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I. Extrait du Çrapouillot, journal du front

a. L'adjudant Baron, notre plus remarquable bombardier de nuit, fut tué en plein' jour lors du bombardement des usines Mauser, à Oberndorf, le la octobre 1916. Ses randonnées nocturne» notamment sur Rothveil, Mannheim, Ludwigshafen resteront légendaires. A lui seul, il faisait plus de travail qu'une escadrille entière.

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Mulhouse. De l'autre côté du Rhin, Fribourgen-Brisgau et, juste sous nos pieds, Colmar. Dans la ville, on a dû entendre le bruit du moteur, car nous voyons «les becs de gaz s'éteindre les uns après les autres. Je me retourne vers Baron :

« Dis donc, ils nous ont entendus, ils ont le trac! »

A mesure que nous apercevons une ville et que nous passons au-dessus, les lumières s'éteignent immédiatement. On dirait que le vent produit par notre hélice suffît à éteindre toutes les petites lumières du sol.

Nous suivons toujours les méandres du Rhin. Celui-ci doit nous servir de guide pour arriver où nous voulons. Son cours nous apparaît dans la nuit comme une ligne ennemie d'un gris argenté.

De temps en temps, je me repère sur la carte à l'aide d'une petite lampe électrique dont je cache la lumière avec les mains pour qu'elle ne nous fasse pas distinguer.

Nous arrivons au-dessus de Strasbourg, Baron me crie : « Regarde, c'est magnifique 1 »

Il est neuf heures et quart à ma montre et, de la hauteur oij nous sommes (800 mètres),

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nous nous rendons très bien compte de la disposition des rues et des places, toutes très éclairées ainsi que le pont qui relie Kehl à Strasbourg. On spnt dans la ville une animation, une vie intenses. Mais, brusquement, tout un quartier est plongé dans l'obscurité. 11 était éclairé à l'électricité, il a suffi d'appuyer sur le levier, l'alerte est donnée. C'est le tour d'un autre quartier, puis d'un troisième, pendant que les faubourgs éclairés encore au gaz s'éteignent bec par bec. C'est un spectacle vraiment curieux.

Mais non, braves Alsaciens, vous n'avez pas besoin d'avoir peur; les bombes que nous transportons ne sont pas pour vous. Elles sont destinées à une ville « allemande » et, à moins d'un accident que rien ne fait prévoir (le moteur donne toujours bien), elles tomberont sur le but qui leur est assigné.

Déjà Strasbourg a disparu à l'horizon et s'est évanoui dans l'obscurité provoquée par l'alerte. Nous volons toujours à 800 mètres. De loin en loin, quelques lumières apparaissent qui s'éteignent presque aussitôt. Les autorités boches ont dû téléphoner de Strasbourg. Nous laissons Landau à notre gauche et apercevons droit devant nous une grande

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lueur qui éclaire le ciel. C'est Carlsruhe. Nous sommes vite au-dessus de la ville, dont nous faisons deux fois le tour en guise de salut. Nous avons le temps d'apercevoir les voies et artères principales très bien éclairées — surtout une place, en demi-cercle, devant le palais de Primat.

Je regarde ma montre, il est lo heures. Puis, brusquement, comme à Strasbourg, tout s'éteint et des projecteurs commencent à fouiller l'obscurité. Ce n'est pas le moment de rester ici, d'ailleurs nous avons autre chose à faire. Un virage et nous reprenons notre route marquée par le cours du Rhin.

Repérons-nous... J'allume ma lampe et regarde ma carte. Oij sommes-nous ? Ah bien, ça va! Cette ville, là-bas, c'est Spire, et je montre les lumières à Raron qui me crie :

« Nous serons dans une vingtaine de minutes à Ludwigshafen. »

Nous touchons au but, le moteur tourne régulièrement à huit cent cinquante tours et l'appareil, délesté d'une partie de son essence, « gaze » à une allure de record. Nous apercevons dans le lointain le ciel rouge sombre qui indique une grande ville, bien éclairée. Bon présage — pourvu qu'ils ne s'éteignent

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pas, ça nous sera plus facile pour trouver notre objectif. Je ne quitte pas la ville des yeux; elle se rapproche et grandit, toute éclairée.

