LE BOMBARDEMENT DE FRANCFORT
un terrain d'aviation. Tout à l'heure, je vais avoir quelques appareils à mes trousses et j'ai encore 3o kilomètres avant le but!
« Mais, soit qu'ils ne fussent pas prêts, soit qu'ils ne m'aient pas retrouvé, à aucun moment je ne fus inquiété par les avions ennemis.
« Voici Hoechst et Francfort et, plus loin, Offenbach. La ville, but de mon voyage, est complètement cachée, car la fumée de ses nombreuses usines, mélangée à la brume, forme un véritable nuage.
« J'ai peine à situer la gare principale : j'établis mon point par les directions et croisements probables des routes donnant sur la ville et je tire mes bombes. Je ne puis voir mes points de chute. Je lance des proclamations, et maintenant il s'agit de rentrer.
« La canonnade s'est arrêtée. Je n'aurai plus à m'en inquiéter. Jusqu'à mon passage des lignes, aucun obus ne sera plus tiré sur moi. Le paysage défile maintenant très rapidement, quoique — c'est bien ma chance 1 — le vent ait faibli et ne me pousse pas aussi vite qu'il m'avait retardé.
« Je survole Metz, toujours à la même altitude. Pas d'avions à l'horizon. Je peux passer
sans risques. De la terre remuée... les tranchées... Ouf! j'ai gagné 1
« Après un long détour, je rentre à mon port d'atterrissage et je me pose, juste cinq heures après mon départ. Mes camarades commençaient à s'inquiéter. Mon mécanicien s'informe tout de suite de la bonne marche de l'avion et du moteur qu'il avait préparés avec tant de soin et de dévouement.
<( Tout a bien marché. Le moteur n'a eu aucune faiblesse et ne demande qu'à continuer, malgré ses quatre-vingts heures additionnées de marche. J'apprends aussi que la veille j'ai été nommé sous-lieutenant. Double joie! Vraiment, aujourd'hui, je suis comblé.
« Oui, mais... regret! Au lieu de partir seul, comme j'aurais désiré accompagner et suivre mon ancien chef, le capitaine de Beauchamp qui, par ses conseils et son exemple, m'avait ouvert la route et permis de mener à bien mon expédition !
« Sous-lieutenant Jean Baumont. »
Un Réglage d'Artillerie mouvementé
Quatre jours qu'elle arrosait Montdidier, cette sacrée batterie boche; quatre jours que ses gros obus de i3o assassinaient les vieilles femmes trop lentes à filer sous l'averse d'acier, estropiaient les insouciants et héroïques gavroches, que les dangers des plus durs bombardements ne peuvent arracher à la séduction de la rue, crevaient les toits et défonçaient les façades des pauvres maisons martyres. Et depuis quatre jours aux rondes du soir, avec le brouillard d'ouate épaisse, ou
les nuées basses impénétrables à l'œil, impossible de la repérer. Hier soir enfin, un coup de vent s'est fait notre allié, et pendant quelques minutes a déchiré le voile sous lequel elle menait son œuvre d'enfer. Ce bref entr'acte iious a suffi pour découvrir les lueurs dénonciatrices crachées par les sales gueules de ses pièces. Nous les avons maintenant, nous les tenons. Les voici exactement pointées sur notre plan directeur, marquées pour l'impitoyable exécution : 8 kilomètres en arrière de la première ligne allemande, à l'entrée d'un bois, ou plutôt de ce qu'il en reste, au nœud de trois pistes qui convergent vers elle. Notre œil joyeux fouille déjà le point sur la carte, démasque déjà sous leur maquillage et leur voûte de feuilles les pièces boches enfoncées en terre.
Deux heures. C'est le moment fixé pour aller museler les malfaisantes braillardes. Un dernier regard au coucou. L'oiseau se porte comme un charme. Le moteur ronfle et vrombit comme un million de toupies. Il faudrait que le vieux diable allemand s'en môle pour que nous ayons la guigne de la panne. Les obus? Bast! En avant. Nous roulons, plaquons le sol et grimpons au plafond.
