‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globe (volume 2)Chapitre 12 sur 53 · LA MENE · texte numérisé non relu

LA MENE

ASCENStON DE M. DOILEAU DE CASTEl.NAU (1877

Le 14 août, arrivé à la Bérarde avec mes guides, Gaspard père et fils, je crus prudent de nous adjoindre, comme troisième guide, Jean-Baptiste Rodier. A onze heures du soir, nous nous mettons en marche. Vers deux heures du matin, nous arrivons au Chatelleret. Il était encore trop tôt pour continuer notre marche ; nous nous étendîmes autour d'un bon feu.

A quatre heures vingt minutes, aux premières lueurs de l'aube, nous partons, et à sept heures trente minutes nous arrivons à l'épaule de la Meije. Après avoir traversé sans difficultés le glacier des Élançons, nous nous reposons trente minutes ; puis nous montons assez rapidement, en suivant la route que nous avions déjà parcourue lors de notre première tentative. A neuf heures quinze minutes, nous atteignons la pyramide de M. Duhamel; et dix minutes après, nous reprenons l'ascension. La corde, qu'il avait fallu abandonner dix jours avant, nous permet de franchir plus facilement le passage que nous avions trouvé si dangereux. Le reste de la muraille nous offre pourtant d'assez grandes difficultés. Tous rendus solidaires par la corde qui nous attache, nous ne pouvons avancer que l'un après l'autre, afin de ne pas nous trouver plusieurs

à la fois dans une mauvaise position; nous devons on outre perdre un temps considérable à hisser au moyen d'une petite corde les piolets, qu'il nous faut à chaque instant détacher pour nous en servir. Nous avancions avec une lenteur désespérante; il fallait multiplier les précautions, car la paroi était toujours aussi verticale. A chaque instant nous nous voyions forcés de revenir sur nos pas, après nous être engagés dans un couloir sans issue ; notre moral commençait à s'affecter. 11 m'est impossible de décrire en détail les difficultés que nous eûmes à surmonter et la route que nous suivîmes pour escalader cette muraille de 150 mètres. Je constaterai seulement que, sans nous accorder une seule minute de repos, nous mîmes deux heures trois quarts à en gagner le sommet et le glacier du Doigt. Nous dûmes laisser d'abord ce glacier à notre droite, afin d'en rejoindre la crête terminale à l'ouest. De cette crête, nous aperçûmes les champs et les maisons de la Grave. Pour gagner ensuite le glacier, il nous fallut rétrograder un peu et nous laisser couler jusqu'au névé où nous nous arrêtâmes quarante minutes pour déjeuner. Nous laissâmes là, à une altitude de 5 620 mètres, notre guide Rodier, peu habitué à escalader des rochers aussi abrupts; il dut attendre notre retour.

A midi quarante-cinq minutes, nous nous remettons en route, Gaspard, son fils et moi. Le glacier que nous traversâmes n'était pas crevassé, mais son inclinaison de 45 degrés nous obligea de tailler des marches pendant toute la traversée (45 minutes). En arrivant à l'extrémité du glacier, nous nous trouvâmes au sommet d'un col d'où nous apercevions la vallée de la Grave, vers laquelle descendait un couloir vertical. Tournant alors à droite, nous gravissons sans difficultés et très rapidement les rochers du pic proprement dit de la Meije, en nous maintenant toujours sur le versant sud de la montagne. Notre ennemie semblait vaincue lorsque, à une dizaine de

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mètres environ du sommet, un obstacle imprévu nous fit douter du succès. La montagne surplombait de tous côtés en d'autres termes, la ligne de pente formait une courbe dans la concavité de laquelle nous nous trouvions. Gaspard père tente le premier l'escalade et franchit trois ou quatre mètres; puis ne pouvant plus avancer ni reculer, il nous crie de lui porter secours, ce que je fis en me hissant sur les épaules de son fils. J'arrivai à temps, il faiblissait. J'essayai à mon tour, sans plus de succès; après moi Gaspard fils parvint un peu plus haut, mais il nous fit courir un si grand danger pour l'aider à redescendre, que je voulus donner le signal de la retraite. Nous étions épuisés, le froid paralysait nos forces et le temps s'était gâté depuis une heure. Les nuages chassés par un vent violent nous enveloppaient à tous moments. Nous redescendimes de quelques mètres et nous allions battre en retraite, après être arrivés à cmq ou six mètres tout au plus du sommet, lorsque Gaspard nous proposa de tourner le pic jusqu'à la face nord, si cela était possible. Avec beaucoup de difficultés nous franchissons, pour y parvenir, un très mauvais passage ; mais cette fois le succès récompense notre persévérance et, à trois heures trente minutes, nous posons le pied sur le sommet. « Ce ne sont pas des guides étrangers qui arriveront les premiers! » s'écria Gaspard.

