LE TAURUS ET LE LIBAN
Quiconque n'a point pratiqué les montagnes de premier ordre se formera diflicilemeot une juste idée de ce qui dédommage des fatigues que l'on y éprouve et des dangers que l'on y court. 11 se figurera encore moins que ces fatigues même n'y sont pas sans plaisirs, et que ces dangers ont des charmes ; et il ne pourra s'expliquer l'attrait qui y ramène sans cesse celui qui les connaH, s'il ne se rappelle que l'homme, par sa nature, aime à vaincre des obstacles ; que son caractère le porte à chercher des périls, et surtout des aventures ; que c'est une propriété des montagnes de contenir dans le moindre espace et de présenter dans, le moindre temps les aspects de régions diverses, les phénomènes de climats différents ; de rapprocher des événements que sépareraient de longs intervalles; d'alimenter avec profusion cette avidité dç sentir et de connaître, passion primitive et inextinguible de l'homme, qui naît de sa perfectibilité et la développe;
Ramond.
Sur l'Himalaya.
J -A. nODGSON
Gangotri. — Tremblement de terre. — Campagne de neige. — Avalanches. Éboiilements. — Pics majestueux. — Paysage extraordinaire . — Source du Gange.
Étant parvenu à observer le cours du Gange dans les montagnes de THimalaya, jusqu'à un éloignement considérable au delà de Gangotri, c'est-à-dire jusqu'à l'endroit où sa source est cachée par des masses éternelles
de neige^ j'espère que le journal de ce voyage méritera l'approbation de la Société asiatique.
Nous avions fait le tour de l'éperon de la montagne, lorsque nous eûmes le bel aspect du pic Mianri. Dans l'éloignement, les masses de la montagne de Rudr-Himalaya s'élevaient les unes au-dessus des autres, et étaient surmontées du pic Dudgi qui est très-élevé, et dont la neige pure réfléchissait un éclat éblouissant à la lumière du soleil. Ici le sentier est un peu meilleur. Tout au bas, et à une grande profondeur, le fleuve roule son écume dans un lit de rochers très-étroit. Au delà de Gangotri, on voit un gros pic d'une forme singulière. Une cascade se précipite au milieu d'une grande étendue de neige, qui descend presque depuis le sommet jusqu'au lit du fleuve. Nous montâmes au-dessus d'un torrent qui roulait du haut d'un rocher de granit. Les rochers entre lesquels coule le fleuve avec rapidité sont d'un granit clair. Ici les cèdres sont petits et trapus. Sur le bord du Gange, à droite on voit Gangotri, petit temple consacré à Ganga-Mai et à Bhagirathi.
Aujourd'hui ce sentier est tout à fait mauvais, quoiqu'il n'aille jamais longtemps en montant. La vue qui s'étend sur les pics que l'on voit de tous côtés, a quelque chose. de sublime et de sauvage en même temps. Les rochers sont d'un granit plus clair qu'à l'ordinaire, et parsemés de taches noires et brillantes de la nature du spath. Près de Gangotri, le fleuve s'élargit. Le temple est construit en pierres et renferme des idoles de Bhagirat'hi, de Ganga, etc. Il est situé sur un quartier
Gangotri (Himalaya).
de rocher élevé sur la rive droite d'enriron 20 pieds au-dessus de reau,elque Ton nomme Bhagirafhi-Sita. Dans le voisinage on trouve aussi un bâtiment grossier en bois, destiné à recevoir les étrangers. Plus loin, en suivant le fleuve, on voit quelques plaines couvertes de terre où il croît des cèdres; mais, en général, on ne voit partout que des blocs de rochers qui se sont détachés des montagnes environnantes.
Fatigués de la pénible marche de la journée, nous étions livrés au sommeil, lorsque, entre dix et onze heures du soir, nous fûmes réveillés par des secousses de tremblement de terre. Nous sortîmes avec précipita— , tion de notre tente et fûmes témoins des effets du tremblement, pendant lequel nous sentîmes toute l'horreur de notre situation. Notre tente se trouvait entre des masses énormes de rochers dont quelques-uns avaient plus de iOO pieds de diamètre, et qui probablement avaient été jetés là par des tremblements de terre précédents. La scène qui nous environnait, éclairée par la triste lueur de la lune, était réellement effroyable. A la seconde secousse, les rochers roulèrent de tous côtés du haut du pic dans le lit du fleuve. Le bruit affreux causé par ce roulement est au-dessus de toute description, et ne s'effacera jamais de ma mémoire. Lorsque le bruit des blocs qui se précipitaient dans le voisinage eut cessé, nous entendions encore au loin des bruits semblables. Nous regardions avec frayeur les rochers qui étaient au-dessus de nos têtes, dans la crainte que le premier coup qui viendrait en détachât quelques fragments sons lesquels nous serions infailliblement écrasés ; mais la Providence voulut qu'il n'y eût plus de secousses pendant
263 LES ASCENSIONS GËLËBRES.
cette nuit. Ce tremblement de terre s'était fait ressentir avec violence dans toute la contrée des montagnes, et dans les provinces du nord-ouest de l'Indostan.