UN RÉGLAGE b'aRTILLBRIE MOUVEMENTÉ 889
Un peu bas le plafond, par exemple, avec ce lourd vélum de nuages suspendu à i.5oo mètres. A Dieu vati on s'en arrangera. Marins de Marseille prenait, dit-on, ses repas dans une salle si basse, qu'il ne pouvait y manger que des soles. Nous ne volerons qu'à i.5oo mètres. Voilà tout.
Le petit tour réglementaire au-dessus de la batterie française de 120 qui vase charger de l'affaire, le bref dialogue entre notre sanslil et le jeu des panneaux blancs de nos artilleurs, le traditionnel signal « Prêt » envoyé du sol, et nous filons chez les Boches. Pour un début dans le réglage de tir, mon camarade et moi, nous sommes servis comme des rois. Remous à nous retourner comme une crêpe. Roulis, tangage : pour un jour où il y a de la mer, c'est vraiment un jour où il y a de la mer. Arrivée en fanfare chez les Fritz, dont les pièces antiaériennes nous soignent aux petits oignons.
En un clin d'œil, autour de nous le ciel se peuple des petits flocons gris des 77 et des gros flocons jaunes des io5. Que de fleurs! que de fleurs! Nous volons dans un parterre de boules de neige. Dommage que le ciel soit en grisaille. Quel effet sur un fond
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bleui Jusqu'ici ça pète à distance; nous volons presque au large. Pour l'instant du moins, et c'est le principal. Malgré les coups de gueule rageurs, nous approchons pour clore le bec à lear satanée batterie. Quelques centaines de mètres encore et nous pourrons par T. S. F. envoyer aux nôtres le signal : Feu. Oui, mais subitement les choses se gâtent. Une batterie de 77 vient de rectifier dangereusement le tir dont elle nous régalait et nous voici encadrés comme u« portrait de maître.
C'est l'instant de jouer serré et de sortir du cadre. Une exhortation mentale à mon brave Caudron d'être bien sage, et nous glissons sur l'aila gentiment. Nous glissons, mais trop tard. Une giclée d'acier fait de mon aile droite une écumoire. Le coucou a tout pris pour lui. Vernis, pour cette fois, l'observateur et moi n'avons par chance rien encaissé et nous voilà sortis du bouquet de fleurs.
Les antiaériens boches se remettent à bafouiller pour nous encercler à nouveau; mais avant qu'ils nous repincent, nous avons le temps d'envoyer à nos 120 le signal de la fête. Vingt-cinq secondes après, leurs coups arrivent, un peu longs et de 200 mètres à gauche.
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Un demi-tour sur- un geste de mon observateur et par sans-fil nous en prévenons notre artillerie. Trente secondes, et les coups se font plus courts, un peu trop longs encore, à loo mètres seulement à gauche. Il n'y a pas à se plaindre, le réglage marche bien, Dieu merci! Car gris et jaunes voici les flocons qui se rapprochent, les indiscrets, dès que, pour continuer le travail, nous survolons de nouveau la position boche. Un obus de 77 pète à 5o mètres de nous. Rien pour nous, rien pour l'appareil. Ah! bien oui, la guigne, la pâle guigne. Un des éclats a coupé net notre antenne de sans-fil. Tout le réglage arrêté, tout notre beau travail saboté. Mais nous nous sommes; juré d'avoir la pièce boche. Nous l'aurons.
Nous rentrons à tire-d'aile. Un camarade complaisant nous prête son oiseau et dix minutes plus tard nous revoici chez l'enn-emi, à l'ouvrage. Les coups de nos pièces se font maintenant de plus en plus précis et le cercle français se resserre implacable autour de la batterie allemande. Mais autour de nous aussi, le cercle allemand se rétrécit terriblement.
Varier la hauteur? nous sommes, hélas! li-
mités par les nuages bas. Quelle jolie cible le coucou doit offrir d'en bas, piqué sur leur fond sombre, comme un papillon sur un carton. Abrutis par un tintamarre infernal, nous voletons dans une pluie d'acier. Nous aurons de la veine si nous en sortons. Mais notre sans-fil se porte bien et babille à merveille. Nous n'en demandons pas davantage et mon observateur se retourne à chaque instant vers moi avec un tel air de jubilation sur la figure, qu'il ne m'est pas difficile de deviner que les Boches au-dessous de nous sont dans leurs petits souliers.
