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ASCENSION DE 1787 PAR DE SAUSSURE

D^îpart de Chamounix. — Glacier de la côle. — Campement au milieu des neiges. — Nuit rayonnante. — Cime du mont Blanc. — Expériences de physique. — Le mal de montagne. — Formes bizarres des nuages dans les vallées. — Pont de neige et crevasses. — Joie du retour.

En allant à Chamounix, dans les premiers jours de juillet, je rencontrai à Sallenche le courageux Jacques Balmat, qui venait à Genève m'annoncer ses nouveaux succès; il était monté à la cime de la montagne avec deux autres guides. La pluie tombait quand j'arrivai à Chamounix, et le mauvais temps dura près de quatre semaines. Mais j'étais décidé à attendre jusqu'à la fin de la saison plutôt que de manquer le moment favorable.

Il vint enfin, ce moment si désiré, et je me mis en marche le 1" août 1787, accompagné d'un domestique et de dix-huit guides qui portaient nos instruments de physique et tout l'attirail dont j'avais besoin. Mon fils

aîné désirait ardemment de m'accompagner, mais je craignais qu'il ne fût pas encore assez robuste et assez exercé à des courses de ce genre. J'exigeai qu'il y renonçât. Il resta au Prieuré, où il fit avec beaucoup de soin des observations correspondantes à celles que je faisais sur la cime.

Pour être parfaitement libre sur le choix des lieux où je passerais les nuits, je fis porter une tente, et le ' premier soir j'allai coucher sous cette tente, au sommet de la montagne de la Côte. Cette journée est exempte de peines et de dangers : on monte toujours sur le gazon ou sur le roc, et l'on fait aisément la route en cinq ou six heures. Mais de là jusqu'à la cime, on ne marche plus que sur les glaces ou sur les neiges.

La seconde journée n'est pas la plus facile. Il faut d'abord traverser le glacier de la Côte pour gagner le pied d'une petite chaîne de rocs qui sont enclavés dans les neiges du mont Blanc. Ce glacier est difficile et dangereux. Il est entrecoupé de crevasses larges, profondes et irrégulières, et souvent on ne peut les franchir que sur des ponts de neige qui sont quelquefois trèsminces et suspendus sur les abîmes. Un de mes guides faillit y périr. 11 était allé la veille avec deux autres pour reconnaître le passage ; heureusement ils avaient eu la précaution de se lier les uns aux autres avec des cordes ; la neige se rompit sous lui au milieu d'une large et profonde crevasse, et il demeura suspendu entre ses deux camarades. Nous passâmes tout près de l'ouverture qui s'était formée sous lui, et je frémis à la vue du danger qu'il avait couru. Le passage de ce glacier est si difficile et si tortueux qu'il

nous fallut trois heures pour aller du haut de la Côte jusqu'aux premiers rocs de la chaîne isolée, quoiqu'il n'y ait guère plus d un quart de lieue en ligne droite.

Après avoir atteint ces rocs, on s'en éloigne d'abord pour monter en serpentant dans un vallon rempli de neige qui va du nord au sud jusqu'au pied de la plus haute cime. Ces neiges sont coupées de loin en loin par d'énormes et superbes crevasses. Leur coupe vive et nette montre les neiges disposées par couches horizontales, et chacune de ces couches correspond à une année. Quelle que soit la largeur de ces crevasses, on ne peut nulle part en découvrir le fond.

Mes guides auraient voulu passer la nuit auprès d'un des rocs que l'on rencontre sur cette route, mais comme les plus élevés sont encore de 60() à 700 toises plus bas que la cime, je voulais m' élever davantage. Pour cela, il fallait aller camper au milieu des neiges, et c'est à quoi j'eus beaucoup de peine à déterminer mes compagnons de voyage. Ils s'imaginaient que pendant la nuit il règne dans ces hautes neiges un froid absolument insupportable, et ils craignaient sérieusement d'y périr. Je leur dis enfin que, pour moi, j'étais déterminé à y aller avec ceux d'entre eux dont j'étais sûr : que nous creuserions profondément dans la neige, qu'on couvrirait cette excavation avec la toile de la tente, que nous nous y renfermerions tous ensemble, et qu'ainsi nous ne souffririons point du froid, quelque rigoureux qu'il pût être. Cet arrangement les rassura et nous allâmes en avant. A quatre heures du soir, nous atteignîmes le second des trois grands plateaux de neige que nous avions à traverser. C'est là que nous

campâmes, à 1 ,455 toises au-dessus du Prieuré et 1,995 au-dessus de la mer, 90 toises plus haut que la cime du pic de Ténériffe. Nous n'allâmes pas jusqu'au dernier plateau, parce qu'on y est exposé aux avalanches. Le premier plateau par lequel nous venions de passer n'en est pas non plus exempt. Nous avions traversé deux de ces avalanches tombées depuis le dernier voyage de Balmat, et dont les débris couvraient la vallée dans toute sa largeur.

Mes guides se mirent d'abord à excaver la place dans laquelle nous devions passer la nuit; mais ils sentirent bien vite l'effet de la rareté de l'air (le baromètre n*était qu'à 17 pouces 10 lignes). Ces hommes robustes, pour qui sept ou huit heures de marche que nous venions de faire ne sont absolument rien,' n'avaient pas soulevé cinq ou six pellées de neige qu'ils se trouvaient dans rimpossibilité de continuer : il fallait qu'ils se relayassent d'un moment à l'autre. L'un d'eux, qui ét^it retourné en arrière pour prendre dans un baril de l'eau que nous avions vue dans une crevasse, se trouva mal en y allant, revint sans eau et passa la soirée dans les angoisses les pliis pénibles. Moi-même, qui suis si accoutumé à l'air des montagnes, qui me porte mieux dans cet air que dans celui de la plaine, j'étais épuisé de fatigue en préparant mes instruments de météorologie. Ce malaise nous donnait une soif ardente et nous ne pouvions nous procurer de l'eau qu'en faisant fondre de la neige, car l'eau que nous avions vue en montant se trouva gelée quand on voulut y retourner, et le petit réchaud à charbon que j'avais fait porter servait bien lentement vingt personnes altérées^

tizedbyV^OOgle

Du milieu de ce plateau, renfermé entre la dernière cime du mont Blanc, au midi, ses hauts gradins de l'est et le dôme du Goûté, à l'ouest, on né voit presque que des neiges; elles sont pures, d'une blancheur éblouissante, et sur les hautes cimes elles forment le plus singulier contraste avec le ciel presque noir de ces hautes régions. On ne voit là aucun être vivant, aucune apparence de végétation : c'est le séjour du froid et du silence. Lorsque je me représentais le docteur Paccard et Jacques Balmat arrivant les premiers au déclin du jour dans ces déserts, sans abri, sans secours, sans avoir même la certitude que les hommes pussent vivre dans les lieux où ils prétendaient aller, et poursuivant cependant toujours intrépidement leur carrière, j'admirais leur force d'esprit et leur courage.

Mes guides, toujours préoccupés de. la crainte du froid, fermèrent si exactement tous les joints de la tente que je souffris beaucoup de la chaleur et de Tair corrompu par notre respiration. Je fus obligé de sortir dans la nuit pour respirer. La lune brillait du plus grand éclat au milieu d'un ciel noir d'ébène. Jupiter sortait tout rayonnant aussi de derrière la plus haute cime à Test du mont Blanc, et la lumière réverbérée par tout ce bassin de neige était si éblouissante qu'on ne pouvait distinguer que les étoiles de la première et de la seconde grandeur. Nous commencions enfin à nous endormir, lorsque nous fûmes réveillés par le bruit d'une grande avalanche qui couvrit une partie de la pente que nous devions gravir le lendemain. A la pointe du jour, le thermomètre était à 5 degrés au-dessous de la congélation.