Le 27, et le lendemain, nous éprouvâmes encore de légères secousses. Malgré notre désir de quitter le plus tôt possible ces dangereuses contrées, nous résolûmes, puisque nous étions venus jusqu'ici, de suivre le cours du fleuve aussi loin que nous pourrions. En conséquence, nous partîmes, le 29 mai, dans Tespérance d'arriver le jour même à la source. Les deux brahmes de Gangotri ne pouvaient nous donner aucun renseignement sur son éloignement, car ils n'avaient jamais été au delà de cet endroit, et ils nous assurèrent que personne n'avait fait cette tentative, à l'exception de Munschi qui, à ce qu'il parait par les Recherches asiatiques y s'était aVancé quelques lieues plus loin. M. James Frazer est le premier Européen qui soit allé à Gangotri en 18i 5.
Après nous être traînés entre des débris de rochers et des avalanches nouvellement tombées, nous montâmes le long d'une campagne de neige qui couvre le fleuve, et qui a environ 50 pieds d'épaisseur. Au delà, où le lit redevient visible, il est encombré d'énormes rochers qui y ont été précipités. Des deux côtés du chemin s'élèvent, sans discontinuation, de hauts rochers en forme de murailles. Nous arrivâmes encore au milieu d'énormes débris des avalancheà récentes. Une de ces avalanches, épaisse de 500 pieds, était en travers sur le fleuve et profondément gelée. Près de là on voit les éclats d'une grande chute de montagne. Le fleuve est rétréci par les rochers et forme une suite de cataractes ;
le chemin devient très-difficile. Vers le haut sont des pics élevés, en forme de tours. Bientôt après nous arrivâmes à un endroit où les eaux du fleuve, changées en écume, se précipitent en forme de cascade d'une plaine de neige. Nous passâmes au-dessus, et arrivâmes ensuite à un torrent qui sort d'une caverne située à gauche. Ici le Gange serpente à droite autour d'un grand pic de neige ; à gauche sont des rochers escarpés. En cet endroit nous jugeâmes que la source du fleuve devait être plus éloignée que nous ne Tavions cru, et nous fîmes venir une petite tenté de Gangotri.
A gauche nous étions toujours accompagnés d'un rideau de rochers ; à droite, nous avions des pics de neige dont nous jugeâmes que les sommets étaient à 6,000 pieds au-dessus de nos têtes. Nous passâmes de nouveau le fleuve, auprès de quelques chutes de montagnes, en sautant de rochers en rochers. La ligne générale de neige n'était pas élevée de plus de 200 pieds au-dessus de nous. A droite, le coté de la montagne s'était écroulé.
Au delà de la rive gauche du fleuve et au bord, on voit quelques bouleaux et de petits pins avec de longues pointes ; les cèdres ont disparu. Comme cet endroit était pour nous le plus convenable et le plus sûr que nous pussions trouver, nous y fîmes halte. La masse des eaux du fleuve ayant beaucoup diminué, nous espérions arriver le lendemain à sa source. La marche était trèspénible, à cause des débris de rochers qui tombent journellement dans cette saison, par la fonte des neiges. Les voyageurs doivent avoir l'attention de se rendre vers midi dans un lieu sûr s'ils ne veulent pas s'exposer
au danger d*être écrasés. 11 faisait en cet endroit un très-grand froid, et il gela toute la nuit; mais nous ne manquions pas de bois de bouleau pour faire du feu. La terre était spongieuse et couverte de pierres. Souvent le silence de la nuit était interrompu par la chute des avalanches.
