LE PIG DU MIDI
qui naguère n'étaient pour moi qu'un inutile chaos et le résultat des bizarres caprices d'une nature aveugle, m'apparaissaient maintenant comme Toeuvre sublime d'une main bienfaisante. Je promenais mes regards sur ce monde merveilleux dont mon imagination pouvait à peine mesurer Tétendue, et dont la contemplation remplissait mon âme d'enthousiasme.
Quelques fleurs décoraient le plateau. Le muflier des Pyrénées insérait ses racines menues dans les fentes du roc, et le bleu clair de ses fleurs faisait ressortir le bleu pourpré de la saxifrage. A côté s'épanouissait la corolle dorée du pavot alpestre. Les précipices abritaient cette belle saxifrage, rare ornement des montagnes, dont la fleur, d'une blancheur éclatante, rivalise avec l'éclat des neiges.
B. DE MlRBEL.
B. DE MIRBEL. — J. PÀSQUIER
Vallée deGavarnie.— Roule hardie. — Pont de Sia. — La Peyrade. — Amphithéâtre et cascade de Gavarnie. — Sentier à pic. — Les bergers. — Troupe d'isards. — . Les glaciers. — Un contrebandier. — La brèche.
... Je n'aurais pas entrepris une telle expédition si je n'eusse trouvé dans M. Jules Pasquier un homme fait pour partager ces travaux et plein de zèle pour connaître les secrets de la nature. Il avait admiré les beautés qu'offre le pic du Midi^ mais son âme ardente n'était pas rassasiée. Il savait qu'au milieu des neiges et des glaciers, quelques hommes intrépides s^étaient frayé une route jusqu'au sdmmfet de la chaîne des Pyrénées^ et c'en était assez pour piqiier son émulation et lui faire mépriser les dangers.
Nous partîmes de Baréges le 8 août 1797, à six heures du matin; En arrivant à Luz, hdus primes un guide et nous continuâmes notre route vers la vallée de Gavarnie. Ce n'est qu'en tremblant que l'on y pénètre i Tout y est grand, magnifique, sublime, et rhomme, entouré de monuments augustes, reconnaît sa faiblesse
et la toute-puissance d'une main souveraine. Telle fut ma première pensée lorsque je pénétrai dans la vallée; la seconde fut plus satisfaisante pour mon amourpropre. Je ne pus voir sans admiration, sans orgueil, ce chemin suspendu sur le bord d'un épouvantable précipice, que le bruit du Gave rend plus effrayant encore. C'est ici que Thomme a déployé à la fois l'intelligence dans les conceptions, la force et ladresse dans les travaux, la persévérance dans l'exécution. La vallée monte du nord au sud. A l'est et à Vouest s'élèvent d'âpres rochers formés de bancs calcaires inclinés de la perpendiculaire au sud, et courant de l'orient à l'occident. Souvent le roc, s'élevant du fond des eaux vers le ciel, ne présente qu'un mur qui semble défier les efforts humains; souvent aussi il est plus incliné, et n'en devient que plus difficile à traverser, à cause des longues pentes formées de débris schisteux, de pierres détachées des hautes sommités et de terres mouvantes toujours prêtes à rouler vers les bas-fonds. C'est là cependant que l'on est parvenu à construire un chemin sûr, commode, et assez large pour rassurer le cavalier le plus timide. On ne voit point sans étonnement cette route s'élever avec la montagne, s'abaisser avec elle, l'esquiver ici, la ressaisir là, passer d'une rive à l'autre se soutenir en voûte sur le torrent, et s'ouvrir un passage à travers les rochers de nos plaines jusqu'aux plaines espagnoles. Si la hardiesse de ces travaux devient l'objet de la curiosité du voyageur, la variété des sites, leur originalité, l'attachent encore davantage. La vallée présente partout des aspects différents. Les tapis verdoyants qui ornent le riche bassin de Luz se prolon-
gent assez avant dans la montagne. Jetés avec négligence sur des pentes doucement inclinées que. couronne une végétation vigoureuse et qu'embellissent de pittoresques chaumières, ils semblent annoncer la vallée de Tempe. Tout à coup les gazons disparaissent ; à ces croupes arrondies succèdent des roches aiguës^ les arbres vigoureux font place à des troncs déchirés parle temps et les frimas, qui penchent sur le précipice. Le Gave, resserré entre les rochers, mugit, s'élève, bouillonne et retombe sur lui-même ; les bruyantes cascades se précipitent de tous côtés, et le roc menaçant pend sur la tête du voyageur.
Quand je vis cette vallée pour la première fois, il me semblait marcher de merveille en merveille ; mais, ce qui me frappa le plus fut la vue du pont de Sia. Quelque temps avant d'y arriver, les bords du Gave revêtent des formes moins rudes; ses eaux ralentissent leur cours, elles se traînent au travers de gros pâturages, sous des arbres qui plient leurs branches en cerceau et les dérobent au regard. A peine a-t-6n fait un quart de lieue, qu'un bruit sourd se fait entendre, et bientôt, comme par enchantement, on se trouve sur le pont qui, jusqu'alors, était resté caché. Il est orné de guirlandes de lierre : ses culées sont appuyées sur le roc et le Gave roule ses eaux à plus de cent pieds au-dessous de l'arche. A gauche, la montagne reprend son aspect sourcilleux ; à droite, au contraire, elle conserve ses formes gracieuses. Sur le devant du tableau on aperçoit le torrent qui, pressé entre les parois des rochers, s'élève peu à peu, grossit, tombe avec bruit quand le terrain ne lui prête plus d'appui, et sou-
daîn, redevenu tranquille,continueleiitement son cours.
Nous arrivâmes bientôt à Cèdres. Ce village est situé au pied du Coumélie, roc granitique qui est le point de division de la vallée de Héas et de la vallée de Cavarnie.
... Plus nous approchions du terme de notre voyage et plus les aspects devenaient imposants. Les formes bizarres et tourmentées avaient fait place aux contours graves et mesurés, et les couleurs vives et tranchantes , à des teintes douces et uniformes qui confondaient les sommets aériens avec l'azur du ciel.
Nous vîmes, en passant, la belle cascade de. Saousa qui tombe en pluie fine dans le Cave et que l'on prendrait pour une gaze légère agitée par les vents. Plus loin est Taffreuse solitude de la Peyrade, dont on ne saurait se faire une idée qu'après Tavoir vue. Représentez-vous une montagne dont les sommets brisés se sont écroulés les uns sur les autres, accumulant jusqu'au fond de la vallée des quartiers de roc dont la grandeur étonne Toeil et fatigue l'imagination. Les restes de la cime qui éprouva cette épouvantable secousse menacent depuis des siècles d'ensevelir ces immenses débris sous des débris nouveaux. Des blocs énormes se s.ont précipités les premiers dans le torrent, arrêtant les moindres masses, empilées les unes par- . dessus les autres, Ces blocs sont séparés par de grands interstices, dont l'ingénieur a profité pour construire la route.
- Il n'était que deux heures lorsque nous arrivâmes à Cavarnie. Nous n'étions pas fatigués, et nous nous dirigeâmes vers la vallée d'Ossau, pour mettre à profit
la soirée. Cette vallée se divise en plusieurs branches ;
. nous choisîmes celle qui conduit au lac des Espessières. — Au bord du lac paissaient de jeunes chevaux, que Ton envoie dans les montagnes pendant la belle saison. Effrayés par notre approche, ils montèrent brusquement sur les pentes et franchirent avec légèreté les sommets escarpés où ils semblaient nous défier de les joindre. Nous parvînmes à les attirer dans la plaine en
, leur montrant quelques poignées de sel. Tandis que nous étions encore occupés à les caresser, le Marboré
. et la brèche de Roland se couvrirent de nuages ; un violent coup de tonnerre retentit dans la montagne, et les chevaux effrayés s'échappèrent^de nos mains. Tremblants pour le succès de notre entreprise, nous reprîmes la route de Gavarnie. Mais bientôt le ciel s*éclaircit, les nuées se dissipèrent, le soleil couchant colora les cimes d'un vif incarnat et Tarc-en-ciel les ceignit de ses brillantes couleurs.