Nous ne partîmes que tard, parce qu'il fallut faire fondre de la neige pour le déjeuner et pour la roule; elle était bue aussitôt que fondue, et ces gens, qui gardaient religieusement le vin que j'avais fait porter, me dérobaient continuellement l'eau que je mettais en réserve.

Nous commençâmes par monter au troisième et dernier plateau, puis nous tirâmes à gauche pour arriver sur le rocher le plus élevé, à l'est de la cime. La pente est extrêmement rapide, de 39 degrés en quelques endroits; partout elle aboutit à des précipices, et la surface de la neige était si dure que ceux qui marchaient les premiers ne pouvaient assurer leurs pas sans la rompre avec une hache. Nous mîmes deux heures à gravir cette pente, qui a environ 250 toises de hauteur. Parvenus au dernier rocher, nous reprîmes à droite, à l'ouest, pour gravir la dernière pente, dont la hauteur perpendiculaire est à peu près de 150 toises. Cette pente n'est inclinée que de 28 à 29 degrés, et ne présente aucun danger; mais l'air y est si rare que les forces s'épuisent avec la plus grande promptitude; près de la cime, je ne pouvais faire que quinze ou seize pas sans reprendre haleine ; j'éprouvais même de temps en temps un commencement de défaillance qui me forçait à m'asseoir , mais à mesure que la respiration se rétablissait, je sentais renaître mes forces; il me semblait, en me remettant en marche, que je pourrais monter d'une traite jusqu'au sommet de la montagne. Tous mes guides, proportion gardée de leurs forces, étaient dans le même état. Nous mîmes deux heures depuis le dernier rocher jusqu'à

la cime, cl il était onze heures quand nous y parvînmes.

Mes premiers regards se portèrent sur Chamounix, où je savais ma femme et ses deux sœurs, l'œil fixé au télescope, suivant tous mes pas avec une inquiétude trop grande sans doute, mais qui n en était pas moins cruelle, et j'éprouvai un sentiment bien doux et bien consolant lorsque je vis flotter l'étendard qu'elles m'avaient promis d'arborer au moment oii, me voyant parvenu à la cime, leurs craintes seraient au moins suspendues.

Je pus alors jouir sans regret du grand spectacle que j'avais sous les yeux. Due légère vapeur suspendue dans les régions inférieures de l'air me dérobait la vue des objets les plus bas et les plus éloignés, tels que les plaines de la France et de la Lombardie ; mais je ne regrettais pas beaucoup cette perle : ce que je venais de voir et ce que je vis avec la plus grande clarté, c'est l'ensemble de toutes les hautes cimes dont je désirais depuis si longtemps connaître l'organisation. Je n'en croyais pas mes yeux : il me semblait que c'était un rêve, lorsque je voyais sous mes pieds ces cimes majestueuses, ces redoutables aiguilles, le Midi, l'Argentière, le Géant, dont les bases mêmes avaient été pour moi d'un accès si difficile et si dangereux. Je saisissais leurs rapports, leur liaison, leur structure, et un seul regard levait des doutes que des années de travail n'avaient pu éclaircir.

Pendant ce tèmps-là nos guides tendaient ma tente et y dressaient la petite table sur laquelle je devais faire mes expériences. Mais, quand il fallut disposer

mes instruments,^ je me trouvais à chaque instant obligé d'interrompre mon travail pour ne m'occuper que du soin de respirer. Si l'on considère que le baromètre n'était là qu'à 16 pouces 1 ligne et qu'ainsi l'air n'avait guère plus de la moitié de sa densité ordinaire, on comprendra qu'il fallait suppléer à la densité par la fréquence des inspirations. Or, cette fréquence accélérait le mouvement du sang, d'autant plus que les artères n'étaient plus contre-bandées au dehors par une pression égale à celle qu'elles éprouvent à l'ordinaire. Aussi avions-nous tous la fièvre.

Lorsque je demeurais parfaitement tranquille, je n'éprouvais qu'un peu de malaise, une légère disposition au mal de cœur. Mais, lorsque je prenais de la peine ou que je fixais mon attention pendant quelques moments de suite, et surtout, lorsqu'on me baissant, je comprimais ma poitrine, il fallait me reposer et haleter pendant deux ou trois minutes. Mes guides éprouvaient des sensations analogues : ils n'avaient aucun appétit, et, à la vérité, nos vivres, qui s'étaient tous gelés en route, n'étaient pas bien propres à l'exciter : ils ne se souciaient pas même du vin et de l'eaude-vie. En effet, ils avaient éprouvé que les liqueurs fortes augmentent cette indisposition, sans doute en accélérant encore la vitesse de la circulation. Il n'y avait que l'eau fraîche qui fit du bien et du plaisir, et il fallut du temps et de la peine pour allumer le feu, sans lequel nous ne pouvions en avoir.

Je restai cependant sur la cime jusqu'à trois heures et demie, et quoique je ne perdisse pas un seul moment, je ne pus faire dans ces quatre heures et demie

toutes les expériences que j*ai fréquemment achevées en moins de trois heures au bord de la mer. Je fis cependant avec soin celles qui étaient les plus essentielles.

En quittant ce magnifique belvédère je vins, en trois quarts d'heure, au rocher qui forme l'épaule à Test de

Le col du Géant.

la cime. La descente de celte pente, dont la montée avait été si pénible, fut facile et agréable ; la neige n'était ni trop dure ni trop tendre, et, comme le mouvement que l'on fait en descendant ne comprime point le diaphragme, il ne gêne point la respiration, et l'on ne souffre point de la rareté de Tair. D'ailleurs, comme cette pente est large, éloignée des précipices, il n'y a

fut pas ainsi de la descente qui, du haut de Tépaule, conduit au plateau sur lequel nous avions couché. La grande rapidité de cette descente, l'éclat insoutenable du soleil, réverbéré par la neige, qui nous. donnait dans les yeux et qui faisait paraître plus terribles les précipices qu'il éclairait sous nos pieds, la rendaient infiniment* pénible. D^ailleurs, autant la dureté de la neige avait rendu le matin notre marche difficile, autant sa mollesse, produite par l'ardeur du soleil, nous incommodait le soir, parce que, au-dessous xle sa surface ramollie, on trouvait toujours son fond dur et glissant.

Comme nous redoutions tous cette descente, quelques-uns des guides, pendant que je faisais mes observations à la cime, avaient cherché quelque autre passage'; mais leurs recherches ayant été vaines, il fallut suivre, en descendant, la route que nous avions suivie en montant. Cependant, grâce aux soins de mes guides, nous la fîmes sans aucun accident et cela dans moins d'une heure et quart. Nous passâmes auprès de la place où nous avions, sinon dormi, du moins reposé la nuit précédente, et nous poussâmes encore une lieue plus loin, jusqu'au rocher près duquel nous nous étions arrêtés en montant. Je me déterminai à y passer la nuit : je fis établir la tente contre l'extrémité méridionale de ce rocher, dans une situation vraiment singulière. C'était sur la neige, sur le bord d'une pente très-rapide, qui descend de la vallée que domine le dôme de Goûté, avec sa couronne de séracs^, et qui est terminée, au

On donne dans les Alpes le nom de sérac à une espèce de fromage hinnc et compacte, que l'on retire du petit lait et que Ton comprime

ASCENSIONS AU MONT BLANC. il

midi, par la cime du mont Blanc. Au bas de cette pente régnait une large et profonde crevasse, qui nous séparait de cette vallée et où s'engloutissait tout ce qu'on laissait tomber des environs de notre tente.

Nous avions choisi ce poste pour éviter le danger des avalanches; et pour que, les guides trouvant des abris dans les fentes de ce rocher, nous ne fussions pas entassés dans la tente, comme nous l'avions été la nuit précédente.

