‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globe (volume 2)Chapitre 25 sur 53 · ASCENSION DE »1M. PAUL GUILLEMIN ET SALVADOR DE QUATREFAGES · texte numérisé non relu

ASCENSION DE »1M. PAUL GUILLEMIN ET SALVADOR DE QUATREFAGES

En 1861, MM. W. Mathews et W. Jacomb firent la première ascension du mont Viso, par le versant italien. Nous donnons ici le récit de la première ascension faite par le versant français.

Nos aventures au Yiso nord paraissent être devenues légendaires à Abriès, Sans doute nos anciens porteurs en ont fait d'émouvants récils, car nos guides Emile Pic et Giroux Lézin cherchèrent en vain un porteur qui voulût les accompagner. Le 11 août, à huit heures, nous chargions le mulet qui devait porter nos provisions, au moins jusqu'au refuge des Lyonnais, quand un vigoureux Piémontais, nommé Rapetti, vint mettre ses larges épaules à notre disposition.

La route se fait gaiement. Au delà de la Chalp, dernier groupe d'habitations de la vallée du Guil, la route monte, et bientôt, un sentier de mulets la remplace. Au prochain détour le Viso va paraître. Gomme alors chacun hâte le pas! A sa vue, toutes nos espérances seront peut-être renversées, car un hiver terrible a pesé sur ses flancs. Le voilà qui se dresse, superbe dans son isolement ; son aspect n'a guère changé ; ses rochers abrupts sont toujours nus, mais une ceinture de neige l'entoure, et le glacier du

Triangle, qui s'est élargi et qui rejoint presque le glacier supérieur, disparaît sous une épaisse couche de névé ; le glacier en Y lui-même a perdu sa forme primitive. Si, grâce à l'ardent soleil d'été qui frappe la montagne, les rochers sont dépouillés de plaques de glace et de verglas, il nous est permis d'espérer.

A une heure, la caravane pénètre dans ce refuge des Lyonnais qui nous a si souvent abrités. A quatre heures seulement, on se remet en route ; le col de Soustres et la pointe Joanne ont conservé, comme tous les sommets voisins, de vastes dômes neigeux. Le Guil aux eaux limpides coule entre des rives fleuries, tandis que plus loin le lac de Lestio, d'où il s'échappe, est encore entièrement gelé. Désormais, la neige cachera le sentier jusqu'au delà du col. Le porteur marche en avant ; tout à coup Giroux l'apostrophe : « Eh! Rapetti, la gourde coule. » En effet, une longue traînée rouge se montre derrière lui, mais Rapetti s'est contenté de porter la main à la gourde, de battre la neige avec son bâton, et il continue à cheminer lentement. Plus haut, la traînée rouge recommence, et, tous quatre cette fois, nous envoyons un appel irrité. Pourtant, à droite, à gauche, cette même coloration se produit; ce n'est pas là du vin, mais de la neige rouge, et chacun se disperse pour observer le phénomène.

Le soleil est à son déclin lorsque nous arrivons au col Valante. A la vue des neiges qui remontent jusqu'au col du Viso, et qui rendront demain les premières heures de marche faciles, nous décidons de ne pas aller plus loin. Les sacs sont déposés et on se met à la recherche d'un abri, à travers les rochers qui dominent les petits lacs de Valante. Giroux et Pic ont découvert un endroit favorable au campement; c'est une anfractuosité peu profonde, que protège un rocher surplombant et devant lequel la neige forme un haut parapet. Bientôt, nous sommes assis sur le sol aplani de notre asile, attendant la nuit. Notre

montagne ennemie est devant nous, insolente et lière, mais toujours belle ; ses escarpements formidables semblent nous délier. Au-dessus des parois abruptes qui vont se perdre, à droite vers le Triangle et, à gaucbe, vers le col du Viso, les glaciers se détacbent clairs et brillants. Des nuages, qu'aucun souftle n'agite, cachent le fond de la combe de Valante, et, lorsque le soleil a disparu, qu'une teinte grise s'est répandue à leur surface, on croirait voiries ondulations d'un lac immense; les cimes italiennes, qui s'étagent à l'horizon, semblent émerger du «ein des eaux.