Nous reprîmes notre ascension à quatre heures du matin, conduits par un guide excellent, le nomméRondo, que nous envoyait un ami. Vers cinq heures nous commençâmes à découvrir les sommets du Marboré. On les prendrait de loin pour des tours, tant leurs formes sont régulières. Après trois quarts d'heure de marche, . nous nous trouvâmes en face de l'amphithéâtre de Gavarnie, dont la majesté est au-dessus de toute description. Au premier coup d*œil, on serait tenté de le prendre pour Fouvrage des hommes, à cause d'une régularité peu commune dans les grands travaux de la nature. Mais la hardiesse du dessin, la richesse des formes, la masse énorme des blocs superposés, la magni-
ficence d'une architecture à la fois élégante et simple, et surtout l'abondance et la variété de contours dans les différentes parties, vous instruisent, alors même que l'on remarque l'admirable symétrie de Tensemble, de la préseiice d'un agent supérieur. D'immenses assises, plus reculées à mesure que les monts s'élèvent, forment des gradins couverts de neigea et de glaciers d'où tombent de nombreuses cascades. Sur la gauche de Tamphithéâtre, un impétueux torrent s'élance des montagnes, frappe dans sa chute un avancement du roc, et de là rejaillit dans le cirque. Cette magnifique cascade, mesurée géométriquement par Reboul, est élevée de i ,266 pieds. On Serait tenté de mettre ce fait en doute, si le savant mathématicien qui l'affirme n'inspirait une entière confiance. Presque tous les étrangers qui visitent Gavarnie croient exagérer en donnant trois à quatre cents pieds à sa cascade. La plupart d'entre eux, il est vrai, n'ont jamais voyagé dans les montagnes, et* ne considèrent pas que chaque objet particulier s'efface devant l'imposante grandeur de l'ensemble. Ce lieu célèbre offre peut-être ce qu'il y a de plus étonnant dans la structure des montagnes. Il présente au naturaliste de grands problèmes à résoudre, de nouveaux systèmes à établir ; au peintre un ensemble sublime où se trouvent réunies la grâce et la vigueur dans les formes, la vivacité et la richesse dans le coloris, l'harmonie et l'unité dans toutes les parties.
Le soleil dorait déjà le sommet des tours du Marboré, lorsque nous prîmes la route de la brèche de Roland. Rondo marchait le premier ; il frayait la route. M. Pasquier le suivait, et moi j'étais tantôt devant, tantôt
derrière, ramassant des plantes ou examinant la structure du roc. J'avais dit à Lagunier, notre guide de Luz, de ne point s'écarter, "afin de me venir en aide au besoin. Il fallait gravir les rochers en face de la cascade. Nous nous avançâmes par un chemin dont l'inclinaison était effrayante. Formé par la chute de pierres arrondies et mouvantes, il était appliqué le long du rocher à pic, contre lequel nous nous serrions, et côtoyait un épouvantable précipice. Telle fut la route que nous eûmes à suivre pendant une demi-heure. Une autre s'offrit bientôt, plus dangereuse encore. L'intrépide Rondo s'avança le premier. Le rocher était exactement perpendiculaire ; toutes les parties de notre corps étaient appliquées contre ; nous placions la pointe du pied sur de petits avancements formés par la dégradation des couches, et nous nous soutenions en accrochant nos mains aux avancements supérieurs. Cette attitude pénible^devenait presque insupportable lorsque Rondo était obligé de s'arrêter devant de nouveaux obstacles. Alors, chacun de nous, se roidissant contre le roc qui le repoussait en arrière, restait suspendu sur de faibles appuis, ayant sous lui un précipice de plus de 2,000 toises de profondeur. Heureusement cette situation ne dura pas longtemps. Nous arrivâmes bientôt sur un plateau délicieux, où nous trouvâmes un troupeau nombreux de brebis et de chèvres gardé par des bergers espagnols. Ils faisaient leur premier repas. Leur chien vint au-devant de nous et semblait^ par ses caresses, nous inviter à y prendre part. Nous acceptâmes avec reconnaissance le lait qui nous était cordialement offert.
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A quelques pas de là nous traversâmes une petite vallée de neige, et nous aperçûmes bientôt la brèche de Roland, qui nous était cachée depuis longtemps par les sommités situées entre elle et nous. Nous en étions séparés par de grands glaciers, et nul passage ne se présentait pour les éviter. Lagunier, également effrayé des dangers qu'il venait de courir et des obstacles qu'il lui restait à vaincre, nous déclara nettement qu'il ne ferait pas un pas de plus. Nous ne crûmes pas devoir le presser de nous suivre, pensant qu'il nous serait plutôt une charge qu'un secours.
Nous nous avançâmes dans une nouvelle vallée de neige, beaucoup plus grande que la première et d'un aspect ravissant. Au nord, leTaillon élève ses couches perpendiculaires à une hauteur prodigieuse. Au midi, les premiers gradins du mur de la brèche sont également à découvert ; mais à l'ouest, le brillant tapis de neige, d'une blancheur éblouissante, suit mollement les sinuosités du roc, s'abaisse et se rehausse avec lui, se replie de cent manières et monte lentement versja région des glaces éternelles, où une teinte bleuâtre altère sa blancheur. Tandis que nous admirions la magique beauté de ces lieux, une troupe d'isards, le cou droit, la tête haute, le nez au vent, le pied ferme et sûr, s'élança d'un rocher voisin, s'arrêta sur les neiges, étonnée de notre présence, et, tout à coup, avec la rapidité de l'éclair, franchit la plaine glacée, sauta de roc en roc, de sommet en sommet, paraissant et disparaissant à nos yeux vingt fois en un moment, pour s'arrêter enfin, tranquille et calme, sur la crête escarpée du Taillon.
I i2 LES ASCENSIONS CÉLÈBRES.
Après avoir marché quelque temps dans la vallée de neige, nous nous dirigeâmes vers les glaciers qui étaient à notre gauche. Un contrebandier espagnol nous accompagnait. Plus accoutumé que nous à ce genre de marche, il franchissait avec rapidité les premières bandes des glaciers, et déjà nous avait laissés loin derrière lui, quand la glace s'ouvrant sous ses pieds, il y enfonça en poussant un cri perçant. Nous le crûmes perdu et courûmes pour lui porter secours s'il en était temps encore. Il s'était fortement cramponné aux parois du glacier et restait suspendu sur le gouffre, lorsque M. Pasquier arriva. Nous Tai dames à se dégager, mais non sans faire de sérieuses réflexions sur les dangers que pouvait nous faire courir la plus légère imprudence. Rondo était plein d'attention pour nous.
II creusait la glace avec un marteau et y formait des pas qui nous devenaient à chaque instant plus utiles, la glace prenant toujours plus de consistance et résistant déjà à la pointe ferrée de nos bâtons. Nous marchions silencieusement, regardant l'endroit où nous posions le pied, et jetant les yeux de temps en temps sur le gouffre où le plus léger accident nous eût précipités, et sur le trajet qu'il nous restait à faire. Cette pénible ascension dura près d'un quart d'heure, pendant lequel, aux plus périlleux passages, nous ne pûmes nous défendre d'un frissonnement de crainte bientôt réprimé.
Nous touchons en6n au but de notre voyage ; les précipices sont loin de nous, et si nous gardons encore le souvenir des dangers courus, c'est pour mieux jouir de notre sécurité, c'est pour attacher un plus grand
Gaogle
La brèche de Roland.
prix au spectacle sublime qui s'offre à nos regards.. Un mur immense s'élève entre la France et TEspagne; il est formé, comme le Marboré, de couches perpendiculaires et d'assises horizontales. Une brèche coupée à angle droit est la porte de communication des deux pays. Placé sur le seuil de ce magnifique portail, on distingue, au levant et au couchant, la barrière insur^ montable élevée par la nature entre les deux peuples, et Ton aperçoit, au nord et au midi, les terres soumises à leur domination.