Je contemplai l'amas de nuages qui flottaient sous nos pieds, au-dessus des vallées et des montagnes, moins élevées que nous. Ces nuages, au lieu de présenter des plaques ou des surfaces unies, comme on les voit de bas en haut, offraient des formes extrêmement, bizarres, des tours, des châteaux, des géants, et paraissaient soulevés par des vents verticaux, qui partaient des différents points des pays situés au-dessous. Par-dessus tous ces nuages je voyais l'horizon liséré d'un cordon composé de deux bandes : l'inférieure, d'un rouge noirâtre ; la supérieure, plus claire, et d'où semblait s'élever une flamme d'un bel aurore, inégale, transparente et diversement nuancée.

Nous soupàmes gaiement et de très-bon appétit ; après quoi je passai sur mon matelas une excellente nuit. Ce

dans des caisses rectangulaires, où il prend la forme de cubes, ou plutôt de parallélipipèdes rectangles. Les neiges, à une grande hauteur, prennent fréquemment cette forme lorsqu'elles se gèlent après avoir ét(' en par^e imbibées d'eau. Elles deviennent alors extrêmement compactes ; dans cet état, si une couche épaisse de cette neige durcie se trouve sur une pente, qu'elle y vienne à glisser en masse et qu'en glissant ainsi quelques parties de la masse portent à faux, leur pesanteur les force à se rompre en fragments à peu près rectangulaires, dont quelques-uns ont jusqu'à 50 pieds en tout sens, et qui, à raison de leur homogénéité, sont aussi réguliers que si on les eût taillés au ciseau .

fut alors seulement que je jouis du plaisir d'avoir accompli ce dessein formé depuis vingt-sept ans, dans mon prêtai er voyage à Chamounix, en 1760 ; projet que j'avais si souvent abandonné et repris, et qui était pour ma famille un continuel sujet de souci et d'inquiétude. Cette préoccupation avait le caractère d'une espèce de maladie : mes yeux ne rencontraient pas le mont Blanc que Ton voit de tant d'endroits de nos environs, sans que j'éprouvasse une espèce de saisissement douloureux. Au moment où j'y arrivai, ma satisfaction ne fut pas complète ; elle le fut encore moins au moment de mon départ : je ne voyais alors que ce que je n'avais pu faire. Mais dans le silence de la nuit, après m'être bien reposé de ma fatigue, lorsque je récapitulais les observations que j^avais recueillies, lorsque surtout je me retraçais le magnifique tableau des montagnes que j'emportais gravé dans ma tête, et qu'enfin je conservais l'espérance bien fondée d'achever, sur le col du Géant, ce que je n'avais pas fait, et que vraisemblablement on ne fera jamais sur le mont Blanc, je goûtais une satisfaction vraie et sans mélange.

Le 4 août, quatrième jour du voyage, nous ne partîmes que vers six heures du matin. Nous arrivâmes dans une petite heure à la cabane. Nous fûmes ensuite obligés de descendre une pente de neige inclinée de 46 degrés et de traverser une large crevasse sur un pont de neige si mince qu'il n'avait au bord que trois pouces d'épaisseur ; un des guides, qui s'écarta un peu du milieu où la neige était plus épaisse, enfonça une de ses jambes à faux. A une heure de marche au-dessus de la cabane nous rencontrâmes des crevasses qui s'étaient

ouvertes sur notre route, et pour les éviter il fallut descendre une pente de 50 degré§. En entrant ensuite sur le glacier que nous devions traverser, nous le trouvâmes changé dans ces vingt-quatre heures au point de ne pouvoir reconnaître la route que nous avions suivie en montant ; les crevasses s'étaient élargies, les ponts s'étaient rompus; souvent, ne trouvant point d'issue, nous fùmps obligés de revenir sur nos pas ; plus souvent encore, il fallut nous servir de l'échelle pour traverser des crevasses qu'il eût été impossible de franchir sans son secours. Tout près d'arriver au bord, le pied manqua à un des guides, qui glissa jusqu'au bord d'une fente où il faillit tomber et où il perdit un des piquets de ma tente. Dans ce moment d'effroi, un énorme glaçon tomba dans une grande crevasse, avec un fracas qui ébranla tout le glacier. Mais enfin nous abord«îmes sur le roc à neuf heures et demie du matin, quittes de toute peine et de tout danger. Nous ne mîmes que deux heures trois quarts de là au prieuré de Chamounix, où j'eus la satisfaction de ramener tous mes guides parfaitement bien portants.

Notre arrivée fut tout à la fois gaie et touchante ; tous les parents et amis de mes guides venaient les embrasser et les féliciter de leur retour. Ma femme, mes sœurs et mes fils, qui avaient passé ensemble à Chamounix un temps long et pénible, dans l'attente de cette expédition, plusieurs de nos amis, qui étaient venus de Genève pour assister à notre retour, exprimaient dans cet heureux moment leur satisfaction, que les craintes qui l'avaient précédée rendaient plus vive, plus touchante, suivant le degré d'intérêt que nous avions inspiré.

Je passai encore le lendemain à Chamounix pour faire quelques observations comparatives, après quoi nous revînmes tous heureusement à Genève, d'oii je revis le mont Blanc avec un vrai plaisir, et sans éprouver ce sentiment de trouble et de peine qu'il me causait auparavant.

(De Saussure, Voyage dans les Alpes.)

ASCENSION DE MM. CHARLES MARTINS, BRAVAIS ET LEPILEUR (iSià)

Préparatifs d'une ascension scienlifîque. — Glacier des Bossons. — Le campagnol des neiges. — Magnétisme terrestre. — Marie Couttot. — Tempête de nnit. — Fatigues de l'ascension. — Description du sommet. — L'ombre du mont Blanc.

J'arrive à l'ascension scientifique que j'ai faite

on 1 844 avec mes amis Auguste Bravais, lieutenant de vaisseau, et Auguste Lepileur, docteur en médecine. Avec le premier, j'avais visité le Spitzberg en 1838 et 1859, pendant les deux campagnes de la Recherche dans la mer Glaciale. 11 avait hiverné seul à Bossecop, enLaponie; mais nous avions séjourné ensemble sur le Faulhorn, en 1841, pendant dix-huit jours, à 2,680 mètres au-dessus de la mer ; lui-même s'y était rencontré l'année suivante avec le physicien A. Peltier et y avait demeuré vingt-trois jours. La comparaison des régions boréales du globe avec les hautes régions

alpines était le sujet habituel 4e nos conversations. Sur le Faulhorn, nous avions fait une foule d'observations et abordé un certain nombre de problèmes qui ne pou- • valent être résolus que par une ascension et un séjour à une plus grande hauteur ; nous pensâmes au mont Blanc.

Nous quittâmes Genève le 26 juillet. Suivant à pied une longue charrette à quatre roues qui portait notre matériel, nous arrivâmes à Chamounix le 28. Les préparatifs nous prirent quelques jours. Notre dessein étant de séjourner aussi haut que possible sur le mont Blanc, nous avions emporté de Paris une tente de campement avec ses montants et ses piquets, des paletots en peau de chèvre, des sacs en peau de mouton, des couvertures, etc. Nos expériences exigeaient de nom-, breux instruments 'de physique et de météorologie; il fallait des vivres pour trois jours ; chaque porteur ne pouvait se charger que de 15 kilogrammes et de ses vivres. Or, nous avions 450 kilogrammes à transporter à une hauteur de 5,000 mètres au-dessus de la vallée de Chamounix.