Nous prenons de la hauteur : à i .5oo mètres, Baron coupe l'allumage et c'est en un vol plané silencieux que nous arrivons sur la ville. Baron me dit :

« Nous descendrons le plus bas possible, tant pis s'ils nous repèrent, mais nous, de cette façon, nous taperons juste.

— AU right! »

Nous descendons ainsi, sans bruit, jusqu'à 3oo mètres. Aucun habitant ne se doute qu'en ce moment un avion ennemi survole la ville. Nous sommes maintenant à la hauteur du sommet de la tour Eiffel; nous distinguons les personnes se promenant dans les rues, marchant sur les trottoirs, traversant la chaussée. Dans une rue large, un tramway électrique, éclairé lui aussi, parcourt sa route habituelle, s'arrête à un carrefour, le temps de laisser descendre quelqu'un, puis repart. Je me figure le wattman boche appuyant sur un timbre pour faire écarter les passants.

Puis maintenant, je tourne la tête d'un autre côté. Cherchons l'objectif!

SUR MANNHEIM, LA NUIT Sog

Baron l'a aperçu. Il me le montre du doigt. Une grande usine dont le toit en verre paraît illuminé, car on y travaille même de nuit à la fabrication des gaz asphyxiants.

Nous piquons dessus; comme d'habitude, je retire mes gants et saisis la poignée du lance-bombe, puis je me penche sur le viseur et attends, tout ep faisant signe à Baron... à droite, à gauche... là tout droit... je tire fortement à moi la poignée et lâche trois i55 d'un seul coup, puis je me penche en dehors de la (( carlingue » pour voir les résultats obtenus... Les obus sont tombés en plein centre de l'usine. Une explosion formidable arrive jusqu'à nous, tandis qu'une flamme jaillit par le toit de verre qui a dû être complètement détruit; le déplacement d'air nous fait faire un bond d'environ 5o mètres en hauteur.

A ce moment, Baron remet l'allumage et d'un seul élan nous remontons à 5oo mètres, nous nous maintenons à cette hauteur et tournons autour de l'usine poui; voir ce qui va se passer. Déjà on voit sortir de partout des petites lumières qui courent à droite et à gauche, comme affolées. Les Boches n'ont rien dû comprendre à ce qui vient de leur

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arriver — à tel point qu'ils oublient complè" tement de faire l'obscurité dans la ville.

Lorsque nous nous sommes rendu compte que l'usine est bien « amochée », nous continuons notre chemin et, après avoir fait un virage au-dessus du Neckar, nous allons traverser le Rhin et nous dirigeons sur Mannheim. Là non plus, ils n'ont pas pensé à éteindre, et facilement nous repérons notre notre nouvel objectif, les hangars à dirigeables. Coupant à nouveau l'allumage, nous nous dirigeons en vol plané sur le premier hangar... C'est lui qui va recevoir nos dragées. Pourvu qu'il y ait un zeppelin dedans 1

Je vise, je lâche mes trois derniers obus qui tombent et traversent le toit du hangar à dirigeable : j'entends une terrible explosion.

« Je crois que nous avons fait du beau travail! me crie Baron*. Maintenant, il faut

I. C'est par les journaux neutres que nous apprîmes l'entière réussite de notre expédition : « Les Nouvelles de Maesiricht reçoivent les renseignements suivants sur le raid qui a été exécuté dans la nuit du 23 au a4 Septembre 1916 par l'adjudant Baron et le caporal Danziger sur Mannheim : Nous pouvons assurer, sans être démenti, que des bombes sont tombées sur un des principaux hangars où fut anéanti un zeppelin de i3o mètres, à huit moteurs, avec un nombreux matériel de rechange en aluminium. Il ne reste du dirigeable que la carcasse, émiettée.

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rentrer, et sans perdre de temps ; nous n'avons pas trop d'essence 1 »

Baron remet l'allumage, mais, brusquement, le moteur s'arrête, puis reprend. Nous l'avons échappé belle. Je me retourne.

c( Qu'est-ce qu'il y a?

