LE CERVIN
TaiigNvalder, tout à fait énervc's, ne pouvaient m'etre (raucun secours et se trouvaient dans un tel état que je m'attendais sans cesse à les voir i^lisser l'un ou l'autre. Nous finîmes par faire ce qui eût dû être fait dès le commencement de la descente, c'est-à-dire par fixer des cordes aux rochers les plus solides pour aider notre marche.... Vers six heures du soir, nous arrivâmes à la neige sur l'arête qui descend à Zermatt; nous étions hors de danger. Je regardai hien souvent, mais en vain, si j'apercevrais des traces de mes infortunés compagnons, lia nuit vint : pendant une heure nous continuâmes à descendre; enfin à neuf heures et demie nous nous arrêtâmes sur une dalle à peine assez large pour nous étendre tous les trois, et nous y restâmes six mortelles heures. Dès l'aube, nous nous remîmes en route et nous descendîmes en courant â Zermatt. Seiler, que je rencontrai à sa porte, me suivit en silence dans ma chambre. « Qu'estil donc arrivé, Monsieur? » me demanda-t-il. « Je suis revenu avec les Taugvvalder. » 11 me comprit et fondit en larmes, puis, sans perdre de temps, il courut éveiller tout le village. En peu de temps, une vingtaine d'hommes partaient pour les hauteurs qui dominent le glacier du Cervin ; six heures après ils revenaient, ayant aperçu les corps de nos malheureux amis. Ne voulant négliger aucune chance, même la plus légère, nous résolûmes, le Rév. Mac Gormick et moi, de partir le dimanche de grand matin; et, en effet, le 16, à deux heures du matin, nous nous mîmes en route accompagnés de plusieurs de nos compatriotes, des guides suisses Franz Andermatten et Lochmatter frères, de Frédéric Payot et Jean Tairraz, de Chamonix. A huit heures et demie, nous étions arrivés sur le plateau supérieur du glacier. Chaque guide prit alors à son tour la longue-vue, devint d'une pâleur livids et, sans dire un mot, passa l'instrument à son voisin. Tout espoir était perdu. Nous nous approchâmes. Ils
gisaient dans l'ordre où ils avaient glissé : Croz un peu en avant, Hadovv près de lui et, à peu de distance en arrière, Hudson ; mais on ne découvrit aucune trace de lord Douglas, dont le corps avait sans doute été arrêté par quelque rocher. Je reconnus, à ma grande surprise, que tous trois étaient attachés avec la corde du club ou avec la seconde également forte. C'était donc seulement entre lord Douglas et Taugwalder que Is corde faible avait été employée....
Le 19 juillet, vingt et un guides de Zermatt partirent pour aller chercher ces tristes restes. Ils s'acquittèrent avec courage et dévouement de cette mission dangereuse, et faillirent, en revenant, être écrasés par la chute d'un sérac...
(Extrait d'une lettre de M. E. Whymper au journal le Times et des Scrambles amongs the Alps, ouvrage du môme auteur, traduit par A. Joanne.)