Le soleil a déjà paru quand nous partons, le 12 août; la marmotte fait entendre son sifflement aigu, et l'eau qui tombait goutte à goutte du rocher est devenue cascatelle. Les abords du glacier de Valante et le glacier luimême sont recouverts d'une neige épaisse ; plus d'affreuses moraines ni de pentes de glace pure. Avant d'atteindre le col du Viso, les rochers éboulés et tremblants apparaîtront toutefois sur une longueur de quelques mètres. Rapidement et sans fatigue le col est atteint et, à sept heures, la caravane s'arrête au pied du couloir où s'ouvre le passage qui permet de gagner le versant nord de la montagne. Là, nous prenons en commun un dernier repas ; puis nous abordons le couloir, tandis que Rapetti regagne le refuge, emportant les objets qui avaient rendu notre premier campement confortable et qui devaient faire paraître un peu dur le bivouac de la nuit suivante. Le couloir est encombré de neige; la montée se fait sans effort et, une demi-heureaprès, sur le rocher qui s'élève comme une forteresse, dominant le glacier de Valante, nous prenons une série de vues photographiques.

Au bord du glacier en V, nous discutons la route à suivre pour gagner le glacier supérieur. L'itinéraire du grand couloir qui s'ouvre un peu au-dessus, est abandonné par crainte des chutes de pierres; nous décidons qu'on

ira retrouver la cheminée de la descente de 1877, que nous avions déjà suivie l'an dernier. Il est encore de si bonne heure et le ciel est si pur, que, croyant à une journée sans fin, nous faisons une nouvelle halte. Giroux, qui n'a pas oublié le but de l'entreprise, nous réprimande vivement de ces longues flâneries.

L'ascension des rochers libres de neige est facile et, jusqu'ici, la course n'a été qu'une promenade charmante. La muraille commence à se redresser; nous grimpons toujours, cherchant des yeux la cheminée que nous n'avons vue qu'à la nuit tombante. Pic croit la reconnaître dans une large fente terminée par un bloc qui dépasse, mais ces parois rocheuses, ces sombres fissures ne peuvent appartenir à ce passage verglassé dont le souvenir reste dans notre esprit. Nous continuons toujours vers la droite, mais les escarpements se succèdent, le mur devient vertical; un pas de plus est impossible. Fréquemment nous avons fait usage de la corde : il est évident que jamais nous n'avons pris cette voie et que, si nous continuons encore, nous serons bloqués, sans espérance de pouvoir monter ou descendre. Deux heures entières ont été perdues dans ces recherches.

Nous revenons à regret en arrière. Pic s'est détaché et acquiert la certitude que la cheminée, indiquée par lui tout à l'heure, est bien la nôtre, malgré le changement d'aspect. Le doute et l'hésitation étaient bien permis. Ce n'est plus aujourd'hui la cheminée tapissée de verglas, flanquée des deux côtés de grandes masses de glaces terminées en aiguilles légères; les pieds trouvent sans efforts de solides appuis et, après avoir fait passer les sacs à celui qui ouvre la marche, nous atteignons, avec un peu de gymnastique, les gradins supérieurs, puis nous traversons le grand couloir, passage dangereux que des pierres balayent fréquemment. A partir de ce point, nos anciennes traces sont partout reconnaissables; de petits

cairns élevés l'an dernier servent de points de ralliement jusqu'au glacier. Ni glaces, ni verglas ne barrent le chemin; nous marchons debout sur les corniches où, précédemment, il fallut souvent ramper, frôlant du dos les stalactites. On juge de notre surprise et de notre joie.