Le sommet de la Meije (5 987 mètres), entièrement dépourvu de neige, forme une espèce d'arête très étroite, dirigée de l'est à l'ouest. L'arête même et la face nord sont en décomposition ; les rochers de la face sud restent au contraire très solides. Gaspard et son fils construisirent au point culminant deu pyramides d'environ i m. 50.

C'était beaucoup d'être parvenus à la cime, mais il nous fallait en descendre; cette idée n'avait rien d'agréable ni de rassurant. A trois heures cinquante-cinq

minutes, nous nous remîmes en marche. Les difficultés se présentaient aussi nombreuses qu'effrayantes. Le passage le plus rapproché du pic était infranchissable ; nous dûmes fixer une corde à une pointe de rocher, puis nous laisser glisser le long de cette corde jusqu'à un ressaut qui nous permit de prendre pîed. Ce ressaut ne se rencontra qu'à 20 mètres plus bas; il fallut donc nous résigner à couper notre corde, dont ce premier fragment fut abandonné. x\ous descendîmes alors sans trop de peine jusqu'au glacier du Doigt; mais, après avoir traversé le glacier où Rodier nous attendait, et regagné la crête qui sépare le versant de la Grave de celui des Élançons, les difficultés reparurent et il fallut encore abandonner 20 mètres de notre corde. La nuit approchait et ces rochers verticaux, déjà presque impraticables le jour, devenaient de plus en plus dangereux dans l'obscurité. Nous parvînmes cependant à franchir encore, presque sans y voir, deux ou trois passages très difficiles; mais, arrivés à i 5 ou 20 mètres seulement au-dessus de la Pierre Humide de M. Duhamel, nous nous trouvâmes arrêtés sur une corniche sans pouvoir y trouver le moindre passage : il fallut se résoudre à demeurer jusqu'au lendemain matin sur cet étroit palier de rocher. (Jn bloc nous servit de parapet et, pelotonnés sur nousmêmes, pour mieux résister au froid, nous nous préparâmes à une longue et terrible nuit. Nous resserrâmes la corde à laquelle nous étions attachés tous les quatre; nous en passâmes autour de nos reins une autre, dont l'extrémité fut fixée aux rochers, à l'aide de nos piolets. Dans cet étroit espace où l'on ne pouvait ni rester debout, ni s'asseoir, ni se mouvoir, assaillis par la neige et la grêle, exposés à un vent violent, nous eûmes à supporter un froid intense; le thermomètre descendit jusqu'à — 11 degrés.

Vers deux heures, le temps devint moins affreux, le vent se calma et, dès l'aube, vers quatre heures, Gaspard

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voulut conliluier la desconte; mais nous étions tous incapables de marcher; nous nous serrâmes de nouveau l'un contre l'autre, accroupis et nous frappant mutuellement pour tacher de ranimer la circulation dans nos membres à demi gelés. Nous comptions sur le lever du soleil; ce fut la neige qui survint. A six heures, elle tombait en abondance et le vent soufflait en tourmente. 11 fallait descendre à tout prix; mais les rochers, couverts de neige et de verglas, n'olfraient aucune prise et, pour la troisième fois nous eûmes recours à la corde.

Le reste de la descente fut facile, quoique le temps fût toujours affreux. Un peu plus bas nous retrouvâmes, à notre grande satisfaction, le sac de voyage que nous y avions laissé la veille. A neuf heures nous étions au Chalelleret; là, sous les rochers, à labri de la pluie, nous allumâmes un bon feu et fîmes un repas bien nécessaire; puis nous regagnâmes la Bérarde. Il était midi quand nous eûmes le bonheur d'y rentrer.

(bAtrait de l'Annuaire du Club Alpin Français, année

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