‹ Les ascensions célébres aux plus hautes montagnes du globe (volume 2)Chapitre 4 sur 53 · ASCENSION DK M»I. JULES JANSSEN ET CHARLES DURIER · texte numérisé non relu

ASCENSION DK M»I. JULES JANSSEN ET CHARLES DURIER

M. Charles Durier, vice-président du Club Alpiu Français, a bien voulu nous communiquer la relation suivante :

On connaît les beaux travaux d'analyse spectrale entrepris par M. Jules Janssen à l'observatoire de Meudon, pour déterminer la composition chimique des enveloppes gazeuses du soleil. La présence de l'oxygène dans l'atmosphère solaire offrait une question très controversée ; dans le but de la résoudre, le célèbre astronome voulut diminuer, autant que possible et dans une mesure connue, l'action de l'atmosphère tt^rrestre sur les rayons solaires, en se plaçant à de grandes hauteurs. La marche en montagne lui étant fort pénible, il se fit faire une chaise h porteurs, de construction spéciale, laissant toute liberté à l'observateur et lui permettant de rester dans la verticale, même quand ses porteurs gravissent ou descendent un plan incliné. Au mois d'octobre 1888, M. Janssen s'installa pendant deux jours à la cabane des Grands-Mulets (5050 m.), se promettant bien, en quittant cette station, de reprendre ses expériences sur un point plus élevé de la montagne. L'année 1890 lui en offrit une occasion sur laquelle il n'avait pas compté. M. Vallot, dont nous avons donné ci-dessus l'expédition non moins intéressante que hardie, venait de faire construire une cabane sur l'arête qui relie les Bosses au Dôme du Goûter, à 1500 mètres plus haut que la cabane des Grands-Mulets, à 450 mètres plus bas que la cime du Mont Blanc. M. Vallot s'était proposé d'instituer là une série d'observations météorologiques. Déléguée la direction centrale du Club Alpin, il

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pria iM. Janssen, président du Club, d'inaugurer en quelque sorte la nouvelle station et M. Janssen accepta une invitation qui cadrait si bien avec ses vues.

Nous nous trouvâmes réunis à Chamonix le 11 août. Le temps, mauvais à notre arrivée, se remit assez promptement au beau, mais des circonstances, inutiles à rapporter, firent différer le départ jusqu'au dimanche 17. Notre caravane, ayant à sa tète le guide Frédéric Payot, se composait de vingt-deux porteurs. A la chaise dont il avait fait usage en 1888, M. Janssen avait ajouté un traîneau, construit à l'observatoire de Meudon et qui fut un peu modifié à Chamonix, sur les indications des guides. A l'avant de ce traîneau s'adaptait une longue échelle de corde à traverses de bois, qui devait donner plus de facilité pour le tirer, en permettant aux hommes de se ranger sur deux files et leur laissant toute la liberté de leurs mouvements. C'est en cet équipage que M. Janssen fit l'ascension aussi bien que la descente, sans avoir que très rarement à mettre pied à terre. La chaise fut employée dans la forêt, sur le rocher et dans certains passages dilficiles des séracs : on eut recours au traîneau sur les pentes et les arêtes de neige.

Après une nuit passée aux Grands-Mulets, nous en repartîmes le lundi, au petit jour et, vers une heure et demie, nous atteignions la cabane des Bosses, où M. Vallot nous avait précédés.

Lorsque, du Grand-Plateau, on a gagné à l'ouest l'arête qui le domine, on remonte cette arête et l'on arrive bientôt, au pied même de la Grande-Bosse, à une terrasse de neige assez large, dont la ligne médiane est marquée par un affleurement rocheux de 50 mètres environ de longueur. C'est sur ce rocher que la cabane est assise. Le mot assise est d'une rigoureuse exactitude, car elle est simplement posée sur le roc. Construite en planches de sapin fortement assemblées par des pièces de fer, cette

cabane oft're deux compartiments, destinés, l'un à servir d'observatoire, l'autre de refuge proprement dit. Les poutres du plancher ressortent à l'extérieur sur trois des côtés, de façon à supporter des quartiers de roc qu'on y a entassés jusqu'à la hauteur de la toiture. Cette disposition ingénieuse procure aux parois de la cabane un revêtement et lui donne en même temps un poids considérable qui augmente sa résistance au vent.