Nous sommes sur le bord du glacier du Triangle ; la pente inclinée du glacier porte une épaisse couche de névé dans laquelle on pourra simplement ouvrir des marches avec le pied, au lieu de les tailler à coups de piolet, ce qui fera gagner un temps précieux. Aussi, sur la proposition de Pic, on décide que les routes d'août et de septembre 1877 seront abandonnées; au lieu de traverser en biais le glacier pour aller chercher l'arête ouest, on s'élèvera en droite hgne vers le gros rocher du Chapeau, appelé familièrement entre nous le Pompon, c'est-à-dire vers l'arête est. La traversée du glacier ne dure qu'une heure et demie, mais on a hâte de retrouver les rochers, car au-dessous la pente est raide et un faux pas entraînerait bien bas toute la caravane. Soixante-seize marches ont été gravies; une seconde pente de glace se présente, mais ce sera la dernière.

Ici l'inconnu commence; aux murs lisses succèdent des cheminées si redressées que nous nous étonnons de ne pas apercevoir encore l'arête terminale. Tour à tour, Giroux et Pic, ayant derrière eux une longue distance de corde que les trois autres lâchent peu à peu, cherchent la route. Le Pompon nous domine maintenant de toute sa hauteur; c'est un roc formidable, étranglé à sa base et qui, du bord de l'arête est, s'élance à pic; par quelques fentes on aperçoit, aune profondeur immense, les plaines italiennes. Maintenant, la montagne est moins escarpée, mais des blocs mal équilibrés rendent la marche difficile ; l'ébranlement d'un seul pourrait entraîner la chute de plusieurs, et nous avançons avec prudence. Le glacier et

Ja combe de Valante, d'une petitesse extrême, se déroulent au fond de l'abîme.

L'émotion plus que la fatigue commence à nous gagner; c'est presque du découragement; le soleil est déjà haut sur l'horizon, et notre tâche n'est peut-être pas près de finir. Giroux est en avant; il vient de contourner un rocher; nous ne le voyons plus, mais la corde glisse entre nos mains. Pic va lui crier de s'arrêter, faute de corde, quand nous recevons un appel d'encouragement. Réunis à lui, nous nous trouvons au bord d'un étroit couloir vertigineux, rempli de glace et de neige, extrémité supérieure du grand couloir qui s'ouvre devant le glacier en V. Il est terminé dans le haut par une arête de neige, formant une courbe gracieuse d'une éclatante blancheur, qu'interrompt dans le milieu une pointe rocheuse. L'air a été jusqu'ici doux et calme, mais soudain un frisson nous saisit ; il semble que nous ayons quitté brusquement les régions tempérées, pour entrer dans celles du nord; une bise glacée nous fouette le visage, le vent passe en bruissant devant nous. « C'est le génie du Viso-Nord vaincu qui prend la fuite, » dit Salvador, et, comme pour lui donner raison, Giroux vient de crier : « Mes enfants, le sommet est à nous ! ))

Alors, malgré le froid qui paralyse ses mouvements, et le peu de stabilité du roc où il se trouve, malgré l'abîme qui s'ouvre à nos pieds, Guillemin installe l'appareil et, soutenu par la corde, prend une vue de la dernière arête et du couloir de glace qui la llanque. Cela fait, nous suivons la rive droite du couloir jusqu'au pied d'un mur de neige peu élevé, où Pic entaille cinq marches rapidement gravies. Le doute n'est plus possible. Rien ne limite nos regards, si ce n'est une pyramide, à l'extrémité de la corniche de neige adhérente à l'arête est. Nous étions groupés autour de la pyramide à cinq heures trente minutes.

LE Î^IONT VISO. 155

Le Viso a deux soniriiels, réunis par une arête neigeuse. Le sommet ouest, d'un accès facile, porte trois cairns, élevés à peu de distance les uns des autres. Sur le sommet est (3 840 mètres), a été érigée une massive pyramide. Là sont aussi déposées deux caisses de bois renfermant deux statues en plâtre de la Vierge, l'une blanche, l'autre noire.

