ASCENSION DE MM. LR.VVAIS, MARTINS ET LE PILEUR
Nous quittâmes Genève le 26 juillet. Suivant à pied une longue charrette à quatre roues qui portait notre nialériel, nous arrivâmes à Ghamonix le 28. Notre dessein étanl de séjourner s'il était possible sur le Mont Blanc, nous avions emporté une tente de campement, des cabans en peau de chèvre, des couvertures, etc. Nos instruments, des vivres pour trois jours et nos objets de campement n'e-xigèrent pas moins de trente-cinq porteurs, à 12 kilogrammes par homme; quelques charges indivisibles excédèrent ce poids, la tente, par exemple, qui pesait 15 kilogrammes. On contenta tout le monde en tirant au sort les charges. Nous avions choisi comme guide principal Jean Mugnier, du Tour, qui plus tard découvrit le passage de Ghamonix à Orsières par le col du Tour. 11 nous amena pour le seconder Michel Gouttet et Gédéon Balmat. En y comprenant deux jeunes gens de la vallée, qui avaient demandé à nous accompagner, la caravane se composait de quarante-trois personnes. Le 50 juillet, à quatre heures du matin, guides et porteurs étaient réunis dans la cour de Fliôtel de Londres. G'était un tableau curieux que celui de tous ces hommes, différents de taille et de costume, disposant, chacun à sa manière, dans des sacs, dans des hottes ou sur des crochets, les objets qu'ils allaient transporter dans ces hautes régions où le soleil brillait déjà de tout son éclat, tandis que le jour commençait à peine dans la vallée. Enfin à sept heures et demie, on se mit en marche. Le temps était assez beau, le ciel clair, Fair calme ; cependant le
vent du sud-ouest régnait sur les hauteurs et le baromètre avait un peu baissé dans les dernières heures, mais nous étions alors trop avancés pour reculer. On partit donc sans avoir dans le temps une pleine confiance, espérant toutefois une heureuse modification. Plus d'expérience du climat local et du caractère inhospitalier du Mont Blanc nous aurait fait attendre, comme de Saussure, le beau temps assuré. La longue file des porteurs s'étendait sur la rive gauche de l'Arve, au milieu des vertes prairies, et jamais colonne si nombreuse n'était partie de Chamonix pour le Mont Blanc.
On atteignit bientôt le hameau des Pèlerins et la maison de Jacques Balmat. C'est de là que cet homme, le héros de sa vallée, partit en 1786 pour gravir le premier la cime du Mont Blanc et, quarante-huit ans plus tard, pour aller périr misérablement dans les glaciers qui dominent la combe de Sixt. En passant devant cette maison noircie par le temps, nous regrettions que, dans le pays de Balmat, pas une pierre ne rappelât au voyageur le nom du montagnard intrépide, du guide habile et dévoué qui fraya la route du Mont Blanc à de Saussure et rendit à jamais les étrangers tributaires de ses concitoyens. Bien des années devaient s'écouler encore avant que cet oubli fût réparé.
A quelques pas de la maison de Balmat, la caravane entra dans la forêt des Pèlerins, en laissant à gauche la cascade du même nom. Au printemps une énorme avalanche avait renversé une partie de la forêt; c'était pitié de voir ces arbres arrachés, brisés, couchés sur le sol. La montée rapide qui conduit à la Pierre-Pointue fut bientôt franchie et l'on se remit en marche après quelques instants de repos. Un peu plushaut, à gauche de la moraine des Bossons, s'ouvre un couloir par lequel tombent fréquemment des pierres, débris des rochers voisins; il fut traversé rapidement et bientôt on atteignit la Pierre-àl'Échelle, bloc énorme sous lequel on abritait autrefois
l'échelle qui servait à passer les crevasses du glacier. Nous y finies halte pour déjeuner. A midi et demi on se dirigea vers le glacier des Bossons. La moraine de ce glacier est une barrière qui sépare la terre ferme d'un océan de glaces et de neiges. Au delà quelques rochers seulement apparaissent comme des îlots sur cette mer éblouissante. En abordant le glacier des Bossons, il faut côtoyer le pied de l'aiguille du Midi. De ses nombreux couloirs descendent souvent des pierres et, sur une largeur d'au moins 200 mètres, un petit glacier domine la pente où l'on va s'engager. De temps en temps des blocs de glace roulent en se brisant sur cette pente qu'ils balayent dans une partie de son étendue. Plusieurs de ces avalanches tombent dans une semaine et quelquefois le même jour; aussi les guides franchissent-ils le plus vite possible ce pas dangereux, que le peu d'inclinaison de la pente permet de traverser presque en courant. Le glacier des Bossons n'offrit pas de difficultés; la neige, très abondante cette année, couvrait les crevasses de ponts épais et sa surface donnait au pied un appui solide, mais les apparences du temps n'étaient pas encourageantes; le vent du sudouest fraîchissait et amenait des nuages qui bientôt nous cachèrent la vallée de Chamonix et formèrent au-dessous de nous une nappe immense, mamelonnée, d'une blancheur éblouissante et de laquelle s'élevaient comme des îles les sommets des montagnes. A trois heures et demie nous atteignîmes les Grands-Mulets. C'était là que nous devions passer la nuit.
Une caverne naturelle, au-dessous de blocs éboulés et fermée en partie d'un mur en pierres sèches, fut réservée aux chefs de l'expédition. C'était, disait-on, la cabane construite pour de Saussure, mais où il ne s'arrêta pas. Le reste de la troupe s'installa sur une plate-forme, vers le sommet du rocher, ou dans les anfractuosités qu'il présente. Les feuillets verticaux dont se composent les
rochers des Grands-Mulets s'élèvent à des hauteurs variables, et forment autant de gradins qui permettent de grimper sur. .toutes les pointes. La roche, décomposée sons l'inlluënee des agents atmosphériques, s'accumule entre l^s feuillets. Là végètent de jolies plantes alpines, abritées par le rocher, réchauiïées par le soleil qu'il réfléchit, humectées par la neige qui, même en éfit, blanchit souvent ces cimes, mais fond rapidement dès qufe le soleil luit pendant deux ou trois jours. En quelques semaines elles accomplissent toutes les phases de .leur végétation.
