‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globe (volume 2)Chapitre 11 sur 53 · L'AIGUILLE DU GEANT · texte numérisé non relu

L'AIGUILLE DU GEANT

ASCENSION Dt M. A. «ELLA (1882)

Le 18 juillet, M. Alessandro Sella vint, de Courmayeur, avec les guides Joseph, Baptiste et Daniel Maquignaz, s'installer à la cabane du col du Géant. Le mauvais temps et la nécessité de tailler des pas dans le rocher, d'y placer des chevilles de fer et des cordes, l'y retinrent plusieurs jours, et ce fut le 29 seulement qu'avec ses frères, MM. Corradino et Alfonso, et son cousin, M. Gaudenzio Sella, il partit pour faire l'ascension de l'aiguille du Géant.

Du côté de l'Italie, cette aiguille présente un escarpement vertical d'environ 150 mètres. Le versant français offre une pente irrégulière, inclinée d'environ 80 degrés, sur une hauteur approximative de 500 mètres. Les côtés sont à peu près verticaux avec de grands ressauts arrondis. Le sommet forme deux pointes, distantes de 50 mètres et hautes de 10 mètres environ.

Nous commençâmes l'ascension, dit M. Sella, par le côté sud-ouest et à dix heures seulement, pour n'avoir pas les doigts gelés par le contact prolongé de la roche. Après avoir longé presque horizontalement le pied de l'aiguille, nous gravîmes une arête longue de 15 mètres, en nous tenant à une corde fixée au rocher. Au delà d'un autre et court trajet, où le pied trouve facilement prise, on atteint

un couloir qui donne aux mains de nombreux mais tranchants appuis de cristal de roche. Ce couloir conduit à une petite plate-forme où se trouvait un peu de neige. Ce furent là les colonnes d'Hercule de nos prédécesseurs. Là s'arrêta M. Mummery, nous y trouvâmes son bâton.

De ce point, l'aspect de l'aiguille est formidable : en face, un rocher uni, incliné d'abord de 60 degrés, puis de

75 degrés, semble en surplomb ; à droite un couloir escarpé, à gauche une paroi à pic de quelques 500 mètres. Au milieu de l'immense plaque, je dirais presque du miroir de rocher que nous avions devant nous, se trouve, dans le sens de la plus grande pente, une étroite fente où les guides avaient placé des chevilles de bois et une corde longue de 50 mètres. Plus haut, un court trajet horizontal conduit à un couloir d'une douzaine de mètres et longeant l'arête de l'aiguille. Pour qu'on pût faire en sûreté ce trajet et surtout passer de là au couloir qui s'ouvre directement sur un affreux précipice, les guides avaient fixé en haut du couloir une corde dont chacun de nous successivement prenait l'extrémité libre. Ce passage difficile et la perspective d'un autre, bien plus dangereux, qui nous attendait, nous fit voir l'impossibilité d'avancer attachés tous les sept aune même corde, surtout à une corde aussi courte que celle qui nous restait. Arrivés en haut de ce couloir, à un petitressaut de 2 mètres carrés et sans danger, nous nous divisâmes en deux troupes : Corradino et Alfonso avec Baptiste Maquignaz restèrent là; Gandenzio, moi, Joseph et Daniel, nous nous dirigeâmes vers la cime.

Nous avions devant nous un trajet horizontal dont la longueur n'excédait pas 6 à 7 mètres, mais tellement scabreux qu'à première vue il semblait absolument impraticable. Un feuillet du rocher, incliné à 70 degrés, comme la paroi de l'aiguille sur ce point, s'appuyait et aboutissait en bas à des feuillets plus inclinés, en laissant une saillie, mais si étroite que le pied n'y pouvait trouver prise.

