QUELQUES SOUVENIRS, QUELQUES IMPRESSIONS
j'essaye de nouveaux moteurs qui permettront à mes camarades d'aller toujours plus haut, toujours plus loin, toujours plus vite combattre l'ennemi, en attendant que mon plus cher désir se réalise : celui d'être en mesure de me trouver à leurs côtés pour la finale du match engagé entre notre Cocarde tricolore et leur Croix de ferl
Sous-lieutenant Eugène Gilbert.
Paris, 5 mars 1917.
L'As!
Parler de moi! Ah! non. Il en est un autre qui doit passer avant et qui est notre maître à tous, c'est Guynemer. Je peux lui consacrer ce chapitre sanscraintedefairedouble emploi, car ce n'est certes pas lui qui yiendrait raconter ses prouesses.
Dire comment il triomphe des Boches, à quoi bon ? Il les abat en série. Je préfère vous narrer quelques-uns de ses « coups durs ». Il ne faut pas croire, en effet, que ce héros auquel la chance semble sourire si souvent soit un de ses favoris. Non! S'il gagne à la loterie, c'est grâce à son tempérament ardent
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en même temps que prudent, à son extrême habileté, à sa fougue, à son adresse, à son courage inégalables. II tient l'air pendant cinq ou six heures dans la même journée. Jamais il ne se repose tant qu'il y a du Boche dans l'air.
Je donnerai un exemple de sa précision en rappelant qu'au cours d'un combat il tua d'une balle le pilote et de l'autre l'observateur. Deux cartouches, c'est tout, descendez I Une autre fois, un seul projectile lui suffit pour expédier au sol un avion ennemi I
Sa fougue ! Il tire à bout portant, si bien qu'un jour il heurta son adversaire et brisa le bout de son aile contre l'aile de l'autre. En une autre circonstance, sa mitrailleuse s'étant enrayée au cours d'un combat contre un bifuselage, il se contentade se placer à quelques centimètres dessous, entre les deux fuselages, annihilant ainsi la riposte de l'ennemi. Évidemment, de tels récits peuvent sembler tout naturels au profane qui ne sait pas en quoi consistent les rencontres de l'air; mais au connaisseur, à celui qui y a passé, ils donnent le frisson. Ohl oui.
Cette admirable figure de combattant force le respect partout où elle passe. Un jour, à
laS LES AS PEINTS PAR BUX-MÊMBS
Tilleloy, Guynemertriomphe d'un Boche dans des conditions... enfin, à la Guynemer, c'est tout dire. Le vainqueur, qui était alors souslieutenant, veut atterrir à côté des débris du vaincu. Un capitaine d'artillerie, qui a assisté aux diverses phases du drame, arrive. Il tient à serrer les mains du pilote, lui fait présenter les armes, découd ses galons, les lui donne et lui fait promettre que les premiers galons de capitaine qu'il portera seront les siens.
Et pourtant, quoique très aimé, Guynemer ne jouit pas auprès du grand public de la popularité reconnaissante qu'il mérite. Cela rappelle un peu l'époque d'avant-guerre où Védrines était beaucoup plus vanté que Garros. Ce sont là les petites injustices de la foule qui étonnent, restent mystérieuses et ne diminuent d'ailleurs nullement la valeur de celui qui en est victime.
Dès ses débuts en escadrille, Guynemer prouva son courage afin de s'imposer. Un jour, parti en mission photographique avec un capitaine confme observateur, il tint à honneur de ne pas faire le moindre crochet pour éviter les canons ennemis qui tiraient avec empressement et envoyaient à son adresse plus de mille obus. Au contraire, il
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demanda à son passager, la reconnaissance terminée, de prendre quelques clichés des projectiles éclatant autour de l'avion, afin de conserver un souvenir palpable de cette randonnée. Puis il descendit en spirales serrées au-dessus de l'une des batteries spéciales pour prouver qu'il n'avait pas peur. L'ob'servateur le croyait devenu subitement fou I Non, mais Guynemer avait souffert de l'air protecteur qui l'avait accueilli à l'escadrille à cause de sa jeunesse. Il tenait à montrer ce qu'il était. L'expérience réussit.
L'as des as a triomphé de nombreurses fois, mais ce ne fut pas toujours sans mal et il fut descendu à plusieurs reprises. Un jour, il reçut deux balles dans le bras et ne dut le salut qu'à sa merveilleuse présence d'esprit. C'était à Verdun, le i3 mars 1916 : son parebrise avait été traversé de vingt-deux trous et, outre les projectiles du bras, Guynemer eut le visage criblé d'éclats. Tous furent extraits, sauf un à la mâchoire.