Déjà le soleil s'abaissait derrièreles montagnes, à l'ouest de la vallée de Sallanches. Cette vallée et celle de Ghamonix étaient depuis longtemps dans l'ombre, tandis que les aiguilles qui les dominent prenaient la teinte du fer rouge et que les neiges des hauteurs se revêtaient d'un rose éclatant. Bientôt l'aiguille de Varan et les rochers des Fiz s'éteignirent, l'ombre montait sur la base du Mont Blanc et quelques instants après elle avait enveloppé les Grands-Mulets. Ges neiges si lumineuses se couvrirent d'une teinte livide, les immenses crevasses qui entourent le rocher semblaient plus bleues et plus profondes, tandis que leurs parois et leurs bords, capricieusement accidentés, changeaient à chaque instant de couleur et se montraient tour à tour verts, roses ou violets. L'aiguille du Goûter, le Dôme, les monts Maudits pâlirent successivement, la cime du Mont Blanc resta seule éclairée pendant quelque temps encore, puis le rose fit place à un blanc verdâtre et la splendide illumination s'éteignit.
Vers l'horizon, au-dessus de la mer de nuages, le ciel paraissait d'une couleur vert clair, résultat de la combinaison des rayons jaunes du soleil avec le bleu de la voûte céleste ; les contours des nuages isolés étaient circonscrits par un liséré orangé du plus grand éclat. Dans ces hautes régions, il n'y a point de crépuscule; la nuit suc-
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cède brusquement au jour. Nous nous retirâmes dans notre abri. Nos guides étaient groupés sur les gradins du roclier autour de petits feux alimentés avec du bois de genévrier appporlé par eux des environs de la Pierre- Pointue. Ils entonnaient à l'unisson des chants lents et monotones, qui empruntaient au lieu de la scène un charme mélancolique. Peu à peu les chants cessèrent, les feux s'éteignirent, et l'on n'entendit plus rien que le bruit de quelques avalanches tombées des hauteurs voisines. Bientôt la lune se leva derrière les monts Maudits, et, rasant, invisible pour nous, le dôme du Goûter, elle en éclaira les neiges d'une lueur phosphorescente des plus étranges. Quand elle se dégagea de l'aiguille du Goûter, elle était entourée d'une auréole verdâtre qui se détachait sur un ciel noir comme de l'encre. Les étoiles scintillaient fortement. Le vent ne s'était point apaisé, il soufflait par brusques rafales suivies d'un instant de calme parfait. Tout nous annonçait du mauvais temps pour le lendemain, mais personne ne songeait au retour.
L'air frais du matin réveilla tout le monde de bonne heure; de longs cirrus lie de vin s'étendaient à l'horizon, du côté de l'est; à l'ouest, au-dessous d'une belle teinte rosée, l'ombre de la terre dessinait sur le ciel un arc d'un bleu foncé. Le soleil se leva au milieu des nuages qui de temps en temps voilaient ses rayons. Après quelques retards inévitables, la caravane était, vers six heures, sur le glacier, mais un homme l'y avait précédée depuis longtemps. C'était un vieillard du hameau des Praz, nommé Marie Couttet, âgé de quatre-vingts ans, conservant, malgré les années et la misère, une force extraordinaire, avec des yeux vifs et perçants comme ceux d'un jeune homme, les épaules carrées, la taille petite plutôt que grande, mais droite et ferme. 11 avait reçu dans son enfance le sobriquet de Moutelet (belette), à cause d'un habit rouge qu'il portait alors; ce surnom lui déplaisait et on
n'osait pas trop l'appeler ainsi jadis, mais on ne s'en gênait plus à présent. Dès qu'il avait appris que notre ascension se préparait, il était venu s'offrir à nous pour nous conduire au Mont Blanc par une route plus facile, plus courte et plus sûre que les autres. Il avait, disait-il, découvert cette route depuis bien longtemps et on l'avait vu de Chamonix suivre l'arête des Bosses, car tel était ]e chemin qu'il nous proposait de prendre. Pour différents motifs, qu'il vaut peut-être mieux ne pas approfondir, les guides de Chamonix s'accordaient unanimement à nier la possibilité de ce trajet. On disait que l'âge avait affaibli la tête du bonhomme et, comme beaucoup d'autres avant et après nous, on nous détourna de l'écouter. 11 a fallu qu'en 1859 le Révérend Hudson, avec un guide étranger, Anderegg, montât des Grands-Mulets au Mont Blanc par le Dôme et les Bosses, pour que la route de Moutelet devînt ce qu'elle aurait dû toujours être, la seule pratiquée. Des guides de Hamel au capitaine Arkwright, combien de morts ont jalonné les deux autres !