Notre caravane se montait à quarante-trois personnes, dont trois guides, Michel Couttet, Jean Mugnier et Théodore Balmat, trente-cinq porteurs, dont deux jeunes gens de la vallée, qui avaient demandé à nous accompagner. Le 51 juillet, à sept heures et demie du matin, nous quittâmes enfin Chamounix. Le temps était beau, cependant le vent soufflait du sud-ouest, et le baromètre avait un peu baissé ; mais nos préparatifs étaient faits. Nous i)artîmes donc sans avoir dans le temps une conliance parfaite, espérant toutefois une

22 LES ASCENSIONS GELËfiRES.

amélioration prochaine. La longue file des porteurs s'étendait le long de la rive droite de l'Arve, au milieu des vertes prairies. Arrivés en face du hameau des Pèlerins, nous tournâmes à gauche. La dernière maison du village est celle de Jacques Balmat, le premier homme dont les pas s'imprimèrent sur la neige encore vierge de la cime du mont Blanc, et qui périt misérablement en 1834, dans les glaciers qui dominent la vallée de Sixt. En sortant des vergers qui entourent le hameau des Pèlerins, nous entrâmes dans la forêt; elle se compose de hauts sapins et de vieux mélèzes, aux branches desquels pendent de lones festons d'un lichen grisâtre. Au printemps précédent, une énorme avalanche, descendue de Taiguille du Midi, avait creusé un large sillon dans la forêt. Des arbres déracinés couvraient le sol qu'ils ombrageaient auparavant, d'autres étaient rompus par le milieu, leur cime abattue gisait à leur pied ; quelques-uns, seulement déchaussés, penchaientj inclinés, vers la vallée. Ces effets sont dus autant à la pression de Tair chassé par l'avalanche^ atl vent local qu'elle produit, qu'à la neige elle-même. La caravane s'était dispersée dans les bois; chacun choisissait son chemin.

lin étroit sentier côtoie le précipice où roule le torrent des Pèlerins et mène à la moraine du glacier des Bossons ; alors on monte au milieu des blocs entassés qui la composent, et on atteint la pierre de l'Échelle, énorme rocher sous lequel on cache Téchelle dont on se sert habituellement pour traverser les crevasses du' glacier. Cette pierre est à 2,446 mètres au-dessus de la mer, à la même hauteur que Thospice du Saint-Ber-

nard. C'est là que le voyageur dit adieu à la terre. Il la quitte pour passer sur le glacier et, jusqu'au sommet du mont Blanc, il ne trouve plus que des rochers isolés qui surgissent comme des îlots au milieu des champs de neiges éternelles.

Le cirque du glacier des Bossons était, comme toujours, un chaos de séracs, d'aiguilles et de pyramides de glace, au milieu desquelles plonge le mur oriental des Grands-Mulets. Les feuillets verticaux dont se composent ces rochers s élèvent à des hauteurs variables, et forment autant de gradins qui permettent de grimper sur toutes les pointes. La roche, décomposée sous Fin- Huence des agents atmosphériques, s'accumule entre les feuillets. Là végètent de jolies plstntes alpines, abritées par le rocher, réchauffées par le soleil qu'il réfléchit, humectées par la neige qui, même en été, blanchit souvent ces cimes, mais fond rapidement dès que le soleil luit pendant deux ou trois jours. En quelques semaines elles accomplissent toutes les phases de leur végétation ; j'y ai recueilli dix-neuf plantes phanérogames en trois ascensions. M. Venance-Payot ayant ajouté cinq espèces à cette liste, il existe vingt-quatre plantes à fleurs aux Grands-Mulets. A ces vingt-quatre espèces phanérogames, il faut ajouter encore vingt-six espèces de mousses, deux hépatiques et trente lichens, ce qui porte à quatre-vingt-deux le nombre total des plantes qui croissent sur ces rochers isolés, au milieu d'une mer de glace et dépourvus en apparence de toute végétation. Qui. le croirait? Ces plantes servent de nourriture à un rongeur, le campagnol des neiges, celui de tous les mammifères qui s'élève le plus haut sur les

26 LES ASCENSIONS GELÈBRËS.

Alpes, tandis que ses congénères sont presque tous des habitants de la plaine.

Bravais s'était imposé la tâche de mesurer les variations de l'intensité magnétique avec la hauteur. Pour cela, on emploie une boussole dans laquelle une aiguille est suspendue horizontalement à un fil de soie non tdrdu. On fait osciller cette aiguille pendant une série d'intervalles de temps parfaitement égaux, et du nombre des oscillations on conclut, après des corrections infinies et d'une minutie extrême, à l'intensité relative de la force magnétique du lieu, comparée à celle de Paris prise par unité. On comprend l'importance de ces mesures, qui nous dévoileront un jour les lois encore mystérieuses des courants qui circulent autour du globe terrestre, aimant colossal dont les deux pôles ne coïncident pas avec les deux extrémités de l'axe idéal autour duquel la terre décrit sa révolution quotidienne.

Cependant le soleil s'approchait de l'horizon ; déjà il avait disparu derrière les monts Vergy; les vallées de Sàllanche et de Ghamounix étaient depuis longtemps dans l'ombre, tandis que les pointes granitiques voi^ sines semblaient incandescentes comme le fër roUge sortant du feu ; bientôt l'aiguille de Yarens et les rochers des Fiz s'éteignirent, l'ombre gagnait les glaciers du mont Blanc. Ces neiges, ' si lumineuses un instant auparavant, prirent la teinte terne et livide d'un cadavre ; le froid de la mort semblait envahir ces régions avec l'obscurité et en révéler toute l'horreur. L'aiguille du Goûté, les monts Maudits, pâlirent successivement ; la cime du mont Blanc resta seule éclairée pendant quelque temps encore, puis la teinte cose qui l'animait

ASCEÎSSIONS AU MOîST BLAÎSC. 27

fil place à la teinte livide, comme si la vie l'eût abandonnée à son tour. Vers l'horizon, au-dessus de la mer de nuages, le ciel paraissait d'une couleur vert clair, résultat de la combinaison des rayons jaunes du soleil avec le bleu de la voûte céleste ; les contours des nuages isolés étaient circonscrits par un liséré orangé du plus grand éclat. Dans ces hautes régions, il n'y a point de crépuscule ; la nuit succède brusquement au jour. Nous nous retirâmes derrière un mur en pierres sèches, construit devant une cavité. Nos guides étaient groupés sur les gradins du rocher, autour de petits feux alimentés avec du bois de genévrier rapportés par eux des environs de la Pierre de TÉchelle. Ils entonnaient à Tunisson des chants lents et monotones, qui empruntaient au lieu de la scène un charme mélancolique. Peu à peu les chants cessèrent, les feux s'éteignirent, et Ton n'entendit plus rien que le bruit de quelques avalanches tombées des hauteurs voisines. Bientôt la lune se leva derrière les monts Maudits, et, rasant, invisible pour nous, le dôme du Goûté, elle en éclaira les neiges d'une lueur phosphorescente des plus étranges. Quand elle se dégagea de Taiguille du Goûté, elle était entourée d'une auréole verdâtre qui se détachait sur un ciel noir comme de l'encre. Les étoiles scintillaient fortement. Le vent ne s'était point apaisé, il soufflait par brusques rafales suivies d'un instant de calme parfait. Tout nous annonçait du mauvais temps pour le lendemain, mais personne ne songeait au retour; nous voulions épuiser notre chance jusqu'au bout et ne reculer qu'au moment où il nous serait impossible de continuer l'ascension.