Les nuages se sont dissipés, le vent s'apaise : dans le ciel, dont la teinte pâlit à l'horizon^ se détachent tous les sommets des Alpes Dauphinoises; plus loin, les Alpes de Savoie et le Mont Blanc, le Gervin solitaire, le Weisshorn, le groupe du mont Rose. Quelques vallées sont découvertes, d'autres reposent sous un dais de vapeurs si légères qu'elles doivent échapper à l'œil des hommes sur les habitations desquelles elles sont suspendues. Tout à coup Salvador s'écrie : « Regardez, regardez! » et, le bras étendu, il montre un point dans l'espace. La vapeur légère s'était élevée de la vallée vers le ciel, formant comme un large écran. Dans la direction indiquée, nous vîmes se dessiner un immense cercle lumineux aux sept couleurs. Dans le milieu parut soudain l'ombre colossale du Viso, reproduite sur le nuage comme sur un miroir. Les formes, d'abord vagues, devinrent nettes et distinctes. La pyramide se détacha sur le sommet ainsi projeté, et chacun put reconnaître sa propre image et celle de son voisin. Si l'un de nous agitait son chapeau, il était salué par son ombre; s'il élevait les bras ou plantait son piolet dans la neige, aussitôt un geste semblable répondait au sien. Toutefois, l'auréole lumineuse n'enveloppait pas les contours de nos membres, mais seulement la masse de la montagne reflétée. Trois fois le nuage s'abaissa et le cercle s'évanouit, trois fois il se reforma avec des couleurs plus vives. C'était le phénomène connu sous le nom de spectre du Brocken.

Le moment du départ est venu; la fin du jour approche

et la descente sur le versant italien, que nous savons facile, nous est inconnue. Du sommet part une pente de neige; au-dessous, les rochers bien brisés offriront de nombreux passages. A ce moment, le spectre se montre encore une fois dans toute sa splendeur. On se rattache à la corde. Au sortir de la neige, les rochers présentent partout des saillies; nous sommes du reste dans la bonne voie, de temps à autre nous rencontrons des cairns, qui servent de points de repère aux guides de Grussol. Après avoir passé sous une curieuse arche de rocher, nous entrons dans la nuit; il faut songer à camper. Une demiobscurité enveloppe la montagne, et nul abri protecteur n'apparaît; nous cherchons dans les rochers à droite et nous ne voyons qu'une étroite terrasse, sur laquelle il sera facile, non pas de s'allonger, mais de s'asseoir : nous pourrons du moins reposer en toute sécurité. L'ombre s'étend peu à peu et, enfermés dans notre petit enclos de pierres, nous dînons en attendant le moment du sommeil. Dans la nuit, le thermomètre s'abaissa à — 4 degrés.

Nous attendons les premiers rayons du soleil pour partir. Soit en suivant les névés, soit en descendant le long des cheminées, verglassées à cette heure matinale, nous arrivons sur le glacier dont la pente douce nous amène au plateau des ForcioUine. De là, on jouit d'une belle vue sur la face sud du Viso, mais la montagne n'a plus cette grandeur imposante de la face qui regarde la France. Ses parois, quoique lamées de champs de neige et de couloirs de glace, sont moins abruptes et, à travers ses flancs déchirés et largement creusés, on peut sans trop de peine se frayer un chemin. Aux lacs des Forciolline, qui sont encore à moitié gelés, le paysage est à la fois gracieux et sévère. Le lit du torrent nous sert de route pour descendre dans le val Valante; il faut suivre la fissure par où les eaux s'écoulent en chutes nombreuses au milieu des pentes de glace ; plus bas, nous posons le

pied sur les premiers rhododendrons ; puis, par un bois charmant de mélèzes, tapissé de mousses épaisses, nous arrivons aux chalcis de la Maira Soliera. Une heure après, nous étions à la Maddalena, à l'entrée du val Chianale.

(Extrait de V Annuaire du Club Alpin Français, année 1879.)

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