Informé de notre départ, le vieux guide quitta les Praz dans l'après-midi, gravit pendant la nuit les Grands- Mulets par un côté difficile et atteignit notre bivouac à dix heures du soir. Les guides furent bien surpris de le voir arriver au milieu d'eux, ils lui firent fête et lui offrirent à souper; mais il répondit, avec sa fierté ordinaire, qu'il n'avait besoin de rien et se coucha près du feu en attendant le jour. A l'aube il partit seul et, quand la caravane se mit en marche, il avait déjà presque atteint le Petit-Plateau. Nous montâmes sans difficulté dans la même direction; malheureusement le temps se gâtait de plus en plus et, un peu au-dessus du Petit-Plateau, nous fûmes croisés par le vieux Marie Couttet qui renonçait à aller phis loin. On lui offrit un peu de vin, mais il n'accepta pas et redescendit d'un pas ferme et rapide. Cependant notre troupe s'élevait par les Grandes-Montées vers
1(^ Grand-Platoaii. l*oii d'instants avant qu'ollo l'atteignît, le soleil brillait encore et on découvrait, au fond de la vallée, le Prieuré avec ses maisons blanches et l'Arve. Mais un vent violent du sud-ouest souillait toujours et soulevait à la surface de la neige une poussière fine et glacée, le froid était assez vif. Tout à coup des vapeurs grises s'élèvent de la vallée, en un clin d'œil le brouillard nous enveloppe et la neige tourbillonne autour de nous. La vue ne s'étendait pas au delà de 150 à 200 mètres, et ce fut ainsi que nous arrivâmes au Grand-Plateau. 11 était dix heures un quart et le thermomètre marquait — 2 degrés. Que faire dans des circonstances pareilles? Il fallait ou redescendre immédiatement ou dresser notre tente. Ce dernier parti fut adopté sans hésiter. On congédia les porteurs en demandant seulement deux hommes de bonne volonté pour rester avec nous et les trois guides. Deux hommes sortirent aussitôt du groupe principal : c'était Jean Cachât, petit-fils de Cachât le Géant, et Auguste Simond , qui devait plus tard découvrir le col d'Argentière et voir son nom figurer avec honneur dans les annales de l'Alpinisme. Les autres porteurs se débarrassèrent précipitamment de leurs fardeaux et descendirent en toute hâte, disparaissant comme des ombres dans la brume. Demeurés seuls, nous nous mimes à dresser la tente. La neige fut creusée à la profondeur de 25 centimètres sur un espace rectangulaire de 4 mètres sur 2. Les piquets furent disposés à l'entour aux places convenables, puis deux de nous, enlevant la tente garnie de sa traverse et de ses supports, la dressèrent, tandis que M. Martins et nos hommes faisaient passer les boucles des cordes autour de la tête des piquets. On fixa ensuite une corde sous la tête d'un des boulons qui unissaient la traverse aux supports verticaux, puis cette corde fortement tendue fut attachée par ses deux extrémités à deux bâtons profondément enfoncés dans la neige du côté d'où venait le vent. La tente dres-
séo,, nous nous hâtâmes d'y mettre â l'abri nos instruments d'abord puis nos vivres, car la neige commençait à couvrir tout notre matériel. Sous la tente nous avions placé en guise de parquet de légères planches de sapin, nos guides occupaient une des extrémités et nous l'autre. L'espace était étroit; on ne pouvait se tenir debout, il fallait rester assis ou couché. Au milieu était installé un fourneau, avec lampe à alcool, sur lequel on faisait fondre de la neige pour nous procurer de l'eau. Bientôt on s'aperçut que les piquets de la tente avaient dans la neige une certaine mobilité. M. Bravais eut l'heureuse idée de verser de l'eau chaude sur ces piquets ; en quelques minutes, au lieu d'être enfoncés dans une neige meuble, ils se trouvèrent soudés dans une masse de glace et parfaitement immobilisés.
Ces précautions prises, nous n'avions qu'à attendre. Toute observation était impossible, sauf celle du baromètre dans la tente et d'un thermomètre au dehors : celui ci marquait 2^,7 au-dessous de zéro à notre arrivée; à deux heures, il était descendu à — 4 degrés ; à cinq heures, à — 5°, 8. Cependant la nuit était venue, nous avions allumé une lanterne qui, suspendue au-dessus de nos têtes, éclairait notre petit intérieur. Les guides, entassés les uns sur les autres, causaient à voix basse ou dormaient. Le vent redoublait de violence; il soufllait par rafales, interrompues par ces moments de calme profond qui avaient tant étonné de Saussure lorsqu'il se trouvait au col du Géant, dans des circonstances entièrement semblables. La tempête tourbillonnait dans le vaste amphithéâtre de neige au bord duquel notre petite tente était placée. Véritable avalanche d'air, le vent paraissait tomber sur nous du haut du Mont Blanc. Alors la toile de la tente se gonflait comme une voile enflée par la brise, les supports vibraient comme des cordes de violon, la traverse horizontale se courbait. Instinctivement nous portions la main aux
LE I\IONT BLANC. ?i1
poteaux pour les souteuii', pendant, que durait la rafale, car notre salut dépendait de la solidité de cet abri protecteur; en faisant quelques pas au dehors, nous pouvions nous former une idée de ce que nous deviendrions s'il nous était enlevé. « Jamais, disait M. Martins, je n'avais compris comment des voyageurs pleins de vigueur et de santé avaient péri à quelques pas de l'endroit où la tourmente était venue les surprendre : je le comprends aujourd'hui. )) On ajouta un second hauban à celui qu'on avait déjà installé.
Sous la tente, le froid était supportable. Le thermomètre oscillait entre 2 et 5 degrés au-dessus de zéro. Nos vêtements en peau de chèvre et nos sacs en peau de mouton nous protégaient suffisamment, quoique le poil de la pelisse restât collé par la glace à la toile de la tente. Pendant la nuit, le vent diminua de violence; malheureusement la neige continuait à tomber,la température baissait toujours, et à cinq heures et demie du matin le thermomètre marquait — 12'\ 1 . La neige nouvelle avait 50 centimètres d'épaisseur; mais la toile de la tente n'en était pas couverte, le vent l'avait halayée à mesure qu'elle tombait, et il continuait à chasser horizontalement le grésil et la neige du Grand-Plateau. Le baromètre se tenait aussi bas que la veille. Monter à la cime était impossible : sur le Grand-Plateau même nous étions condamnés à l'immobilité. Nous prîmes donc le parti de redescendre à Chamonix et, emportant les instruments les plus précieux, après avoir rangé le reste sous la tente dont on couvrit l'entrée de neige, nous nous attachâmes à la corde. A ce moment le brouillard se déchira tout à coup et le Mont Blanc se montra dans toute sa splendeur; mais, de la cime partait une fumée légère qui se dirigeait vers le nord-est ; c'était la neige que lèvent de sud-ouest, toujours furieux sur les hauteurs, chassait à travers les airs. Les Ghamoniards disent alors que le mont Blanc fume sa pipe,
signe cortain de mauvais temps. De toute^^ les sommités voisines se détachait une aigrette semblable. 11 était sept heures du matin et le thermomètre marquait encore 7 degrés au-dessous de zéro. Nous regagnâmes Chamonix sans difficulté.