Le lendemain, pendant que nous étions occupés à égaliser de nouveau les charges de nos porteurs, qui avaient échangé leurs fardeaux respectifs, j'aperçus tout à coup un vieillard, à nous inconnu, qui gravissait lentement la pente qui conduit au Petit-Plateau ; courbé sur la neige, s'aidant quelquefois des mains pour se maintenir, il montait lentement, mais de ce pas égal et mesuré qui dénote un montagnard exercé. Ce vieillard, c'était Marie Couttet, âgé de quatre-vingts ans, qui, dans sa jeunesse, avait servi de guide à de Saussure. Jadis il était d'une agilité qui Tavait fait surnommer le CMmois. Il méritait ce sobriquet : nul n'était plus intrépide. Un jour il accompagnait un voyageur anglais dans une course difficile. L'Anglais conservait cet air de flegme et d'indifférence qui caractérise le véritable gentleman. La vue des passages les phis scabreux ne lui arrachait ni un geste d'étonnement, ni un mot qui trahît la moindre hésitation. Irrité de ce sang-froid imperturbable, Couttet avise un pin cembro qui s'avançait horizontalement au-dessus d^un escarpement de 300 mètres de hauteur ; il marche hardiment le long du tronc et, quand il est à l'extrémité, il se couche dessus, puis se suspend par les pieds au-dessus du précipice. L'Anglais le regarda tranquillement, et, quand Couttet revint auprès de lui, il lui donna une pièce d'x)r à la condition qu'il ne recommencerait pas. Tel était, dans sa jeunesse, l'homme qui nous devançait sur les pentes inférieures du Petit-Plateau. Son intelligence s'était affaiblie avant son corps; il croyait avoir trouvé un nouveau chemin pour parvenir à la cime du mont Blanc, et se recommandait comme guide à

tous les voyageurs qui tentaient Tascensiort. Quoique son offre fût repoussée, il les accompagnait en guise de volontaire jusqu'à une certaine hauteur pour leur démontrer l'excellence du nouveau chemin qu'il avait Recouvert. Connaissant la monomanie du vieillard, nous lui avions caché soigneusement le jour de notre départ ; mais ayant su que nous étions aux Grands-Mulets, il s'était mis en marche le soir même, avait traversé le glacier et arrivait vers minuit à notre bivouac, où il prenait place autour du feu des guides. A l'aube, il était parti le premier pour frayer la roule.

Le Grand-Plateau est un vaste cirque de neige et de glace dont le fond est un plan relevé vers le sud. Mais nous entrevîmes à peine la conliguration des lieux. Avant que nous pussions nous reconnaître, les nuages nops avaient complètement enveloppés, et la neige tourbillonnait autour de nos têtes. Il n'y avait pas à hésiter, il fallait ou redescendre immédiatement ou dresser notre tente. Deux porteurs, Auguste Simond et Jean Cachât, s'offrirent pour rester avec les trois guides et nous. Les autres jetèrent leurs fardeaux sur la neige et se précipitèrent en hâte vers le Petit-Plateau ; ils s'évanouissaient comme des ombres dans la brume, qui s'épaississait de plus en plus. Demeurés seuls, nous commençâmes à enlever la neige à la profondeur de trente centimètres, dans un espace rectangulaire de quatre mètres de long sur deux de large ; puis, guidés par un rectangle en corde préparé d'avance, dont chaque nœud correspondait à un des piquets de la tente, nous plantâmes dans la neige de longues et fortes chevilles en bois dont la tête était muni d'un crochet. Cela

5p LES ASCENSIONS CÉLÈBRES.

fait, la teilte fut élevée sur la traverse et les deux supports qui devaient la soutenir ; les boucles des cordes furent passées autour de la tête des chevilles. La tente dressée, nous nous hâtâmes d'y mettre à l'abri nos instruments d'abord, puis nos vivres. Bien nous en prit de nous hâter, car plusieurs bouteilles de vin laissées dehors ne purent être retrouvées : au bout d'une heure la neige qui tombait et celle que le vent apportait les avaient recouvertes. Sous la tente, nous avions improvisé un parquet avec de légères planches de sapin posées sur la neige. Nos guides étaient à une extrémité et nous à l'autre. L'espace était étroit ; on ne pouvait se tenir debout, il fallait rester assis ou couché. La cuisine se trouvait au milieu. Noire premier soin fut de faire fondre de la neige dans un vase échauffé par la flamme d'une lampe à Tesprit-de-vin, car à ces hauteurs le charbon brûle fort mal. Bravais eut l'heureuse idée de verser cette eau sur les piquets de la tente ; Teau gela, et, au lieu d'être enfoncés dans pne neige meuble, ces piquets furent pris dans des masses de glace compacte. En outre, une corde fixée au boulon qui joignait la traverse horizontale de l'un des supports verticaux et attachée, en guise de hauban, du côté d'où venait le vent, fut amarrée fortement à deux bâtons enfoncés dans la neige. Ces précautions prises, nous n'avions qu'à attendre. Toute observation était impossible, sauf celle du baromètre dans la tente et d'un thermomètre au dehors : celui-ci marquait 2o,7 au-dessous de zéro à notre arrivé ; à deux heures, il était descendu à — 4**, 0, à cinq heures à — 5%8. Cependant la nuit était venue, nous avions allumé une lanterne qui, suspendue au-

dessus de nos têtes, éclairait notre petit intérieur. Les guides entassés les uns sur les autres, causaient à Toix basse ou dormaient aussi tranquillement c|ue dans leur lit. Le vent redoublait de violence ; il soufflait par rafales interrompues par ces moments de calme profond qui avaient tant étonné de Saussure lorsqu'il se trouvait au col du Géant, dans des circonstances entièrement semblables. La tempête tourbillonnait dans le vaste amphithéâtre de neige au bord duquel notre petite tente était placée. Véritable avalanche d'air, lèvent paraissait tomber sur nous du haut du mont Blanc. Alors la toile de la tente se gonflait comme une voile enflée par la brise, les supports fléchissaient et vibraient comme des cordes de violon, la traverse horizontale se courbait. Instinctivement nous soutenions la toile avec le dos pendant tout le temps que durait la rafale, car notre salut dépendait de la solidité de cet abri protecteur ; en faisant quelques pas au dehors, nous pouvions nous former une idée de ce que nous deviendrions, s'il nous était enlevé. Jamais auparavant je n'avais compris comment des voyageurs pleins de vigueur et de santé avaient péri à quelques pas de l'endroit où la tourmente était venue les surprendre; je le compris ce jour-là.

Sous la tente, le froid était supportable. Le thermomètre oscillait entre 2*" et 3° au-dessus de zéro. Nos vêtements en peau de chèvre et nos sacs en peau de mouton nous protégeaient suffisamment, quoique le poil de la pelisse restât collé par la glace à la toile de la tente. Pendant la nuit, le vent diminua de violence ; malheureusement la neige continuait à tomber, la température baissait toujours, et à cinq heures et demie

du malin le thermomètre marquait — 12«,1. La neige nouvelle avait 50 centimètres d'épaisseur, jna^is la toile de la tente n'en était pas couverte, le vent l'avait balayée à mesure qu'elle tombait, et il con(inuait à chasser horizontalement le grésil et la neige du Grand- Plateau. Le baromètre se tenait aussi bas que la veille. Dans une éclaircie, nous vîmes les sommets du mont Blanc, des monts Maudits et du Dromadaire, tous terminés par une aigrette blanche dirigée vers le nordest; c'était la neige que le vent de sud-ouest chassait.à travers les airs.

Monter à la cime eût été impossible : sur le Grand- Plateau même, nous étions condamnés à l'immobilité. Nous prîmes donc notre parti, et après avoir rangé nos instruments dans la tente, nous en bouchâmes l'entrée avec de la neige : il était sept heures du matin, et le thermomètre marquait encore 7 degrés au-dessous de zéro. La neige récemment tombée ayant caché toutes les fentes et toutes les crevasses, nous nous attachâmes à la même corde et redescendîmes rapidement aux Grands-Mulets. Après quelques instants de repos, nous traversâmes le glacier des Bossons. L'étroit sentier qui conduit aux Pierres-Pôintoes, couvert par la neige fraîche, était devenu glissant et difficile. La neige était tombée plus bas encore, jusqu'à l'endroit appelé les Barmes-Dessous, à 780 mètres seulement au-dessus de Chamounix. Notre retour rassura tout le monde; le mauvais temps avait régné dans la vallée comme sur les sommets, et le bruit s'était répandu que nous avions tous péri.