Le 30 mai, au lever du soleil, nous nous mîmes en marche à travers une campagne de neige. Un large torrent, sur les bords duquel pendaient des glaçons, s'avance avec rapidité vers le Gange, Nous montâmes une avalanche gelée, qui cachait le fleuve, dont le lit devient plus large. Entre les rochers, on voit de gros morceaux de glace suspendus. Nous passâmes une petite rivière qui coule à gauche. Le chemin était rude et rocailleux. A gauche s'élèvent des roches de granit; et à droite des pics de neige de 7,000 à 8,000 pieds. Ici le lit du fleuve est large de plus de 400 brasses. Nous nous trouvions alors au delà de la ligne où les arbres peuvent croître, et nous avions derrière nous les derniers pins. A la vérité nous rencontrâmes encore des bouleaux, mais ils ne formaient que de gros buissons. Devant nous brillait la majestueuse montagne de neige à trois sommets, objet le plus beau que puisse voir Toeil de rhomme. Comme ces pics avaient été inconnus jusqu'alors, et que par conséquent on ne leur avait point donné de noms, nous fîmes usage du privilège des navigateurs, et les appelâmes Saint-George, Saint-Patrice et Saint-André. En avançant encore plus loin, nous découvrîmes, entre Saint-George et Saint-Patrice, un autre pic moins élevé, que nous nommâmes Saint-David. Nous donnâmes à toutes les cimes ensemble le nom de Quatre-
Saints. Le fleuve reçoit une cataracte de 12 pieds de haut, et plusieurs autres plus petites. La pente de son lit est très-considérable, et il est parsemé de blocs de granit blancs, jaunes et rouges. Le chemin devient exlrêmementdifficile. A gauche, oh voit des débris de montagnes.
Un sentier très-abrupt conduit à des masses de rochers écroulés. Comme le côté gauche de la montagne est tombé en partie très-récemment, l'endroit est fort dangereux. Les sommets, qui sont décWrés, ont au moins 4,000 pieds de haut; des blocs de rochers menacent encore et tombent en effet souvent. Jamais je n'ai vu une ruine si dangereuse. Elle a plus d'un demimille de largeur. Chacun s'empresse de s'éloigner de cet endroit effrayant. Les ruptures des rochers étaient si fraîches, que je pensai qu'elles avaient été occasionnées par le dernier tremblement de terre, car nous avions entendu un grand fracas de ce côté.
La place où nous nous arrêtâmes était si sûre, qu'aucun débris ne pouvait nous y atteindre. L'aspect du pic, dont nous étions alors très-près, est au-dessus de toute description. Les Quatre-Saints sont sur le dernier plan de la vallée de neige, sur la droite de laquelle s'élève d'une manière gigantesque un pic magnifique couvert de neige et de glaces brillantes. Nous lui donnâmes le nom de Moira. La vallée déneige, sous laquelle le fleuve est caché, parait très-étendue, et nous attendîmes le jour pour la mieux connaître.
Nous nous trouvâmes à 150 pieds environ au delà du Jit du fleuve. Pendant le jour le soleil a beaucoup de force, parce que les pics réfléchissent ses rayons; mais
lorsqu'il se cache derrière les montagnes, il fait froid et il gèle pendant toute la nuit. — Partout où Ton voit des plateaux dans le voisinage des grands pics de neige, ils paraissent dans une position presque horizontale comme je l'avais remarqué Tannée dernière sur le sommet du pic qui est au delà du Setlej. La couleur des rochers sur les Quatre-Saints parait être un jaune clair mêlé de brun et de noir. Le pic Saint-George, d'après mes mesures, est élevé au-de3sus de la mer de 22,240 pieds, et celui de Saint-Patrice de 22,385 pieds.
Depuis Gangotri, nous n'avions pris qu'un petit nombre d'hommes pour nous accompagner, mais ici nous renvoyâmes tous ceux dont nous pouvions absolument nous passer, afin d'avoir une provision de blé suffisante pendant quelques jours, si nous réussissions à passer ces masses de neige qui étaient devant nous. Après avoir pris toutes nos mesures, nous eûmes le temps d'examiner avec étonnement la scène extraordinaire qui nous environnait.
L'éclat éblouissant de la neige était relevé par son contraste avec le bleu foncé du ciel, qu'il faut attribuer à la raréfaction de l'air: pendant la nuit les étoiles brillaient d'un éclat que Ton ne remarque point dans une atmosphère épaisse. Elles s'élevaient au-dessus des sommets de neige, et leur lumière apparaissait avec la rapidité d'un éclair. Tout autour de nous s'élevaient des pics gigantesques. 11 régnait un silence effrayant qui n'était interrompu que par le bruit delà chute des ava- * lanches. Nulle part nos yeux ne rencontrèrent les objets que l'on voit ordinairement dans les contrées habitées par les hommes. Au clair de la lune, tout paraissait
morne, sauvage, effrayant ; un païen pourrait croire que c'est ici le séjour des démons.
