H. DE SAUSSURE
Végétation tropicale. — Sol volcanique. —Soufrière. — Curieux phénomène. — Geyser. —La marmite de Rubezahl.
.... Vous avez bien voulu me demander la communication de quelques détails touchant mon voyage au Mexique, mais jusqu'à ce jour il ne m'a pas encore été possible de commencer la rédaction de mes observations sur la géographie de cet intéressant pays. Je me bornerai donc aujourd'hui à vous parler de la découverte d'un ancien volcan éteint qui renferme de remarquables curiosités, dignes d'attirer l'attention du géographe autant, que celle du géologue. En vous parlant delà découverte de cette grande montagne, je ne prétends pas qu'elle n'ait encore été visitée par personne, car les habitants du district environnant la connaissent fort bien, mais aucun voyageur n'a jamais soupçonné son existence, et les habitants mêmes des villes du Mexique sont à son sujet dans l'ignorance la plus complète.
Au sud-ouest de la vallée de Mexico, s'étend la verte province de Michoucan, qui passe avec raison pour le
2i6 LES ASCENSIONS CÉLÈBRES.
jardin du Mexique, et qui réunit les avantagesd'un sol accidenté, sillonné par un grand nombre de cours d'eau, et d'un climat tempéré. Lorsque le voyageur débouche dans ces vertes prairies, après avoir longtemps parcouru les plaines sablonneuses de TAnabuac et les marais du bassin de Mexico, il éprouve un ravissement particulier à la vue de ces Qollines boisées entre lesquelles s'étendent de verdoyantes prairie^, des rivières à Tonde pure et fraîche, et des lacs enchanteurs du sein desquels s'élèvent des îles couvertes d'une riche végétation. Dans d'autres districts de ce fertile pays, des montagnes d'un aspect rude et sauvage recèlent dans leurs entrailles ces veines de métaux précieux qui, de nos jours, sont restées la seule richesse des républiques espagnoles. Le plus florissant de ces districts est celui d'Angangeo, situé sur les confins de l'État de Mexico. Je quittai cette localité le 6 août i 855 et me dirigeai à l'ouest vers le village de Taximaroa. J'avais reçu quelques vagues indications sur l'existence dans cette région d'une grande montagne portant le nom de San AndreSj mais j'eus quelque peine à trouver un guide pour m'y conduire.
Tous les volcans du Mexique sont d'un accès facile. La pente de leurs flancs est tellement douce, qu'on les gravit à cheval jusqu'à une hauteur considérable; mais toujours ils sont envahis par d'immenses forêts qui masquent l'horizon et le sommet de la montagne. Partout le rayon visuel est arrêté par les troncs des arbres séculaires qui semblent se disputer le sol, ou qui gisent et s'entass ^nt en immenses monceaux de pourriture, où toute une ni ture vivante se meut à l'abri des regards
du passant. Cette végétation vigoureuse et gigantesque, fruit d'une nature tropicale éminemment fertile, excite pendant longtemps l'imagination du voyageur, puis elle finit par fatiguer, et sa monotonie remplit Pâme d'ennui et de tristesse. Ici cependant l'uniformité est rompue par de grandes clairières, dont le sol horizontal me parait avoir appartenu à une série de petits lacs desséchés. La montagne de San Andres a en effet un développement très-considérable. Ses pans ne sont pas uniformément inclinés, mais ils sont coupés de plaines, de mamelons et de collines placés sur la montagne ellemême. Oe vaste ensemble offre un massif de dômes et de croupes, séparés par des plaines et des vallons, et s'élève graduellement par étages jusqu'au dernier plateau, du niveau duquel surgit le rocher arrondi qui forme la cime la plus élevée.
