LE CHIMBORAZO
l'aisaicnt pour rcspiror, ils iic cessaicnl de icîgarder vers la plaine.
Après avoir examiné la localité dans laquelle nous étions placés, nous reconnûmes que, pour gagner une arête (jui montait vers le sommet du Chimborazo, nous devions d'abord gravir une pente excessivement rapide qui se présentait devant nous. Elle était formée en grande partie de blocs de roche de toutes grandeurs disposés en talus; çà et là, ces fragments trachy tiques étaient recouverts pardes nappes de glace plus ou moins étendues, et sur plusieurs points on pouvait clairement apercevoir que ces débris (le roche l'eposaient sur de la neige durcie; ils provenaient par conséquent des éboulements récents qui avaient eu lieu dans la partie supérieure de la montagne. Ces éboulements sont fréquents au milieu des glaciers des Cordillères; ce qu'on a le plus à redouter, ce sont des avalanches dans lesquelles il entre réellement plus de pierres que de neige.
A onze heures, nous achevions de traverser une nappe de glace assez étendue sur laquelle il nous fallut faire des entailles pour assurer nos pas. Ce passage ne s'était pas fait sans danger; une glissade nous eût coûté la vie. Nous entrâmes de nouveau sur des débris de trachyte; c'était pour nous la terre ferme, et dés lors il nous fut permis de nous élever un pea plus rapidement. Nous marchions en file, moi d'abord, puis le colonel Hall; mon nègre venait ensuite; il suivait exactement mes pas, afin de ne pas compromettre la sûreté des instruments qui lui étaient confiés. Nous gardions un silence absolu pendant la marche, l'expérience m'ayant enseigné que rien n'exténuait autant qu'une conversation soutenue à cette hauteur, et pendant nos haltes, si nous échangions quelques paroles, c'était presque à voix basse. C'est en grande partie à cette précaution que j'attribue l'état de santé dont j'ai constamment joui pendant mes ascensions sur les vol-
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cans. Celte précaution salutaire, je l'imposais, pour ainsi dire, d'une manière despotique à ceux qui m'accompagnaient, et sur l'i^ntisana, un Indien, pour l'avoir négligée en appelant de toute la force de ses poumons le colonel Hall qui s'était égaré pendant que nous traversions un nuage, fut atteint de vertige et eut un commencement d'hémorragie.
Bientôt nous eûmes atteint l'arête que nous devions suivre. Cette arête n'était pas telle que nous l'avions jugée dans le lointain ; elle ne portait à la vérité que très peu de neige, mais elle présentait des escarpements difficiles à escalader. 11 fallut faire des efforts inouïs, et la gymnastique est pénible dans les régions aériennes. Enfin nous arrivâmes au pied d'un mur de trachyte coupé à pic, qui avait plusieurs centaines de mètres de hauteur. 11 y eut un moment visible de découragement dans l'expédition, quand le baromètre nous eut appris que nous étions seulement à 5 680 mètres d'élévation. C'était peu pour nous, car ce n'était pas même la hauteur à laquelle nous nous étions placés sur le Cotopaxi. D'ailleurs M. Humboldt avait gravi plus haut sur le Chimborazo, et nous voulions au moins attendre la station k laquelle s'était arrêté ce savant voyageur. Les explorateurs de montagne, lorsqu'ils sont découragés, sont toujours fort disposés à s'asseoir; c'est ce que nous fîmes à la station de la Pena-Colorada (Roche-Rouge). C'était le premier repos assis que nous nous permettions; nous avions tous une soif excessive, aussi notre première occupation fut de sucer des glaçons pour nous désaltérer.
Il était midi trois quarts, et cependant nous ressentions un froid assez vif; le thermomètre était descendu à 0'^,A. Nous nous trouvâmes alors enveloppés d'un nuage. Lorsqu'il fut dissipé, nous examinâmes notre situation : en regardant la Roche-Rouge, nous avions à droite un abîme épouvantable; à gauche, vers l'Arenal, on distinguait un
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rocher avancé qui lessernblait à un bolvédère; il était important d'y parvenir, afin de reconnaître s'il était possible de tourner la Hoche-Houge, et de voir en même temps s'il était permis de monter encore. L'accès de ce belvédère était scabreux, j'y parvins cependant avec l'aide de nos deux compagnons. Je reconnus alors que si nous parvenions à gravir une surface de neige très inclinée, qui s'appuyait sur une face de la Roche-Uouge opposée au côté par lequel nous l'avions abordée, nous pourrions atteindre une élévation plus considérable. Pour se faire une idée assez nette de la topographie du Chimborazo, qu'on se figure un immense rocher soutenu de tous côtés par des arcs-boutants. Les arêtes sont les arcs-boutanls qui, de la plaine, semblent s'appuyer sur cet énorme bloc pour l'étayer.