Pour se faire une idée de la vue imposante d*un de ces pics de neige, il faut penser que son sommet nous apparaissait, dans un éloignement de 5 milles, sous un angle très-ouvert qui portait son élévation à plus de 8,000 pieds au-dessus de l'endroit où nous étions, et que le même pic, vu des contrées les plus éloignées de Flndostan, sous un angle très-faible, cause déjà un grand étonnement. Qu'on juge combien il doit augmenter encore lorsqu'on voit, d un seul regard, depuis le pied jusqu'au sommet, cette masse énorme couverte de neige. Peu d'hommes peuvent supporter cette vue.
Le 31 mai^ le long du fleuve, au delà de ses bords, à droite, nous vîmes des montagnes, tantôt de rochers, tantôt déneige. Le chemin nous conduisait vers le bas du lit. Un spectacle très-étonnant se présenta devant nous. Le Gange sortait sous une voûte très-basse au piied du grand lit de neige. A' gauche et à droite, le fleuve est borné par des rochers. Mais au-devant, au delà de la voûte, s'élève une masse de neige gelée de 380 pieds d'épaisseur, formée depuis plusieurs siècles, et tout à fait perpendiculaire. Ses morceaux isolés sont épais de plusieurs pieds, et chacun d'eux appartient à une avalanche particuUère. Du bord supérieur de ce singulier mur de neige, et immédiatement au-dessus de l'ouverture d'où sort le fleuve, pendent de gros morceaux de glaces grises, formés par les gouttes d'eau qui tombent lorsque la neige se fond ; car vers midi, les rayons du soleil ont beaucoup de force. Le brahme de Gangotri qui nous accompagnait n'avait jamais entendu dire qu'il
existât un endroit tel que celui-ci, et il ignorait que personne y eût jamais pénétré. Cependant il paraît que ceci ne doit s'entendre que des temps modernes,. du moins je ne connais aucun endroit auquel le nom de mufle de vache convienne mieux qu'à cette source merveilleuse, et ce nom suppose que successivement la curiosité des Indous avait pénétré jusque-là. Autour de nous des blocs de neige se précipitaient, de sorte que nous eûmes à peine le temps d'achever nos observations. Nous saluâmes avec nos cors de chasse la source du Gange, et nous montâmes à gauche le lit de neige qui s'y trouvait.
Cette grande campagne de neige s'étend dans une largeur de 2 milles 1/2, et remplit tout l'espace entre le pied du sommet à droite et à gauche. La vue s'étendait devant nous jusqu'à 6 mètres de distance. Là, elle est bornée à gauche par le pied des Quatre-Sainls, et à droite par la vallée qui est derrièra Moira. Le pied de la dernière paraît être situé encore plus haut que celui des Quatre-Saints, et la campagne de neige monte jusqu'à un endroit où elle paraît finir en forme de crête.
(J.-A. HoDGsoN. Journal des voyages.
— Extrait des Asiatic Researches.)
ASCENSION AU GUNUNG-TALANG (SUMATRA)
Vue du cratère. — Lac de soufre. —Nuit d'orage. —Magnifique spectacle.
On désigne à Sumatra sous le nom de Sœlassie le volcan actif dont le sommet est à 3,000 mètres au-dessus de la mer et qui était en éruption au mois d'octobre 1845. Plusieurs Hollandais ne craignirent pas d*y faire une ascension pendant cette période ; nous extrayons les passages suivants du récit fait par l'un d'eux.
En allant de Solok à Mocara Pamy , nous avions aperçu de temps en temps, du haut des collines, des colonnes de fumée qui s'élevaient du Sœlassie. Plus d'une fois cette Yue avait fait naître en nous le désir de visiter cette montagne. M. le contrôleur van der Yen nous ayant parfaitement accueillis, nous lui exprimâmes notre intention, qui fut aussitôt approuvée. Il s'occupa lui-même des préparatifs, et dès le lendemain, 21 octobre, nous ' étions à cheval à cinq heures du jnatin;
A peine en route depuis un quart d'heure, nous rencontrâmes un profond ravin couvert de cailloux roulés
qui rendirent le chemin si dangereux, qu'il nous fallut descendre et conduire nos chevaux à la main. Nous traversâmes un petit pont en bambou sans parapet, et, après avoir gravi une pente assez roide, nous fûmes récompensés de nos peines par une vue magnifique. On apercevait dans le lointain le Scfilassiequi continuait à lancer ses colonnes de fumée.
Près de Batol-Bandjak, où nous nous arrêtâmes, on voyait en abondance des cailloux trachytiques. Les habitants nous firent visiter plusieurs sources thermales dans les environs. Leur eau était amère et sulfureuse.