Il était près d'une heure lorsque nous quittâmes la brèche. Nous descendîmes les glaciers avec précaution, et sortîmes sans accident de ces dangereuses ré^ gions. Le soir même, à dix heures, nous étions de retour à Baréges.
(B. DE MiRBEL, Extrait d^un voyage inédit,)
RAHOND
Cimes sublimes, de quelles pures et bienfaisantes jouissances ne formez-vous pus le principe! Quelles marques vires et éloquentes ne donnez-vous pas de la l)elilessc de ces idoles que le luxe met en honneur parmi les hommes, lorsque vous étalez devant eux l'immensité de 'vos points de vue et les masses sévères de vos éternelles pyramides, et que l'on aperçoit, du haut de vos soumets, les lumées des grandes vill&> s'élévant çà et là du milieu des provinces qui rampent à vos pieds! Quel architecte imiterait jamais votre magnificence, et où existerait-il des trésors qui la puissent payer? Tous les peuples se donnant rendez-vous au travail, ne bâtiraient seulement pas une tour à la hauteur de la plus humble d'entre vous. Les nations antiques, vous mettant à part du reste du monde, vous considéraient comme la seule demeure digne des dieux ; et il semble, en effet,' que vos pics, à demi perdus dans les nuages, soient autant de signaux qui sortent de la terre pour enseigner aux hommes le chemin des cieux. 11 n'y avait que la nature qui fàt capable de rompre la monolomic de notre globa par des édifices tels que vous ; et sans nous demander aucun effort, elle nous a ouvert d'elle-même les portes de vos vallées, comme si elle avait plaisir à appeler les hommes dans ces tetnples qu'elle a bâtis, où elle a inspiré aux premiers hôtes de la terro l'idée de sacriflcr à l'Éternel, et dans lesquels elle ne cesse de nous découvrir de plus en plus vivement des nicrvcillci de puissance et de beauté. '
Jean Rbvnaud. — Terre et GieL •
Vallée d'Estdubéi — Les pasleurs. — Les ghciors. — PérilleUse ascension et chute. — Apparition dti mont Perd j^ — Vallée de Béousse,
Nous partîmes de Baréges le 25 thermidor de Tan V, correspondant au H août i»797j précisément dix ans
ASCENSION AU MONT l'ERDU lil
après mon voyage aux montagnes Maudites, et vingt ans après mon premier voyage dans les Alpes suisses. Qu'on me pardonne de rappeler des époques dont la mémoire m'est chère : elles m*ont laissé des souvenirs dont aucune idée importune ne vient troubler le charme. Nous étions nombreux cette fois. La Peyrousc était suivi de son fils, d'un de ses élèves, le citoyen Frizac de Toulouse, et du citoyen Ferrière, jardinier de l'École centrale de cette ville. J'étais accompagné de Mirbel et de Pasquier, qui venaient de faire le voyage de la brèche de Roland, et de Corbin et Massey de Tarbes, tous deux mes élèves, et dont le dernier surtout sera souvent mentionné avec éloge dans l'énumérationqueje publierai des plantes des hautes Pyrénées.
Descendus dans le bassin de Luz, nous enfilâmes ce grand chemin des curieux et des observateurs, cette vallée de Gèvres si justement vantée, mais tant de fois décrite qu'il est presque superflu d'en mentionner encore les singularités. On connaît ses précipices et ses cascades, et la hardiesse de la route qui en parcourt les escarpements. On sait de quels matériaux sont con-* struits ces murs, le long desquels on marche suspendu sur un abîme.
Nous montâmes le Coumélie par un sentier tortueux et pourtant assez rapide, qui conduit les troupeaux dd Cèdres sur les pâturages de sa région moyenne. — Und foule de granges sont répandues sur ces riches herbages; elles forment trois hameaux dépendants de Iléas, Gèdres et Gavarnie. Nous n'y troutâmes qu'un petit nombre d'habitants et de troupeaux, qui, à cette époque^ sont encore dans les hautes montagnes.
Nous passâmes la nuit dans une grange, inquiétés par l'incertitude du temps. Cependant le vent du sud, qui avait chargé le Marboré des nuages de TEspagne, finit par céder au vent du nord qui arrivait chargé des nuages de France. Ceux-là sont toujours élevés et enveloppent les cimes ; ceux-ci sont toujours ba^ et rampants dans les fonds. Ils inondèrent peu à peu les vallées que nous dominions, formant une mer immense que perçaient comme des écueils les sommités au niveau desquelles nous étions parvenus. J'espérai une belle journée.
La meilleure partie de la nuit fut employée à me pourvoir de guides. J'avais amené de Baréges les deux hommes en qui j'ai le plus de confiance, mon Laurens, qui ne me quitte guère, et Antoine Mouré, qui le supplée quelquefois. Ce sont des montagnards à toute épreuve, mais les lieux que nous devions parcourir leur étaient aussi étrangers qu'à moi. Je fus donc chercher à Héas un chasseur d'isards qui m'avait été vanté pour la connaissance qu'il avait, disait-on, du mont Perdu : le fait est qu'il n'en savait guère plus que nous. Je lui adjoignis encore deux habitants du Coumélie, qui me servirent beaucoup mieux, quoiqu'ils n'en sussent pas davantage; et dès le point du jour nous primes la route de la vallée d'Estaubé, marchant toujours sur les pâturages du Coumélie, qui s'y fondent presque de plain pied.
A peine on tourne de l'orient vers le midi, qu'on est arrêté par l'imposant aspect des vallées de Héas et d'Estaubé, ceintes de montagnes énormes, quoiqu'en partie secondaires, etdont les formes également grandes
et simples contrastent singulièrement avec le hideux désordre des cornéennes ruineuses et des granits démembrés qu'on a laissés derrière soi. D'ici, le mont Perdu laisse apercevoir sa cime. Elle est fort apparente, et néanmoins peu remarquable pour ceux qui ne la cherchent pas. C'est un cône très-oblique et très-obtus, tout resplendissant de neiges éternelles, et qui se montre au-dessus des hautes murailles de la vallée d'Estaubé. Je l'indiquai à mes jeunes compagnons, qui, en la voyant si nettement, se croyaient déjà au terme du voyage. Or, il ne nous fallait pas moins de quatre ou cinq heures de marche pour atteindre seulement le pied du mur ; et ce niur, qu'il s'agissait de tourner et peut-être de gravir, j'en mesurais d'un œil inquiet les roides escarpements.
Cependant nous entrions dans la vallée d'Estaubé et nous contemplions en silence ses tranquilles solitudes. C'est à la fois le calme des hautes régions et des terrains secondaires. Des montagnea qui paraîtraient déjà considérables quand même on n'aurait pas d'égard à l'élévation de leur base, étonnent encore par une simplicité de formes qu'elles n'affectent communément que sur la lisière des grandes chaînes, et au voisinage des lieux où elles dégénèrent en humbles colonnes. Les masses, largement modelées, offrent ces contours coulants mais fiers qu'aucun accident bizarre ne fait sortir des limites du beau. Tout s'élève ou s'abaisse suivant de justes proportions. Rien ne trouble l'harmonie d'un dessin dont la sévérité modère la hardiesse ; et une couleur transparente et pure, un gris clair légèrement animé de rose, sympathisant également avec la lumière
et l'ombre dont il adoucit le contraste, accompagne dans Vazur du ciel des cimes qui en ont revêtu d'avance les teintes éthérées.