Le 7 août nous fîmes une seconde tentative. Les circonstances paraissaient meilleures que la première fois, le baromètre était un peu plus haut. Nous avions deux guides, Mugnier et Michel Couttet, et cinq porteurs, dont A. Simond et Cachât. Partis à sept heures et demie du matin, nous arrivions à six heures et demie du soir à la tente que nous retrouvâmes en bon état ainsi que les objets qu'elle contenait. Mais, peu après, le grésil commença à tomber et un orage éclata sur le Grand-Plateau. Les éclairs étaient nombreux et, par moment, incessants, mais le bruit du tonnerre était assez faible, sans roulement, un coup sec comme la détonation d'une arme à feu. L'intervalle entre l'éclair et le bruit prouvait que nous étions au centre même de l'orage et que les détonations avaient heu à moins d'un kilomètre de distance. On installa près de la tente un paratonnerre fait d'un bâton de montagne, avec le fer en l'air et une chaîne plongeant dans la neige. L'orage dura toute la nuit et la neige continua de tomber toute la journée. Le froid ne fut pas très vif et le thermomètre ne descendit qu'à — 6°, 5. 11 tomba, du 7 au 8, 60 centimètres de neige. Nous étions comme la première fois immobilisés dans la tente dont la porte, raidie par la gelée, ne pouvait se fermer complètement et laissait pénétrer une neige fine qui couvrait et mouillait tout. Vers deux heures on fit l'expérience de l'ébullition de l'eau. Enfin, à trois heures du soir, Mugnier, notre guide principal, après s'être consulté avec ses camarades, nous déclara qu'il fallait regagner Chamonix sans plus tarder, à cause du danger des avalanches et de l'impossibilité où nous serions le lendemain, soit de
descendre, soit de recevoir des secours do la vallée, si le mauvais temps continuait, comme c'était probable. On descendit au milieu du brouillard et d'une neige à petits flocons, mais épaisse, et que le vent chassait avec force. Toute trace était effacée sur le glacier, on voyait à peine à 20 mètres ; mais nos guides marchaient sans plus hésiter que sur un grand chemin. A neuf heures du soir, nous étions de retour à Chamonix.
Enfin le temps se remit, le baromètre se maintenait à une hauteur rassurante, le vent du nord était bien établi et tout nous promettait une série de beaux jours. Nous partîmes le 28 août à minuit un quart, avec Mugnier, Michel Couttet, Auguste Simond, Cachât et trois autres porteurs. La pleine lune favorisait notre marche, Jupiter s'élevait dans tout son éclat au-dessus de l'aiguille de Blaitière, la brise descendante de la vallée nous annonçait le beau temps et l'on marchait cette fois avec confiance. Au point du jour, nous étions à la Pierre -à-r[{chelle éclairée, comme son magnifique panorama, parla lumière de l'aurore. Le ciel était d'une pureté admirable, Jupiter y brillait encore, avec la lune, dont l'éclat palissait. Du côté du nord, une vapeur légère permettait d'apercevoir les montagnes à travers son voile transparent. Un peu avant cinq heures, on entra sur le glacier et, à onze heures, nous arrivions à la grande rimaye qui précède immédiatement le Grand-Plateau. Cette rimaye est tantôt bourrée de neige et, dans ce cas, facile à traverser, tantôt vide, impossible à franchir et difficile à tourner. De Saussure l'appela le Second Plateau et y passa une nuit sous la tente. Elle ne nous offrit aucun obstacle cette fois non plus que précédemment. Nous retrouvâmes notre tente phant sous le poids de la neige, mais ayant parfaitement résisté à tant d'assauts. On s'occupa de déblayer ses parois et bientôt elle se redressa dans toute sa correction. Nous fûmes surpris cette fois comme à notre pre-
raier voyage du peu d'effet que produisit à cette altitude, sur nos hommes et sur nous, la raréfaction de l'air. Nous étions plus haut que le point où les guides de de Saussure pouvaient à peine enlever quelques pelletées de neige sans reprendre haleine, et personne de nous n'éprouvait rien de semblable. La première fois, nous avions tous travaillé avec beaucoup d'efforts et de mouvements, pendant vingt minutes et sans fatigue, à dresser la tente. Cette fois, il en était de même et Mugnier mania la pelle sans relâche pendant plus de trois quarts d'heure. A midi les observations commencèrent pour se continuer jusqu'au l'^'" septembre.
C'était la première fois que nous voyions l'ensemble et les détails des accidents de terrain qui nous entouraient. Notre tente était placée à 60 mètres environ de l'extrémité nord du Grand-Plateau et de la rimaye qui le borde, elle était dominée au sud-ouest par le dôme du Goûter et, à l'ouest, par un groupe d'énormes séracs, qui, fort heureusement, ne s'écroulèrent que l'année suivante et couvrirent alors l'emplacement où nous avions campé. Le brouillard et la neige ne permettaient pas, lors de notre première installation, d'apercevoir ce menaçant voisinage. A présent le mieux était d'en prendre son parti, puisqu'il était impossible de déplacer notre abri. Les mauvaises heures que nous y avions passées ensemble avaient rendu nos hommes assez stoïques et à peine fit-on la remarque que nous étions sur un lit d'avalanche. Il faisait beau, c'était l'essentiel.