— Ce n'est rien. En voulant regarder l'altimètre, j'ai accroché la manette des gaz avec ma manche et l'ai fermée à fond. Heureusement j'ai pu me rendre compte de ce qui m'arrivait, sans quoi, tu vois, un atterrissage dans la ville qu'on vient de bombarder, c'aurait été joli 1 »

Nous cherchons le Rhin pour le suivre au retour comme nous l'avons suivi à l'aller — mais un brouillard opaque s'est levé, nous n'y voyons plus rien.

Je crie à Baron : « Attention au carburol »

L'eau du brouillard entrant dans le carburateur, c'est la panne à brève échéance.

inutilisable. En outre, le réservoir à gaz d'une usine, touché lui aussi, fit explosion. La voie ferrée de Mannheira à Niedarheim a beaucoup souffert : rails, excentriques, croisements sont détruitg sur une grande distance. L'attaque eut lieu pendant un moment (le cessation du travail. On a néanmoins relevé sur l'aérodrome et aux environs vingt-six cadavres et quarante-trois blessés. Pour cacher les dégâts et éviter autant que possible que la nouvelle ne s'ébruite, la ville de Mannheim a été fermée. »

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Baron ne répond pas, mais fait monter l'appareil et met « toute la sauce » pour sortir plus vite de ce nuage humide.

Nous arrivons enfin à déboucher dans un ciel plus clair. Ouf 1 c'est désagréable ce noir opaque et humide ! Je suis glacé, je n'ai plus qu'une idée : rentrer en France pour boire quelque chose ,de chaud. Oh! quelque chose de chaud I du thé, ou du bouillon, qu^l délice 1 Enfin dans deux heures , deux heures et demie, nous serons rentrés, si tout va bien, et je pourrai me réchauffer 1

Et plus je suis glacé, plus j'ai froid, plus je suis impatient d'arriver, surtout que le paysage n'a rien de gai, au-dessous de nous; à perte de vue, la brume s'étend. Il ne fait pas beau en Allemagne cette nuit-ci.

Nous devons être au-dessus de Garlsruhe, mais rien ne nous l'indique; pas une lumière... Tout à coup nous sommes environnés — oh! de très loin — de shrapnells qui éclatent comme des feux d'artifice rouges dans la nuit noire. C'est très joli; les Boches tirent au jugé... Nous continuons notre chemin et perdons bientôt de vue les shrapnells qui éclatent toujours et nous paraissent de plus en plus petits.

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Nous volons maintenant dans l'obscurité la plus profonde. Où sommes-nous?... ni Baron ni moi n'en savons rien; j'ai essayé de me repérer sur ma carte — peine perdue...

Nous nous dirigeons à la boussole et aux étoiles qui nous apparaissent brillant d'un vif éclatau-dessusde notre tête. Voilà une heure que nous volons au petit bonheur, nous nous dirigeons « plein sud ».

« Dans une demi-heure, je mettrai le cap « plein ouest », nous serons probablement à la hauteur de la France, » me crie Baron.

Nous continuons notre route en silence.

Je n'essaye plus de voir oii nous sommes, la brume épaisse cache toujours la terre à notre vue.

Je suis de plus en plus glacé, mes jambes et mes bras sont raides de froid. . . Quand arriverons-nous? et pourvu que nous arrivions!

Enfin une lueur qui perce le brouillard!

« Une ville! — laquelle? »

Je crie : « Strasbourg! » (Nous avons su depuis que c'était Metz).

Au loin, quelques éclatements... les lignes — les tranchées — enfin !

« Prenons plein ouest, maintenant, » dis-je à Baron.

3l4 LES AS PEINTS PAR EUX-MEMES

Il se contente de faire oui de la tête et, après un virage, nous nous dirigeons vers la France, vers l'atterrissage, vers le bouillon chaud!

Tout à coup, Baron, qui paraissait assez inquiet depuis quelques instants, me crie :

« Mon vieux, plus d'essence 1 II nous reste juste de quoi chercher un terrain pour atterrir; nous allons certainement nous casser la figure, mais il n'y a rien d'autre à faire. Es-tu prêt?