Peu de débris et surtout très-peu de ruines récentes. La végétation s'avance avec sécurité jusqu'au pied des escarpements. Çà et là quelques vieux blocs dont la végétation s'est aussi emparée. Une petite rivière, qui plus bas deviendra torrent, circule paisiblement sur un lit de roche où le gazon dessine ses rivages. Là, le sorbier des oiseaux ombrage le sceau de Salomon, rare dans nos montagnes, mais qui acquiert ici des dimensions peu ordinaires à son espèce. Sur les versants des montagnes latérales, on voit le pin rouge qui y défie la coignée. Tous les blocs sont ornés des panaches flottants de la superbe saxifrage à longues feuilles. Dans les terrains incultes, c'est tantôt la carline des Pyrénées, tantôt le beau panicaut décrit par Gouin, et qui passe quelquefois ici de Taméthyste au cramoisi. Sur les gazons, ce sont les deux carlines distinguées par Allioni et Villars, et dont la seconde, décrite sous le nom de carline à feuilles d'acanthe, se fait constamment remarquer par la couleur dorée de sa couronne calicinale.
Riôn de brillant, rien de somptueux comme un gazon que chamarrent For et l'argent de ces deux carlines. Mais, ce que ne peuvent faire concevoir ni les énumérations botaniques, ni les descriptions, c'est la nuance du tapis qui enrichit cette superbe broderie. Si Fon appelle vertes les prairies de la plaine, comment qualifier ces pelouses, près de qui la verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de faux?
Nous avancions toujours, et peu à peu tout finit par s'abaisser devant les murailles d'Estaubé, qui semblaient se rehausser à chaque pas que nous faisions pour nous élever vers elles. Déjà nous distinguions de beaux glaciers au bas des champs de neige dont elles sont bigarrées. Enfin, après quatre heures de marche, nous nous trouvâmes au-dessous du glacier intermédiaire, et nous nous arrêtâmes pour considérer ces murailles qui s'élançaient jusqu'aux cieux. Le lieu ou nous nous trouvions est le plus haut où séjournent les bergers. On donne le nom de couilas h ces stations passagères, et celle-ci s'appelle le couila de YAbassatdessm. Nous y rencontrâmes deux pasteurs espagnols, du nombre de ceux qui louent les pâturages les plus élevés de nos Pyrénées, pour y conduire leurs troupeaux voyageurs. Ces deux hommes étaient étendus à côté d'une hutte de pierres sèches, qui n'avait que les dimensions nécessaires pour les contenir assis ou couchés. €'est tout ce qu'il faut à des nomades plus qu'«i demi sauvages qui n'habitent cette âpre région que durant quelques jours de la belle saison ; ailleurs même ils se passent de cette commodité, et, pourvu qu'ils trouvent un abri sous quelque roche surplombée, ils n'ont garde de rien construire.
Deux hommes de cette sorte, deux habitués des environs du mont Perdu, nous semblèrent la plus heureuse des rencontres aux approches de celte montagne : c'était à qui les interrogerait. Mais des pasteurs n'ont que faire au séjour des neiges éternelles et leurs réponses me satisfaisaient médiocrement, quand un contrebandier de leur nation vint les joindre. Celui-ci
était une autorité. Obligé de fuir sans cesse les routes battues et de se confier au hasard des plus dangereux sentiers, il devait avoir vu le mont Perdu de plus près, et, en effet, il avait bien autre chose à nous dire. Tandis que la grande question s'agitait entre ces Espagnols et nos guides, nous prenions un peu de repos et je combinais mon plan à ma manière. Le résultat unanime de la consultation fut qu'il fallait passer le port de Pinède, descendre dans la vallée de Béousse et remonter à droite par des rochers fort roides qu'on disait toutefois praticables. Mais, monter encore deux heures pour descendre une heure^ et gravir ces rochers qui en devaient consumer quatre ou cinq, c'était se mettre en présence du mont Perdu au moment où il faudrait le quitter. J'avais considéré le glacier au-dessous duquel nous nous trouvions ; il était encore couvert de neige, et ces neiges devaient le rendre accessible; rinclinaison était forte, mais elle ne me semblait pas insurmontable ; le glacier conduisait à une brèche qui paraissait s'ouvrir en face du mont Perdu. Je déclarai que j'étais résolu à risquer l'aventure. Ce procédé parut extravagant aux bergers. Ils avouaient bien que ces neiges étaient quelquefois praticables, mais ils ne croyaient pas qu'elles le fussent actuellement que des tâches grisâtres indiquaient la surface du glacier. Le contrebandier fut d'abord le seul qui applaudît à ma résolution. Mon fidèle Laurens s'y rangea ensuite, après de mûres réflexions. Tous les autres souriaient, et nos guides locaux étaient précisément les plus incrédules et les moins déterminés. Il fallut mettre un terme à ces incertitudes : j'affirmai
que je monterais le glacier avec quiconque voudrait me suivre ; Topiniâtrété ne manque jamais de décider Tirrésolution; on me suivit. Quant au contrebandier, il s'était déjà mis en devoir de faire honneur à son avis, et bientôt nous le perdîmes de vue.
... Nous nous élevâmes directement vers l'embouchure du glacier, par des pentes assez roides, mais gazonnées, qui paraissaient débarrassées depuis peu de temps des neiges dont elles sont couvertes sept ou huit mois de l'année. Ce gazon était à son printemps et déployait tout le luxe de la floraison alpestre. .
Cependant nous approchions des murailles, et les moindres objets acquéraient des dimensions démesurées. Nous atteignîmes enfin les débris que verse, la montagne et qui forment la moraine du glacier. Il fallut mettre le pied sur la neige et envisager de front le menaçant couloir au haut duquel nous devions trouver le mont Perdu. Au premier abord, ce n'était qu'un jeu ; la neige avait une bonne consistance et une médiocre inclinaison ; on s'y élança avec toute la confiance que donne l'inexpérience des montagnes. Mais nous n'avions pas fait cinquante pas que Tiilclinaison augmenta ; et on la voyait augmenter sans cesse. On regardait au-dessus de sa tête, et Tinclinaison augmentait toujours. La marche se ralentissait ; on s'arrêtait, on se consultait. Je vis que La Peyrouse restait en arrière. Je lui fis essayer les crampons que j'emploie et que les élèves avaient adoptés à mon exemple : ce sont ceux dont Saussure faisait usage dans les voyages les plus périlleux. Mais ce secours lui était aussi étranger que les lieux qui obligent d'y avoir recours. Rien à son
âge ne pouvait suppléer à l'habitude des montagnes. Je le conjurai de ne pas me charger de la responsabilité de son salut ; il consentit à nous abandonner, et nous nous séparâmes au moment où je comptais le plus sur le concours de ses lumières.