Après une nuit sereine, on partit à dix heures pour la cime. Mugnier nous fit suivre l'ancienne route, celle de Jacques Balmat et de de Saussure, presque abandonnée depuis l'accident de Hamel en 1820. Plus dangereuse que la route du Corridor, elle est plus courte d'au moins deux heures et moins pénible à parcourir. Après avoir raversé dans sa longueur le Grand-Plateau, nous comment-
(;àmps h gravir celte partie du Mont Blanc qu'on nomme la Côte, pente assez raide et qui s'étend du Grand-Plateau jusqu'à la hauteur des Rochers-Rouges supérieurs. A l'est du pied de la Côte, s'ouvrent les rimayes vers lesquelles, en 1820, la caravane du docteur Hamel fut entraînée par une avalanche de neige; mais cette avalanche, qui n'a pas de couloir attitré, ne tombe qu'après une chute de neige récente. Un peu plus haut et à l'ouest, le glacier présente un escarpement peu considérable, d'où se détachent souvent des blocs de glace qui balayent la pente sur une largeur d'environ 50 mètres. Il faut traverser ce lit d'avalanche, où le capitaine Arkwright et ses trois guides trouvèrent la mort en 1866. Depuis ce dernier malheur il est interdit aux guides de prendre l'ancienne route.
Nous montions doucement, par petites étapes d'environ quatre cents pas, entre lesquelles on reprenait haleine quelques instants. Après une heure de montée, la conversation, jusqu'alors générale, languit un peu; la neige était molle et laissait enfoncer la jambe jusqu'au mollet. Cependant on put encore monter pendant assez longtemps sans faire des haltes plus fréquentes. Mais environ une demi-heure avant d'atteindre le col qui sépare les Rochers-Rouges supérieurs des Petits-Mulets, vers 4400 mètres, il devint impossible de faire plus de cent pas sans s'arrêter. La pente avait sur quelques points une inclinaison de 42 degrés. Arrivés au-dessus des Rochers-Rouges, nous fûmes assaillis par un vent de nord-ouest assez violent, qui nous glaçait et nous coupait la respiration. Quelques minutes après nous arrivions aux Petits-Mulets. M. Martins était celui de nous qui supportait le moins bien l'influence de l'air raréfié. Pendant la dernière heure de montée, il ne pouvait faire plus de vingt ou même douze pas de suite. Il arriva à la cime un quart d'heure après nous, qui pouvions encore faire une quarantaine de pas sans reprendre haleine, et lorsqu'il eut
atteint le sommet, force lui fut de rester couché sur la neige pendant deux heures, en proie au mal de montagne. Il se remit enfin et prit une part active aux observations. Non loin du sommet, M. Bravais voulut savoir combien de pas il pourrait faire en montant le plus vite possible et en ligne droite; il fut obligé de s'arrêter au trentedeuxième pas. Nous laissâmes, sur notre droite, à Test et environ 100 mètres plus haut que les Petits-Mulets, un petit rocher, qui fait à peine saillie au-dessus de la neige et que Bravais a nommé le Petit-Mulet supérieur. Nous arrivâmes à la cime à une heure trois quarts.
Le sommet du mont Blanc est formé par une arête diri£:ée de l'est-nord-est au sud-sud-ouest; cette arête n'était pas tranchante, comme de Saussure l'avait trouvée, mais légèrement arrondie et d'une largeur de 5 à 6 mètres. Du côté du nord, elle aboutissait à une immense p(;nte de névé recouvrant un glacier, d'une inclinaison de 40 à 45 degrés et descendant au Grand-Plateau; du côté du midi, elle se continuait avec une petite surface plane parallèle à l'arête, inclinée d'une dizaine de degrés, large de 100 mètres environ et se relevant un peu vers le rocher de la Tourelle, comme un fond de berceau. A l'est et au sud-ouest, des pentes rapides descendaient au glacier de la Breuva et à l' Allée-Blanche.
La hauteur du Mont Blanc ne paraît pas avoir sensiblement varié depuis la première mesure faite en 1775 par Schuckburg jusque dans ces derniers temps. Cette constance a lieu d'étonner, le sommet étant formé uniquement de neiges et de glaces, dont de Saussure estimait l'épaisseur à 65 mètres environ. Il paraît évident que le Mont Blanc est une pyramide semblable à sa voisine l'aiguille du Midi. Les Bochers-Bouges, les Petits-Mulets, la Tourelle, sont des pointes encore saillantes de cette pyramide; le reste est recouvert d'une calotte de neige qui ne fond plus à cause de l'élévation de la montagne,
au sommet de laquelle la température de l'air est très rarement à zéro et presque constamment fort au-dessous. On se demande donc comment il se fait que l'épaisseur de cette calotte de neige soit invariable, et que l'altitude de la montagne ne change pas suivant les saisons et même suivant les années. En effet, la quantité de neige qui y tombe, les vents qiiila balayent, l'évaporation qui en diminue l'épaisseur, la condensation des nuages qui l'augmente, varient d'une année à l'autre : aussi la forme du sommet n'est-elle jamais la même. Que l'on compare les descriptions, depuis celles de Saussure en 1787, jusqu'à celle de Bravais en 1844, et l'on verra que chacun de ces voyageurs a trouvé une forme différente, sauf le trait fondamental, une crête en dos d'âne dirigée de l'est à l'ouest. Comment en serait-il autrement? Des neiges tombent sur le Mont Diane, amenées par tous les vents du compas : à peine tombées, elles sont balayées, déplacées, emportées, si bien que la surface de ces neiges ressemble à celle d'un champ labouré. En définitive, néanmoins, toutes ces causes variées d'ablation et d'accroissement se compensent, et la hauteur du sommet reste la même. Les premiers instants de notre séjour sur la cime furent employés à contempler l'immense panorama du Mont Diane, que nous ne décrirons pas après de Saussure. On s'occupa ensuite des observations, but de notre voyage.