Le 25 août, le temps se mit tout à fait au beau ; le

baromètre montait d'une manière continue, le nordouest soufflait dans les régions supérieures de Tatmosphère. Nous savions que notre tente était encore debout sur le Grand-Plateau ; nous l'avions aperçue du haut du Brevent, mais elle paraissait ensevelie dans la neige du côté du sud-ouest, tandis que la face opposée semblait complètement dégarnie. Certains de retrouver nos instruments en bon état, nous partîmes le 27 août, à minuit et demi. La lune éclairait notre marche; à trois •heures et demie, nous étions aux Pierres-Pointues. Le ciel était *d'une pureté admirable, quelques brumes* isolées reposaient sur le col de Balme et sur les monts Vergy. Une fraîche brise descendante, la faible scintillation des étoiles, nous promettaient le beau temps. Castor et Pollux brillaient d'une lumière tranquille au-dessus des aiguilles de Charmez.

Arrivés aux derniers escarpements, nous nous suivions de très-près, et nous avions soin que les angles formés par nos zigzags eussent une ouverture de 15 degrés au moins. Nous enfoncions jusqu'à mi-jambe dans la neige, dont la température était toujours de — H",fl à un décimètre de profondeur. La raréfaction de l'air et l'épaisseur de la neige, d'où nous étions obligés de retirer nos jambes à chaque instant, nous forçaient à marcher lentement ; tous les vingt pas, nous nous arrêtions essoufflés, et nous sentions nos pieds douloureusenient- froids et près de se congeler. Pendant nos courtes haltes, nous les frappions avec un bâton pour les réchauffer. Cette partie de l'ascension fut très-fatigante ; cependant un beau soleil et un air calme favori-, sèrent nos efforts ; mais, arrivés à la pente qui sépare

les Rochers-Rouges des Petits-Mulets, nous aperçûmes tout à coup ]es montagnes situées au sud du mont Blanc, et au delà les plaines de l'Italie. Rien ne nous abritait plus : le vent du nord-ouest, insensible auparavant, enleva le chapeau de Mugnier, et quoique chaudement vêtu, je me crus subitement déshabillé, tant ce vent était froid et pénétrant. Obliquant à droite, nous arrivâmes bientôt aux Petits-Mulets, rochers de protogine situés à 150 mètres seulement ^au-dessous du sommet. Nous touchions au but, mais nous marchions lentement, la tête baissée, la poitrine haletante, semblables à un convoi de malades. L'influence de la raréfaction de Pair se faisait sentir d'une mahière pénible : à chaque instant, la colonne s'arrêtait. Bravais voulut savoir combien de temps il pourrait marcher en montant le plus vite possible; il s'arrêta au trentedeuxième pas sans pouvoir faire un pas de plus. Enfin, à une heure trois quarts, nous atteignîmes le sommet tant désiré : il est formé par une arête dirigée de Testnord-est au sud-sud-ouest ; cette arête n'était pas tranchante comme de Saussure l'avait trouvée, mais d'une largeur de 5 à 6 mètres. Du côté du nord, elle aboutissait à une immense pente de neige d'une inclinaison de 40 à 45 degrés, qui se termine au Grand-Plateau ; du côté du midi, elle se continuait avec une petite surface plane parallèle à l'arête, inclinée d'une dizaine de degrés et large de 100 mètres environ. Cette surface se prolongeait vers le sud ou se rattachait à une pente rapide interrompue brusquement au niveau des grands escarpements de rochers qui dominent TAlIée-Blanche. Après avoir repris haleine, notre premier regard fut

pour rimmense panorama qui nous entourait : je ne le décrirai pas après de Saussure.

La hauteur du mont Blanc ne parait pas avoir sensiblement varié depuis la première mesure faite en 1775 par Schuckburgh jusque dans ces derniers temps. Cette constance a lieu d'étonner, lé sommet étailt formé uniquement de neiges et de glaces dont de Saussure estimait l'épaisseur à 65 mètres environ. Il paraît évident que le mont Blanc est une pyrisimide semblable à sa voisine Taiguille du Midi. Les Rochers-Rouges, les Petits-Mulets, la Tourelte, sont des pointes encore saillantes de cette pyramide ; le reste est recouvert d'une calotte de neige qui ne fond plus à cause de l'élévation de la montagne, au sommet de laquelle la température de l'air est très-rarement à zéro et presque constamment fort au-dessous. On se demande donc comment il se fait que l'épaisseur de cette calotte de neige soit invariable^ et que l'altitude de la montagne ne change pas suivant les saisons et même suivant les années. En effet, la quantité de neige qui y tombe, les vents qui la balayent, l'évaporation qui en diminue l'épaisseur, la condensation des niiages qui Taugmente, varient d'une année à l*autre : aussi la forme du sommet n'est-elle jamais la même; Que l'on compare les descriptions de de Saussure, de Clissold, de Marckham-Sherwill, de Henry de Tilly^ de Bravais, faites successivement en 1787, 1822, 1827, 1834 et 1844, et l'on verra que (Chacun de ces voyageurs a trouvé une forme différente, sauf le trait fondamental, une crête en dos d'àne dirigée de l'est à l'oUfest. Gomment en serait-il autrement? î)es neiges tombent sur le mont Blanc, amenées par

tous les vents du compas : à peine tombées, elles sont balayées, déplacées, emportées, si bien que la surface de ces neiges ressemble à celle d'un champ labouré. Même par les plus beaux temps, lorsque le calme le plus parfait règne dans la plaine, une légère fumée semble s'échapper de la cime, entraînée horizontalement par un vent violent : c'est, disent les Savoisiens, le mont Blanc qui fume sa jxipe ; signe de beau teinps si la fumée est entraînée du côté du sud. En définitive néanmoins, toutes ces causes variées d'ablation et d'accroissement se compensent, et la hauteur du sommet reste la même. La nature ne procède jamais autrement, rien n est stable d'une manière absolue; tout oscille, la molécule comme TOcéan. Cette oscillation autour d'un état moyen, c'est la fixité de la vie; l'immobilité, c'est la mort, et les forces générales de la hature, qui régissent le monde inorganique comme le monde organique, ne se reposent jamais.

Les opérations météorologiques et géodésiques étaient à peine achevées que le soleil s'approchait des lignes du Jura dans la direction de Genève ; il était six heures un quart, le thermomètre marquait, pour la température de l'air •—11**,8, pour celle de la neige à la surface -^17^,6, et — 14**,0 à deux décimètres de profondeur. Le contact de cette neige, même à travers nos épaisses chaussures, était une véritable souffrance. Cependant nous voulions rester encore pour faire des signaux de feu visibles à la fois de Genève, de Lyon et de Dijon, dont les astronomes étaient prévenus : ces signaux, vus simultanément de ces trois villes, eussent pennis de déterminer rigoureusement leurs différences

de longitude; mais le froid était déjà si vif que nous sentîmes qu il eût été impossible de rester plus longtemps sans compromettre notre vie et celle de nos guides. Auguste Simond voulait demeurer seul pour faiixî les signaux convenus; nous refusâmes et nous fîmes biBn. Depuis, la télégraphie électrique a permis d'obtenirsans déplacement et sans peine un résultat qui eût été acheté peut-être par la vie ou la santé d'un père de famille. Le départ fut résolu, et nous commencions à descendre, lorsque nous nous arrêtâmes tout à coup devant le plus étonnant spectacle qu'il soit donné à l'homme de contempler. L'ombre du mont Blanc, formant un cône immense, s'étendait sur les blanches montagnes du Piémont; elle s'avançait lentement vers l'horizon, et s'éleva dans l'air au-dessus <,lu Beccà di Nonna; mais alors les ombres des autres montagnes vinrent successivement se joindre à elle, à mesure que le soleil se couchait pour leur cime, et former un cortège à l'ombre du dominateur des Alpes. Toutes, par un effet de perspective, convergeaient vers lui; ces ombres, d'un bleu verdâtre vers leur base, étaient entourées d'une teinte pourpre très-vive qui se fondait dans le rose du ciel. C'était un spectacle spleudide. Un poëte eût dit que des anges aux ailes enflammées s'inclinaient autour du trône qui portait un Jéhovah invisible. Les ombres avaient disparu dans le ciel, et nous étions encore cloués à la même place, immobiles, mais non muets d'étonnement, car notre admiration se traduisait par les exclamations les plus variées. Seules, les aurores boréales du nord de l'Europe peuvent donner un spectacle d^une magnificence comparable à

celle du phénomène inattendu que personne avant nous n'avait contemplé de la cime du mont Blanc.