Je le laissai donc au bas du glacier avec mon brave Antoine, que j'avais attaché à son service, et ils s'assirent sur une roche d'gù ils nous virent continuer lentement notre roiite.Nous n'avions pas marche un quart d'heure, que la neige durcit au point de ne plus recevoir l'impression du pied. Il fallut songer à assurer nos pas, en les traçant d'avance à l'aide de marteaux. Nous nous disposâmes donc en file, marchant tour à tour et du même pied dans les trous que creusaient les trois premiers de la colonne, travail où le jardinier Perrière se distinguait par une ardeur qui ^contrastait singulièrement avec le sang-froid de nos montagnards. Durant la première heure tout alla bien. Nous évitions soigneusement la partie découverte des glaciers, et au moyen de nombreux zigzags, prudemment dirigés, nous éludions l'inclinaison d'une pente qui variait de 35 à 40 degrés, quand tout à coup nous aperçûmes un homme éperdu qui se collait contre un rocher d'où il nous appelait à son aide. C'était notre contrebandier. Son histoire était écrite sur la neige où nous distinguions une longue traînée. Le malheureux s'était aventuré sans crampon, sans hache, sans aucun des. moyens de sûreté que les gens de son métier ne manquent jamais de prendre; il avait glissé plus de deux cents pas pour s'être . trop approché du rocher. Une fois lancé, il était inconcevable qu'il eût réussi a s'ar-
rêter. Nous aurions voulu voler à son secours : il fallut nous y traîner. Nous le recueillîmes enfin, et nous le plaçâmes dans nos rangs. Il avait perdu son chapeau, sa veste, sa pacotille; il avait fait une perte bien plus considérable : il avait perdu son bâton, qui l'avait devancé dans le précipice, et que nous ne pouvions lui rendre. Le reste était épars autour de nous, et nous eûmes bientôt recouvré la veste fet le petit paquet de marchandises. Mais le chapeau était arrêté dans une position périlleuse ; il nous coûta un bon quart d'heure de travail, quoiqu'il ne fût pasàvin^t pas. En vain le pauvre homme était au milieu de nous : il ne pouvait se remettre. Notre assurance agissait moins sur lui que soa inquiétude sur mes compagnons. Je voyais déjà sur hvisaged'un couple d'entre euxles signes d'une frayeur dont je redoutais les suites. A chaque pas on me demandait de mesurer Tinclinaison du glacier : elle allait à 60 degrés. 11 fut question de changer de route et d'essayer les rochers qui bordaient la glace. Ce n'était point mon avis, mais l'inquiétude croissait. Deux fois nous prîmes terre, et nos deux guides du Coumélie tentèrent l'escalade. Chaque fois ils furent contraints de redescendre. Il fallut toujours retourner à la neige, où, au moyen de notre manœuvre, il n'y avait réellement rien à craindre que le découragement. Le glacier était ici à sa plus forte inclinaison, mais aussi nous étions à notre dernier effort. Au-dessus, la pente s'adoucissait visiblement, et la glace se cachait sous, des neiges d'un blanc pur qui indiquaient le sommet de la crête, en se découpant sur le bleu foncé du ciel. 11 ne fut plus question que de triompher d'iin ob-
stade au delà duquel l'imagination nous montrait la cime du mont Perdu. On rassemble tout ce qu'on a de forces. On s'anime, on s'excite mutuellement. A chaque pas que Ton fait, on voit baisser les hautes limites du vallon. La brèche qui nous avait été longtemps cachée par la saillie du glacier, reparait sous de gigantesques proportions, et déjà l'on sent le vent froid qui débouche par sa large ouverture. On se hâte, on s'élance, on atteint hors d'haleine le but désiré. Un cri de joie annonce le changement de scène : un morne silence lui succède à Taspect d'un nouveau monde, des profondeurs qui nous en séparent, des glaciers qui le ceignent et du nuage qui le couvre ; spectacle affreux et sublime dont toutes nos facultés sont accablées ! Un instant indivisible l'avait développé dans toute sa majesté, et plusieurs instants pe suffisaient pas pour lui coordonner nos sens. «Voilà le mont Perdu! voilà le mont Perdu! » se disait-on Tun à Tautre, et cependant personne ne le démêlait encore dans ce chaos de rochers, de neiges et de vapeurs. C'est le Dieu dont la présence est sentie plutôt qu'aperçue, et qui se manifeste dans tout ce qui l'environne avant de se révéler lui-même.
Et ce n'était pas sans raison qu'on voyait partout le mont Perdu : tout ici lui appartient, tout en fait partie, même la crête où nous étions parvenus, et qui n'est séparée de la cime principale que par l'affaissement ou l'érosion d!une partie de ses flancs. Cette cime était devant nous, un peu à gauche, blanche, mais ombrée de gris, et fuyant dans le sein d'une brume épaisse qui circulait lentement autour d'elle. A droite se déta-
Le mont Perdu.
chait le Cylindre, plus sombre que le nuage, plus menaçant que le mont Perdu lui-même, dressé sur son énorme piédestal au niveau duquel nous étions placés, et si près de nous qu'il semblait le toucher de la main. En vain je l'avais vu cent fois de loin : son apparition n'en était que plus fantastique. Toujours invisible pour moi de toutes les stations intermédiaires, il était subitement devenu un colosse qu'agrandissait encore à mes yeux le souvenir de sa première apparence. Cette figure de tour tronquée qui rappelle des dimensions connues, contrastant avec des proportions auxquelles rien n'est comparable, sa situation, sa couleur, sa proximité," la vapeur dont il était environné, tout concourait à faire de cet énorme rocher l'objet le plus extraordinaire du tableau. C'était vers lui que les regards étaient sans cefese ramenés ; c'était lui que les guides s'obstinaient à nommer le mont Perdu.
Mais ce qui était encore plus imprévu, s'il se peut, que ces étranges aspects, ce qu'aucune vue antérieure n'avait préparé, ce qu'on ne saurait considérer que du haut de l'observatoire où nous nous étions portés, c'est l'indescriptible apparence du majestueux support de ces deux sommités. Taillé du même ciseau qui a façonné les étages du Marboré, il présente une suite de gradins tantôt drapés de neige, tantôt hérissés de glaciers qui débordent et se versent les uns sur les autres en larges et immobiles cascades, jusques »aux bords d'un lac dont la surface encore glacée, mais déjà dégagée de neiges, brillait d'un éclat sombre qui rehaussait l'éblouissante blancheur de ses rives.
Ce lac, Taire désolée où il repose, l'amas de glaces
qui le borde au midi, les noires murailles qui le surmontent, le Cylindre et le mont Perdu s'élançant dans un ciel orageux, et cette enceinte escarpée, nue, déchirée, d'un des créneaux de laquelle nous contemplions ce que les Pyrénées ont de plus imposant et de plus affreux ; tout échappait à la fois à toute comparaison ; rien ne nous offrait un module auquel nous pussions rapporter les dimensions de Tensemble, et nous étions réduits à une vague estimation des hauteurs et des distances, si le hasard ne nous avait fourni un objet de grandeur déterminée dans une troupe d'isards qui erraient sur la glace du lac et se désaltéraient dans ses crevasses. Au premier cri ils s'enfuirent en bondissant vers les crêtes, nous laissant seuls désormais dans ces vastes déserts dont [ils avaient mesuré pour nous rétendue.
Il était temps de combiner ce qu'il convenait de faire pour en visiter les parties abordables. Je n'avais pas tardé à reconnaître que la route des cimes nous était fermée par le désordre de leurs glaces et l'escarpement de leurs flancs. Les isards mêmes les avaient évités dans leur fuite, quoique ce fût le chemin le plus court pour, se soustraire à nos regards, et ils avaient parcouru le lac dans toute sa longueur, pour se réfugier sur les hauteurs plus accessibles qui séparent le Cylindre de la région du Mârboré. Mais nous pouvions descendre dans le bassin. La pente, quoique extrêmement rapide, était absolument sans danger. Une fois au niveau du lac, sa surface glacée nous ouvrait toutes les communications, et rien ne nous empêchait de suivre la roule des isards jusqu'à la crête ^occidentale qui
nous portait au pied du Cylindre et sur les derniers gradins du mont Perdu. Il fallait songer en même temps au retour; il était midi, et l'état du ciel annonçait un prochain changement de temps. Si nous consumions ici le reste de la journée, nous n'avions plus le choix de la retraite, et notre seule ressource était de reprendre le vallon de neige que nous venions de monter. Mais ceux de mes compagnons qui avaient frémi des périls de l'ascension, ne pouvaient être exposés sans imprudence au péril bien plus réel de la descente. Au défaut de chemins plus commodes, il leur fallait des dangers moins prévus. Je me rappelais l'escarpe- ,ment de la vallée de Béousse : les bergers espagnols le regardaient comme la route naturelle du lac. D'après leurs indications, cet escarpement communiquait avec le revers du port de Pinède. C'était un long détour, il est vrai, et pour le suivre il fallait renoncer dès à présent à toute entreprise nouvelle; mais^ d'un autre côté, le contrebandier m'assurait que ces rochers étaient fort praticables, et il allait en parcourir lui-même une partie pour se rendre dans la vallée de Fanlo. Je pouvais •donc remonter au lac le lendemain par celte même route, et peut-être amener La Peyrouse dans ces lieux extraordinaires où je l'avais déjà regretté tant de fois. Je me décide aussitôt à l'informer de ma marche. Je lui écris de passer sur-le-champ le port de Pinède, et de nous attendre au fond de la vallée de Béousse, dans une masure que je lui désigne d'après le rapport du contrebandier ; je le préviens du dessein que j'ai formé de remonter le lendemain au lac, et de l'espérance que j'ai conçue de l'y amener; je charge de mon billet un
des guides du Coumélie, qui se décide à le 'lui porter par le vallon de neige, au bas duquel il devait être encore. Le départ de mon courrier ne fut pas Tépisode le moins émouvant du voyage. Il fallait le voir rampant sur la neige, s'aidant des mains, s'allongeant avec précaution pour poser le pied dans les traces que nous avions imprimées. Toutes ces lenteurs n'étaient pas de bon augure pour le succès de Tambassade. L'événement justifia le présage : c'était encore en vain que j'avais espéré amener La Peyrouse au mont Perdu.