— Vas-y, je suis prêt. D*ailleurs « faut pas s'en faire », on verra bien. »

Nous descendons. J'assure mon casque, je remonte mes lunettes sur mon casque, je défais ma ceinture, et, me retournant, je vois Baron qui en fait autant. Il cabre l'appareil et celui-ci, en perte de vitesse, tangue d'une aile sur l'autre, puis brusquement, sans que nous sachions pourquoi, au lieu de tomber à plat, le « coucou » pique du nez et vient s'écraser sur le sol; j'entends l'avion qui craque et se brise, puis je suis projeté violemment en avant.*., j'ai perdu connaissance; une douleur atroce au bras et à la jambe gauche me fait revenir à moi — un liquide chaud coule le long de la figure et je ne peux

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pas faire un mouvement pour changer de place.

...Je reprends connaissance : « Où est Baron? et surtout, sommes-nous en France.-^ » L'idée d'être tombés en Allemagne me cause une sueur froide^ I

Bombardier Danziger.

I. Fort heureusement Danziger n'était pas dangereusement blessé. Baron, parti chercher du secours, revenait deux heures après. L'avion avait atterri en terre française, à 4 kilomètres de Bar-le-Duc.

Comment j'ai bombardé Essen

Comment j'ai bombardé Essen?,.. Oh, c'est bien simple. Je vais vous donner les feuilles de mon carnet de bord, vous y trouverez mes impressions notées brièvement au cours du voyage.

Deuxappareils ont rempli la même mission le même jour : l'un piloté par le capitaine de Beauchamp, l'autre par moi.

Laissez-moi ne pas vous parler de nos préparatifs, ni de nos aménagements de bord, ce sont des secrets d'ordre militaire...

La distance parcourue, quoique grande, environ 800 kilomètres, n'était pas poui

COMMENT j'ai BOMBAROé ESSEN 817

m'effrayer, j'ai un entraînement intensif de sept années, et je me suis toujours spécialisé dans les raids de grande distance :

Coupe Pommery 1912, 860 kilomètres ;

Paris-Berlin igiS, i.o5o kilomètres;

Paris, Vienne, Buda-Pest, Bucarest, Varna, Constantinople, Konia, Adana, et la Syrie, 5.000 kilomètres.

Ne croyez pas qu'après ces raids celui-ci me sembla simple... Non, car il y a le canon et les avions boches... Eh bien, ils ne nous ont pas empêchés de faire ce que nous voulions, et nous sommes partis en plein jour, à II heures du matin.

A présent, suivez mes notes ; elles sont brèves, mais complètes, et je n'ai eu que ce travail pour me distraire pendant les sept heures qu'a duré le vol.

II heures... Mon camarade prend l'air, je le suis à deux minutes.

i.ooo mètres... 2.000... S.ooo... nous continuons à monter.

Le temps est clair avec quelques nuages vers 3.000 mètres, il fait très froid...

3l8 LES AS PEINTS PAR EUX-MÊMES

A chaque instant, je croise des avions amis qui partent au feu ou qui en reviennent.

Nous voici à bonne hauteur, nous nous rapprochons l'un de l'autre...

A 5o mètres nous échangeons des signaux et piquons droit sur les lignes.

Ahl elles né sont pas difficiles à trouver. Voici la zone jaunâtre, sans végétation, oii la terre a été bouleversée des milliers de fois, ensevelissant les vivants, déterrant les morts...

Des lignes brisées courent de tous côtés : ce sont les tranchées, les boyaux... Toute la zone est marquée d'innombrables trous d'obus qu'on remarque très nettement... Une fumée épaisse indique un combat d'artillerie, cependant je n'entends rien, le moteur marche à merveille et il fait un tel tapage...

12 heures... Me voici sur les lignes allemandes, nous sommes sûrement signalés...

Les canons boches font un barrage en avant, niais un peu haut...

Les flocons blancs des 77 forment une ligne qui nous barre la route...

Les coups se multiplient... au moins trois cents coups en quelques minutes...

