LE CH IMBOR AZO
ASCENSION DE lîOUSSINGAUI.T.
Riobamba est peut-être le plus singulier diorama de l'univers. La ville n'a rien de remarquable en elle-même; elle est placée sur un des plateaux arides si communs dans les Andes, et qui ont tous, à cette grande élévation, un aspect hivernal caractéristique, qui imprime au voyageur une certaine sensation de tristesse. Sans doute c'est que pour y parvenir on passe d'abord par les sites les plus pittoresques, et c'est toujours à regret que l'on quitte le climat des tropiques pour les frimas du Nord.
De la maison que j'habitais, je pouvais relever le Capac-Urcu, le Tunguragua, le Cubillé, le Carguairazo, et enfin au nord le Ghimborazo; puis encore plusieurs autres montagnes célèbres des paramos qui, sans avoir l'honneur des neiges éternelles, n'en sont pas moins dignes de l'intérêt du géologue.
C'est un sujet continuel d'observations variées que ce vaste amphithéâtre qui limite de toutes parts l'horizon de Riobamba. Il est curieux d'observer l'aspect de ces glaciers aux différentes heures du jour, de voir leur hauteur apparente varier d'un moment à l'autre par l'effet des réfractions atmosphériques. Avec quel intérêt ne voit-on pas aussi se produire, dans un espace aussi cir-
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conscrit, tous les grands phénomènes de la météorologie! Ici, c'est un de ces nuages, immenses en largeur, que de Saussure a si bien définis par le nom de nuage parasite, qui vient s'attachera la partie moyenne d'un cône de trachyte; il y adhère; le vent qui souffle ne peut rien sur lui. Bientôt la foudre éclate au milieu de cette masse de vapeur ; de la grêle mêlée de pluie inonde la base de la montagne, tandis que son sommet neigeux, que l'orage n'a pu atteindre, est vivement éclairé par le soleil. Plus loin, c'est une cime élancée de glace resplendissante de lumière; elle se dessine nettement sur l'azur du ciel, on en distingue tous les contours, tous les accidents; l'atmosphère est d'une pureté remarquable, et cependant cette cime de neige se couvre d'un nuage qui semble émaner de son sein : on croirait en voir sortir de la fumée. Ce nuage n'offre déjà plus qu'une légère vapeur, il disparaît bientôt; mais bientôt aussi il se reproduit pour disparaître encore. Cette formation intermittente des nuages est un phénomène très fréquent sur les sommets des montagnes couvertes de neige; on l'observe principalement dans les temps sereins, toujours quelques heures après la culmination du soleil. Dans ces conditions, les glaciers peuvent être comparés à des condensateurs lancés vers les hautes régions de l'atmosphère, pour dessécher l'air en le refroidissant et ramener ainsi à la surface de la terre l'eau qui s'y trouve contenue à l'état de vapeur.
Ces plateaux entourés de glaciers présentant quelquefois l'aspect le plus lugubre, quand un vent soutenu y apporte l'air humide des régions chaudes. Les montagnes deviennent invisibles, l'horizon est masqué par une ligne de nuages qui semblent toucher la terre. Le jour est froid et humide, cette masse de vapeur étant presque impénétrable à la lumière solaire. C'est un long crépuscule, le seul que l'on connaisse entre les tropiques, car sous la
zone équatoriale la nuit succède subitement au jour : on dirait que le soleil s'éteint en se couchant.
Je ne pouvais mieux terminer mes recherches sur les trachytes des Cordillères que par une étude spéciale du Chimborazo. Pour l'étudier il suffisait, à la vérité, de s'approcher de sa base; mais ce qui me fit franchir la limite des neiges, ce qui détermina mon ascension, ce fut l'espoir d'obtenir la température moyenne d'une station extrêmement élevée. Et bien que cet espoir ait été frustré, mon excursion, je l'espère, ne restera pas néanmoins sans utilité pour la science.
Mon ami, le colonel Hall, qui m'avait déjà accompagné sur l'Antisana et le Cotopaxi, voulut bien encore s'adjoindre à moi pour cette expédition, afin d'augmenter les nombreuses données qu'il possédait déjà sur la topographie de la province de Quito, et de continuer ses recherches sur la géographie des plantes.