L'étroit sentier qui conduit du village de Jaripea au lieu d'exploitation du soufre, serpente à travers ces forêts impénétrables, tantôt traversant les marécages des plateaux, tantôt s'enfonçant dans des ravins où les pas les plus difficiles créaient à nos montures un danger de tous les moments. Le sol de la montagne est tout entier composé d'untrachyte bleuâtre, traversé lui-même par une infinité de filons d'obsidienne d'une grande largeur, à tel point qu'en bien des endroits, hommes et chevaux marchent littéralement sur du verre. Toutes les plaines avoisinantes offrent aussi le même caractère, et sont en outre inondées de débordements basaltiques qui ont fait éruption par une multitude de fentes dont le sol a été criblé durant les nombreux cataclysmes qu'ont amenés d'incessantes secousses volcaniques.
Après plusieurs heures de marche, nous débouchâmes subitement dans un amphithéâtre rocailleux où le plus curieux spectacle s'offrit à nos yeux. Au fond de cette espèce d'entonnoir, Ton voit un étang circulaire de plus de 100 mètres de largeur, rempli d'une eau trouble et bouillante, d'où s'échappe un nuage de vapeur chargé de gaz méphitiques. Toutes les parois de l'amphithéâtre sont des rochers dépourvus de terre végétale, ramollis et blanchis par les vapeurs sulftireuses dont l'atmosphère de ce gouffre est chargée. Sur ces rochers se dessinent des auréoles jaunes et rouges qui témoignent do l'action incessante du soufre, • et une végétation languissante surplombe de tous côtés leurs bords taillés à pic. Cette lutte entre une végétation envahissante et les émanationspernicieùses qui la refoulent, a quelque chose de triste qui rend plus sauvage encore l'aspect de ces lieux désolés. La mare d'eau chaude qui en occupe le fond, à en juger par l'inclinaison de ses bords, parait être d'une assez grande profondeur. C'est de son sein que l'on retire continuellement le soufre mêlé de boue dont on se sert pour la fabrication des poudres, après l'avoir purifié par la fusion. Quelques huttes de terre et un petit bâtiment d'exploitation ont été construits pour servir à ces travaux, et s'élèvent à une distance de la lagune où l'on se ressent moins des mofettes; mais telle est encore l'influence des vapeurs sulfureuses à celte distance, qu'elle transforme la terre argileuse dont lej maisons sont bâties en sulfates divers, principalement en alun, au point de les faire écrouler périodiquement. Ce phénomène est l'un des plus curieux qu'il soit possible d'observer.
Jet de vapeur sur le San And rés (Mexique).
Nous consacrâmes le reste de la journée à explorer diverses parties de la montagne, et guidés par deux Indiens, nous pénétrâmes dans une vallée élevée, en nous frayant une route à coups de hache à travers l'épaisseur de la forêt dont la végétation extraordinaire dépasse ici en majesté et en vigueur tout ce que j'ai vu sur les montagnes du Mexique. Le sol est jonché de troncs gigantesques qui s'entassent pèle-méle sous l'épais feuillage des arbres vivants, et lorsqu'on cherche à les franchir en s'appuyant sur leur écorce, ils s'affaissent aussitôt et tombent en poussière, en vous entraînant dans leur chute au fond d'un fourré de fougères et de plantes diverses, où vous restez comme enseveli entre des montagnes de bois vermoulu.
Depuis une demi-heure environ, notre attention était attirée par un bruit étrange, assez semblable à celui d'une cataracte lointaine, lorsque nous aperçûmes une graade colonne de vapeur blanche, projetant avec violence ses flocons moutonnés par-dessus la cime des sapins qui couvrent les flancs de la vallée.
En atteignant le lieu d'où partait ce bruit^ nous fûmes saisis de la grandeur du spectacle qu'il nous présenta. Devant nous s'élevait une pente blanchie qui semblait couverte de porcelaine. Au sommet se trouve un puits de 2 mètres d'ouverture, d'où s'échappe avec un sifflement horrible un immense jet de vapeur qui s'élève dans les airs à une hauteur considérable.
En même temps un flot d'eau bouillante déborde de l'ouverture et s'ccoule en plusieurs ruisseaux vers le fond de la vallée. Ce grand phénomène ne saurait être comparé qu'à celui des geysers d'Islande, et ici comme
m tÉS ASCENSIONS CÉLÈBRES.