Je jubile de concert, quand soudain, parmi les explosions des shrapnells, un choc nous secoue, brutal, nous fait danser comme une feuille morte, éveille tout au long de l'appareil des vibrations formidables. Pas de doute, nous en tenons. Une de nos hélices vient en effet d'être brisée comme verre. A la même seconde mon camarade lève la main, essaye de se retourner vers moi, glisse dans la carlingue. Lui aussi, il en tient, le pauvre. Je me penche. Il eat affalé, à demi évanoui, la joue pâle, les yeux clos, les lèvres entr'ouvertes, et sa main monte et descend lentement, douloureuseraent sur sa jambe et sur
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sa cuisse. Sa combinaison déchirée se rougit de sang. Blessure grave? Que sais-je? Et l'angoisse me prend à la gorge devant ce bon camarade, vingt-cinq ans, tout jeune marié, gai comme un pinson et brave comme un chevalier. Encore une fois il faut lâcher la pièce boche et rentrer rapidement.
Rapidement! Je ne marche plus qu'avec un seul moteur ; de 120, ma vitesse tombe à 70, de minuté en minute je descends, i.ooo mètres au-dessus de l'ennemi, semblablement canardés, ce n'était pourtant pas une telle hauteur. Je m'enfonce de plus en plus. Dans la carlingue mon compagnon reste immobile.
Et je m'enfonce encore. 5 kilomètres à voler avant d'atteindre nos lignes 1 Rentrerai-je?
Je suis rentré. Il était temps, nous volions à peine à 200 mètres. Je roule à toute vitesse vers les hangars, je hèle mon mécano et, tandis qu'on court chercher le major, aussi doucement que possible nous sortons le blessé de la carlingue oii il baigne dans le sang. Grâce à Dieu, plus de peur que de mal: une balle de shrapnell dans le muscle de la cuisse, mais artères et veines sont indemnes. Je respire.
Un troisième appareil, un nouvel observateur, et me voici revenu sur la sale bête
Tif
boche, que je suis bien décidé à ne lâcher que morte, les quatre pattes en l'air. Elle m'aura donné assez de fil à retordre, la gueuse : trois coucous et un camarade à venger,
A son tour maintenant de payer, et l'échéance est arrivée, fatale. Nous volons à peine depuis cinq minutes au-dessus de la batterie, que nous pouvons cette fois commander le tir d'efficacité.
La rafale arrive, précise, richement nourrie; elle s'abat comme une masse irrésistible à l'entrée du petit bois. A droite, à gauche, devant, derrière, les Boches trottent, lapins affolés. Dans la carlingue mon observateur s'est dressé avec un geste de triomphe. De la main il me fait signe de regarder. Ah ! le beau spectacle! Comme il nous récompense et nous rend insouciants de la mitraille qui s'éclabousse au ciel autour de nousl Un de nos I20 vient de taper en plein dans le dépôt des munitions.
Rouges, jaunes, bleues, les gerbes de flamme fusent et dessinent sur le sol gris une immense étoile de feu. Quel splendide boucan doit assourdir les oreilles boches I Mais shrapnells et fusants éclatent si généreusement autour de l'appareil, que Torches-
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tre d'en bas demeure impuissant à charmer nos oreilles. Nous n'avons que la vue, mais quelle vue 1 Sous la grêle de nos obus, la terre au-dessous de nous se crève et se soulève; casemates et pièces volent en l'air, parmi les colonnes de fumée, qui se tordent au vent et montent à 20 mètres avant de s'écheveler dans le vent qui passe. Gomme une torche tout le bois flambe.
La bête est morte. La pluie, qui nous aveugle maintenant et nous enfonce dans la figure ses grosses épingles, ne peut nous empêcher de goûter la joie infinie d'un retour triomphal. Tandis qu'à l'horizon boche les suprêmes convulsions du sol s'apaisent après les dernières explosions, chez nous à l'occident le soleil couchant envoie sur les nuages gris, que nous frôlons de l'aile, des reflets de pourpre et d'or. Un tour d'adieu à la batterie française, un petit looping en signe d'allégresse, et nous glissons vers le nid, dont nous n'avons pas, après ce long drame de deux heures, volé le calme et le repos.
Jaillet igi6, Somme. Maréchal de logis pilote,
Escadrille C 28.