous embrassons avec émotion.
Du camp l'on nous a vus tomber et les secours affluent : brancards, voitures d'ambulance, médecins, infirmiers.
En nous trouvant sains et saufs, les arrivants passent de la consternation à l'ahurissement. Félicitations, poignées de main, questions interminables. Mais à quoi bon raconter tout cela? Un bonheur intense — le bonheur de renaître — nous étreint. Et les peuples heureux n'ont pas d'histoire.
Sergent Wibaux.
Sur Mannheim, la nuit'
Nous sommes partis de notre champ d'aviation, Baron2 et moi, dans l'intention d'aller bombarder la ville de Mannheim.
La nuit s'est faite complètement. Dès lors, nous apercevons Bâle, en Suisse, dont la lumière rougit le ciel, puis plus près de nous,