Jà-baSy'^ses résultats sont les mêmes. Les eaux en s'écoulant^déposent une grande quantité de silice et forment aux environs ces rochers blancs dont je compare la substance à celle de la porcelaine. Toutes les pierres que ces eaux humectent sont en voie d'accroissement. Leur surface est molle comme une espèce de pâte, et se solidifie ensuite pour former une sorte d'opale compacte.
Le San Andres renferme encore d'autres curiosités. Non loin du jet de vapeur, et dans la même vallée, Ton voit jaillir une autre source chaude, au milieu de divers petits bassins qui semblent taillés de main d'homme. Mais celle-ci n'offre guère d'autre intérêt que celui d'une simple source thermale, si ce n'est la haute température de ses eaux, qui atteint près de 100 degrés.
Nous continuâmes à cheminer à travers les bois, toujours guidés par nos Indiens, en nous élevant graduellement sur les flancs de la vallée, mais sans sortir du rayon d'une demi-lieue. Subitement nous vîmes s'ouvrir devant nous un gouffre dont les bords argileux coupés à pic menacèrent^de s'ébouler sous nos pas. Dans la profondeur de ce trou , nous vîmes une mare d'eau bourbeuse, agitée par une violente ébuUition. Son niveau s'abaissait, puis s'élevait en immenses boursouflures qui éclataient en jjetant de tous côtés des flots d'écume. Des sapins que l'éboulement des bords avait entraînés s'étaient abattus dans cet entonnoir, et agités par les flots brûlants d'une vase grise, ils subissaient une véritable coction, allant et venant comme un légume dans une marmite d'eau bouillante. La soudaineté de Ce
spectacle le rend encore plus effrayant ; nous reculâmes saisis de terreur à la pensée que la terre pourrait manquer sous nos pas et que la moindre imprudence nous précipiterait dans ce gouffre, oii une mort affreuse deviendrait inévitable.
Nous ne pûmes nous empêcher de comparer cette merveille pittoresque à certaines scènes féeriques que rimagination du moyen âge a enfantées. Si au lieu d*être placée au sein des déserts de l'Amérique, la montagne que nous décrivions s'élevait sur les bords du Rhin, elle eût ajouté plus d'une légende aux traditions gothiques de l'Allemagne. La marmite deRubezahl n'estelle pas réalisée dans cette chaudière de la montagne oii cuisent les arbres de la foret, et cet enfer-là, animé par les sorcières de Macbeth, ne formerait-il pas un tableau parfait ?
Il est probable que le San Andres récèle encore d'autres objets dignes d'attention, mais les forêts impénétrables qui le couvrent en entier, empêchent le voyageur de l'explorer à son aise. Dans une autre excursion que je fis plus tard au delà de la fabrique de soufre, je vis une vaste clairière dont le sol est occupé par un lac d'eau amère, alimenté sans doute par des sources souterraines. Rien n'est plus triste que ces lieux isolés, cette nappe d'eau saumâtre, bordée tout alentour par les arbres séculaires de la forêt silencieuse et monotone que les cerfs, les aras et les perroquets ne parviennent pas à animer. C'est là que, saisi d'un violent accès de fièvre, je devins incapable de pousser plus loin l'exploration du San Andres. Je déplorai d'autant plus ce con* tre temps, qu'il me mit dans l'impossibilité de visi-
254 LES ÂSGËNSlOiNS GëLÉBRËS
ter le piton de la montagne que les habitants du pays désignent sous le nom de Cerro-Grande, et dont Taltitude dépasse sensiblement la limite de la végétation arborescente. On prétend même qu'il n est pas dépourvu de neiges persistantes ; mais les renseignements que le voyageur peut obtenir des naturels sont trop vagues pour qu'il puisse leur accorder une grande confiance.
(Lettre de M. H. de Saussure à M. de la Roquette. Bulletin de la Société de géographie.)
Pont dans les Cordillères.