Avant d'entreprendre ce passage dangereux, j'ordonnai à mon nègre d'aller essayer la neige; elle était d'une consistance convenable. Hall et le nègre réussirent à tourner le pied de la position que j'occupais; je me joignis à eux lorsqu'ils furent assez solidement établis pour me recevoir, car pour les rejoindre il fallut descendre en glissant environ 25 pieds de glace. Au moment de nous remettre en route, une pierre se détacha du haut de la montagne et vint tomber tout près du colonel Hall. H chancela et fut renversé; je le crus blessé, et je ne fus rassuré que lorsque je le vis se relever et examiner avec sa loupe l'échantillon de rocher qui s'était si brutalement soumis à notre investigation; ce malencontreux trachyte était identique à celui sur lequel nous marchions.
Nous avancions avec précaution; à droite, nous pouvions nous appuyer sur le rocher; à gauche, la pente était effrayante, et avant de nous engager en avant, nous commençâmes par bien nous familiariser avec le précipice : c'est une précaution qu'on ne doit jamais négliger dans les montagnes, toutes les fois que l'on doit passer un endroit dangereux. Saussure l'a dit depuis longtemps, mais on ne
saurait trop le répéter, et dans mes courses aventureuses sur le sommet des Andes, je n'ai jamais perdu de vue ce sage précepte.
Nous commencions déjà à ressentir plus que nous ne l'avions jamais éprouvé l'effet de la raréfaction de l'air; nous étions forcés de nous arrêter tous les deux ou trois pas, et souvent même de nous coucher pendant quelques secondes. Une fois assis, nous nous remettions à l'instant même; notre souffrance n'avait lieu que pendant le mouvement. La neige présenta bientôt une circonstance qui rendit notre marche aussi lente que dangereuse : il n'y avait guère que o ou 4 pouces de neige molle ; au-dessous se trouvait une glace très dure et glissante; nous fûmes obligés de faire des entailles dans cette glace. Le nègre allait en avant pour pratiquer les échelons ; ce travail l'épuisait en un moment; en voulant passer en avant pour le relever, je glissai, quand heureusement pour moi je fus retenu avec force par Hall et mon nègre ; pendant un instant nous courûmes tous trois un danger imminent. Cet incident nous fit hésiter un moment : mais, prenant un nouveau courage, nous résolûmes d'aller en avant; la neige devint plus favorable, nous fîmes un dernier effort, et à une heure trois quarts nous étions sur l'arête tant désirée. Là nous fûmes convaincus qu'il était impossible de faire plus; nous nous trouvions au pied d'un prisme de trachyte dont la base supérieure, recouverte d'une coupole de neige, forme le sommet du Chimborazo.
L'arête sur laquelle nous étions parvenus avait seulement quelques pieds de largeur. De toutes parts nous étions environnés de précipices. Nos alentours offraient les accidents les plus bizarres. La couleur foncée de la roche contrastait de la manière la plus tranchée avec la blancheur éblouissante de la neige. De longues stalactites de glace paraissaient suspendues sur nos têtes : on eût dit une magnifique cascade qui venait de se geler : le temps
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ôlail admirable; on apercevait seuleiiieni, quelques petits nuages à l'ouest; l'air était d'un calme parfait, notre vue embrassait une étendue immense; la situation était nouvelle et nous éprouvions une satisfaction des plus vives.
Nous étions à 6 004 mètres de hauteur absolue; c'est, je crois, la plus grande hauteur à laquelle les homm.es se soient encore élevés sur les montagnes.
Après quelques instants de repos, nous nous trouvâmes entièrement remis de nos fatigues; aucun de nous n'éprouva les accidents qu'ont ressentis la plupart des personnes qui se sont élevées sur les hautes montagnes. Trois quarts d'heure après notre arrivée, mon pouls, comme celui du colonel Hall, battait i06 pulsations dans une minute; nous avions soif; nous étions évidemment sous une légèi'e influence fébrile, mais cet état n'était nullement pénible. La gaieté de mon ami était expansive, il ne cessait de dire les choses leb plus piquantes, tout occupé qu'il était à dessiner ce qu'il appelait « l'enfer de glace » qui nous environnait. L'intensité du son me parut atténuée d'une manière remarquable; la voix de mes compagnons était tellement modifiée, que dans toute autre circonstance il m'eût été impossible de la reconnaître. Le peu de bruit que produisaient les coups de marteau que je donnais sur la roche nous causait aussi beaucoup d'étonnement. La raréfaction de l'air produit généralement chez les personnes qui gravissent les hautes montagnes des effets très remarqués. Sur la cime du Mont Blanc, de Saussure sentit un malaise, une disposition au mal de cœur; ses guides, qui cependant étaient tous habitants de Ghamonix, éprouvèrent la même sensation. Cet état de malaise augmentait encore lorsqu'il prenait un peu de mouvement, ou qu'il fixait son attention en observant ses instruments. Les premiers Espagnols qui s'élevèrent sur les hautes montagnes de l'Amérique furent atteints, au rapport d'Acosta, de nausées et de maux d'entrailles. Bou-
guer eut plusieurs hémorragies dans les Cordillères de Quito; le même accident arriva sur le mont Rose à M. Zumstein; enfui, sur le Chimborazo, MM. de Ilumboldt et Bonpland, lors de leur ascension du 25 juin J802, ressentirent des envies de vomir, et le sang sortit de leurs lèvres et de leurs gencives. Quant à nous, nous avions, à la vérité, éprouvé de la difficulté à respirer, une lassitude extrême pendant que nous nous élevions, mais ces inconvénients cessèrent avec le mouvement. Une fois en repos, nous croyions être dans notre état normal; peut-être faut-il attribuer la cause de notre insensibilité aux effets de l'air raréfié, à notre séjour prolongé dans les villes élevées des Andes. Quand on a vu le mouvement qui a lieu dans les villes comme Bogota, Micuipampa, Potosi, etc., qui atteignent 2 600 à 4 000 mètres de hauteur; quand on a été témoin de la force et de la prodigieuse agilité des toréadors dans un combat de taureaux de Quito, élevé de 5000 mètres; quand on a vu, enfin, des femmes jeunes et délicates se livrer à la danse pendant des nuits entières dans les localités presque aussi élevées que le Mont Blanc, là où le célèbre de Saussure trouvait à peine assez de force pour consulter ses instruments, et où ses vigoureux montagnards tombaient en défaillance en creusant un trou dans la neige; si j'ajoute encore qu'un combat célèbre, celui de Pichincha, s'est donné à une hauteur peu différente de celle du Mont Blanc, on m'accordera, je pense, que l'homme peut s'accoutumer à respirer l'air raréfié des plus hautes montagnes.
