ASCENSION AU CAP NORD
les gros temps de l'Atlantique, de la mer Glaciale et de la mer Blanche viennent expirer au pied de cette jetée? qui s'avance dans l'Océan entre les vastes continents de l'Amérique et de l'Asie septentrionale. Le vent contraire nous forçait de louvoyer, et longtemps nous eûmes sous les yeux le spectacle imposant et sévère de cette masse de rochers. Allongée comme une proue de navire, elle semble allej au-devant des flots impuissants de la mer, qui se brisent contre elle depuis l'origine des âges. Enfin, nous courûmes une dernière bordée, et vînmes mouiller à l'est du cap Nord, dans une petite baie à laquelle sa forme a fait donner le nom de baie de Ja Corne, ou Hornvig.
Combien je fus agréablement surpris, en descendant à terre, de me trouver au milieu de la plus riche prairie subalpine qu'il fût possible de voir ! L'herbe haute et touffue me venait aux genoux, et je rencontrais à l'extrémité de l'Europe les plantes que j'avais admirées si souvent dans les Alpes de la Suisse; c'étaient elles, aussi vigoureuses, aussi brillantes et plus grandes que dans leurs montagnes. A droite, se dressait la masse imposante du cap Nord, noire, escarpée, inaccessible. Devant nous, une pente roide, mais verdoyante, permettait d'atteindre au sommet, en contournant la base du pron\ontoire. Je recueillais avec ardeur toutes les plantes qui s'offraient à ma vue : il me semblait qu'elles avaient un intérêt particulier, puisqu'elles étaient pour ainsi dire les plus robustes et les plus aventureuses d'entre leurs soeurs européennes. Je rate plaisais à retrouver parmi elles des plantes des environs de Paris ; elles me semblaient dépaysées comme moi sur ce noir
rocher battu par les flots. J'étais tenté de leur demander pourquoi elles avaient quitté les bords des champs cultivés et les ombrages paisibles du bois de Meudoo, où elles reçoivent les hommages des botanistes parisiens, pour vivre tristement parmi des étrangères, car les plantes alpines étaient en majorité. Au haut de la pente, je me trouvai sur un plateau nu, dépouillé, parsemé de flaques d'eau. Au loin,^à perte de vue, se déroulent des plans successifs, de grandes ondulations de terrains uniformes, peu accidentés, séparés par des baies et des bas-fonds marécageux : tout est froid, immobile, désolé. Tandis que le calme'régnait dans la belle prairie que j'ai décrite, un vent du nord furieux balayait le plateau du Cap et nous empêchait presque de marcher. Nous avançâmes néanmoins et parvînmes jusqu'à l'extrémité. Jamais je n'oublierai la sombre grandeur du spectacle qui s'offrait à mes yeux. Devant nous s'étendait l'océan Glacial, dont les limites sont au pôle, s'agitant au-dessous d'une épaisse couche de nuages qui semblaient peser sur lui; à gauche, une pointe de terre longue et basse bordée d'écume; à droite, quelques îlots sans nom. Quand je me penchais sur le bord du précipice qui termine le cap, je voyais la mer se briser au pied de l'escarpement, à une profondeur de 1,000 pieds au-dessous de moi. De cette hauteur les lames énormes venues en ligne droite du Groenland, du Spitzberg, ou de la Nouvelle-Zemble, ne formaient, en se brisant, qu'un simple liséré d'écume, comme feraient les rides d'un petit lac poussées doucement vers le rivage par un léger souffle de vent.
Le sommet le. plus ^ievé du cap Nord est, d'après
ASCENSlOiN AU CAl' iNORD. 1«1
mes observations, à 308 mètres au-dessus de la nier ; il est surmonté d'un petit rocher sur lequel les voyageurs gravent leur nom. J'y lus avec respect celui de Parrot, célèbre par ses voyages dans les Alpes, l'Ararat et le Caucase. Même ce dernier rocher n'est pas dépourvu de toute végétation : de petites flaques circulaires de parmélies et d'ombilicaires noires comme la roche s'étaient attachées à elle, et une mousse microscopique se cachait dans les fentes. Sur le plateau il y avait encore quelques plantes souffreteuses, dépouillées par les vents, couchées sur le sol, ou cherchant un arbre derrière les plis du terrain qui pouvaient les abriter contre les rafales continuelles qui balayent le cap Nord
(Charles Martins, Du Spit%berg au Sahara.)
Le cap Nord est à 12 ou 15 milles du fiord de Giestvar. Nous franchîmes cette courte distance par un temps assez calaie: usant de la rame bien plus que de la voile. Nous avions à gauche la pleine mer ; à droite la côte de l'île. Toute cette côte est semblable à une haute muraille, formée de couches perpendiculaires : à la base, des brisants et des écueils ; au sommet, une crête au fil droit, parfois dentelée dé pointes aiguës. Au milieu de ce boulevard de rochers, nous aperçûmes de loin une grande tour carrée faisant saillie et flanquée de bastions épais : c'était le cap Nord.
Au lieu de prendre terre, immédiatement, nous poussâmes une pointe au large, à un quart de mille, pour
182 LES ASCENSIONS GÉLÈBUES.
mieux saisir Teffet d'ensemble. La masse énorme s'élève à pic du sein de la mer, sombre, morne, hautaine, inabordable. Immobile comme l'arc-boutant d'un monde, solide comme le contre-fort d'un continent, elle révèle au premier regard l'idée d'une inébranlable puissance. L'Europe est en paix derrière cette sentinelle avancée qui la défend contre les flots et les tempêtes de la mer Glaciale.
Nous doublâmes la pointe, et nous pénétrâmes dans une seconde baie, très-petite, creusée et arrondie par la nature au sein même de la montagne. Le cap versait sur nous son ombre immense. Autour de la baie, une enceinte de rochers semi -circulaire dessine nettement ses contours. Tantôt ces rochers noircis s'émiettent comme des laves qu'un choc aurait broyées au sortir du cratère. Tantôt ils se partagent d'eux-mêmes en larges lames comme des feuilles d'ardoise ou des tables de marbre. Entre la mer et ces rochers, une couche de terre végétale se recouvre de gazon et de fleurs ; ce sont les andromèdes et les renoncules glaciales, le petit œillet des bois, le géranium sauvage, l'angélique et le Vergiss-mein-nicht qui semble éclore en ces parages lointains comme pour rappeler un souvenir à l'ûme oublieuse. Sur les pierres, entre les fleurs et les gazons, un petit ruisseau d'argent scincille et murmure.
Nous commençâmes bientôt l'ascension du Cap.
Le cap Nord est une montagne d'environ l ^000 pieds de hauteur, coupée à pic du côté de la mer, et de toute part presque inaccessible. Les pentes sont tou^ jours escarpées et roides, souvent rendues glissantes par des bandes de mousse humide et èourte, serrée,