Cependant je donnai un dernier regard aux rochers de la brèche, et la prédilection de mes compagnons pour les plantes attira mon attention sur le petit nombre des végétaux qui résistent aux âpres hivers d'une région élevée de 5,000 mètres au moins au-dessus du niveau de la mer. L'exposition septentrionale ne nous. avait offert qu'une plante, mais c'était la renoncule glaciale, si. rare aux Pyrénées que je n'en avais encore rencontré que deux individus au sommet de Néouvielle, et qu'il avait fallu en envoyer un à La Peyrouse pour le persuader cpi'elle y existait. Là, elle était abondante et superbe, mais suspendue à des rochers si escarpés, suspendus eux-inêmes sur un si redoutable précipice, que, pour Tatteindrë, ce n'était pas trop de tout le zèle de la science. Mirbel et Pasquier s'y accrochèrent les premiers. Leur exemple encouragea les autres : on n'avait pas encore franchi un aussi mauvais pas, et aucun n'avait été franchi d'aussi bonne grâce.
.... Du sein du lac s'élève une bande de rochers qui y forme un long promontoire. La figure de cette bande indiquait une parfaite similitude entre sa struc-
ture et celle des bases du Cylindre : elle m'offrait donc un objet de comparaison qui devait lever tous mes doutes.
Je descendis promplement. Le lac était couvert d'une glace épaisse dont il me fut aisé de franchir les crevasses, et j'atteignis bientôt le promontoire. Je trouvai sa roche divisée en assises horizontales, comme les gradins du Marboré, comme les murs de la brèche de Roland, comme le Cylindre et sa plate-forme. Mais ces assises étaient-elles des tranches ou des couches? Le premier coup de tnarteau résolut la question : c'étaient des tranches, et les couches étaient verticales. J'allais frapper un second coup dans le vif de la pierre, quand j'aperçois à sa surface une saillie rougeâtre ; je regarde de plus près ; je reconnais un tronçon de polypier. Je regarde encore, et je vois la valve supérieure d'une huître, puis des fragments d'un madrépore, puis d'autres zoophytes brisés que je n'ai pu déterminer... Je m'écrie, j'appelle mes compagnons, je les rassemble sur ces rochers tout empâtés des débris du règne organique. Je leur montre ces vénérables restes qui acquièrent dans les flancs du mont Perdu une importance toute particulière. On se répand sur le promontoire ; on arrache à l'envi tout ce qui SB distingue de la substance de la pierre, et travaillant moi-même avec une ardeur nouvelle, au milieu de ces ardents travailleurs, je jouissais d'un bonheur que personne ne peut partager avec moi : celui d'avoir ouvert un si beau champ d'observations à des successeurs qui peut-être y trouveront un jour ce que l'état actuel de nos connaissances ne nous permet pas de voir.
Mais, si c*était un satisfaisant spectacle que les élèves de deux naissantes écoles en possession d'une contrée dont les savants allaient nous envier la découverte ; si ]e ne pouvais voir sans émotion ces jeunes gens puiser dans un premier succès la passion des recherches et la soif du savoir; eux-mêmes subissaient de leur côté l'influence des lieux, et se livraient à des transports qui tenaient du délire. Restons ici, me disaient-ils; demain, peut-être, nous réussirons à gravir la cime du mont Perdu. . . Mais le froid de la nuit ? Qu'est-ce qu'une nuit devant une pareille espérance?... Mais des vivres?... On saura s'en passer : fatigues, craintes, dangers, tout était oublié ; combinaisons, prévoyance, tout était en défaut. Ces glaces n'avaient plus rien d'effrayant ; l'épaisse nuée qui ceignait les sommets n'avait plus rien de sinistre, quand tout à coup, du sein même de ce nuage part une détonation formidable que multiplient les échos du désert. Les plus déterminés en pâlirent; on croit voir éclater l'orage sur ces affreuses solitudes dont il va fermer lés issues : ce n'était pourtant qu'une lavange qui avait roulé sur les gradins supérieurs de la montagne; mais l'impression était faite et l'on ne songea plus qu'à partir.
.... A peine nous eûmes dépassé le lac que nous nous trouvâmes au bord d'un précipice dont aucun autre ne peut donner l'idée. Il semblait que la terre se dérobât tout à coup sous nos pieds. De quelque côté que nos regards se portassent, ce n'était qu'escarpements à pic et que murailles debout. A gauche les montagnes d'Estaubé, à droite le mont Perdu, plongeant ensemble à une profondeur immense, fournissaient
deux longues chaînes parallèles, formées des mêmes roches, taillées sur le même modèle, et resserrant entre des boulevards énormes la vallée de Béousse, que nous dominions comme du haut des airs et qui fuyait devant nous à perte de vue.
Mais qu'elle était ravissante, cette vallée, au milieu de la formidable enceinte dont les rochers la défendent et dont les glaces la fécondent ! Riche du luxe de la nature et belle de sa sauvage beauté, c'est la terre aux premiers jours de sa naissance et avant que l'homme l'eût asservie à la culture. J'y cherche en vain les traces de fréquentation qui devraient annoncer la route d'un fort ; le sentier, l'hospice échappent à la vue; les habitants se cachent, les passagers fuient devant cette nature que les uns n'ont pu soumettre, que les autres n'osent contempler, et le dernier qui l'aborde peut se croire le premier qui l'ait abordée. Il faut voir ces prairies sans troupeaux, ces ombrages que l'on n'a pas plantés, ces forêts, vierges encore^ ces haies de buis dont personne n'a tracé les contours, et ce torrent, né du mont Perdu, la Cinca, fière de son origine, impétueuse, indomptée, dessinant son cours incertain au fond de cette longue tranchée où les ruines qui raccompagnent retiennent la verdure à une respectueuse distance. Le regard entraîné à sa suite, s'égare avec elle dans la déserte étendue qu'elle parcourt sans obstacle et presque sans témoin. Elle fuit, et l'on ne peut la quitter; l'œil cherche aux limites de l'horizon le dernier scintillement de ses flots ; l'oreille attentive recueille le dernier murmure que ranime le passage du vent*. Elle échappe enfin à tous les sens dans les pro-
im'. LES ASCENSIONS CÉLÈBRES.
fondes vallées qui la conduisent, et rimagination la poursuit encore jusque sur les rivages lointains où l'Èbre reçoit les eaux dont nous touchons ici les sources éternelles... Mais quel est donc le charme secret de ces déserts? Quel sentiment involontaire, profond, impérieux, m'arrête dans ces lieux où mes pareils n'ont pas établi leur empire? Quel penchant irrésistible y ramène sans' cesse ma pensée et mes pas, m'y retient et amuse ma fantaisie du vain désir d'y' b«itir ma cabane et d'y cacher ma famille? Qu'est-ce que la civihsation, si elle laisse en nos cœurs l'impérissable regret de notre première indépendance? Qu'est-ce que la société, si l'homme qu'elle a façonné à son gré, qu'elle s'est attaché par tous les liens de l'habitude et du besoin, ne peut échapper un instant à la foule qu,i le comprime sans donner une larme ù la nécessité qui l'y replonge?...