La vue qu'on a de cette station sur les deux versants français et italien du Mont Blanc est des plus intéressantes, mais nous eûmes à peine le temps d'en jouir. Notre premier soin avait été de nous avancer tous en file, à quelques centaines de pas de la cabane, sur les névés qui dominent le Grand-Plateau, afin de nous montrer à nos amis de Ghamonix et de leur signaler notre heureuse arrivée, car la cabane même n'est pas en vue du village. Déjà le ciel s'embrumait et le vent, qui dès le matin avait été très vif sur la cime du Mont Blanc, commençait à se rabattre sur nous avec une intensité croissante. M. Janssen essaya en vain de faire quelques observations, le vent menaçait de faire chavirer tables et instruments. Tout annonçait une bourrasque et nous ne tardâmes pas à nous réfugier dans notre abri provisoire, non sans inquiétude sur sa solidité et sur la façon dont il soutiendrait l'épreuve. M. Janssen, M. Vallot et moi nous occupions l'observatoire. Gomme nos hommes ne pouvaient tous ensemble loger commodément dans le refuge, M. Vallot fit redresser la tente dont il s'était servi pendant la construction de la cabane et qui gisait à moitié enfouie dans la neige.

Tous lesjournaux ont fait connaître les désastres causés par les cyclones des 18-19 août. Si nous eûmes le bonheur de ne pas être enveloppés dans un de ces terribles phénomènes atmosphériques, nous en éprouvâmes du moins le contre-coup et il est difficile d'imaginer la violence de la tourmente au milieu de laquelle nous nous

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trouvâmes pendant plus de soixante heures, c'est-à-dire du lundi soir à la matinée du jeudi. L'encombrement avait obligé à mettre dehors plusieurs objets. Dès le début, trois tables, posées les pieds en l'air et chargées de pierres, furent retournées en un instant et portées audelà du dôme du Goûter. Deux lits de camp suivirent le même chemin et, ce qui est plus extraordinaire, un bidon contenant 15 kilogrammes de pétrole et qu'on avait eu soin d'enfouir à moitié dans la neige, contre les murs de la cabane, disparut également.

Les six hommes logés dans la tente s'épuisaient en eftorts pour retenir la toile qui se gonflait et menaçait de les enlever. Vers onze heures du soir, de guerre lasse, ils durent gagner le refuge, obligés de ramper et de se cramponner les uns aux autres, pour ne pas être emportés dans le trajet de vingt pas à peine qui les en séparait. Aussitôt après leur départ une ratfale arracha ou brisa les piquets et chassa la tente sur le Grand-Plateau à 400 mètres plus bas. Comme les deux compartiments dont se compose la cabane n'avaient pas de communication directe, les hommes que nous appelions à notre service étaient obligés de sortir pour passer de l'un à l'autre. Dans cet intervalle si court et bien que l'orientation de la cabane les garantit du vent, c'était à grand'peine qu'ils pouvaient, en se courbant et s'assurant des mains, garder leur équilibre. Les variations du vent étaient d'ailleurs aussi subites qu'extraordinaires. Malgré ces rudes assauts, la cabane tint bon : nous ne sentions pas même d'ébranlement dans sa charpente et, les premières heures passées, si l'habitation ne nous paraissait pas des plus confortables, nous nous y sentions du moins en sûreté.

Nous n'éprouvâmes que dans une très faible mesure les effets physiologiques qu'on attribue à la raréfaction de l'air. Le pouls était faible mais régulier, l'appétit assez bon quoique vite satisfait. Ces circonstances pouvaient

tenir aussi bien aux particularités de notre séjour, à l'immobilité à laquelle nous étions condamnés, à la gêne de noire inslallaliou, pressés que nous étions dans un élroit espace, encombré de meubles, d'ustensiles, d'instruments. Quant aux facultés intellectuelles, sans me donner en exemple, je n'en observai pas chez mes compagnons le moindre affaiblissement, et les recherches auxquelles se livra M. Janssen prouvent que la contention d'esprit ne lui coûtait pas plus qu'à l'observatoire de Meudon.