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Maquignaz avait eu riieureuse idée de briser l'exlrémité de ce l'euillet, sur une hauteur de 30 à 40 centimètres, de Taçon que le pied, c'est-à-dire une partie du pied et quelquefois la moilié de sa largeur, y trouvait place. 11 est vrai que le bord du feuillet en saillie, bien que très mince et n'ayant cà et là guère plus d'un centimètre d'épaisseur, était de temps en temps un peu séparé de l'autre feuillet, ce qui donnait un peu plus de stabilité. Cependant nous ne nous aventurâmes dans ce passage qu'un à la fois, et non seulement sous la garantie de la corde qui nous attachait ensemble, mais en tenant une corde dont Maquignaz avait fixé l'autre bout en haut. Vint ensuite un petit couloir plus étroit que les précédents, surplombant aussi l'abîme et que les rochers arrondis qui terminent le trajet auraient rendu bien difficile à atteindre pour un homme quelque peu obèse.

Nous eûmes ensuite à monter en pente douce un long trajet d'une cinquantaine de mètres avec quelques marches . Là encore il avait fallu briser de place en place le feuillet externe du rocher, pour donner prise au pied. Le passage était plus large et par là plus facile à certains égards que l'autre; mais les marches étaient plus difficiles, au point qu'il fallut y mettre quelques chevilles de fer, et le passage était beaucoup plus dangereux dans son ensemble, parce que toute la caravane s'y trouvait engagée à la fois. On avait bien fixé le long du rocher une corde à laquelle la main pouvait s'appuyer, mais je n'affirmerais pas que si l'un de nous eût glissé, les autres eussent pu le retenir; une corde horizontale est dans ce cas, on le comprend, d'un bien moins grand secours qu'une corde verticale.

Nous arrivons à une espèce de cheminée, d'environ iO mètres en hauteur et que Maquignaz avait nommée le Mauvais-Pas. Elle est presque verticale et s'ouvre sur le vide, de sorte qu'en tombant nous nous serions trouvés au pied de l'aiguille, sur le point d'où nous étions partis.

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Les guides n'avaient pu franchir ce passage qu'à l'aide d'une échelle. Ils avaient fixé en haut une corde double, avec quelques nœuds et qui pendait le long de la cheminée. On y montait à la force des bras avec l'aide insuffisant des genoux et des pieds s'appuyant à quelques rares saillies du rocher et à deux barres de fer, enfoncées dans le roc, vers le milieu du trajet, par le prévoyant Maquignaz. Si l'on se rappelle combien de grands efforts sont difficiles à l'altitude de 4 000 mètres, on comprendra que notre ascension ne fut ni facile ni rapide. Nous trouvons une petite plateforme; puis une seconde cheminée ou plutôt la suite de l'autre, un peu moins raide et avec plus de points d'appui, en sorte qu'il nous suffit d'une seule corde; enfin une troisième cheminée, ou mieux la continuation de la précédente, mais plus raide et plus difficile. Une double corde fut nécessaire. La longueur totale de ces cheminées est d'environ 120 mètres. Elles aboutissent à l'épaule de l'aiguille, d'où l'on monte sans difficulté à la courte arête qui conduit à la cime méridionale. J'y arrivai à une heure après midi.

Pour aller à l'autre pointe, éloignée seulement de 50 mètres et plus élevée de 2 mètres environ, il fallait à peu près une heure. Je n'en avais pas le temps, voulant laisser à mes frères le plaisir de monter à leur tour. Nous arborâmes notre drapeau et nous laissâmes nos noms avec une espèce de procès- verbal.

La descente fut moins fatigante, mais plus difficile et plus dangereuse que la montée. En une heure, nous rejoignîmes nos compagnons, qui montèrent avec Joseph et Daniel Maquignaz. A quatre heures, ils étaient de retour. Avant six heures, nous arrivions aupied de l'aiguille. Nous couchâmes à la cabane et, le lendemain, nous regagnâmes Gourmayeur.

(Extrait du Bolleltino ciel club Alpino îtaliano. t. XVI.)

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