Rappeler tous les « coups durs » du héros est une besogne considérable. Je me contenterai de donner le récit de l'un des plus tragiques, qui devait inévitablement lui coûter la vie et qui se termina comme un véritable
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conte de fées. Il est vrai, ne l'oublions point, que Guynemer est né une nuit de Noël, il n'y a pas longtemps : en i8gM
C'était le 28 septembre 1916. Le communiqué reconnaissait qu'il avait, ce jour-là, abattu ses dix-septième et dix-huitième avions. Or, un troisième, non homologué, était tombé également sous les coups de l'as.
Avisant un de ses camarades aux prises avec cinq ennemis, le pilote, alors sous-lieutenant, s'était précipité au milieu du groupe. Deux Boches s'écartaient en le voyant arriver. L'autre Français était dégagé et Guynemer commençait son travail. Tel un géant armé d'une énorme hache taillerait en pièces unrégimentde Lilliputiens, il tirait quelques balles de mitrailleuse et, coup sur coup, en moins de trente secondes, selon lui, il expédiait au sol deux adversaires en flammes. Le temps de reprendre un peu d'altitude pour rejoindre le troisième en fuite, et deux minutes ne s'étaient pas écoulées que celui-ci recevait une décharge : à la seconde balle, il explosait en l'air pour tomber pulvérisé. Le chronométrage exact de l'exploit était le suivant :
I" Boche, II heures 22 minutes.
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2" Boche, 1 1 heures 22 minutes 3o secondes.
3' Boche, II heures aS minutes.
Les temps sont certifiés par le héros luimême. C'est ce que nous appellerons l'œuf à la coque à la Guynemer : vous mettez un œuf dans l'eau bouillante, vous attendez que Guynemer ait abattu trois ennemis, vous retirez l'œuf. Il est à point 1
Toute médaille a son revers et il s'en fallut de peu que ce vol ne se terminât mal pour notre glorieux pilote. De ses 3. 000 mètres, il contemplait le champ de bataille oh il venait de triompher à nouveau, scrutait l'horizon pour observer s'il n'allait pas pouvoir allonger la série, lorsque soudain un obus éclatait de plein fouet dans une de ses ailes. Le frêle oiseau semblait blessé à mort. L'aile gauche était déchiquetée : la toile flottait au vent, se déchirait davantage. Et l'avion tombait, s'effondrait, s'écroulait dans le vide. De 3. 000 jusqu'à 1.600 mètres, c'était la vrille la plus épouvantable qu'on puisse imaginer.
(( Je me sentis perdu, nous déclara Guynemer, et la seule chose que je demandais à Dieu, c'était de ne pas me laisser tomber en territoire ennemi. Ça, jamais! Ils auraient été trop contents. Mais j'étais incapable de
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manifester ma volonté, mon appareil se refusant à obéir.
« A 1.600 mèlres, je voulus quand même lutter. Le vent m'avait repoussé jusque dans nos lignes. Je songeais déjà à mon enterrement, avec des camarades sympathiques derrière ma dépouille. Je n'avais plus à craindre les casques à pointe ! Je sentais, malgré tout, que c'était la mort et c'est une pensée peu agréable.
« La chute continuait. Les commandes ne répondaient pas à mes efforts. J'avais beau manœuvrer, pousser, tirer, je n'obtenais rien. Le bolide ne ralentissait pas. J'étais attiré invinciblement vers le sol 011 j'allais m'écraser.
« Le voici I Un dernier geste brutal, mais vain, je ferme les yeux, je vois la terre, je me fiche dans un terrain à 180 à l'heure, en pylône. Un craquement, une commotion. Je rouvre les yeux : je n'ai rien ! Comment suisje encore vivant? Je crois que ce sont les bretelles qui me tenaient à mon siège qui m'ont sauvé. Par contre, elles étaient incrustées dans mes épaules. Je ne leur en veux pas; sans elles, je serais mort! »
Vite, Guynemer allait rechercher un avion
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pour remplacer celui qui avait été ainsi démoli et, dès son retour, il continuait à totaliser, comme s'il n'avait jamais serré la main à la mort... en passant.
Sous-lieutenant D...
Dans les Filets de rEiinemi
Au moment de la bataille de Charleroi, le 19 août 19 14, deux officiers avaient été chargés d'accomplir une reconnaissance pour se rendre compte de la situation des troupes allemandes dans la région est de Namur, où la Meuse quitte la direction sud-nord pour prendre celle de l'ouest à l'est. Nous ignorions sur quelle rive se^trouvait l'ennemi.
