ASCENSION AU CAP NORD
élastique, et repoussant d'elle-même le pied, qui ne rencontre aucun appui ; d'autres fois il faut franchir des amas de pierres roulantes, qui se détachent dès qu'on les touche, ou bien encore des masses de rochers âpres, qu'il faut gravir comme par escalade. Çà et là, dans les anfractuosités qui retiennent un peu de terre végétale, les bouleaux nains essayent de lever leur tête éplorée, et bientôt retombent sur le sol, où ils se tordent, végètent, rampent et meurent. Parfois, à quelque distance, la mouette, perchée sur une pointe de rocher, nous regardait de son œil clair et perçant, et, rassurée par notre air pacifique, continuait son rêve, sans même tourner vers nous sa tête immobile. Les corbeaux croassant rasaient le sol en noirs tourbillons, tandis que, dans le ciel éthéré, les aigles et les faucons décrivaient des orbes immenses.
Enfin, nous atteignîmes la dernière cime, plateau. en terrasse couvert d'un humus jaunâtre, que se disputent des mousses et des lichens, et où, sur des couches de granit sombre, étincelle la blancheur du quartz.
Quand je me sentis sur cette dernière pointe du vieux continent européen, j'éprouvai une des plus profondes émotions de ma vie de voyageur...
Il était minuit un quart. Le soleil était tout entier au-dessus de l'horizon. C'est à peine si le bord inférieur de son disque effleurait la crête des flots empourprés. Là, l'çistre infatigable fournit une carrière de quatre mois sans repos, avant d'aller tomber dans la mer. Seulement, il ne paraît pas suivre sa marche accoutumée. Au lieu de tracer sur nos têtes un arc lumineux, dont une. pointe s'appuierait à l'orient et
l'autre à l'occident, il glisse doucement sur la courbe insensible d'une ellipse démesurément allongée.
Du reste, la lumière n'est pas la même à toute heure ; ses nuances varient selon la position de Tastre qui la produit. Si le soleil de midi lance, comme chez nous, des rayons ardents, si, vers dix heures, son disque oblique se plonge dans des flots de pourpre qui teignent la moitié du ciel ; souvent, à minuit, quand il effleure la ligne de l'horizon, sa lumière, décomposée par un prisme invisible, hésite et se dégrade dans les demi-tons verdâtres et jaunes d'une gamme peu étendue, niais infiniment variée. Les objets revêtent alors des teintes fantastiques, et, quelle que soit la clarté de l'atmosphère, on sent pourtant que ce n'est pas là le jour véritable de l'action et du mouvement. Parfois, pendant ce long jour, la lune se rencontre dans le ciel avec le soleil, chacun de ces astres régnant sur une partie de l'horizon. A mesure que le soleil s'avance dans sa gloire, tout ruisselant d'or et de feu, la lune, toujours belle dans sa pâleur rosée, s'enfuit et se laisse voir à travers le voile nacré des nuages.
Nous passâmes une grande partie de la nuit sur le sommet du cap, chacun de nous se livrant à ses réflexions et respectant le silence et la rêverie de ses compagnons.
Parfois le cap Nord, impassible témoin,
assiste à ces grandes colères de la nature qui bouleversent la face du globe. Les vents du nord et du nordouest, qui se portent du pôle vers l'équateur, se précipitent impétueusement, en causant sur leur passage des commotions terribles. — Soulevées en montagnes