La journée du mardi s'était passée sans changement. Le mercredi, une courte éclaircie fut suivie de gi'ôle et de quelques coups de tonnerre, les seuls qui se soient fait entendre à nous, tandis qu'à Chamonix le tonnerre gronda, nous dit-on, à plusieurs reprises. Le jeudi, de grand matin, des amas de nuages cachaient les vallées et un vent furieux soulevait la neige par grandes envolées sur l'arête des Bosses et la cime du Mont Blanc; mais le soleil brillait sur nos têtes et on agita la question de savoir s'il ne convenait pas de regagner tous ensemble les Grands-Mulets et d'y attendre, dans un gîte plus confortable, le retour du beau temps. M. Janssen et moi nous désirions vivement pousser l'ascension jusqu'à la cime et, dans la mauvaise série de jours que nous traversions, la station des Bosses nous mettait bien mieux à portée de profiter de quelques heures d'accalmie. Aussi décidâmesnous de patienter encore, tandis que M. Vallot, qui avait été au Mont Blanc peu de temps auparavant et avait déjà passé, à cette occasion deux nuits consécutives dans sa cabane, prit le parti de redescendre à Chamonix.

Toutes les cimes qui nous environnaient étaient alors découvertes et je pus en esquisser la silhouette sur mon carnet. M. Janssen fit un nouvel essai d'observation en plein air; cette tentative n'eut d'autre résultat que de lui faire perdre son chapeau que le vent emporta vers le mont Mau-

tii(. Mais, après le départ de M. Vallot, quelques rangements à l'intérieur de l'observatoire permirent d'y opérer utilement. Le spectroscope fut monté devant une petite fenêtre, qui recevait les rayons du soleil, et les observations purent être continuées pendant l'espace de deux heures. Elles amenèrent M. Janssen à constater, d'accord avec ses prévisions, un affaiblissement très sensible, par rapport à la station des Grands-Mulets, dans l'intensité des raies spectrales de l'oxygène. Le calcul, basé sur cette diminution progressive, indiquait que ces raies devaient disparaître totalement aux dernières limites de l'atmosphère; on pouvait légitimement en conclure que leur production était d'origine tellurique et que l'oxygène n'existait pas dans les enveloppes gazeuses du soleil.

Vers six heures du soir, le ciel s'obscurcit de nouveau et nous eûmes un coup de grêle, mais peu après le soleil se couchait dans un horizon clair, nuancé de pourpre et de vert du plus bel effet. Le spectacle fut plus impressionnant encore lorsque la lune, en son premier quartier, répandit sa clarté sur les immenses champs de neige qui se déployaient à nos pieds. En même temps, la température s'abaissait rapidement. Jusque-là, le thermomètre dans la cabane s'était maintenu en moyenne entre 7 et 8 degrés au-dessus de zéro; mais le vendredi 22, à six heures du malin, après une nuit claire, il tomba à

— 5 degrés et la vapeur de notre haleine se condensait en atomes neigeux. Le lever du soleil fut splendide Le vent s'était calmé, quoiqu'on vit encore poudroyer l'arête des Bosses et la cime du Mont Blanc. Payot, qui avait été examiner l'horizon, nous dit en revenant : « Tous |es signes, au ciel et sur la montagne, présagent un beau jour )), et il ajouta : « Les corneilles sont revenues. »

— C'est la paix avec le ciel qu'elles nous apportent, répondit M. Janssen, préparez tout pour le départ. »

11 convenait cependant d'attendre que le soleil eût assez

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ramolli les neiges pour donner prise au pied sur les pentes escarpées que nous avions à franchir. L'arête de la Grande-Bosse se redresse rapidement à une centaine de pas de la cabane et prend bientôt une inclinaison de 50 degrés, tandis que sa crête, formée par la rencontre des pentes de neige très raides qui tombent d'une paît sur le Grand-Plateau, de l'autre sur le glacier de Miage, se réduit à un biseau aigu. Aussi deux hommes avaient été envoyés à l'avance pour la tailler à la largeur du traîneau. La besogne était rude par la bise qui soufflait, et ils revinrent avec un commencement de congélation des pieds et des mains. Nous dûmes laisser l'un d'eux à la cabane : heureusement quelques jours suffirent pour son rétablissement.