En arrivant au sommet et n'ayant plus d'anhélation, notre seul malaise en montant, nous étions, sauf M. Martins, en possession de toutes nos forces, n'éprouvant aucune fatiç^ue musculaire ou cérébrale dans l'observation; M. Bravais, pendant les cinq heures de notre séjour à la cime, ne prit pas une minute de repos. En dernier lieu, il releva au théodolite le panorama de la partie sud de l'horizon, mesurant les angles et les hauteurs des principaux sommets et traçant le dessin
de leur contour. Cependant le soleil s'approchait des lignes du Jura dans la direction de Genève; il était six heures un quart, le thermomètre marquait, pour la température de l'air, — 11^8, pour celle de la neige à la surface — 17^6 et — 14^ à deux décimètres de profondeur. Notre projet était de rester sur la cime jusqu'à neuf heures et demie pour faire des signaux de feu qui devaient être observés de Genève, de Lyon et de Dijon, mais le froid était déjà si vif que nous sentîmes qu'il était impossible de rester plus longtemps. Auguste Simond voulait demeurer seul pour faire les signaux convenus, nous refusâmes. Depuis, la télégraphie électrique a permis d'obtenir, sans déplacement et sans peine, un résultat qui eût été acheté peut-être par la vie ou la santé d'un père de famille.
Nous allions quitter la cime, quand nous y fûmes retenus par un des plus beaux spectacles que puissent offrir les montagnes. Voici comment l'a décrit M. Bravais :
(( Nous aperçûmes, non sans quelque étonnement, l'ombre du Mont Blanc qui se dessinait sur les montagnes couvertes de neige de la partie est de notre panorama; je relevai le sommet de cette ombre au théodolite, et j'obtins la dépression — 1 degré. Une minute après, elle était à — 0'',48'; nous restâmes encore environ dix minutes au sommet. L'ombre s'éleva graduellement dans l'atmosphère, la prenant pour un tableau sur lequel elle venait se peindre. La séparation de l'ombre et de la lumière était fort tranchée dans ses contours; elle continua à s'élever ainsi, dépassant les montagnes de la vallée d'Aoste, et elle atteignit lahauteurde 1 degré, restant encore parfaitement visible. L'air, au-dessus du cône d'ombre, était teint de ce rose pourpre que l'on voit, dans les beaux couchers de soleil, colorer les hautes sommités ; le bord de cette teinte, tout le long de la ligne de séparation du cône d'ombre, offraitun rose plus intense, et cette bordure continue rehaussait l'éclat
du phénomène. Que l'on s'imagine maintenant les montagnes de la grande vallée d'Aoste, projetant, elles aussi, à ce même moment, leurs ombres dans l'atmosphère, les bords de ces grands cylindres visibles à l'œil, leur partie inférieure sombre avec un peu de verdâtre, et au-dessus de chacune de ces ombres la nappe rose purpurine avec la ceinture rose foncé qui la séparait d'elles; que l'on ajoute à cela la rectitude des contours des cônes d'ombre et, principalement, du contour de leur partie supérieure, et enfin les lois de la perspective faisant converger toutes ces lignes l'une vers l'autre, vers le sommet même de l'ombre du Mont Blanc, c'est-à-dire au point du ciel où nous sentions que les ombres de nos corps devaient être placées, et l'on n'aura encore qu'une idée incomplète de la richesse du phénomène météorologique qui se déploya pour nous pendant quelques instants. Il semblait qu'un être invisible était placé sur un trône bordé de feu et que, à genoux, des anges aux ailes étincelantes l'adoraient tous inclinés vers lui. A la vue de tant de magnificence nos bras et ceux de nos guides restèrent inactifs et des cris d'enthousiasme s'échappèrent de nos poitrines. J'ai vu les belles aurores boréales du nord, avec leurs couronnes zénithales aux colonnes diaprées et mobiles et que nos plus beaux feux d'artifice ne sauraient égaler par leurs effets ; eh bien, la vue de l'ombre du Mont Blanc sur le ciel me parait plus grandiose encore. »
Enfin il fallut s'arracher à cet admirable spectacle que personne encore n'avait contemplé du haut du Mont Blanc. La descente fut rapide et facile jusqu'au lit d'avalanche avant le Grand-Plateau. Là, M. Martins, souffrant de palpitations violentes et respirant avec une extrême difficulté, fut contraint de s'arrêter. Nous étions au milieu des blocs de glace et Magnier s'écria : « Monsieur, on ne s'arrête pas sur un lit d'avalanche ! » Cependant il accorda une minute de halte, puis on continua d'avancer et, cinquante-
cinq minutes après notre départ du sommet, nous entrions sous la tente. Les observations furent continuées jusqu'à minuit, puis reprises à quatre heures du matin.
Le 30, à deux heures après midi, M. Le Pileur quitta le Grand-Plateau. MM. Bravais et Martins y restèrent pour achever la série d'observations qui les concernait plus spécialement, puis, le l*^"" septembre, ils arrivèrent à Chamonix.
Extrait de : A. Bravais. Le Mont Blanc. — Martlns. Deux ascensions scientifiques au Mont Blanc. (Revue des Deux Mon(le>iy 1865.) — A. Le Pjlecr. Une ascension au Mont Blanc. (Lllluslration, 1844.) — Mémoire sur les phénomènes physiologi'jues quon observe en s élevant à une certaine hauteur dans les Alpes (Revue médicale, 1845).
ASCENSION ET SÉ.IOUU At; MONT DI.ANC PAIl M. VALI.OT (1887).
J'avais déjà gravi trois fois le Mont Blanc, dans le but d'étudier l'état de l'homme aux grandes altitudes. Cinq nouvelles ascensions et un séjour au sommet m'ont permis de pousser ces études beaucoup plus loin. Je devais emporter divers instruments de physiologie, pour étudier la circulation du sang et la respiration; je résolus d'utiliser mon séjour à une telle altitude pour faire quelques observations météorologiques, et à force d'ajouter des éléments à mon programme, je finis par projeter une installation de trois jours. M. Richard, un des constructeurs de mes appareils météorologiques, m'offrit de m'accompagner pour régler les instruments.