Kb guide Rondo. — Ascension du glacier. — Passage sur la crèlc. — rrécipices. — Escalade. — Magique tableau.
Je repris la route du mont Perdu le 22 fructidor (7 septembre). La Peyrousc avait quitté Baréges. Je n'eus pour compagnons que les citoyens Mirbel et Pasquier, qui avaient fait leurs preuves d'adressie et de résolution dans le premier voyage, et le citoyen Dralel, juge au tribunal d'Auch, agriculteur distingué, ami de l'histoire naturelle, et de la société duquel j'eus bien lieu de mè louer. Quoique étranger aux montagnes, il y conserva une rare présence d'esprit, et je lui dois la
plus belle observation que* le voyage nous ait fournie. Nous prîmes à Baréges deux hommes, l'un, mon guide de confiance, l'honnété Laurens, qui s'était conduit dans le premier voyage avec son habileté ordinaire ; l'autre, que nous reçûmes à l'essai, ne sera plus tenté, je pense, de se remettre à pareille épreuve; celle-ci faillit lui être deux fois funeste. C'était pourtant un homme vigoureux et adroit dans les rochers ; mais il n'avait nulle expérience des glaces de la région supérieure. Arrivé à Cèdres, je m'assurai en outre de mon ami Rondo, l'un des hommes les plus lestes et les plus aventureux du pays. Les mauvais pas du Marboré sont ses grands chemins. Il n'y a pas un montagnard aussi familiarisé avec les neiges de toutes les saisons. Un pareil renfort était indispensable pour une expédition qui devait être bien autrement périlleuse que la précédente, et je dois à Rondo le témoignage que, dans cette circonstance, il se surpassa lui-même.
Pour gagner du temps et employer utilement toute la journée du lendemain, il fallait passer la nuit le plus près du mont Perdu qu'il était possible. Nous avions donc résolu d'aller coucher au fond de l^Estaubé, dans la hutte de VAbassat-dessus^ et j'avais pris mes mesurespour y arriver de bonne heure. Nous étions munis de couvertures ; j'y fis porter une bonne provision de bois, et à peine ces précautions étaient-elles suffisantes pour nous défendre du froid que nous devions éprouver à cette hauteur et dans une saison aussi avancée.
Cette fois nous ne montâmes pas le Couméhe par sa face antérieure. Je voulais revoir ses pentes orientales. Nous passâmes donc par la vallée de Héas pour y ga-
168 LES ASCEWSIONS CÉLÈBRES.
gner le Passet des Glouriettes qui s'élève directement jusqu'à la yallée d'Estaubé. A raesure que nous montions, nous trouvions dans la fraîcheur de Pair et la sérénité du ciel de nouvelles assurances de la constance du temps; mais aussi, à chaque pas, nous laissions derrière nous quelqu'une des plantes de l'été. L'automne nous attendait sur les hauteurs et nous annonçait l'hiver que nous trouverions sur les cimes.
Nous arrivâmes à la cabane avant le coucher du soleil. Elle était vide : ses possesseurs avaient déserté des pâturages déjà flétris par les gelées de la nuit. Je pris possession du ^te, et, dans le calme d'une belle soirée, je me livrai sans distraction à l'étude des montagnes dont nous étions environnés.
...... La nuit fut sereine et très-froide. Nous la
passâmes autour d'un grand feu, bien enveloppés de nos couvertures. Dès le point du jour, nous étions sur la route de la brèche. Le sol que nous foulions, la structure des couches, nous avertirent bientôt que nous touchions les bases du mont Perdu. Là, tout Tannonce déjà et porte Temipreinte de sa majesté. Les murailles sortant d'un amas immense de débris et de neige, s'élancent jusqu'aux nues et semblent décrire un arc de cercle dont chaque extrémité est flanquée d'un large glacier. De ces glaciers, le*plus haut est placé dans une niche au voisinage du port de Pinède ; le plus vaste et le plus beau est au côté opposé ; il se prolonge- vers la brèche d'Allanz et correspond à ceux que l'on voit de Gavarnie sur ce corps avancé du Marboré qui y porte le nom de mont Perdu. Au milieu du cirque, deux rampes comblées de neige et de glace s'élèvent jusqu'au
haut des murailles ; l'une est absolument inaccessible, c'est la plus occidentale, et au bas de celle-ci deux grands rochers coniques sont placés comme des bornes qu'il n'est pas permis d*outre-passer. L'autre rampe, plus large et moins rapide, est celle que j'abordais pour la seconde fois : elle a aussi sa borne et c'est même la plus remarquable par sa forme et la plus imposante par son volume ; mais celle-là n'arrêtera plus quiconque ne compte pas avec le danger pour voir le mont Perdu sous le plus frappant de ses aspects.
Nous approchions de cette rampe, et depuis longtemps je considérais le glacier avec quelque souci. Il avait beaucoup changé depuis mon premier voyage. Plus de neige : sa surface était toute nue et n'offrait pas un point où le pied pût laisser son empreinte. Le milieu s'était excavé. Deux grandes crevasses le parcouraient du haut en bas ; et, vers les deux tiers de sa hauteur, je remarquais une dépression transversale qui augmentait considérablement l'inclinaison de la partie supérieure. Nous ne pûmes même Taborder de front : il s'était escarpé à Textrémité et n'offrait que de3 coupes nettes, percées de l'ouverture de ses crevasses. Il fallut le prendre de côté, et, dès les premiers pas, nous reconnûmes qu'à la moindre inclinaison il était déjà dangereux. Les crampons n'y mordaient pas, et nos bâtons ferrés, appuyés de toutes nos forces, y laissaient à peine la trace de leur pointe. Au reste, nous nous étions munis de bons instruments pour fendre la glace, et dès lors on fut obligé de les ffiettre en œuvre. Mais le travail était des plus rudes, et nous n'avions pas seulement la liberté de le diriger à notre gré. Le glacier
se creusait en gouttière : au milieu, on le voyait tout criblé de crevasses et de trous ; il fallait s'en éloigner sans cependant se rapprocher des bords qui se redressaient au voisinage des rochers; nous étions donc réduits à gravir presqu'en ligne droite entre les deux écueils que nous avions à éviter. C'était une échelle de glace à monter ; point de zigzags à tracer, rien qui dissimulât l'inclinaison ; et l'inclinaison augmentait sans cesse comme le précipice s'approfondissait toujours.
Nous marchâmes plus de deux heures dans cette position, et nous n'avions fait encore que le moins difiicile. Nous approchions delà bosse que le glacier formait aji-dessus de la dépression dont j'ai parlé. Cette boèsC) on ne savait par où la prendre, et nous étions au terme de nos expédients. Rondo proposa de la tourner en montant sur le bord que nous avions si soigneusement évité. Il faut savoir ce que c'était que ce bord. C'était une arête en tranchant de couteau^ séparée du rocher par un large intervalle qui s'ouvrait en entonnoir dans la cavité du glacier. Cette proposition qui, une heure plus tôt, nous aurait paru dérisoire, était en ce moment la seule qui nous offrit un moyen de sortir honorablement de notre périlleuse aventure. Une douzaine de degrés que nous taillâmes presque à pic nous portèrent sur ce bord, qu'il fallut écrêter avant d'y poser le pied, et sonder à grands coups poiir s'assurer qu'il était capable de nous porter. En sondant et en écrétant toujours, nous réussîmes à faire treize pas en vingt minutes, montant en équilibre sur une Hgne glissante, le précipice derrière et des deux côtés. Une pareille position et surtout une pareille lenteur étaient
bien propres à refroidir le courage. Cependant, après ces treize pas, il fallut s'arrêter et délibérer encore.