L'avion partait dès le point du jour. Tout se passait normalement, la moisson des renseignements était fructueuse, les deux camarades prenaient le chemin du retour lorsque, arrivés au-dessus de Giney, embran-
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chement important de voies ferrées défendu par une nombreuse artillerie, un ouragan de mitraille cherchaità abattre l'indiscret témoin. Peu à peu, les obus se rapprochaient, le tir devenait plus précis, et, soudain, un éclat atteignait le moteur et coupait la canalisation d'essence.
C'est l'arrêt complet, net, et le vol plané commence. L'appareil est à 1.800 mètres d'altitude; il ne saurait être question d'aller atterrir dans les lignes françaises. Une émotion douloureuse étreint les deux officiers, qui voient la guerre finie pour eux au bout de seize jours . Ils vont se poser et être arrêtés, à moins que la chance ne s'en mêle. Mais il faut aider la chance : la volonté, l'énergie du pilote , conseillé par l'observateur , vont tenter de la faire tourner de leur côté. Tout en descendant, ils regardent, scrutent le sol, non sans essuyer de temps à autre le feu des détachements ennemis qu'ils survolent. Ils aperçoivent des terrains faciles pour l'atterrissage, mais où il serait impossible de se dissimuler. Au cours de leurs investigations, ils remarquent un petit enclos, très étroit, encaissé dans une vallée boisée, qui ressemble beaucoup à un trou. Ils décident
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de s'y poser. L'atterrissage s'effectue normalement. L'avion n'a pas un lîl cassé. Y mettre le feu, c'est attirer aussitôt l'ennemi, c'est la captivité ; le laisser prendre intact, c'est le salut, c'est le retour en France, c'est l'apport de documents très importants peut-être 1
Les deux aviateurs optent pour la seconde solution. Ils se hâtent de jeter tout ce qui peut retarder leur fuite ; ils n'emportent que leurs armes et leurs papiers et se sauvent, car' le pays est infesté de troupes qu'ils ont aperçues. Avant peu leur cachette sera découverte. Ils s'enfoncent dans le bois contre lequel ils se sont posés. Ils n'ont pas fait 3o mètres que retentit le bruit de chevaux qui approchent. Ils se jettent dans un fourré et restent immobiles.
A quelques mètres d'eux passent des cuirassiers blancs, patrouillant pour trouver les voyageurs de l'air. Les « hoch », les « liurrah », qui remplissent l'air, prouvent que les cavaliers retrouvent le malheureux oiseau. Le lieutenant et le capitaine retiennent leur respiration, commandent à leur volonté pour ne pas abattre ces individus qu'ils ont à leur portée et qui crient sans cesse :
« Wo sind sie dièse Schweinkœpfe ? »
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(Où sont ces têtes de cochons ?)
Les sous-officiers injurient leurs hommes pour stimuler leur zèle. Au bout de quelques instants, arrive un officier en tenue de cantonnement, sans armes, coiffé d'un bonnet de police, le cigare aux lèvres, la cravache à la main. Il est monté sur un cheval splendide. Il frôle presque l'abri des Français. N'était l'espoir de rapporter des renseignements importants, avec quelle joie les nôtres tireraient sur cet homme qui, sans s'en douter, passe si près de la mort.
Pendant une demi-heure, la battue continue sans résultat. De guerre lasse, la poursuite est abandonnée. Sauvés ? Non, car les deux amis, qui comprennent fort bien l'allemand, entendent les chefs commander aux cavaliers de placer des petits postes aux lisières et à toutes les issues du bois. Ces ordres donnent le frisson aux aviateurs ! Ils se croient perdus. Soudain, grosse émotion: ils aperçoivent des soldats à bicyclette , revêtus de l'uniforme des hussards français. Ils croient que ce sont nos troupes qui arrivent et patrouillent, ils sont prêts à appeler à l'aide, lorsqu'ils entendent parler les nouveaux venus. Ce sont des Allemands appar-
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tenant à un régiment bavarois, dont la tenue rappelle étonnamment celle de nos hussards. Les deux réfugiés avaient bien fait de réfléchir avant de crier victoire. Ils échappent encore aux recherches. Ce qui les sauva, c'est que les cavaliers de tout à l'heure ne voulaient pas abandonner leur monture, pas plus que les cyclistes de maintenant ne désiraient lâcher leur bicyclette. Les uns et les autres battirent en tous sens les chemins de la forêt, mais ne purent aborder les fourrés.