Enfin, à huit heures quarante- cinq minutes, la caravane se mettait en marche. En une heure, elle vint à bout de la première Bosse et, après une courte halte, elle attaquait la seconde. Si celle-ci est plus petite, son inclinaison est plus forte encore et sa courbure augmentait les difficultés de la manœuvre. Mais notre équipage, réduit à une élite de douze hommes, déployait un entrain merveilleux. Il était clair que ces braves gens tenaient autant que nous à atteindre le sommet et que le désir de mener à bien une ascension si extraordinaire stimulait chez eux l'amour-propre du métier. Tirant d'une main sur les bâtons de l'échelle, se hissant de l'autre à l'aide de leur piolet fiché dans la neige, ou bien veillant sur les côtés et à l'arrière du traîneau, attentifs à la dérive, ils avançaient lentement les jambes, tendues dans un constant effort. Ce long attelage, entrevu du haut de la pente, à travers les paillettes de neige que le vent faisait tourbillonner, avait je ne sais quel aspect d'animal fantastique. Si quelque contemporain de Scheuchzer, convaincu de l'existence dans les Alpes des licornes, hydres, dragons et autres espèces fabuleuses, se fut trouvé en

présence d'une semblable apparition, il eut été certainement frappé d'épouvante. Cette Petite-Bosse fut terrible. De temps à autre, un arrêt semblait tout remettre en question. Allait-on écbouer si près du but? En fait, le succès fut douteux jusqu'au moment où nous laissâmes la Petite-Bosse derrière nous. Mais alors, quelle confiance ! avec quelle satisfaction je pressai les mains de M. Janssen, qui était toujours resté maître de lui-même dans les situations les plus capables de donner le vertige!

Le reste n'était plus qu'un jeu. A midi dix minutes nous arrivions ensemble au sommet. M. Janssen prit un drapeau, dont notre troupe avait eu soin de se munir, et l'agita en vue de Chamonix, où nous apercevions l'éclair des lunettes d'approche briller à 4000 mètres au-dessous de nous. Le panorama était admirable et il me frappa d'autant plus que, lors de ma première ascension, vingt et un ans auparavant, les brouillards me l'avaient entièrement dérobé. Les glaciers, les sommets de la chaîne, depuis le Viso jusqu'au Mont Bose, se découpaient en pleine lumière, tandis qu'un éther bleuâtre, léger, transparent, adoucissait le ton des pentes inférieures et noyait tous les détails dans la profondeur des vallées. Du reste, on peut décrire très longuement le panorama du Mont Blanc, si l'on veut énumérer toutes les cimes qu'on aperçoit, mais, pour en rendre l'impression, il n'y a qu'un mot qui serve, ou qui devrait servir, s'il n'avait pas été prodigué mal à propos : c'est un spectacle sublime.

Nous ne demeurâmes au sommet que vingt-cinq minutes. Le thermomètre marquait — 12 degrés; un vent glacial, insupportable quand on lui faisait face, pouvait mettre en danger la vie de nos hommes échauffés par une rude montée. A la descente, une escouade guidait le traîneau pendant que deux couples de porteurs, alternativement, enfonçaient leurs piolets dans la neige, enroulaient autour du manche les cordes d'attache et les laissaient filer peu

à peu. En deux heures nous étions à la cabane Yallot. Après y avoir tout remis en ordre, nous quittions définitivement l'arête où nous avions passé quatre de ces journées qu'on n'oublie pas. Sur les plateaux et leurs grandes pentes de neige, le traîneau fila rapidement, et à sept heures du soir, nous reprenions pied au rocher des Grands- Mulets. Nous n'en partîmes le lendemain qu'assez tard, M. Janssen ayant dû faire de nombreuses observations comparatives. Aussi la nuit se faisait déjà quand nous entrâmes à Ghamonix, ce qui n'empêcha pas que nous ne fussions chaleureusement accueillis. Nous avions quitté le village le dimanche matin, nous y revenions le samedi soir. Déjà la pluie commençait à tomber et le mauvais temps reprit pour une quinzaine de jours.

Charles Durier.

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