Le guide novice que nous avions amené
de Baréges déclara que la tête lui tournait et qu'il était au moment de se précipiter. Il se trouvait sur les devants : il fallut le mettre entre nous, et l'on coniprend ce que cette opération avait de dangereux et de difûcile sur une ligne sans largeur et qui était exactement la ligne géométrique. Le mouvement que cela occasionna fit tomber du sac de mon Laurens ma lunette et ma boussole. Elles roulèrent ensemble dans le creux qui nous séparait du rocher. Le brave Rondo voulut y descendre ; j'essayai en vain de l'en dissuader. Nous étions munis de cordes sur lesquelles il fondait son espérance. Il se glissa dans la fente et pénétra dans les cavernes antérieures où il trouva la boussole. Nous lui jetâmes la corde; il s'en ceignit, et il fallut l'extraire avec effort d'un étranglement où son poids l'avait fait rouler en descendant. Le froid extrême de ces cavités ne lui avait pas permis de s'arrêter à chercher la lunette. Mon Laurens prétendit y descendre à son tour. Nous l'en tirâmes de même ; et certes, ceux qui prêtaient secours n'étaient pas dans une position moins critique que ceux qui le recevaient. Il ne rapporta rien ; j'avais perdu une excellente lunette, mai& nops avions trouvé dans l'action une nouvelle confiance en nos forces, et nous fîmes encore une trentaine de pas. sur la crête, prenant à peine le loisir de l'ébrêcher.
Cependant, à chaque instant cette crête nous exposait à de nouveaux hasards. Deux fois nous fûmes arrêtés par des saillies du rocher qui se projetaient en avant
et nous barraient le chemin. On ne pouvait ni monter ni descendre ; il fallait se plier autour de ces saillies, au risque de perdre Téquilibre et de se précipiter. Bientôt il fut tout à fait impossible de passer outre, et nous n'eûmes plus d'autre refuge que ces mêmes rochers (jui, la première fois, avaient paru inaccessibles. Ils sont, il est vrai, taillés en degrés par les coupes croisées des couches et des tranches ; mais pour concevoir la disposition de ces degrés, qu'on se figure d'abord une rampe d'escalier dont les marches seraient presque toujours plus hautes que larges, et qu'on aurait redressée de façon que l'angle d'inclinaison eût augmenté d'un tiers ; qu'on ajoute ensuite à cette idée celle de toutes les irrégularités et de toutes les dégradations que peut occasionner un pareil redressement dans une pareille structure; l'incertitude où nous étions de ce que nous trouverions plus haut, la prévention que devait exciter l'infructueuse tentative des guides du Coumélie, et Ton jugera de quel œil nous regardions la dernière ressource qui nous restait. Ce fut là pourtant qu'il fallut se hisser de gradin en gradin. Le premier y était poussé par le second, et, une fois accroché, il lui prétait la main à son tour. Les risques étaient au moins égaux, si même le désavantage n'était du côté des derniers. Ceux qui gravissaient en avant ne pouvaient faire un faux pas qui ne compromit le reste de la troupe, ni ébranler un quartier de pierre qui ne volât sur la tête des autres. Je fus moi-même blessé assez fortement par un de ces débris contre lequel je ne pus que me roidir, puisque ma position ne me permettait pas de l'éviter. Cette dernière escalade dura
plus d'une heure, et ce que nous courûmes de dangers dans ce voyage apprendra à quiconque voudra aborder le mont Perdu par cette route, qu'elle n'est praticable qu'au gros de l'été, et tandis que les glaciers sont encore couverts de neige. Un mois auparavant, nous n'avions pas employé Jeux heures à la montée, et ce n'avait été qu'un jeu pour ceux qui avaient la moindre expérience des montagnes. Aujourd'hui elle en exigea cinq, et dans ces cinq heures, pas une minute où nous n'eussions couru risque de la vie.
Nous approchions enfin du sommet de la crête; il ne restait plus qu'un petit nombre de degrés à monter, et le redressement des couches en ad^oucissait déjà h pente. Je regardai mes compagnons; aucun n'avait donné des signes de crainte, mais aucun ne donnait des signes de joie. Une sorte de tristesse, produite par une longue anxiété, laissait à peine concevoir ce que le mont Perdu nous préparait de dédommagements. Après tant de plans inclinés, de rochers si droits, de glaces si perfides, nous ne sentions d'autre besoin que celui d'un peu de terrain plat où le pied pût se poser sans délibération ; mais ce terrain, nous ne le touchions pas encore que déjà la scène change et que tout est oublié. Du haut des rochers, nous considérons avec une muette surprise le majestueux spectacle qui nous attendait au passage de la brèche. Nous ne le connaissions pas; nous ne l'avions jamais vu ; nous n'avions nulle idée de Téclat incomparable qu'il recevait d'un beau jour. La première fois le rideau n'avait été que soulevé ; le crêpe suspendu aux cimes répandait le deuil sur les objets mêmes qu'il ne couvrait pas. Aujour-
iU LES ASCENSIONS CÉLÈBRES.
d'hui, rien de voilé, rien que le soleil n'éclairât de sa lumière la plus vive; le lac, complètement dégelé, réfléchissait un ciel d'azur; les glaciers étincelaient et la cime du mont Perdu, toute resplendissante de célestes clartés, semblait ne plus appartenir à la terre. En vain j'essayerais de peindre la magique apparence de ce tableau. Le dessin et la teinte sont également étrangers à tout ce qui frappe habituellement nos regards. En vain je tenterais de décrire ce que son apparition a d'inopiné, d'étonnant, de fantastique, au moment où le rideau s'abaisse, où la porte s'ouvre, où l'on touche enfin le seuil du gigantesque édifice. Les mots se traînent loin d'une sensation plus rapide que la pensée, on n'en croit pas ses yeux ; on cherche autour de soi un appui, des comparaisons : tout s'y refuse à la fois ; un monde finit, un autre commence ; un monde régi par les lois d'une autre existence. Quel repos dans cette vaste enceinte où les siècles passent d'un pied plus léger qu*ici bas les années! Quel silence sur ces hauteurs où un son, quel qu'il soit, est la redoul-able annonce d'un grand et rare phénomène ! Quel calme dans l'air et quelle sérénité dans le ciel qui nous inondait de clartés! Tout était d^accord, l'air, le ciel, la terre et les eaux : tout semblait se recueillir en présence du soleil et recevoir son regard dans un immobile respect.
En comparant l'imposante symétrie du cirque au désordre hideux qu'il offrait lorsqu'une brume épaisse se traînait autour de ses degrés, nous reconnaissions à peine les lieux que nous avions parcourus. Ce n'était plus, la lourde masse du GjHndre qui fixait exclusive-
ment les regards. La transparence de Pair rectifiait les apparences qu'avait brouillées Tinterposition de la nue; la cime principale était rentrée dans ses droits; elle ramenait à l'unité toutes les parties de cet immense chaos. Jamais rien de pareil ne s'était offert à mes yeux. J*ai vu les hautes Alpes ; je les ai vues dans ma première jeunesse, à cet âge où l'on voit tout plus beau et plus grand que nature ; mais, ce que je n'y ai pas vu, c'est la livrée des sommets les plus élevés revêtue par une montagne secondaire. Ces formes simples et graves, ces coupes nettes et hardies, ces rochers si entiers et si sains dont les larges assises s'alignent en murailles, 9e courbent en amphithéâtre, se façonnent en gradins, s'élancent en tours où la main des géants semble avoir apphqué l'aplomb et le cordeau, voilà ce que personne n'a rencontré au séjour des glaces éternelles, voilà ce qu'on chercherait en vain dans les montagnes primitives dont les flancs déchirés s'allongent en pointes aiguës, et dont la base se cache sous des monceaux de débris. Quiconque s'est rassasié de leurs horreurs, trouvera encore ici des aspects étranges et nouveaux. Du mont Blanc même il faut venir au mont Perdu : quand on a VU' la première des montagnes granitiques, il reste à voir encore la première des montagnes calcaires.
(Ramond, Voyages m mont Perdu?)