Au bout d'une heure, plus rien. Soupir de soulagement. Oui, mais il faut compter avec les postes installés comme des pièges tout autour du boqueteau. Les deux officiers sont toujours à 3o mètres de leur appareil . Du buisson où ils se terrent, à travers les feuilles, ils risquent un œil et observent un cantonnement allemand où les soldats vont, viennent, lavent le linge, portent les vivres sous les yeux d'une si belle proie. Dans la journée l'état-major ayant été prévenu, c'est un défilé ininterrompu d'automobiles qui transportent des officiers avides d'admirer de près le premier avion français tombé aux mains de l'ennemi.
Puis, un tracteur vient démonter et
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emporter l'appareil. Pilote et observateur assistent, désespérés, au départ de leur oiseau.
Depuis treize heures ils sont là, dans le fond d'un trou, envahis par la boue, tenaillés par la faim, dans l'impossibilité de bouger pour ne pas faire craquer la moindre branche. Cette immobilité les engourdit et leur semble plus pénible que tout. Enfin, lorsque le calme semble renaître, la première parole prononcée par l'aviateur est celle-ci :
« Il y a loin d'ici la place Pigalle ? » Le passager travaille sur les cartes pour chercher le chemin le plus court et le plus facile afin de regagner les lignes. Avant de sortir de leur tanière, ils attendront la nuit noire. Comme elle est longue à venir! Auparavant, ils tiennent un conseil de guerre émouvant: l'un est pressé de partir, l'autre trouve qu'il fait encore un peu clair. Entin, à la faveur des ténèbres, ils sortent à pas de loup, mais ont peine à se tenir debout, tant ils sont moulus, courbaturés, rompus. Le sol est mou, glaiseux, amortissant les pas. Les deux amis remontentla pente. A lalisière du bois, ils s'arrêtent. L'instant est critique. Devant eux s'étend une immense plaine
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recouverte de blés et traversée par une large route qu'ils repèrent. Pas le moindre bruit, ni à droite, ni à gauche . Aucune sentinelle ne semble proche. La lune n'est pas encore levée. Prenant leur élan, ils réussissent sans être vus à passer du bois dans les blés.
Là, c'est une marche à quatre pattes.
Mais il faut faire bien attention à ne pas remuer les tiges ; aussi les précautions sontelles sévères: ils rampent dans le sens des sillons et modifient leur trajet toutes les fois que le sillon change d'orientation. Au bout de deux heures, ils atteignent une route. La nuit est noire ; ils sont exténués. A la grâce de Dieu, ils suivent le bord du chemin qui leur offre de nouveaux abris, le cas échéant, sous forme de fossés.
Tout à coup, ils entendent le bruit sec du mécanisme d'un fusil qu'on arme, suivi du (f qui vive » allemand : « Wer dà? » C'est un petit poste qu'ils n'avaient pas aperçu dans l'obscurité. Vite, ils se blottissent dans le fossé. La sentinelle, inquiète, appelle aux armes. Nouvelle battue . Un caniveau est là qui traverse la route : les fugitifs s'y faufilent. Une fois de plus ils sont sauvés. Au bout de quelques instants de recherches, les hommes
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rentrent, molestés par leur chef, qui s'attaque surtout à la sentinelle qu'il injurie en lui reprochant d'avoir des hallucinations.
Oui, mais comment sortir du caniveau ?
Vu bout d'un instant, un officier arrive sur la route. Le c( Wer da ? » retentit encore. Le chef, en guise de mot, répond par des injures. Le soldat, qui a reconnu la manière boche, laisse passer, en rectifiant la position. Profitant de l'incadentjles deuxFrançais rampent, sortent de leur terrier, longent le fossé et passent sous le petit poste au nez et à la barbe de ceux qui venaient de les chercher avec tant de soin.
Ils continuent leur route, en marchant toujours dans le fossé. Bientôt des lumières apparaissent. C'est le salut. Mais il faut franchir la rivière et il n'y a de pont qu'à D... Or, à qui est cette ville à l'heure actuelle ? Ils se rapprochent et presque aux portes ils avisent une ferme isolée en bordure de la route. Nouveau conseil dans le fossé, oij ils ont de l'eau jusqu'à mi-jambe. Que faire ? La faim leur conseille de tenter la chance. Ils vont aller frapper à la porte : si une voix allemande répond, ils tâcheront de se cacher et de se défendre ; si le joyeux accent belge
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les accueille, ce sera pour eux la délivrance. Ils heurtent l'huis. Un « alleii, alleii » inquiet riposte aussitôt. Ils poussent l'entrée et se trouvent en face d'un brave fermier belge. Ils expliquent leur mésaventure . Très crâne, l'hôte répond : .