Le soir nous atteignîmes Batol-Bedjandjang au pied même du volcan. Nous nous remîmes en marche à cinq heures du matin par une brume et une pluie fine fort désagréables. Le thermomètre marquait 20°. Il nous fallut gravir successivement trois arêtes assez rapides, longues de 200 mètres chacune. Au haut du dernier contre-fort, la vue s'étendait sur un plateau couvert d'une riche végétation d'arbres et d'arbustes, à l'extrémité duquel nous attendait une nouvelle ascension de 400 mètres environ. Le sol, composé d'un mélange de terre sulfureuse et de parties calcaires, était devenu chaud : çà et là s'élevaient de petits nuages de fumée du fond des crevasses.
Il était onze heures quand nous prîmes un moment de repos au bas du sommet le plus élevé, qui nous dominait encore d'à peu près 100 mètres. Quoique déjà une forte odeur de soufre nous eût annoncé le voisinage du cratère et la fin de notre voyage, l'activité du volcan devenait ici beaucoup plus évidente. Au milieu des blocs de lave ancienne qui nous environnaient, la
GooQk
ASCENSION AU GUNUNG-TALANG. . 273
végétation avait diminué, les broussailles étaient desséchées et les troncs d'arbres noircis et brûlés. Nous franchîmes rapidement la distance qui nous restait à gravir, et nous arrivâmes à une crevasse située entre les deux sommets, sur l'un desquels le cratère s'offrait à nos yeux dans toute sa grandeur imposante.
Quel tnajestueux spectacle! Devant nous s'ouvrait le cratère où l'activité volcanique se développait depuis des siècles et plus loin celui qui se trouvait en éruption. Il apparaissait comme un lac de formation récente environné de flammes et de» nuages de fumée. Le morne silence qui régnait autour de nous n'était interrompu que par le bruit souterrain des décharges volcaniques.
Au sud-ouest, à environ 120 mètres du sommet, se trouve le foyer en activité. Le bord occidental est formé par une muraille verticale à travers laquelle s'échappe une partie de la' lave. Du côté du sud, une crcte inclinée se perd dans des profondeurs que l'œil ne peut pénétrer. Aussi loin que s'étend le regard, on aperçoit des crevasses, d'où s'échappent quelques nuages de fumée.
Pour contempler le lac de plus près, nous descendons le long des pentes en nous aidant autant des mains que des pieds, en ne quittant un bloc de rochers qu'après nous être affermi sur un autre. Nous sommes témoins de l'activité intérieure et nous entendons un bruit continu qui ressemble assez à celui des roues d'un grand nombre de bateaux à vapeur en mouvement.
M. van der Yen courut ici le plus gtand danger, car s'étant avancé tout près d'une ouverture, la lave chaude encore céda soiis ses pieds ; heureusement elle reposait
sur une masse déjà durcie, ce qui lui donna le temps de se rejeter en arrière. La chaleur ne nous permit pas de rester longtemps dans le cratère ; nous dûmes l'abandonner en. hâte pour visiter le petit lac de. soufre qui se trouve au-dessus de l'arête sur laquelle nous étions montés. Ce lac, de forme arrondie, a environ 50 mètres de diamètre. Trois d'entre nous descendirent le long d'une paroi presque verticale, d'environ 7 mètres de hauteur, jusqu'à un amas d'eau bouillante. En s'appuyant d'une main aux crevasses, ils purent de l'autre en puiser quelques cuillerées ; mais la forte odeur de soufre qu'elle dégageait les força à remonter promptement.
Nous traversâmes de nouveau le plateau pour revenir au point où nous avions commencé notre examen et nous dûmes nous occuper à préparer un gîte convenable pour la nuit. Vers dix heures du soir, nous étions enveloppés de nos manteaux et nous cherchions à nous livrer au sommeil sur nos lits de pierre, quand la pluie recommença avec une extrême violence. Les nuages qui couvraient le ciel de leurs éclairs se succédaient sans relâche. Trois fois notre tente faillit être enlevée. L'eau ruisselait sur nous et nous grelottions de froid. Le vent avait éteint nos lumières. A la lueur des éclairs nous parvînmes cependant après beaucoup d'efforts à consolider notre tente, et nous pûmes sous son faible abri attendre le jour.
Nous venions de lutter pendant des heures entières contre les éléments déchaînés et leur fureur pouvait se prolonger ; ce fut donc pour nous un grand plaisir de voir au matin un ciel pur et sans nuages, avant de nous mettre en route pour le retour. Nous descendîmes par
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le versant oriental, dont les pentes étaient moins dangereuses, jusqu'au fond du cratère éteint, pour remonter par le coté opposé jusqu'au second sommet, d'où nous pûmes jouir d'un spectacle magnifique sur les collines et les vallées, les lacs, les rivières et les îles qui s'étalaient sous nos yeux.
(Nouvelles annales des voyages.]