De Riobamba, le Chimborazo présente deux pentes d'une inclinaison très différente. L'une, celle qui regarde l'Arenal, est très abrupte, et l'on voit sortir de dessous la glace de nombreux pics de trachyte; l'autre, qui descend vers le site appelé Chillapullu, non loin de Mocha, est au contraire peu inclinée, mais d'une étendue considérable. Après avoir bien examiné les environs de la montagne, ce fut par cette pente que nous résolûmes de l'attaquer, Le 14 décembre 1831, nous allâmes prendre gîte dans la métairie du Chimborazo, où nous trouvâmes de la paille sèche pour coucher et quelques peaux de mouton pour nous garantir du froid. La métairie se trouve à 5 800 mètres de hauteur ; les nuits y sont fraîches, et son séjour est d'autant plus désagréable que le bois y est fort rare; nous étions déjà dans cette région des graminées que l'on traverse avant d'arriver à la limite des neiges perpétuelles ; c'est là que finit la végétation ligneuse.
Le 15, à sept heures du matin, nous nous mîmes en
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route, guidés par un Indien de la métairie. Nous suivînies, en le remontant, un l'uisseau encaissé entre deux murs de trachyte dont les eaux descendaient du glacier; bientôt nous quittâmes cette crevasse pour nous diriger vers Moclia, en longeant la base du Chimborazo. Nous nous élevions insensiblement; nos mulets marchaient avec peine et difficulté au milieu des débris de roches qui sont accumulés au pied de la montagne. La pente devenait très rapide, le sol était meuble et les mulets s'arrêtaient presque à chaque pas pour faire une longue pause; ils n'obéissaient plus à l'éperon. Nous étions alors précisément à la hauteur du Mont Blanc, car le baromètre indiquait une élévation de 4 808 mètres au-dessus du niveau de la mer.
Après nous être couvert le visage avec des masques de taffetas léger, afin de nous préserver des accidents que nous avions ressentis sur l'Antisana, nous commençâmes à gravir une arête qui aboutit à un point déjà très élevé du glacier. Il était midi. Nous montions lentement, et, à mesure que nous nous engagions sur la neige, la difficulté de respirer en marchant so faisait de plus en plus sentir; nous rétablissions aisément nos forces en nous arrêtant, sans toutefois nous asseoir, tous les huit ou dix pas. En continuant à nous élever, nous éprouvâmes beaucoup de fatigue par le peu de consistance d'un sol neigeux qui s'affaissait sans cesse sous nos pas et dans lequel nous enfoncions quelquefois jusqu'à la ceinture. Malgré tous nos efforts, nous fûmes bientôt convaincus de l'impossibilité d'avancer; en elîet, un peu au delà, la neige meuble avait plus de 4 pieds de profondeur. Nous allâmes nous reposer sur un bloc de trachyte qui ressemblait à une île au milieu d'une mer de neige. La hauteur observée était de 5115 mètres, de sorte qu'après beaucoup de fatigues nous nous étions seulement élevés de 507 mètres au-dessus du point où nous avions mis pied à terre.
284 LES ASCENSIOiNS CÉLÈBRES.
A six heures, nous étions de retour à la métairie. Le temps avait été magnifique ; jamais le Ghimborazo ne nous parut aussi majestueux, mais après notre course infructueuse, nous ne pouvions le regarder sans un sentiment de dépit. Nous résolûmes de tenter l'ascension par le côté abrupt, c'est-à-dire par la pente qui regardait l'Arenal. Nous savions que c'était par ce côté que M. de Humboldt s'était élevé sur cette montagne; on nous avait bien montré à Riobamba le point où il était parvenu, mais il nous fut impossible d'obtenir des renseignements exacts sur la route qu'il avait suivie pour y arriver. Les Indiens qui avaient accompagné cet intrépide voyageur n'existaient plus.
A sept heures, le lendemain, nous prenions la route de l'Arenal. Le ciel était d'une pureté remarquable. A l'est, nous apercevions le fameux volcan de Sangay, placé dans la province de Macas, et que, près d'un siècle auparavant, la Condamine avait vu dans un état d'incandescence permanent. A mesure que nous avancions, le terrain s'élevait d'une manière sensible. En général, les plateaux trachytiques, qui supportent les pics isolés dont les Andes sont comme hérissées, se relèvent peu à peu vers la base de ces mêmes pics. Les crevasses nombreuses et profondes qui sillonnent ces plateaux semblent toutes partir d'un centre commun; elles se rétrécissent en même temps qu'elles s'éloignent de ce centre. On ne saurait mieux les comparer qu'aux fentes que l'on remarque à la surface d'un verre étoile.
Nous étions à 4 945 mètres de hauteur quand nous mîmes pied à terre. Le terrain était devenu tout à fait impraticable aux mulets; ces animaux cherchaient d'ailleurs à nous faire comprendre, avec leur instinct vraiment extraordinaire, la lassitude qu'ils éprouvaient; leurs oreilles, ordinairement si droite et, si attentives, étaient entièrement abattues, et pendant les haltes fréquentes qu'ils