J'entre plusieurs fois dans la fumée des

COMMENT j'ai BOMBARDÉ E88EN SlQ

éclatements, et j'entends siffler des éclats qui passent tout près...

Tiens... l'artilleur boche rectifie son tir... trop bas à présent...

J'en profite pour monter, je passe...

Maintenant, on a tiré sur ma gauche...

Éclatements noirs du io5... c'est plus sérieux. Les coups se rapprochent... j'oblique à gauche insensiblement... puis brusquement, je fais 90 degrés, en piquant de 100 mètres... c'est fini, j'ai déjoué les artilleurs.

Rageurs, ils tirent au hasard... Les coups maintenant éclatent derrière moi, je suis hors d'affaire...

Et mon compagnon.!^

Je ne le vois plus... A-t-il été touché .►*... a-t-il changé sa route?...

Sous moi un gros appareil jaune... des croix noires... C'est un Boche... un deuxième suit tout près...

Le plus rapproché est à 200 mètres, mais ils vont moins vite tous deux... Clac... clac... clac... Tiens... tiens... M. Boche me mitraille?... De courtes rafales crépitent à mes oreilles... mon adversaire ne tire pas mal...

Vais-je entamer le combat?... C'est bien

tentant... J'ai, moi aussi, un joujou qui ne demande qu'à marcher.

Mais non, Essen est mon seul but... et je n'ai pas le droit de compromettre le raid...

J'accélère mon moteur à fond... et je m'éloigne rapidement de mes agresseurs.

Voici la Moselle. A mes pieds, Thionville... à gauche, Luxembourg.

Déjà loo kilomètres sont parcourus... ça va vite, très vite...

En bas, des bois partout. La rivière, en de nombreux méandres, s'encaisse dans son étroite vallée...

Je passe sur Trêves dans le fond...

... Que vois-je sur ma droite?... Un appareil qui semble se rapprocher de nioi...

Le soleil me gêne pour bien voir, mais il me semble bien reconnaître la silhouette de mon compagnon de route...

Plus de doute, c'est bien lui, voici sa cocarde : bleu, blanc, rouge... Grande joie... On est si seul, là-haut...

A présent, nous faisons route ensemble, quelques milliers de mètres seulement nous séparent.

Au sol, les villes défilent rapidement... partout des usines, des trains...

COMMENT j'ai BOMBARDÉ ESSEN 321

J'essaye de voir l'importance des convois, je note leur direction et l'heure de leur passage sur un point repéré...

Ça n'est pas commode, les nuages se rapprochent, et par endroits il est difficile de suivre le terrain...

Je change mon angle de route, et marche plein nord, laissant Coblentz sur ma droite...

Loin devant moi, un large ruban gris, le Rhin... Quel beau fleuve!... Ma confiance grandit, je sens que tout ira bien...

Je passe sur la rive droite... En bas, de nombreux trains de bateaux remontent vers Coblentz.

Si je n'avais pas mes bombes à jeter, je descendrais les mitrailler à bout portant.

Voici Bonn, mon camarade est toujours sur ma droite, mon moteur ronfle à -merveille... 200 kilomètres parcourus...

Calcul rapide, nous marchons à 20k kilomètres à l'heure... Allons, tout va bien...

Le froid est très vif... 16 au-dessous... Je remue bras et jambes pour faire circuler le sang, quelques gouttes d'alcool de menthe me réchauffent l'estomac et rafraîchissent ma bouche...

Toujours des bateaux sur le Rhin... Une

énorme ville... Voyons ma carte... c'est Cologne... Quelle belle cible 1... Oui, mais les femmes, les enfants... Non, non, non, je suis soldat, et non pirate, et je dois seulement détruire les établissements militaires.

D'ailleurs, il me semble voir des avions quittant le sol...

Trop tard, collègues !... Je file vers Dusseldorf. La région est toute enfumée, que d'usines 1...

C'est bien la région d'oii sortent tous les outils de mort dont se servent nos ennemis... Solingen... Ebberied... Barmen... Remscheid... toute cette région est sillonnée d'innombrables lignes de chemins de fer.

Une activité énorme s'y devine... J'approche du but...