Le soleil se couchait, il fallut partir. Nous nous attachâmes tous à une même corde, et nous nous précipitâmes vers le Grand-Plateau. En passant près des Petits- Mulets, je ramassai deux pierres sur la neige. Aux bulles de verre qui les recouvraient, je reconnus plus tard que c'étaient des fragments de rocher dispersés par la foudre qui tombe si souvent sur ces sommités. A partir des Petits-Mulets, nous ne nous arrêtâmes plus, nous descendîmes comme une avalanche, tout droit, sans choisir notre route; chacun était entraîné par celui qui le précédait, et Mugnier, qui tenait la tête, s'élançait en sautant sur la pente, enfonçant à chaque saut dans la neige, qui modérait suffisamment l'élan de ce chapelet mouvant. Arrivés au Grand-Plateau, il fallut s'arrêter un moment pour prendre haleine; puis, d'un pas rapide, nous arrivâmes à notre tente à sept heures trois quarts. En cinquante-cinq minutes, nous étions descendus du sommet, élevé de 800 mètres au-dessus du Grand-Plateau. Quand nous entrâmes dans notre lente, nous crûmes revoir le foyer domestique, et nous y goûtâmes un repos bien mérité. Néanmoins les observations météorologiques furent continuées héroïquement de deux heures en deux heures pendant la nuit.

(Charles Martins, du SpUzberg au Sahara^.)

* r«iou8 ne saurions trop engager à lire dans ce très-intéressant et très^ instructif .ouvrage les relations complètes de M. Glmrlès Martins ~

M. DAI^GAUOy LITTÉRATEUR FRANÇAIS (l856)

Description du glacier. — Torrent de Weissbach. — Grotte de ftoseuiaui. Avalanche. — Glacier de Grindelwald.

Je me levai à la première aube, et je rassemblai ma petite caravane. Tandis que ma femme revêtait son manteau, j'appelai nos deux porteurs et notre guide. Je laissai mon cheval à l'écurie. L'ascension ne pouvait être que pédestre. Les porteurs, avec une sollicitude constante, s'obstinèrent à préserver ma feinme de toute fatigue, en l'établissant sur leur chaise, afin de la mener le plus loin possible.

Nous avons franchi le Reichenbach par un pont de bois, et ensuite les rampes de la montagne, dans la direction du glacier de Rosenlaui. A mesure que nous gravissions de torrents en rochers et de rochers en torrents, le glacier se dessinait et brillait de plus en plus, entre le Wellhorn, le Wetterhorn et l'Engel. Ces monts le dominent, et, par leurs neiges, le renouvel* lent incessamment.

Quand nous avions gravi, nous gravissions encore. De rocs en rocs nous avions gravi jusqu'aux nuées. Dans l'enivrement des cimes qui m'environnaient, le ciel luimême ne m'étonnait pas. L'air d'en haut, l'air des astres, me semblait être mon air natal. Illusion coyrte, mais prophétique de l'homme mobile, qui, dans l'auguste immobilité des Alpes, prend, par anticipation, possession du monde éternel I

Les porteurs cependant avaient déposé leur chaise, à l'injonction réitérée de ma femme. Elle souffrait trop de leurs efforts. Elle s'est avancée, à mon bras, avec trembleitient, au miheu de tant d'horreurs divines.

J'étais tout frémissant d'une joie profonde. Je m'imaginais que l'invisible Créateur de tant de miracles allait m'apparaître à travers les éblouissements de sa grandeur.

Le glacier a une lieue et demie de long et une demilieue de large. Il resplendit comme une vaste pierre précieuse. Sa forme penchée est celle d'un talus étin. celant et colossal, son escarpement est aussi ardu qu'un mur.

La surface du glacier n'était pas polie comme celle des étangs et des lacs en hiver ; elle était inégale, rugueuse, creusée çà et là de puits, d'entonnoirs, sillonnée de crevasses plus ou moins béantes, hérissée de figures bizarres en aiguilles nées de la congélation des filets d'eaux.

Tout cela était charmant, d'autant plus que les moraines, sortes d'éboulements qui couvrent tantôt le milieu, tantôt les bords, tantôt l'extrémité des glaciers, ne gâtaient pas le Rosenlaui. Je n'en aperçus pas de trace.

Le Rosenlaiii est bien plus qu'un fleuve, e'est un lac dont le sein a été saisi par le froid et glacé pour toujours avec son ondoiement. U a conservé la couleur bleue et il étincelle comme le lapis. Cette couleur est multiple dans ce lac solide, comme dans les lacs liquides. Pe loin elle est étain, argent, azur ; de près elle est azur et turquoise; de telle sorte, que le glacier n'est pas fait, comme je l'ai dit, d'une seule pierre précieuse, mais de plusieurs blocs de pierreries.

Toute mon àme était dans mes yeux sur cette mosaïque de plus d'une lieue qui est quelquefois lé champ de bataille des éléments en fureur. Le plus souvent, elle est une glace souverainement taillée et ciselée, que colore le soleil et où se mirent les étoiles. Le chamois, ce daim des Alpes,. Tébrèche de sa corne. J'y errais avec mon guide et sans lui. Je mesurais le contraste de rhomme et de la nature. Mon cœur battait violemment. Ma vie passagère s'exaltait avec impétuosité, et j'aurais souhaité de retrouver dans l'intense rapidité de ses explosions, l'équivalent de la durée qui lui manquait, tandis que les monts sereins reposaient dans une majestueuse permanence et dans une tranquille conscience de leur éternité. Je m'abîmais de respect devant ces monts que couronne la lueur immense des neiges, et que berce, sans les troubler jamais, le bruit des torrents et des avalanches.

J'avançai jusqu'à la gueule écumante qui vomit le torrent de Weissbach. Le Weissbach s'échappe en bouillonnant de la poitrine du glacier. 11 se précipite comme une décharge d'artillerie prodigieuse dans ces abîmes de TErèbe, sombres caveaux que le soleil rend d'azur,

en les transperçant de ses rayons plus brillants que des lampes. Le torrent sort en un formidable jaillissement, rugit du fond de sa cataracte, s'enroule, se déroule dans des gerbes bondissantes et se creuse un lit sonore jusqu'à des gouffres incommensurables où des quartiers de roches ne se brisent qu'après des chutes d'une minute. C'est ce torrent du glacier de Rosenlaui, le Weissbach, qui se jette dans le Reichenbach, aux chalets de Breitennatt. Sur les bords du Weissbach et surtout près de son embouchure, courent de grands lierres en* festons, grimpent des lianes alpestres et bourdonnent des mouches étincelantes comme des pétillements d'éclairs.

