L'AIGUILLE VERTE
ASCENSION DE M. K. WllYMPER (4865)
En 1864, j'avais examiné l'aiguille Verte sous toutes ses faces, et le versant méridional m'avait semblé le plus accessible. Je partis donc de Chamonix, le 28 juin 1865, avec les guides Christian Aimer et Biener, pour attaquer cette aiguille. 11 nous fallut d'abord traverser la mer de Glace, puis nous campâmes au Couvercle (2 577 m.), à l'abri d'un grand rocher.
Le lendemain, à trois heures un quart, nous partîmes pour faire l'ascension de notre aiguille. En deux heures de marche sur une neige cassante, nous avions monté de 1 220 mètres et nous étions à moins de 487 mètres du sommet. C'est la direction dans laquelle on peut s'en approcher le plus près et le plus facilement ; mais à partir de ce point la montagne devient très escarpée. Bien que les rochers inférieurs du pic terminal de l'aiguille Verte fussent peu engageants, Aimer y cherchait du regard, tout en montant, un chemin praticable. Nous arrivâmes ainsi en face d'un grand couloir de neige qui conduisait tout droit, du glacier de Talèfre, sur l'arête qui relie le sommet de l'aiguille Verte au groupe d'aiguilles nommées les Droites. C'était bien là le chemin que je voulais suivre; mais Aimer me fit remarquer que le couloir se
rétrécissait dans une partie de sa longueur et que, s'il y tombait des pierres, nous courrions grand risque d'avoir la tête cassée. Cette bonne raison nous obligea d'aller encore plus à l'est du sommet, chercher un autre couloir plus petit, parallèle au grand. Nous traversâmes à cinq heures trente minutes la rimaye qui défendait la base du pic supérieur; quelques minutes après, nous découvrions le sommet et tout l'espace qui nous en séparait encore. Aimer s'arrêta en s'écriant : « Oh ! aiguille Verte, vous êtes morte et bien morte! » Dans son langage, cela signifiait qu'il se sentait absolument certain d'atteindre le sommet.
Arrivés au haut du petit couloir, nous traversâmes les rochers intermédiaires qui le séparaient du grand couloir que nous suivîmes tant que nous y trouvâmes de la neige ; quand la glace remplaça la neige, nous retournâmes à gauche sur les rochers. On n'en saurait trouver de plus favorables. C'est une espèce de granit qui retient parfaitement les clous. Nous quittions ces rochers à neuf heures quarante-cinq minutes, pour achever l'ascension en suivant une petite arête de neige qui descend dans la direction de l'aiguille du Moine. A dix heures un quart, nous avions atteint le sommet (4127 m.), dôme de neige assez grand pour qu'on y pût danser un quadrille. De cet observatoire, vous voyez des vallées, des villages, des champs cultivés, des chaînes interminables de montagnes, des lacs; vous entendez, dans la limpide atmosphère de la montagne, le tintement argentin des clochettes des troupeaux et le grondement formidable des avalanches; le dôme colossal du Mont Blanc dresse au-dessus de tout ce qui vous environne sa cime éclatante; ses glaciers étincelants descendent entre les grands contreforts sur lesquels ils s'appuient; ses neiges éblouissantes de blancheur deviennent de plus en plus immaculées à mesure qu'elles s'éloignent de ce monde souillé.