Mon cœur bat plus vite... Pourvu que mon naoteurne s'arrête pas... Non, son ronflement sonore, régulier, m'arrive à travers les oreil- 1ères de mon casque.

Au loin, à gauche, j'aperçois Duisbourg... La rivière qui se'jette là, dans le Rhin, c'est la Ruhr.

Je la remonte... Après Mulheim, un grand coude, puis au nord une forêt de cheminées

COMMENT j'ai bombakdé essen SaS

qui crachent une fumée noire couvrant toute la région.

... Essen... enfin s'étend à mes pieds... Où sont les usines Krupp.^>... Ahl à l'ouest de la ville.,. Dieu 1 que c'est grandi...

D'innombrables bâtiments entre lesquels circulent des trains... Quelle fournaise!... quel joli butl... Je m'attends à être canonné, je cherche les éclatements... rien ou trop bas. Quelques violents remous, dont je ne m'explique pas la cause, troublent mes préparatifs de bombardement...

... 2 heures... l'axe des usines passe dans mon viseur...

... Je déclenche mes torpillesjles unes après les autres...

Mon camarade est au-dessus de moi et un peu à droite... Il doit être en train de tirer aussi.

... Fini... tout est parti... je devine l'affolement des Boches.

En bas, des nuages de fumée s'élèvent çà et là... Presque au centre, il me semble y avoir une explosion formidable suivie d'un incendie...

Quelle joiel Le but est atteint, Krupp est puni : en dépit de ses avions, de ses

canons, nous l'avons nargué en plein jour...

Les Boches, dans une rage folle, doivent tenter de nous poursuivre. Qu'importe? la mission est remplie : à présent, nous pouvons combattre.

J'essaye de me rapprocher du capitaine, mais il file plus vite que moi. Et soudain je le perds de vue... il a disparu dans un nuage.

Je descends, je remonte : rien, impossible de le retrouver.

... Pourvu qu'il n'ait pas la panne ou qu'un mauvais éclat ne l'ait pas atteint.

Je reviens survoler Dusseldorf, mais beaucoup moins vite qu'en allant; le vent me contrarie...

Je vérifie la quantité d'essence qui me reste... Tout va bien, je puis marcher cinq heures encore.

Les nuages se resserrent de plus en plus, et une brume épaisse obscurcit les trous. Il faut marcher uniquement à la boussole S.-S.-O... J'aile soleil devant moi, c'estextrêmement fatigant."

Je m'abrite les yeux avec la main, mais le froid m'engourdit les doigts dès que je sors de la zone de protection de mon pare-brise.

COMMENT j'ai BOMBARDÉ ESSEN 325

Voici plusde quatre heures que je voyage... Où suis-je?...

... Quelle est ma vitesse.!^... Impossible de rien savoir.

Le temps me semble long... Tiens... des explosions... c'est bien pour moi.

Je fais une volte complète pour dérouter les artilleurs et j'aperçois... trois beaux avions boches à 5oo ou 600 mètres plus bas.

Ils vont aussi vite que moi, mais dès qu'ils veulent monter, ils perdent du terrain.

Je ralentis ma marche, et... piquant sur le plus avancé, je lui lance à i5o mètres trois rafales de mitrailleuse...

Surpris, il se dérobe etfuitversla gauche... Les autres me prennent derrière, c'est le moment de filer.

Ai-je touché mon adversaire?... Je ne crois pas, car il s'est rétabli et vole assez bas...

Les deux autres ne sont plus que des points noirs... La poursuite a duré trente minutes.

J'ai attrapé un bon torticolis à force de me retourner.

... Six heures de vol... c'est long... Mes yeux me font horriblement souffrir, le froid aussi... Je survole certainement la Belgique, mais où? Tant pis. Il faut que je sache.

... Moteur arrêté, je descends... Gomme ce calme est délicieux, après six heures de tapage... I.200 mètres... c'est assez bas.

Région tourmentée, des collines, des bois, je ne reconnais rien...

Tiens... voici des tranchées... des ouvrages... Oui, mais c'est bien calme, je ne suis pas encore arrivé...