« Sous mon toit, vous ne risquez rien 1 » Il leur donne à manger. Puis c'est le moment décisif. Courageusement, le Belge les emmène avec lui et les conduit à un batelier, car on a fait sauter le pont, et il faut passer la rivière en barque. Mais elle est grosse et mauvaise ; aussi, n'est-ce qu'après de longs pourparlers que le rameur consent à tenter l'aventure . Légèrement pris de boisson, d'ailleurs, au milieu de la rivière, il manque de faire chavirer l'embarcation, mais ce n'est qu'un incident de plus pour la journée, et il atteint l'autre rive, occupée parles nôtres.
Pilote et observateur sont sauvés, bien sauvés. Hirsutes, jsales, ressemblant à de véritables tas de boue, ils se présentent à un commandant de territoriale qui les prend pour des espions, les fait arrêter et conduire au corps de garde. Ils achèvent la nuit sur une litière qui leur semble délicieuse. Au
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petit jour, on vient les reconnaître et on les ramène en automobile à l'escadrille, où on n'espérait plus les revoir. Le lendemain, ils reprenaient leur service...
Mais le pilote restait plongé dans une profonde affliction: Gédéon, le petit singe porte-bonheur qu'il avait sur son avion, le pauvre Gédéon était resté à l'ennemi. Il ne le verrait plus . L'animal s'était fait « embocher ».
Lieutenant de la P....
Les Premiers Jours
Je ne parlerai pas du premier bombardement nocturne de Metz le 3o décembre 1914, je ne parlerai pas du train qu'une de mes bombes eut la chance de couper en deux à Arnaville, je ne parlerai pas davantage de ma descente avec un obus de i55 accroché à mon train d'atterrissage, non, de tous mes souvenirs, souvenirs cuisants puisque l'un d'eux se rapporte à un accident qui m'a laissé boiteux après combien de mois passés dans les hôpitaux avec des poids au bout de la jambe, telles les pendules de campagne, de tous mes souvenirs, dis-je, ceux qui me semblent
LES PREMIERS JOURS l45
les plus curieux, étant donné les progrès accomplis à tous les points de vue, sont ceux qui se rapportent aux débuts de la campagne.
Lorsque la guerre éclata, je fus mobilîsé à Dijon. Le samedi 8 août, on m'envoyait à Belfort avec d'autres pilotes pour évacuer les appareils inutiles là-bas. C'était au moment de la première prise de Mulhouse.
Je retrouvais les anciens camarades : ce pauvre Caron, qui était malade, et qui fut la première victime d'un combat aérien ; Sadi Lecointe, qui avait ramené la veille son observateur, un capitaine, avec une balle dans la cuisse. C'était le temps où l'on faisait les reconnaissances à 1.200 mètres. L'officier eut la Légion d'honneur, Sadi Lecointe attendit un an une modeste citation.
Il y avait alors à Belfort la Bl 3 et la Bl 10, douze pilotes: Mûnch, Caron, Trétarre, Courrières, tués; Thoret, prisonnier; Bellemois, Gouriez, Marcel Boucher, devenus chefs d'escadrille ; Garde, Durand, puis le capitaine Zarapoff, retourné dans l'artillerie; et enfin Madon, prisonnier en Suisse avant de devenir un as.
Je ne garde aucun souvenir spécial des deux jours passés là-bas. J'en repartis le
lundi, à bord d'un monoplace, pour rejoindre Dijon. A la même heure, la Bl lo s'envolait pour les environs de Mulhouse, sur un ordre du général Bonneau, et manquait de peu de s'y faire capturer. L'ordre ne régnait guère à cette époque et les avions étaient considérés un peucomme les parents pauvres de l'armée. Quand on pensait à eux, il était trop tôt ou trop tard !
Rien de saillant jusqu'à l'histoire du camp de Ghâlons ! Un matin, à onze heures, lin août, le capitaine du centre me fait appeler. Il tenait un télégramme à la main :
« Il y a un appareil Blériot (biplace 80 ch.) à aller chercher au camp de Ghâlons. Comme c'est un peu pressé et que les communications sont lentes en chemin de fer, on va vous donner une auto pour vous y mener ainsi que votre mécanicien. Déjeunez tout de suite et vous partirez à midi. »
Oh I quelle joie d'aller là où l'action semblait engagée! C'était au moment 011 les communiqués étaient si vagues. On sentait que les affaires ne tournaient pas à notre avantage, on n'avait aucune précision sur la marche de l'ennemi... C'était aussi l'époque où on s'imaginait que la guerre ne durerait