Voici le programme de mes expériences, qui a été suivi à peu près exactement : une série d'instruments enregistreurs, thermomètre, baromètre, et hygromètre, a été installée à Chnmonix; une série semblable aux Grands- Mulels, et une troisième série au sommet du Mont Blanc. Tous ces instruments sont restés en station pendant deux mois. La nécessité de les remonter et de changer les papiers m'a obligé de faire l'ascension des Grands-Mulets tous les huit jours, et celle du Mont Blanc tous les quinze jours. Outre ces enregistreurs, j'emportais des instruments à lecture directe.
Tout étant préparé, il ne restait plus qu'à partir pour le Mont Blanc, mais les obstacles se dressaient de tous côtés... le temps se mit à la pluie; enfin il me restait à convaincre mes guides. Ceux sur lesquels je comptais, Michel Savioz et Alphonse Pavot, étaient tout disposés à
m'être agréables, mais on cherchait à les détoiijner de cette expédition, leur disant que, si nous n'étions pas asphyxiés par le manque d'air, nous serions certainement gelés par le froid de la nuit.... Pour triompher de leurs hésitations je résolus de faire une ascension préparatoire pour placer les enregistreurs.
Le 15 juillet, je monte aux Grands-Mulets avec les deux guides et sept porteurs. L'après-midi est consacrée à l'organisation de l'abri des enregistreurs. Le lendemain, nous sommes immobilisés par le mauvais temps. Le 17, malgré un vent violent, nous atteignons le sommet du Mont Blanc à huit heures du matin. A grands coups de marteau, nous enfonçons de forts piquets dans la neige pour y boulonner l'abri des enregistreurs. Un petit paratonnerre est dressé derrière l'abri. Les instruments montés et mis en marche, nous faisons du bouillon sur un fourneau à pétrole et je fais remarquer aux guides qu'il est facile de travailler et de manger chaud au Mont Blanc. Dès lors ils sont décidés à tenter l'expédition projetée. Le lendemain, nous pouvons voir, de Chamonix, un orage épouvantable se déchaîner sur le Mont Blanc. Ce n'est que quelques jours plus tard que le sommet se découvre et que je puis voir, avec une joie facile à comprendre, que mon abri a résisté à la tourmente.... Le mauvais temps persiste quelques jours, mais enfin le soleil se montre, et, le 27 juillet, nous pouvons enfin nous mettre en route pour notre grande expédition.
Première journée. — Nous partons dans des conditions de fatigue déplorable ; les guides expédient les porteurs par escouades, et ce n'est qu'à la Pierre-Pointue que nous pouvons nous compter : nous sommes dix-neuf. Malheureusement il commence à pleuvoir ; après avoir attendu quelque temps, nous nous décidons à redescendre; mais, en descendant, Savioz fait remarquer que l'horizon est rouge, signa de beau temps. Nous reprenons espoir, nous
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remontons et nous nous engageons sur le glacier. La nuit nous surprend un instant après, nous n'avons pas de lanterne, la marche est lente et ce n'est qu'à dix heures du soir que nous atteignons enfin les Grands-Mulets. Nous repartons à trois heures et demie du matin, hien peu reposés de la journée précédente.
Au Grand-Plateau, nous déjeunons solidement; après un long repos au rocher des Bosses, nous prenons l'arête. iM. Richard, qui n'a pas l'habitude des montagnes, est très fatigué et glisse continuellement; je lui viens en aide, mais il est pris de nausées par instants et obligé de s'arrêter souvent. Jusqu'à l'arête finale je continue à l'aider; aussi, épuisé de fatigue, je commence à me sentir pris de nausées, surtout quand on s'arrête. Voyant cela, je me détache et je monte d'une traite au sommet, où je suis obligé de m'asseoir, anéanti.
Les porteurs s'en retournent aussitôt arrivés, laissant les ballots sur la neige, et je reste au sommet avec Savioz, Payot et M. Richard, qui a retrouvé sa vigueur et aide les guides à dresser la tente. Celle-ci mesure 2 mètres de long sur 1 m. 80 de large. Sa forme est celle d'un toit, trop bas pour qu'on puisse s'y tenir debout. Le plancher est formé d'une toile goudronnée, cousue aux parois et recouverte d'un feutre épais. Une corde solide, attachée à deux forts piquets enfoncés dans la neige, suffit à maintenir le système : c'est sur la solidité de cette corde que repose notre espoir de n'être pas emportés par le vent.
Pendant que Michel fait fondre de la neige et que Payot place des drapeaux en vue de Chamonix, je sens renaître mes forces, je sors et commence à déballer les instruments et à monter quelques appareils, mais bientôt le vent me force à rentrer.... Nous nous installons pour la nuit : nous sommes tous serrés comme des harengs, les boîtes de conserves sont rangées tout autour de la tente, les chaussures sont suspendues à une corde tendue au
plafond, en compagnie des lunettes, des lanternes, etc. Dans cette tente étroite, on peut se demander si on campe réellement au Mont Blanc. Au dehors on entend un mugissement continu, tel que celui d'une mer démontée se brisant sur le rivage : c'est l'océan aérien qui est en mouvement. Un vent furieux secoue la toile de la tente qui se tend comme une voile de navire; les cordes chantent comme une harpe éolienne. J'ai laissé à la porte de la tente une petite ouverture, pour ne pas manquer d'air, et je me suis couché de ce côté, pour être sûr que l'idée d'éviter le froid ne la fera pas fermer. Nous nous endormons vers huit heures du soir, non sans une vague inquiétude.... Notre sommeil est loin d'être profond, la température se refroidit de plus en plus, aussi la nuit nous semble longue et nous attendons le jour avec impatience.