Pendant que nous étions occupés à faire nos observations sur le Chimborazo, le temps s'était maintenu de toute beauté ; le soleil était assez chaud pour nous incommoder légèrement. Vers trois heures, nous aperçûmes quelques nuages qui se formaient en bas, dans la plaine; le tonnerre gronda bientôt en dessous de notre station; le bruit était peu intense, mais il était prolongé; nous
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ponsàmos d'abord que c'était un brainido ou rugissement souterrain. Des nuages obscurs ne tardèrent pas à entourer la base de la montagne; ils s'élevaient vers nous avec lenteur : nous n'avions plus de temps à perdre, car il fallait passer les mauvais pas avant d'être envahis, autrement nous eussions couru les plus grands dangers. Une chute abondante de neige, ou une gelée qui eût rendu le chemin glissant, suffisaient pour empêcher notre retour, et nous n'avions aucunes provisions pour séjourner sur le glacier. La descente fut pénible. Après nous être abaissés de 500
Pont dans los Cordillères.
à 400 mètres, nous pénétrâmes dans les nuages en y entran t par la partie supérieure; un peu plus bas, il commença à tomber du grésil qui refroidit considérablement l'air, et au moment où nous retrouvâmes l'Indien qui gardait nos mulets, le nuage lança sur nous une grêle assez grosse pour nous faire éprouver une sensation douloureuse, lorsqu'elle nous atteignait sur les mains ou dans la figure.
A mesure que nous descendions, une pluie glaciale se mêlait à la grêle. La nuit nous surprit en chemin; il était huit heures quand nous rentrâmes dans la métairie.
Les observations que j'ai pu recueillir pendant celte excursion tendent toutes à confirmer mes idées sur la nature des montagnes trachytiques qui forment la crêle des Cordillères; car j'ai yu se répéter sur le Cliimborazo tous les faits que j'ai déjà signalés en traitant des volcans de l'Equateur. Il est évidemment lui-même un volcan éteint, comme le Cotopaxi, l'Antisana, le Tanguragua, et en général les montagnes qui hérissent les plateaux des Andes. La masse du Chimborazo est formée par l'accumulation de débris trachytiques, amoncelés sans aucun ordre. Ces fragments, d'un volume souvent énorme, ont été soulevés à l'état solide ; leurs angles sont toujours tranchants ; rien n'indique qu'il y ait eu fusion, ou même un simple état de mollesse. Nulle part, dans aucun des volcans de l'Equateur, on n'observe rien qui puisse faire présumer une coulée de lave; il n'est jamais sorti de ces cratères que des déjections boueuses, des fluides élastiques, ou des blocs incandescents detrachyte plus ou moins solide, et qui souvent ont été lancés à des distances considérables.
Le 25 décembre dans l'après-midi, je quittai Riobamba en me dirigeant sur Guayaquil, où je devais m'embarquer pour visiter la côte du Pérou. Ce fut en vue du Chimborazo que je me séparai du colonel Hall. Pendant mon séjour dans la province de Quito, j'avais joui de sa confiance et de son amitié ; sa connaissance parfaite des localités m'avait été de la plus grande utilité, et j'avais trouvé en lui un excellent et infatigable compagnon de voyage; tous deux, enfin, nous avions servi pendant longtemps la cause de l'indépendance. Nos adieux furent touchants; quelque chose semblait nous dire que nous ne devions plus nous revoir. Ce funeste pressentiment n'était que trop fondé. Quelques mois après, mon malheureux ami fut assassiné dans une rue de Quito.
(BoussiNGAULT, Voijages aux volcans de l' Equateur .)
IjO. Condor