La grotte de Rosenlaui,. dont le torrent n'est qu'un épisode, renferme tout un monde de scintillements et de rêves. Des stalactites multicolores pendent en girandoles de dais de turquoise. Des splendeurs d'écume se jouent à travers des lueurs de cristaux. Des marguerites d'émeraude fleurissent sous des serres dé lazulite. Les fortes rafales des Alpes embaument de leurs odeurs ces caverïiesdont les plafonds distillent des millions de perles.

Un séjour sous ces plafonds n'est pas exempt de dangers. Le génie du glacier est distrait. Il travaille à sa mine comme un mineur habile, et chacun de ses songes est un iris dans lequel dansent les fées et les farfadets du souterrain. Aussi, de son sépulcre, plus riant qu'un palais, il ne veille pas toujours sur les voyageurs. Durant une demi-heure à peu près que j'ai été sous la voûte du glacier de Rosenlaui, les gouttes suintaient, de petits fragments de mica, de la grosseur

d'une noix, se détachaient. Un bloc de glace tomba même à quelques pas de moi. Mais que ne braveraiton pas pour de telles magnificences ?

Le lendemain nous nous sommes enfoncés, à dix heures, en longeant le torrent du Schwarzbach dans la forêt Noire de la grande Scheideck. Le Wetterhorn la surplombe de ses sommets. Ils ressemblent, au travers des sapins, à des dômes de la cité de Dieu. J'ai passé cette journée dans l'intimité des plus hauts monts. J'ai marché sur leurs glaces et sous leurs glaces. J'étais pénétré de la toute-puissance de Celui qui s'est joué en de tels jeux.- Je me confiais à lui, au milieu de ces beautés et de ces horreurs. Je lui ai nommé un à un les noms de-tous ceux que j'aime sur la terre et dans le ciel. Je les lui ai recommandés ardemment, et tout en m'accablant de sa grandeur, c'est avec sa bonté qu'il me répondait.

Nous étions à une clairière de la forêt Noire, à une* clairière semée de blocs de rochers, presque à la crête de la grande Scheideck, sur la frontière qui sépare les sapins des rhododendrons. Tout à coup un bruit épouvantable a retenti, un bruit plus terrible que le tonnerre. Notre guide s'est écrié : « Une avalanche. » Tout s'ébranlait devant Ténorme masse qui se détachait des flancs du Wetterhorn. Mon cheval, dont je remis la bride à l'un des porteurs, après m'être dégagé de l'étrier, entra dans une sorte.de convulsion qui dura autant que le phénomène. Il ruisselait et il tremblait de tout son corps. Cependant l'avalanche gronda et accéléra son éboulement. Elle ricocha de croupe en croupe avec un fracas de foudre qui se répercutait et

se multipliait dans des échos innombrables. Son cours impétueux était comme celui d'un fleuve dont le lit serait perpendiculaire. Elle forma ainsi, ô spectacle sublime ! une cascade d^argent mat, un Reichenbach cinquante fois redoublé de volume et de vitesse, un Reichenbach formidable qui s'écroula en flots et en poussiiBre, non plus d'eau, mais de neige. Il rejaillissait à vingt pas de nous. Rien n'était plus magnifique. Seulement ce Reichenbach merveilleux s'évanouit en trois minutes, trois minutes que je n'oublierai jamais.

La chaleur redevint extrême. Nous continuâmes notre ascension avec des haltes d'étonnement et de plaisir. Rientôt deTarête de la grande Scheideck, nous découvrîmes la vallée de Grindelwald, le Mettenberg, l'Eiger, le Mœnch, le Rreithorn, le Rlûmlisalp et une chaîne immense de pâturages. Nous côtoyâmes tous ces grands monts de si près, que nous les touchions.

Je me suis détourné vers le glacier supérieur de Grindelwald. Il brille entre le Schreckhorn, le Wetterhornet le Mettenberg ; il s'avance jusque dans les prairies. La Lutschine noire en sort. J'ai pénétré, par les étroites saillies des moraines, dans la belle grotte du glacier. Cette grotte est une chapelle de cristal. L'architecte divin n'a omis ni piliers, ni colonnes, ni autel. Au fond du chœur, il a découpé dans la glace une ogive par laquelle on aperçoit tout un pan du ciel. La couleur de la nef, sous le soleil, est d'une transparence inexprimable.

Le glacier inférieur descend des cimes du Schreckhorn, du Finsteraarhorn, du Visch^rhorn, entre le Met-

Goôgk

tenberg et l'Eiger. Il lance par une fente, semblable à la bouche d'un monstre marin, une autre source de la Lutscbine noire, l'une des rivières les plus féroces qui se puissent rencontrer, lorsque, gonflée et démuselée par Forage, elle déchire ses rives et mord les roches de granit.

Le glacier inférieur du Grindelwald est moins pur que le glacier supérieur, lequel est moins pur, à son tour, que le glacier de Rosenlaui. Rosenlaui efface tout. 11 est fait de la candeur des anges et de la chasteté des vierges. Il est accompli dans la grâce et la beauté.

(J.-M. Dargaud, Voyage aux Alpes.)

J. TYNDALL, SAVANT PHTSlGiEN ANGLAIS (l858)

guide Bennen. — Beauté du soir. — L'aurore. — Danger du sommeil sur les cimes. — Magnifique panorama. — Fissures des glaciers.

Ayant manifesté à mon arrivée à l*hôtel de l'Eggischhorn mon intention de faire l'ascension du Finsteraarhorn, on m'annonça le 2 août que le temps était favorable. Lé guide Bennen, attaché à Thôtel, était un homme de bonne mine, âgé de 30 à 40 ans, de taille moyenne et doué d'une forte constitution. Il me parut d'un caractère ferme et décidé, et je voyais briller dans ses yeux le reflet d'une bonne nature. Le propriétaire de l'hôtel, qui m'avait parlé depuis longtemps de sa force et de son courage, achevait son éloge en assurant que si j'étais tué en compagnie de Bennen, il y aurait Ja perte de deux vies, car ce guide se sacrifierait certainement pour sauver son Herr,

Je le fis appeler et lui demandai s'il voulait m'accompagner seul au sommet du Finsteriaarhorn. Pensant que j'aurais grand besoin de secours dans cette ascen-

sion il hésita d'abord, mais il consentit quand je m'engageai à le suivre partout où il me guiderait sans qu'il eût besoin de m'aider. Toutefois il stipula qu'il n'aurait pas une grande charge à porter à la grotle du Faulberg, où nous devions passer la nuit. J'y acquiesçai volontiers et deux porteurs furent envoyés avec des couvertures, des provisions, du bois et du foin.

Mon but scientifique était de faire une série d'observations au sommet de la montagne pendant que le professeur Ramsay en exécuterait de* semblables dans la vallée du Rhône près de Viesch. Durant la matinée • du 2, je m'occupai de mes instruments et de mes arrangements avec Ramsay. Partis à trois heures de l'aprèsmidi, nous marchâmes sans nous presser avec nos deux porteurs sur la pente de l'Eggischhorn. Pendant quelque temps nous eûmes la vue du sommet le plus élevé du Finsteraarhorh ; le Rothhorn était à ses côtés, et tout près aussi l'Oberaarhorn dont descendait le glacier de Viesch. Par-dessus le contre-fort de la montagne sur laquelle nous nous trouvions apparaissait le sommet neigeux du Weisshorn, ayant à sa gauche le terrible et solitaire Wetterhorn, ainsi que le puissant Mischabel, couronné de ses nombreux pics de neige qui jetaient une ombre allongée. Après avoir traversé le torrent qui sort du Mœrjelen nous longeâmes les bords de ce lac. Une grande masse de glace, récemment tombée des hauteurs voisines, y flottait comme un iceberg des mers polaires. A la limite des eaux et de la glace, je dis adieu à Ramsay.

Au commencement de notre marche sur la glace je remarquais que toutes les fois que nous traversions une

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