Deuxième journée. — Je m'éveille à quatre heures du matin. Le thermomètre marque, dans la tente, 6 degrés au-dessous de zéro; au dehors, 9 degrés au-dessous de zéro sous l'abri, et un thermomètre mis à plat sur la neige, exposé au rayonnement nocturne, marque — 19 degrés. Au lever du soleil, j'appelle mes compagnons pour les rendre témoins du magnifique phénomène appelé le spectre du Mont Blanc : du côté opposé au soleil, le Mont Blanc se projette sur le ciel comme un immense cône violet, qui s'abaisse peu à peu à mesure que le soleil s'élève. Je continue le montage des appareils et je commence les observations d'heure en heure. Le vent a cessé et je puis travailler assez facilement. Le soleil brille toute la journée. Dans notre solitude glacée, aucun bruit n'interrompt le silence imposant, sauf parfois le craquement des avalanches. Une corneille, habitanle des Grands-Mulets, a découvert notre campement et vient voleter autour de nous toute la journée. Dans la matinée, arrive un Allemand avec deux guides itahens, montés de Courmaveur
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et so rendant à Chamonix. A six heures du soir, le brouillard nous envahit et je rentre dans la tente pour faire des observations physiologiques. A neuf heures, nous allumons un feu de Bengale, qu'on aperçoit de Chamonix comme une étoile, puis nous nous arrangeons pour la nuit et nous dormons passablement.
Troisième journée. — Je me lève à quatre heures et demie pour revoir le lever du soleil et le spectre du Mont Blanc, puis je commence les observations. Les douleurs de tête nous ont repris pendant la nuit, mais moins intenses; nous n'avons aucun appétit; seul Michel en a assez pour manger des conserves. Une autre caravane arrive de Courmayeur, un Anglais, homme charmant qui accepte avec plaisir notre hospitalité, visite avec intérêt notre installation et se charge de notre courrier pour Chamonix. Les observations se poursuivent toute la matinée par un beau temps; dans l'intervalle, nous photographions notre campement. Malheureusement, des nuages noirs montent du côté de l'Italie, puis de Chamonix et remplissent bientôt toutes les vallées autour de nous. Le brouillard nous envahit, le tonnerre gronde de tous côtés. C'est un orage qui monte vers nous.
Nous tenons conseil : devons-nous descendre ou rester jusqu'au lendemain? L'orage peut dégénérer en tourmente de neige, la tente être emportée par le vent, frappée de la foudre ou ensevelie sous la neige. Chacun est invité à donner son avis. M. Richard s'en remet à ma décision; Michel, avec sa tranquillité habituelle, répond qu'on peut s'en aller ou rester, que cela lui est bien égal. Quant à Payot, il s'écrie : « Descendez si vous voulez, moi je reste! » Je vois que nous avons tous confiance dans la solidité de la tente; néanmoins, assumant la responsabilité du sort de mes compagnons, tous pères de famille comme moi, je décide quoiqu'à regret, qu'on descendra. Mais auparavant, nous ferons dans la tente une série d'observa-
lions physiologiques sur toute la caravane. Au bout de deux heures, les expériences ne sont pas terminées. L'heure s'avance, le tonnerre se rapproche et la neige tombe, épaisse. « Moi, dit Payot avec une visible satisfaction, je crois bien que nous coucherons ici. — Je le crois bien aussi, dis-je à mon tour; après tout si nous restions pour voir l'orage? C'est peut-être curieux! Voyons, est-ce décidé, restons-nous? — Oui, » à l'unanimité.
Chacun donne d'excellentes raisons pour ne pas quitter le sommet.... Payot est le plus enragé : « Nous sommes montés pour trois jours, il faut rester trois jours ! — D'ailleurs, ajoute judicieusement Michel, je crois bien qu'à présent, on ne pourrait plus passer. » Nous sommes tous contents de cette résolution que chacun n'osait prendre à cause des autres. Pendant que j'attache solidement sur leurs supports les instruments extérieurs, M. Richard rectifie la forme de la tente, fait tendre la corde et amonceler de la neige sur le bas de la toile pour lui donner du poids. Ensuite, on se prépare pour la nuit. Au bout d'un instant, Michel, qui était sorti, rentre vivement, effrayé, disant qu'il y a dans l'air une électricité extraordinaire. Je sors à mon tour et je constate en effet des phénomènes électriques d'une intensité effrayante. De la tente, de l'abri, des instruments, de moi-même part un bruissement strident, causé par des milliers d'étincelles. Mes cheveux se dressent sous l'action de l'électricité, il semble qu'on me les tire chacun séparément. Sur tout le corps, ce sont des étincelles ; on ne saurait rester dehors sans souffrance : nous sommes littéralement baignés dans la foudre. Cependant on n'entend plus que faiblement le tonnerre, l'orage semble avoir cessé autour de nous, mais la neige tombe toujours. Je rentre et je rassure de mon mieux mes compagnons, quoique fort peu rassuré moimême. Nous sommes obligés de fermer hermétiquement la tente, car la neige filtre à travers la moindre ouver-
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ture.... Après quelque temps d'un sommeil lourd, je m'éveille en proie à un violent mal de tête, nous étouffons dans l'air vicié. J'éveille mes compagnons et nous ouvrons la tente un moment, pour renouveler l'air; la neige a cessé et nous pouvons désormais laisser l'ouverture réglementaire. La nuit s'achève sans incident.
Quatrième journée. Je m'éveille bien portant pour la première fois et je me sens aussi dispos qu'à Chamonix; évidemment je suis à peu près acclimaté, et malheureusement, il va falloir descendre. Le vent est vif et froid, je fouille la neige de tous côtés pour retrouver mes instruments et je commence les observations, tout en m'occupant d'emballer les appareils que je dois laisser au sommet. Nous mettons tout en ordre, nous rentrons les instruments dans la tente. Vers dix heures, nous la fermons et nous quittons le sommet du Mont Blanc. La descente s'accomplit sans encombre.
Le 12 et le 25 août, M. Vallot monta de nouveau au Mont Blanc. Lors de cette quatrième ascension, il trouva le sommet méconnaissable. L'emplacement du campement était couvert de lm.50 de neige, la tente et l'abri des instruments enregistreurs avaient disparu; on les trouva en creusant, mais remplis par la neige qui s'y était introduite. Enfin, une dernière ascension fut faite pour rapporter les appareils.
(J. \allot. Trois jours au Mont BlanCy cinq ascensions au commet. Annuaire du Club Alpin Français; année 1887.)