Cependant, je ne suis pas loin du front, car le canon recommence à me poursuivre de ses coups.

Je remonte dans mes nuages, on y est mieux...

... 6 heures 3o... Je n'y tiens plus, tant pis, je descends...

... 2.000... i,5oo... 8oo... pas de canonnade. En bas, des bivouacs... Suis-je en France.^*...

Je marche encore quinze minutes au sud... Voici un immense champ, très éloigné d'un village.

J'atterris. Si je suis chez les Boches, je repartirai à leur barbe... Mon moteur tourne lentement... Je suis à l'extrémité du champ, prêt à m'envoler en cas d'alerte...

... Minutes d'attente... Voici des gens... ce sont des paysans... Les mains en porte-voix, je hurle : « Où suis-je ?...

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— A Ghampaubert..., » me répondent-ils.

O joie... je suis en France... je suis arrivé, j'ai réussi...

Je saute de mon avion, mais mes jambes engourdies refusent de me porter. Maintenant, les paysans accourent de toutes parts et m'entourent, très intrigués.

Quelques minutes de repos, et je cours au téléphone, avertir mes chefs... J'apprends en même temps que mon camarade a atterri sain et sauf à loo kilomètres d'ici... Ma joie est complète...

A bientôt, Monsieur Krupp, le plaisir de vous revoir...

Ici s'arrêtent mes notes, et je n'ai rien à y ajouter en ce qui me concerne...

Mais comment dépeindre mon admiration pour mon compagnon qui, beaucoup moins robuste que moi, dut déployer une farouche énergie, pour tenir jusqu'au bout...

Vous savez comment est tombé mon malheureux ami.

C'était à notre dernière attaque au nord-est

de Verdun. Nos intrépides poilus venaient de faire le bond qui les porta au delà de Douaumont... Là-haut, un avion de liaison croisait sur eux.

Tout à coup, quatre avions ennemis surgirent, fonçant plein moteur sur le Farman isolé... Il était perdu... Non, pas encore... Un aigle tomba du ciel, au milieu des vautours...

C'est de Beauchamp... Les Boches lâchent leur proie et font feu sur leur valeureux adversaire...

Les mitrailleuses crépitent. Un Boche pique dans ses lignes, il a du plomb dans l'aile...

Victoire... Les avions boches se dérobent, ils sont battus.

Mais que fait de Beauchamp?... Il ne poursuit pas l'ennemi?... Ça n'est pas là sa manière d'agir...

Hélas !... triste destinée... Beauchamp le valeureux, Beauchamp sans peur et sans reproche, est touché...

En plein combat, une balle enraye sa mitrailleuse, une autre le frappe en plein front... Et, dans un dernier sursaut de cette énergie surhumaine qu'il savait déployer, il piqua...

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blessé à mort, vers nos lignes en un plané impeccable.

A 100 mètres du sol, on vit l'appareil se mettre vent debout, puis atterrir...

Entre Fleury et Vaux, au milieu de trous d'obus, on retrouva, à quelques mètres de l'appareil, le corps de notre malheureux ami...

Il est tombé là où, pendant de longs mois, il a combattu à notre tête, nous entraînant toujours plus loin... nous montrant sans cesse le plus bel exemple du devoir et du sacrifice pour sa Patrie...

Gloire à mon chef, gloire à mon ami ! Son souvenir sera, parmi ceux qui l'ont connu, l'image frappante de l'héroïsme le plus pur. Il nous entraînera tous vers la victoire...

Capitaine P. -H. Daugourt.

Le Bombardement de Francfort

Lorsque le glorieux capitaine de Beauchamp fut tué, tout le monde regretta la mort de ce héros admirable entre tous et beaucoup crurent qu'il ne pourrait jamais être remplacé. Il avait pourtant laissé un élève de valeur, un pilote àe son escadrille, l'adjudant Jean Baumont. Celui-ci prouva qu'il était capable de prendre la succession de son chef vénéré en allant bombarder Francfort, effectuant ainsi un raid de 600 kilomètres en territoire ennemi.

Ce n'était pas un coup d'essai de la part de cet aviateur. Il avait déjà gagné la médaille

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